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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 01:34
La nation contre
les barbares
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Tous ceux qui n’ont pas encore compris que nous avons changé de siècle doivent lire d’urgence le dernier essai de Jean Daniel [1]. L’éditorialiste du Nouvel Observateur aura été, sa vie durant, un homme dérangeant. Il fut, jusqu’au début des années 70, le chantre d’une gauche moderne, réformée et décomplexée, qui nous a beaucoup irrités. Mais il a su aussi braver le jugement de ses proches et de ses amis politiques, lorsque l’exigence de liberté et de vérité était en jeu. Libre, Jean Daniel le fut dès sa jeunesse, en choisissant contre son milieu la Résistance, l’engagement dans l’armée Leclerc et la libération de la patrie. Libre, il le fut aussi vis-à-vis de l’Algérie qui l’avait vu naître, engagé pour l’indépendance algérienne mais intraitable lorsque certains de ses amis – militants et intellectuels - choisirent la voie du déshonneur. Libre, lui, le juif d’Afrique du nord, de pointer les responsabilités d’Israël dans la tragédie palestinienne. Libre aussi de soutenir et de faire connaître au grand jour Soljenitsyne et les premiers dissidents soviétiques lorsqu’il était de bon ton à gauche de les mépriser et de les railler. Non, Jean Daniel est le fruit d’une histoire trop complexe, d’une vie trop libre pour qu’on puisse le résumer à la seule figure de l’intellectuel de la « deuxième gauche», même s’il est aussi cela. Ceux qui suivent le journaliste et l’essayiste depuis longtemps savent que l’honnêteté et le courage sont pour lui des valeurs cardinales. Camus, son inspirateur, et l’ami Maurice Clavel sont passés par là.

Du courage et de l’honnêteté, on en trouve à foison dans cet ouvrage qui n’est pas encore le bilan d’une vie mais qui fait déjà l’inventaire d’un demi-siècle d’engagement politique. Il en faut, en effet, de l’honnêteté et du courage, pour confesser, souvent avec tristesse parfois aussi avec rage, ce que furent les ruptures, les illusions et les déconvenues qui ont encombré la vie d’un homme. Le communisme, la social-démocratie, le tiers-mondisme, un certain libéralisme affolé par l’argent et la peur des pauvres en prennent pour leur grade. Mais le livre de Jean Daniel n’est pas seulement, et loin s’en faut, le récit d’une grande lessive idéologique ou d’un règlement de compte avec soi-même. Il y fait aussi œuvre d’historien, d’analyste et de visionnaire. Il marque les bornes du XXe siècle, cet âge des empires, ce siècle de fer, vivier de toutes les espérances et de tous les totalitarismes. Et il désigne dans le même temps les premiers jalons du siècle qui vient de naître et dont il date la conception quelque part entre la chute du Mur de Berlin et le 11 septembre 2001. Pour qui veut voir, les changements qui ont affecté le monde au cours de ces vingt dernières années sont impressionnants : plus de certitudes idéologiques, une mondialisation partout questionnée, souvent contestée, une Amérique à la dérive, une Europe en crise, le progrès ravalé au rang d’une illusion, les religions qui relèvent la tête, la démocratie, la sainte démocratie, fragilisée, dévoyée, avilie…

Que reste-t-il de vivant, de juste, de consistant, après le passage d’une pareille tempête ? Une idée, nous dit Jean Daniel, une vieille idée mais encore très solide, très résistante: celle de la nation. « Corrigeant les idées de ma jeunesse, oserai-je dire que je ne crois plus à l’individu prométhéen, maître de lui comme de l’univers, ivre de liberté, dépourvu de toute attache, que je ne crois à une communauté politique qui n’ait pas autant de souvenirs que de projets, autant d’héritage que de volonté, autant de tradition que de modernité, et que je n’en sache point d’autre, aussi consistante et éprouvée que la nation ». Belle profession de foi et qui vient visiblement de loin. On sent que, pour Jean Daniel, ce retour à la nation n’est pas le résultat d’un coup de tête ou d’un reste de passion juvénile. C’est une idée réfléchie, qui chemine depuis longtemps et qui apparait aujourd’hui comme une certitude. Ce credo national vient clore une longue quête, une réflexion commencée en 1995, avec un premier livre, Voyage au bout de la nation, qui valut à Daniel beaucoup de critiques du côté de ses amis de gauche. Gageons que c’est de gauche que viendront encore aujourd’hui les jugements les plus sévères [2].

Et pourtant que la gauche se rassure ! Jean Daniel n’a rien renié des principes et des idées qui depuis un demi-siècle l’aident à vivre. Mais il a fini par prendre conscience que la fin des totalitarismes ne se traduirait pas mécaniquement par un recul général de la barbarie. Il a vu les effets désastreux du système marchand qui a fini par l’emporter sur l’ensemble de la planète. Avec lui s’étalent partout la cupidité, l’aliénation des hommes, l’avilissement des pauvres, l’oubli de l’autre, le mépris de la pensée.  Et si Péguy, et si Bloy, et si Bernanos, et si Orwell, et si Clavel avaient eu raison ? Et si du vide des machines, du néant des chiffres, du silence des coffres-forts, de la rumeur des salles des marchés était sorti un nouveau totalitarisme, plus insidieux, plus sournois que les précédents ? Qu’est-ce qui fait donc encore tenir les hommes face aux lois d’airain du capital mondialisé, à la violence des marchés, à l’extrême brutalité de l’exploitation moderne ? Il faut se rendre à l’évidence, nous répond Jean Daniel : c’est moins l’affirmation des droits de l’homme ou la foi abstraite en une démocratie universelle, que l’attachement à une langue, à un voisinage, à des paysages familiers, à une identité, à des frontières qui protègent, à un projet collectif qui mobilise et donne du sens à la vie. Les nations tirent leurs forces, comme l’ont si bien vu Pierre Nora, Marcel Gauchet, Pierre Manent ou Régis Debray, de leur capacité de résistance et de l’espérance que les peuples continuent à investir en elles. Que les puissants de la terre les moquent, les traitent avec condescendance d’archaïsme, de survivance du passé, peu importe ! Des millions d’hommes continuent malgré tout à y investir leurs espoirs de liberté et d’émancipation. Voilà l’idée, la vieille et belle idée que Jean Daniel a fini, lui aussi, par retrouver. On lui sait gré de le dire et de si bien le dire.

Chacun porte en soi une part de son pays et Jean Daniel n’échappe pas à la règle. Il interroge les Italiens, sonde les Espagnols, questionne les Russes. Les différences abondent, même si partout on perçoit la même fierté à parler de soi et de son peuple, la même assurance au fond que rien, vraiment rien, ne saurait venir à bout de cette curieuse alchimie nationale.  Mais la nation de Jean Daniel est française et il ne peut s’empêcher de la sublimer. Est-elle d’une autre espèce que les autres ? Certainement. D’une essence supérieure ? Qui peut le dire ! Plus ancienne ? Sans doute.  Curieuse France qui conjugue en elle deux conceptions successives de la nation, celle que l’Ancien régime nous a léguée, immuable et tranquille, et que les trésors de l’histoire nationale font, sous nos yeux, si présente, celle de la Révolution française  et de l’Empire, pleine, tout au contraire, de bruit et de fureur, et qui peuple parfois nos rêves de grandeur et de gloire. La seconde nation n’a pas tué la première. C’est là, selon Jean Daniel, que réside la clé du drame qui veut qu’à intervalle régulier nous nous jetions les uns contre les autres. Mais n’est ce pas aussi ce double héritage qui est notre force et qui fait qu’aux yeux du monde nous sortions de chaque épreuve souvent plus fort et mieux armé ?

On aimera les variations qu’offre ce livre autour du visage de la France. Jean Daniel, issu d’un monde méditerranéen et mélangé, insiste à juste titre sur la place que nous devons continuer à faire à l’autre. Son analyse est d’autant plus forte qu’elle est sans ingénuité et sans complaisance. Oui, la France est une nation, composée de nombreux peuples et elle a vocation à en accueillir d’autres encore. Oui, nos traditions et nos croyances sont nos richesses et face à l’Empire de la marchandise qui distille chaque jour davantage l’uniformité, la rapacité et l’ignorance, nous devons continuer à jouer la carte du dialogue des cultures et des religions. C’est pourquoi Daniel a raison de dire que ce qui doit nous intéresser chez l’autre, chez celui qui sollicite notre accueil, c’est l’être collectif, l’être social, attentif à la civilisation qu’il veut intégrer, conscient des richesses qu’il y apporte et des richesses qu’il en tirera, plus que l’individu qui exprime ses demandes en termes de droits. « Contre l’individu, pour le citoyen », résume Jean Daniel. Nous le suivrons là encore sur ce terrain.  

Terminons par un regret : l’indulgence coupable que Jean Daniel continue à avoir pour l’Union Européenne et son projet fédéral. On aurait voulu sur ce sujet plus d’esprit critique. Lorsque l’éditorialiste du Nouvel Observateur laisse entendre que soixante ans de construction européenne n'ont débouché sur aucune foi populaire et sur aucun patriotisme européen, on sent poindre derrière ce constat terrible plus qu’une forme de regret. L’ouvrage s’achève sur un credo européiste que François Hollande aurait pu signer, tout comme Nicolas Sarkozy ! Allons Jean Daniel, votre Europe fédérale est en ruine, ayons le courage d’en inventer une autre où les nations, que vous couvez du regard, trouveront enfin toutes leurs places !

Paul Gilbert.



[1]. Jean Daniel, Demain la nation (Seuil, 2012).

[2]. On en voudra pour preuve l’affreux papier que Patrick Jarreau, l’exécuteur des basses oeuvres du Monde, consacre à l’essai de Jean Daniel (Patrick Jarreau, «Tout au fond à gauche, la nation », Le Monde des Livres du 22 juin 2012). Après une introduction digne des regrettées Editions de Moscou (nos lecteurs y découvriront  avec intérêt que « si historiquement la nation a fait l’objet d’un culte à droite et non à gauche, c’est principalement parce que l’unité nationale a été invoquée contre la lutte des classes par les privilégiés de l’ordre établi et de l’Eglise » et apprécieront du même coup l’art de la nuance et l’immense culture historique de l’auteur !), le Jarreau de service s’enferme dans une dialectique obscure où tout ce qui est international est de gauche et où, Jean Daniel étant de gauche, son attrait pour la nation ne peut être qu’une lubie d’intellectuel ! Comprenne qui pourra. On préfèrera à cette prose mal intentionnée l’excellent article qu’Alain Gérard Slama consacre au livre de Jean Daniel dans Le Figaro (Alain-Gérard Slama, « L’heure des nations », le Figaro littéraire du 8 juin 2012).


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Paul Gilbert - dans Idées
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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 17:35
Un adversaire
du désordre établi
DANIEL-Jean.jpg
 
Roland Hureaux est une personnalité que nos lecteurs connaissent bien. Gaulliste, souverainiste, ancien collaborateur de Philippe Séguin, ses thèses sur l’Europe, sur le rôle de la France dans le monde, sur la préservation du modèle social français trouvent ici beaucoup d’écho. Son parcours au sein du corps préfectoral, son passage à la Cour des Comptes, son expérience d’élu local, en font un bon connaisseur de la sphère publique et des réalités du territoire français. Il dresse dans son dernier livre, La Grande démolition [1], un réquisitoire sans appel contre les réformes brouillonnes menées pendant les deux dernières décennies et qui ont considérablement affaibli notre pays.
L’ouvrage s’ouvre sur un premier constat : la souffrance du peuple français. Une souffrance qui n’a que peu de choses à voir avec les difficultés sociales que la plupart de nos voisins rencontrent aujourd'hui. Une souffrance spécifique, sourde, un malaise profond que révèlent toutes les enquêtes d'opinion et dont pourtant les médias se gardent bien de parler: malaise du fonctionnaire dégouté de ce qu’est devenu l’administration, du professeur révulsé par le niveau des connaissances des élèves, des policiers consternés par la montée de la violence et de l'incivisme, et de bien d’autres encore : agriculteurs, petits patrons, agents des services publics…
On a beaucoup parlé du décalage croissant entre les élites et le peuple. Au point d’en faire un slogan et de perdre de vue ce que ressent l’opinion publique. En réalité, une grande partie de ce qu’on appelle improprement l'élite partage ce malaise. Les cadres du privé comme ceux de la fonction publique sont confrontés aux mêmes situations et ils posent souvent les mêmes diagnostics. Pour eux comme pour le reste du peuple français, c’est véritablement la classe dirigeante de ce pays qui est en cause, nos dirigeants politiques au premier chef que le pouvoir enferme dans leurs certitudes mais aussi tous   les faiseurs d’opinion, communicants, conseillers, chroniqueurs, intellocrates… Toutes ces «figures de l’oligarchie mondaines qui conseillent la droite et la gauche » sont d’autant plus dangereuses qu’elles sont irresponsables.
Cette profonde déprime des Français se double du fait que les gens ne comprennent plus ce qu’il leur arrive. Ils éprouvent, face au tourbillon de réformes et de communication dont on les accable, le même sentiment d’absurdité que ressentaient les citoyens soviétiques devant le « désordre établi », les mensonges, le gaspillage des ressources d’un système qui ne fonctionnait plus que dans l’irrationnel. Quelques voix commencent à s’élever pour dénoncer cet état de chose. Mais leurs constats n’appréhendent qu’une partie de la réalité et ils ont tendance à minimiser la gravité de la situation. Ce qui est en cause, pour Roland Hureaux, est infiniment sérieux. C’est l’Etat, « celui de Philippe le Bel, de Richelieu, de Napoléon et de Clémenceau », qui tourne à l’envers, ce qui ne l’empêche pas de grossir et de faire de la mauvaise graisse. Et c’est l’ensemble des repères qui ont longtemps structurés notre vie publique ou privée (corps constitués, école, famille, urbanité…) que l’on modifie inutilement et comme à plaisir.
 Loin d’adapter le pays à la mondialisation, comme on le prétend, les réformes menées depuis vingt ans nous privent de nos meilleurs atouts. Si certaines d’entre elles ne sont que des trompe-l’œil destinées à brouiller les cartes, d’autres ont des effets violemment destructeurs. Et tout particulièrement celles qui touchent à l’Etat, à l’organisation locale et à l’éducation. La réforme de l’Etat, poursuivie et aggravée par la RGPP de l’ère Sarkozy, a restructuré sans discernement des administrations entières, au nom de  logiques purement comptables. La décentralisation, menée sans méthode et sans vision d’ensemble, débouche sur ce « mille-feuilles » des compétences auquel le citoyen ne comprend plus rien. Quand à l’éducation nationale, ballottée de réforme en réforme, livrée, selon les époques, aux ayatollahs de la pédagogie ou aux chantres de l’ouverture à la société, ses résultats sont médiocres et ses enseignants largement démotivés.   
Les lignes directrices qui inspirent ces réformes sont partout les mêmes : le transfert, sans raison valable, des méthodes du privé au public, l’imitation, sans aucun esprit critique, des modèles étrangers, et surtout le refus de la complexité, et in fine la réduction de toutes les activités à des indicateurs chiffrés, selon une logique absurde qui ressemble de plus en plus à celle du Gosplan. Contrairement à ce qui est souvent dit, l’esprit technocratique n’est pas le principal responsable de ces dérives. Derrière la mauvaise inspiration de tant de réformes, il y a un mode de pensée idéologique très répandue dans nos élites : un esprit de simplification et de système, s’appuyant sur des conceptions erronées de l’organisation, de la pédagogie et du savoir, qui produit, comme toutes les idéologies, des résultats contraires aux buts poursuivis et dans tous les cas un gigantesque gâchis de talents et d’argent public.
Là où la pensée dominante stigmatise notre incapacité à nous réformer et préconise toujours plus de réforme, Roland Hureaux finit par conclure que la véritable origine de nos maux, ce sont ces centaines de réformes mal conçues et mal inspirées qui mènent le pays tout droit à la paralysie. D’un point de vue philosophique, nos réformateurs actuels relèvent des mêmes critiques que celles de Karl Marx vis à vis du capitalisme ou celles de Guy Debord vis-à-vis de la société du spectacle : des systèmes qui ne survivent que par la destruction répétitive du passé, la désorganisation du corps social et le sabordage des élites.
Que faire pour en sortir ? Faut-il en revenir, comme le propose l’auteur, au conservatisme libéral du second XIXe siècle : peu de réformes, concentrées sur les questions essentielles, et après évaluation précise de leurs effets ? La conclusion est un peu courte et tranche, par son côté schématique, avec l’intelligence et la finesse d’analyse qui parcourent l’ensemble de cet essai. Roland Hureaux frappe souvent juste lorsqu’il dénonce l’activisme stérile, le psittacisme, l’ignorance des réalités, la nullité intellectuelle et l’hystérie communicante de notre classe dirigeante. Mais son plaidoyer final pour un retour à l’état ex ante convainc beaucoup moins. Sa défense et illustration de l’Etat jacobin, ses extrêmes réserves sur la décentralisation, son attachement inflexible à l’échelon communal sont d’un autre temps. Les nostalgies du préfet finissent par l’emporter sur les clartés de l’analyste et les lucidités du politique.
« Il est tout à fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qu’était l’Empire, tout comme on peut regretter, disait le Général de Gaulle, la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile et le temps des équipages. Mais quoi, il n’y a pas de politique en dehors des réalités !… » [2]. Remettre la France en mouvement, la sortir de l’ornière des idéologies et des intérêts particuliers, lui fournir les moyens d’agir dans le temps qui est le sien, voilà la leçon première des Richelieu, des Colbert, des Choiseul et des Philippe le Bel. L’heure des préfets, des monopoles, des conglomérats, des plans quinquennaux, des grands paquebots étatiques est derrière nous. Comme le disait également de Gaulle : « L'effort multiséculaire de centralisation, qui fut longtemps nécessaire à la France pour réaliser et maintenir son unité malgré les divergences des provinces qui lui étaient successivement rattachées, ne s'impose plus désormais. Au contraire, ce sont les activités régionales qui apparaissent comme les ressorts de sa puissance économique de demain.» [3] C’est en faisant à nouveau bouger le pays, via ses régions, via ses villes, ses entreprises locales, ses syndicats, ses citoyens, qu’on sortira de la torpeur actuelle. L’heure n’est plus à la nostalgie, cher Roland Hureaux, elle est à la construction, au programme, aux propositions; elle sera peut-être demain à la révolution !
Paul Gilbert.


[1]. Roland Hureaux, La Grande Démolition. La France cassée par les réformes (Buchet Chastel, 2012).

[2]. Général de Gaulle, Discours sur l’Algérie, 14 juin 1960.

[3]. Général de Gaulle, Discours sur la réforme régionale, Lyon, 24 mars 1968.

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la Revue critique des idées et des livres - dans Idées
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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 23:08
Le marteau de Nietzsche
 
Rien. Toujours rien sur ce pauvre Jean-Jacques. Ou si peu de choses. L'Assemblée nationale, qui a du mal à se remettre du peu de succès de l'exposition qu'elle consacra en début d'année à "Rousseau et la Révolution", s'est sentie obligée d'en tirer un catalogue qui est plus ennuyeux et plus poussiéreux encore. Le texte, complaisant et nul à souhait, donne l'impression d'avoir été composé dans la douleur par la dernière promotion de l'ENA et les gravures sont plus laides les unes que les autres. Voilà un ouvrage aussi dispendieux qu'inutile, qui fera, d'ici quelques mois, n'en doutons pas, le délice des pilons. Le reste de la production rousseaulâtre de ces deux derniers mois ne vaut pas plus cher : un Jean-Jacques et les Arts de Guilhem Scherf qui nous apprend peu de choses que nous ne sachions sur l'amour de notre helvète pour la musique et sur son peu de goût pour le théâtre; des Promenades matérialistes de Rousseau d'Yves Vargas que l'on fuira au profit des vraies Rêveries de Jean-Jacques, quelques livres de cuisine ou d'herboristerie rédigés pour la circonstance.... On retiendra néanmoins un bel essai de Marie-Gabrielle Maistre sur Rousseau et la Savoie, publié à La Fontaine de Siloé, et l'honnête biographie de Raymond Trousson, qui reparait chez Folio. Sur les idées politiques du promeneur d'Ermenonville, rien. Sur sa philosophie, rien de lisible. Décidément, la République ne s'est pas mise en frais pour saluer la mémoire de son géniteur. Nous savions qu'elle était gueuse. Mais ingrate ! mais négligente  ! ... 
La négligence, voilà bien un défaut qu'ignorait Friedrich Nietzsche ! Il avait tout au contraire la rancune tenace. A commencer par ceux, comme Rousseau, qui n'étaient pas de ses amis. L'auteur du Zarathoustra poursuit Jean-Jacques de la même haine, de la même joyeuse méchanceté qu'il porte à Kant ou à Socrate. Esprit faux, faussement naturel et faussement honnête, embarrassé de lui-même, de ses vices et de sa pauvre morale, faiseur de chimères mais de chimères sanglantes, qui mènent tout droit à la Révolution, à la Terreur et à l'échafaud, voilà Rousseau pour Nietzsche. Une des figures les plus emblématiques de ce ressentiment, de cette haine de la vie et du monde qui empoisonnera jusqu'aux meilleurs esprits du XIXe siècle, jusqu'à Hegel, jusqu'à Schopenhauer. Contre Rousseau, "idéaliste et canaille en une seule personne", Nietzsche prend évidemment le parti de Voltaire, Voltaire, homme capable de vraies et de saintes colères mais aussi, et le plus souvent, de sourire et  dire oui à la vie. Dans l'extrait qui suit, tiré du Crépuscule des Idoles - un des passages les plus durs de Nietzsche contre Rousseau - notre saxon s'en donne à coeur joie : c'est au burin, au marteau, à la barre à mine qu'il s'attaque à la statue du faussaire, de l'idole pour mieux mettre en valeur la noble et belle figure de Goethe. Comment ne pas applaudir des deux mains ?
Paul Gilbert.
 
 
Le crépuscule des idoles (1888)
 
48.
 
Ce que j'entends par progrès. — Moi aussi, je parle d’un « retour à la nature », quoique ce ne soit pas proprement un retour en arrière, mais une marche en avant vers en haut, vers la nature sublime, libre et même terrible, qui joue, qui a le droit de jouer avec les grandes tâches... Pour parler en symbole : Napoléon fut un exemple de ce « retour à la nature » comme je le comprends (ainsi in rebus tacticis, et plus encore, comme le savent les militaires, en matière stratégique). Mais Rousseau, — où vraiment voulait-il en venir ? Rousseau ce premier homme moderne, idéaliste et canaille en une seule personne, qui avait besoin de « la dignité morale » pour supporter son propre aspect, malade d’un dégoût effréné, d’un mépris effréné de lui-même. Cet avorton qui s’est campé au seuil des temps nouveaux, voulait lui aussi le « retour à la nature » — encore une fois, où voulait-il revenir ? — Je hais encore Rousseau dans la Révolution ; elle est l’expression historique de  cet être à deux faces, idéaliste et canaille. La farce sanglante qui se joua alors, « l’immoralité » de la Révolution, tout cela m’est égal ; ce que je hais, c’est sa moralité à la Rousseau, — les soi disant « vérités » de la Révolution par lesquelles elle exerce encore son action et sa persuasion sur tout ce qui est plat et médiocre. La doctrine de l’égalité !... Mais il n’y a pas de poison plus vénéneux : car elle paraît prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice... « Aux égaux, égalité, aux inégaux, inégalité — tel devrait être le vrai langage de toute justice; et, ce qui s’ensuit nécessairement, ce serait de ne jamais égaliser des inégalités. » — Autour de cette doctrine de l’égalité se déroulèrent tant de scènes horribles et sanglantes, qu’il lui en est resté, à cette « idée moderne » par excellence*, une sorte de gloire et d’auréole, au point que la Révolution, par son spectacle, a égaré jusqu’aux esprits les plus nobles. Ce n’est pas une raison pour l’en estimer plus. — Je n’en vois qu’un qui la sentit comme elle devait être sentie, avec dégoût. — Goethe...
Friedrich Nietzsche.
 
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Paul Gilbert - dans Idées
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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 15:26
Le refus de Barrès
 
Serons-nous les seuls à parler de Jean-Jacques pour son tricentenaire ? On nous annonçait des festivités et nous ne percevons que des appels lointains pour de pauvres colloques. Quelques rousseauistes rééditent d'anciennes hagiographies ou compilent pour l'occasion des séries d'articles poussiéreux. Mais de neuf, rien ou à presque rien. Le régime, lui-même, n'a prévu semble t-il aucune manifestation d'envergure pour honorer son père fondateur. Aucune cérémonie officielle, aucun hommage au Parlement, en tous cas pour le moment. Le nouveau chef de l'Etat, issu pourtant d'une famille politique où Jean-Jacques trouvait jadis ses défenseurs les plus ardents, a profité de son intronisation pour aller saluer les mânes de Jules Ferry et celles de Marie Curie, mais pour Rousseau rien, aucune allusion dans le discours d'investiture, aucun signe, même du bout des doigts. C'est à désespérer d'être républicain. Mais, à l'exception signalée de M. Mélenchon, qui est encore républicain aujourd'hui ?
Barrès, lui, était, républicain. Et il aimait le poète d'Ermenonville, l'homme des Rêveries, d'Héloïse et des Confessions. Mais il avait le prophète de Genève en horreur. C'est le député Barrès qui monte ce soir du 11 juin 1912 à la tribune de la Chambre et qui met son veto à la glorification de Rousseau. C'est en politique qu'il s'exprime, c'est au nom de l'esprit public qu'il demande à ses collègues parlementaires de ne plus céder aux mauvaises leçons du mauvais maître qu'était Jean-Jacques. Et Barrès d'affirmer : "Ce n'est pas au moment où s'opère dans tous les partis de la jeunesse française un vigoureux travail, dont on voit déjà les fruits, pour enrayer toutes les formes de l'anarchie, que nous pouvons glorifier l'apôtre éminent et le principe de toutes les anarchies". Il ne savait si bien dire. Car il faudra, non pas une, mais trois générations pour venir à bout des erreurs les plus criantes du rousseauisme et redonner à la France des institutions et une direction politique digne de ce nom. Est-ce parce que Jean-Jacques a perdu que son nom ne résonne plus sur les tribunes officielles ? Et pourrons nous enfin nous remettre à la lecture tranquille de ses oeuvres les plus charmantes ? Si le verbe de Barrès y a contribué, que l'auteur des Déracinés - dont on fêtera cette année, le cent-cinquantième anniversaire - en soit loué ! 
Paul Gilbert.
 


Observation présentée à la Chambre des députés,

le 11 juin 1912

à–propos du bi-centenaire de Jean-Jacques Rousseau

   

Messieurs, 

Je ne voterai pas les crédits que le Gouvernement nous demande pour la glorification de Jean-Jacques Rousseau et je voudrais m'en expliquer brièvement. J'admire autant que personne l'artiste, tout de passion et de sensibilité, le musicien, pourrais-je dire, des Rêveries d'un promeneur solitaire, des Confessions et de la Nouvelle Héloïse. L'homme lui-même, cette vertu pauvre et revêche alliée à cet amour lyrique de la nature et de la solitude, non, je ne ferai pas son procès. Et je ne conteste pas que du point de vue social il n'ait eu son moment d'utilité, de bienfaisance même, quand il apportait, dans une société intellectualisée à l'excès, une riche effusion d'imagination et de sentiments. Je sens toute la vérité de cette phrase que j'ai retenue d'un jeune émigré, du fils du général Custine, guillotiné par la Révolution et qui, lisant un soir dans son exil de Darmstadt ce terrible pamphlet des Liaisons dangereuses, où beaucoup voulaient voir le miroir d'une société corrompue, s'écriait : « Que je comprends Rousseau et sa sublime haine pour les vices recherchés ! Après la lecture du livre de Laclos, véritable poème épique de certains salons du XVIII- siècle, on excuse ce qu'a d'excessif l'amour de Rousseau pour la nature; il fait respirer de l'air pur. »

Voilà, Messieurs, la part de mon admiration. Mais vous m'en demandez plus. Vous voulez que j'adhère aux principes sociaux, politiques et pédagogiques de l'auteur du Discours sur l’Inégalité, du Contrat Social et de l’Emile. Je ne le peux pas, et laissez-moi ajouter que la plupart d'entre vous ne le peuvent pas. Il y a un manque de vérité profonde dans la sollicitation que l'on vous adresse de glorifier Rousseau.

A l'heure où nous sommes, avez-vous vraiment l'idée qu'il est utile et fécond d'exalter solennellement, au nom de l'Etat, l'homme qui a inventé le paradoxe détestable de mettre la société en dehors de la nature et de dresser l'individu contre la société au nom de la nature ? Ce n'est pas au moment où vous abattez comme des chiens ceux qui s'insurgent contre la société en lui disant qu'elle est injuste et mauvaise et qu'ils lui déclarent une guerre à mort, qu'il faut glorifier celui dont peuvent se réclamer, à juste titre, tous les théoriciens de l'anarchie. Entre Kropotkine ou Jean Grave et Rousseau, il n'y a rien, et ni Jean Grave, ni Kropotkine ne peuvent intellectuellement désavouer Garnier et Bonnot.

Avez-vous vraiment l'idée qu'il est utile et fécond d'exalter solennellement, au nom de l'Etat, le pédagogue qui a le plus systématiquement écarté de l'enfant les influences de la famille et de la race ? Pour ma part, je considère que le devoir de l'éducateur c'est d'imprimer au plus vite sur une personnalité qui se forme la marque de la civilisation et de déposer dans un esprit encore neuf toutes les pensées, tous les sentiments vérifiés comme les meilleurs par sa famille et sa nation.

Avez-vous vraiment l'idée qu'il est utile et fécond d'exalter solennellement, au nom de l'Etat, l'homme qui a posé comme principe que l'ordre social est tout artificiel, qu'il est fondé sur des conventions, que la famille elle même ne se maintient que par des conventions, et qui en déduit le droit pour chacun de nous de reconstruire la société au gré de sa fantaisie? Eh! Messieurs, nous savons bien tous que la société n'est pas l'œuvre de la raison pure, que ce n'est pas un contrat qui est à son origine, mais des influences autrement mystérieuses et qui, en dehors de toute raison individuelle, ont fondé et continuent de maintenir la famille, la société, tout l'ordre dans l'humanité.

Ce n'est pas au moment où s'opère dans tous les partis de la jeunesse française un vigoureux travail, dont on voit déjà les fruits, pour enrayer toutes les formes de l'anarchie, que nous pouvons glorifier l'apôtre éminent et le principe de toutes les anarchies. Dans tous ses livres politiques, chez Rousseau, c'est la même chimère de coucher la vie sur un lit de Procuste. Sa raison arbitraire s'imagine qu'elle suffit à elle seule pour créer une société plus saine et plus vigoureuse que celle qui a sa racine dans les profondeurs mystérieuses du temps. Quelle orgueilleuse confiance en soi ! C'est que Rousseau ignore les méthodes de la science. Il n'observe pas. Il imagine. A ses constructions purement idéologiques, nous opposons les résultats de l'esprit d'observation et, j'oserai dire, d'expérimentation par l'histoire. Examen, enquête, analyse, cela s'est opposé longtemps à tradition. Mais des maîtres sont venus qui ont examiné, enquêté, analysé, et c'est pour aboutir à découvrir la force bienfaisante de la tradition. Un d'eux, que vous ne pouvez pas renier, car vous lui avez dressé une statue en face de la Sorbonne, Auguste Comte, a résumé ce vaste travail d'un mot : « Les vivants sont gouvernés par les morts. » Les morts sont nos maîtres, nous pouvons adapter leurs volontés à la nécessité présente, nous ne pouvons ni ne devons les renier. Rousseau est par excellence le génie qui essaie de nous lancer dans cette révolte néfaste, et d'ailleurs impuissante, et qui nous conseille d'agir comme si nous avions tout à refaire à neuf, comme si nous n'avions jamais été civilisés. Nous refusons de le suivre.

Messieurs, j'ai le droit de dire que, de la part d’hommes de gouvernement, la glorification des principes de Rousseau est une manifestation sans vérité profonde. Est-ce un geste machinal, un vieil air d'orphéon que vous allez jouer sans trop en examiner le sens ? Ou, pis encore, vous êtes-vous fait à vous-même les objections que je soulève, mais n'osez-vous pas refuser cet hommage à celui qui se trouve classé parmi les saints de la Révolution ? Quoi qu'il en soit, je ne vois rien, dans votre projet, qui convienne à la France de 1912. Je ne voterai pas ces crédits ; je ne proclamerai pas que Rousseau est un prophète que doit écouter notre société. Il est un grand artiste, mais limité par des bizarreries et des fautes que seul l'esprit de parti peut nier. Que d'autres fassent leur Bible de l’Emile, du Discours sur l’Inégalité et du Contrat Social. Pour moi, je l'écoute comme un enchanteur dans ses grandes symphonies, mais je ne demanderai pas de conseils de vie à cet extravagant Musicien. 

Maurice Barres.

 

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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 22:33
Le rire de Barbey
 

Comme il est loin le temps où la République fêtait ses héros avec faste et où elle fleurissait avec éclat les autels de la Religion de 1789 ! Rousseau, dont on devait célébrer cette année le tricentenaire, n’aura droit à rien ou à presque rien. La seule manifestation d’importance se tiendra non pas à Paris mais à Genève et elle traitera « des amis et des ennemis de Jean-Jacques », ce qui laisse entendre que notre philosophe pourrait ne pas avoir le dernier mot. La région Rhône-Alpes, qui compte à sa tête quelques amis du prophète d’Ermenonville, s’est bien juré de mobiliser fin juin les foules lyonnaises et grenobloises autour de « pique-niques républicains », mais il y a fort à parier qu’à cette date les candidats piqueniqueurs ressembleront davantage à des touristes en goguette qu’à des sans-culottes. Rien donc d’exceptionnel, rien qui ne justifie en tout cas qu’on bouscule l’agenda d’un ministre ou qu’on prive nos parlementaires de leurs premiers jours de vacances. Aucun discours d’importance ne viendra distraire Rousseau de ses rêveries posthumes.

C’est sans doute mieux comme cela. Paul Bourget ne disait-il pas avec un brin de méchanceté que « chaque fois que nos gouvernants s’essaient à célébrer quelque fête révolutionnaire, qu’il s’agisse de l’un des grands faits ou de l’un des grands hommes de cette moderne latrie, ils se heurtent à l’Intelligence ». Jugement rude, mais au fond assez juste. Que l’on se souvienne de l’échec des festivités du bicentenaire de la Révolution, boudées par tout ce que l’Europe et le monde comptaient d’esprits et de talents et que le mauvais temps acheva de ruiner ! Que l’on en juge également par le bicentenaire de Rousseau que le régime voulut célébrer avec pompe à l’été 1912 et qui déchaina dans tout le pays des polémiques et des manifestations violentes. L’heure était, il est vrai, à la bataille d’idées. La Revue Critique y prit toute sa part. Elle publia le 25 juin 1912 un numéro spécial contre la glorification de Rousseau. Maurras, Bourget, Clouard, Marie de Roux et quelques autres y montaient à l’assaut de l’idole démocratique. Barrès, dans un superbe discours à la Chambre, refusait de voter les crédits destinés à la célébration du bicentenaire. Le 28 juin, la séance solennelle organisée à la Sorbonne en l’honneur de l’auteur du Contrat Social se terminait en émeute et en bataille rangée. Aux cris de « Vive le roi ! A bas Jean-Jacques !», répondaient ceux de « Vive la République ! Vive Rousseau ». Il y eut plus de deux cent interpellations. Le 30 juin, lors de la cérémonie de clôture des fêtes parisiennes au Panthéon, le Président de la République fut conspué par plus de deux mille contre-manifestants.

L’indifférence et le silence qui accompagnent, un siècle après, le souvenir de Jean-Jacques peuvent surprendre. Ils ont pourtant une profonde signification. C’est que le bilan de Rousseau laisse encore moins place au doute qu’en 1912. Si l’écrivain, si l’auteur des Rêveries et des Confessions mérite à coup sûr la place éminente qu’il occupe dans notre littérature, il n’en est plus de même de l’idéologue et du faiseur de doctrines. Qui peut encore lire sans bailler les niaiseries pseudo-naturalistes du Contrat Social, de l’Emile ou du Discours sur l’Inégalité ? Qui peut accorder le moindre intérêt, après Darwin, après Comte, après Taine, après Renan, et tant d’autres plus proches, aux sophismes d’un homme qui place la société en dehors de la nature ? Et qui dresse l’individu contre la société au nom de cette même nature ? Comment une pensée aussi frustre, aussi éloignée des géniales intuitions des Grecs et des trouvailles des modernes, peut-elle occuper encore aujourd’hui autant de pages dans nos manuels de philosophie, au grand désespoir de générations d’étudiants qui en mesurent toute l’irréalité ? Sinon parce que cette pensée fausse, qui repose sur une conception erronée du monde et de la vie, est le viatique du régime que nous subissons depuis deux siècles et dont nous avons inoculé le poison à la moitié de l’humanité. Sans culte de Rousseau, c’est tout l’édifice républicain qui s’écroule, ce sont toutes les singeries de nos démocraties bourgeoises qui disparaissent subitement en fumée. Jean-Jacques est devenu une vieille idole qu’on révère par habitude ? Qu’importe ! Même si son culte est vide, il importe qu’il soit toujours desservi.

Mais il y a pire que le silence et l’indifférence. Il y a la gêne. Il y a le trouble. Car le culte de Jean-Jacques ne s’est pas seulement vidé de son sens, il est aussi devenu embarrassant. Les critiques les plus vives qu’on puisse lui faire concernent moins les écrits du philosophe que les œuvres humaines que ses écrits ont enfantés. On pouvait encore être sincèrement rousseauiste en 1912. Malgré les mises en garde de Proudhon, de Balzac ou de Benjamin Constant, on pouvait continuer à penser que les ennemis de Jean-Jacques étaient avant tout les ennemis du progrès et de la liberté. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. En un siècle, l’histoire, la sociologie, la philosophie des idées ont instruit le procès en responsabilité de Rousseau. Trop de preuves ont été accumulées pour qu’il en sorte indemne. Que sa pensée ait profondément influencé les figures les plus marquantes de la Révolution et de la Terreur ne fait plus aucun doute et les travaux d’historiens comme Pierre Chaunu ou François Furet sont là pour en témoigner. Oui, il existe un lien, un lien terrible, un lien de sang entre l’utopie du Contrat Social et la « société fraternelle » que les hommes de la Convention rêvaient d’imposer, du haut de leurs échafauds. Oui, les massacres de septembre, les noyades de Nantes, les colonnes infernales, les lois terroristes, les tribunaux populaires traduisaient l’impuissance des Jacobins à transformer une société qu’ils considéraient, à l’instar de Rousseau, comme « dénaturée ».

D’autres, par la suite, ont voulu eux aussi « tout refaire à neuf », selon la formule de Barrès, « comme si nous n’avions pas été civilisés ». Ils étaient rouges en 1917 et malgré les conseils des meilleurs d’entre eux, de Sorel, de Gramsci, ils reprirent, vers une société sans classe, elle aussi « fraternelle », le chemin du sang qu’avaient emprunté leurs prédécesseurs jacobins. D’autres encore, un peu plus tard, vêtus de noir ou de brun, devaient rêver, à leur tour, aux formes pures – nation, empire ou race – qui viendraient régénérer notre vieille Europe fourbue d’âge, de sagesse et de civilisation. On sait ce qu’il en fut, de part et d’autre. On sait ce que Nietzsche, un demi siècle avant, avait écrit de « toutes ces choses folles plus qu’à moitié, histrionesques, bestialement cruelles (…) qui, réunies, composent la véritable substance révolutionnaire et qui, avant la Révolution, s’étaient incarnés en Rousseau ». On sait ce qu’en pensait Bernanos lorsqu’il écrivait, le cœur lourd, Les Grands Cimetières sous la lune, ce qu’en pensait Simone Weill, lorsqu’elle dénonçait dès 1940, la machine à terreur jacobine. On connait les terribles essais d’Hannah Arendt sur le totalitarisme et sur la révolution. Partout, dans ces textes subséquents ou prémonitoires, comme dans bien d’autres signés Maritain, Orwell, Thibon, Gabriel Marcel ou Thierry Maulnier, on trouve toujours l’ombre du Genevois. Il y  fait figure d’inspirateur, d’initiateur et de pygmalion.

Toutes ces raisons plaident pour que, comme en 1912, et sans doute plus encore qu’en 1912, la Revue critique fasse, cette année encore, sa fête à Jean-Jacques. S’il est vrai que l’oubli et le silence creusent les meilleurs tombeaux, il ne serait pas juste qu’un aussi mauvais maître parte sans qu’on fasse autour de lui, une dernière fois, un peu de bruit. Nous publierons à cet effet dans les semaines qui viennent un florilège de textes à charge sur Rousseau que nos lecteurs ne trouveront bien entendu dans aucune autre gazette. Nous les invitons d’ailleurs à nous adresser les réquisitoires de penseurs français ou étrangers qui pourraient leur passer entre les mains.

Nous commencerons comme il convient par le rire. Celui de Barbey d’Aurevilly n’a pas d’égal pour chasser les miasmes et disperser les brumes rousseauistes. L’article ci-dessous fut publié en août 1858 dans le Réveil, puis dans le recueil des Œuvres et des Hommes. Barbey, sûr de sa proie, s’en donne à cœur joie. Il s’en prend à Jean-Jacques et à son clapier, qui a fait depuis d’autres émules. Il est des rires qui valent cent bonnes pages et une avalanche de coups de bâton…

Paul Gilbert.

 

Jean-Jacques Rousseau et son clapier [1]
 
I
 

Il va bien, son clapier ! C’est-à-dire qu’il va trop ! Il croît, il multiplie, il fourmille et frétille. Chaque jour nous sommes envahis par des générations nouvelles de Jean-Jeannot, fils de Jean-Jacques. Mais ces enfants, perdus ou trouvés, d’un tel père n’en sont pas pour cela (qu’on nous passe le mot !) de plus fameux lapins ! Il y en a, dans ce clapier, de toute espèce, de tout poil et de toute catégorie. Voulez-vous seulement les compter ?

D’abord, voici la grande portée des philosophes purs, des faiseurs de sociétés comme leur propre père, la portée pesante des Saint-Simon, des Charles, Fourier, des Cabet, des Proudhon, des Pierre Leroux.

Puis celle des Sismondi, des Louis Blanc, des Blanqui, — l’affreuse ventrée des économistes, — et la non moins horrible des hommes politiques, des Ledru-Rollin et des Mazzini !

Enfin il y a la portée des vrais brouteurs de thym, la portée des artistes, comme George Sand, à laquelle il faut en ajouter une autre tardivement arrivée, tardivement aperçue, mais charmante, celle des philologues comme Renan, laquelle commence à dresser de si jolies oreilles en faisant sa cour à l'Aurore.

Tous, en effet, ces fourmillants et ces frétillants dans le champ de la pensée, comme ils disent agréablement, procèdent de Jean-Jacques et en sont sortis. Ils n’existeraient pas sans Jean-Jacques. C’est lui qui leur a réellement donné leur place au soleil. Quels qu’ils soient, impuissants ou funestes, — et cela ne s’exclut point, hélas! au contraire ! ils l’ont bien prouvé ! — ils sont tous les bâtards du génie de Jean-Jacques. Mais ceux-là, s’il avait pu les connaître, il n’eût pas voulu les étouffer !

 
II
 

Certes ! l’individualisme était dans le monde avant Jean-Jacques Rousseau, et cette poudre-là, il ne l’a pas inventée. L’anarchie de l’orgueil humain se date du même jour que la chute. Dans ce monde chrétien qui l’avait dompté, une possession d’Etat avait été, bien avant Rousseau, octroyée à l’individualisme ; et c’est un autre homme que Rousseau, c’était Descartes, qui avait fait le coup, lorsqu’il avait mis dans sa philosophie le Cogito, ergo sum : « Je pense, donc je suis», dont il répondra devant Dieu ! Seulement, de même que celui qui achève un homme est plus coupable que celui qui a commencé de le frapper, Rousseau acheva le mal commencé par Descartes, et le Traité de la Méthode fut complété par le Contrat social. Descartes, ce Robinson de la pensée, qui fait le désert dans l'intelligence pour s’y retrouver, fut continué effroyablement, et jusqu’à l’absurdité, par un autre Robinson sans patrie, sans principes, — la patrie de l’esprit, — échoué à Paris chez les encyclopédistes, qui lui appliquèrent le droit d’aubaine et s’en firent une de ses écrits. Eh bien, c’est ce Contrat social qui est tout Rousseau et sa descendance ! c’est ce Contrat, l’emphythéose du XIXe siècle, hors duquel il n’y a de salut philosophique pour personne parmi ceux qui s’appellent de la libre pensée, mais que nous appelons, nous, de la très servile; c’est ce Contrat social que nous demandons la permission d’analyser en quelques mots. On verra le peu qu’il faut de largeur à l’erreur pour tenir tant d’esprits sous son ombre.

 
III
 

Jean-Jacques, dans son Contrat social, commence par se moquer de l’histoire d’Adam, qu’il ose comparer à Robinson lui-même. Voici ce texte ricaneur ; c’est le rire de Voltaire, avec des dents noires :

« Je n’ai rien dit du roi Adam, ni de l’empereur Noé, père des trois grands monarques qui se par- tagèrent l’univers, comme firent les enfants de Saturne, qu’on a cru reconnaître en eux. J’espère qu’on me saura gré de ma modération, car, descendant directement de l’un de ces princes, et peut-être de la branche ainée, que sais-je si, par la vérification des titres, je ne me trouverais pas le roi légitime du genre humain ? Quoi qu’il en soit, on ne peut disconvenir qu’Adam n’ait été souverain du monde, comme Robinson de son île, tant qu’il en fut le seul habitant ; et ce qu’il y avait de commode dans cet empire était que le monarque, assuré sur son trône, n’avait à craindre ni rébellions, ni guerre, ni conspirateurs. »

Telle est la froide bouffonnerie qui ouvre le Contrat social. A peine l’a-t-il risquée que le railleur d’Adam en invente dix mille d’une seule fois, après le refroidissement de la terre en fusion de Buffon, d’abord essayés, puis réussis. Dix mille Adams, ni plus nimoins, nés où ?... Sous les champignons ou dessus ? Dans les forêts ou dans l’humus en fermentation ? Immergeant un beau matin, après combien d’années ! de la putréfaction et de la moisissure de la terre ? Ou encore sortant d’un œuf; — et l’œuf lui-même, d’où sort-il ?... Mais ceci est obscur ! passons.

Toujours est-il qu’une fois créés, ce fut un événement superbe ! Ces dix mille Adams se donnèrent, spontanément, bien entendu, un rendez-vous commun, on ne sait quand (la date est restée supra-historique et métaphysique, comme il convient à une bonne philosophie de l’histoire), on ne sait comment (car alors il n’y avait ni courriers ni télégraphie : on a mis quatre mille ans, dit Jean-Jeannot Fourier, l’aîné des fils de Jean-Jacques, pour inventer l’étrier), on ne sait où (le point est resté vague sur la mappemonde, et si ce fut partout, ce fut difficile à trouver), et enfin pourquoi? dans quel but?... N’avaient-ils pas l’autonomie ? Et tous et chacun de ces dix mille n’étaient-ils pas l'incarnation vivante de la justice, de la conscience et de la loi ?

 
IV
 

Eh bien, passons encore ! Passons ! On les vit arriver sans boussole, sans route et sans itinéraire, militairement, à heure dite, polis et exacts comme des rois! De moyen connu de s’entendre, ils n’en avaient point. La langue n’était pas faite. Mais ils n’en tinrent pas moins leur première assemblée... préparatoire. Où était-ce ? Sur la place publique ? Ces messieurs étaient nus, sans vivres, sans logements, sans ménage, sans femmes (étaient-elles nées, et comment ?), sans travaux ni chefs. Ils étaient les premiers des égalitaires. Or, en cette qualité, nul ne s’imposant, ils délibérèrent sur l'ordre social qu’ils allaient faire, au scrutin... et dans un bonnet ! Était-il phrygien, celui-là ? A cette première assemblée, fut-ce le doyen d’âge qui présida ? Les secrétaires étaient-ils les plus jeunes ? Où se trouve le procès-verbal de la séance ? Montrez! C’est un monument. Il dut être beau !

N’oublions pas qu’il y eut aussi (préfiguration de l’avenir!) la question préalable. Pour discuter, il fallut un règlement... D’abord, et pour discuter le règlement, il fallait une langue. Par où commencèrent-ils?... Nouvelle délibération impossible. S’ils commencèrent par la langue, il leur fallut un règlement pour commencer la discussion ; et s’ils commencèrent par le règlement, il leur fallut une langue pour en discuter les articles. Difficile de se tirer de là, et l’auteur du Contrat social ne s’en tire pas ; — il y reste !

Et vous figurez-vous le magnifique embrouillamini, comme dit M. Jourdain, qui suivit les dix jours de cette genèse grotesque ? A côté et en comparaison, Gulliver et les Mille et une nuits sont des monuments de haute évidence. A côlé et en comparaison, Gargantua est sage, don Quichotte raisonnable, le Roi de Bohème et ses sept châteaux, de la lumière, et surtout de la réalité ! Mais passons toujours. L’assemblée devint permanente. Tous votèrent, et votèrent sans dis- continuer. Il ne fut question ni d’enfants, ni de pères, ni de majeurs, ni de mineurs, ni de hiérarchie, ni de famille, mais de boules; et l’honneur, la vérité, la conscience, ce fut le scrutin. Inepte et incroyable roman que Rousseau eut le front d’opposer à l’histoire I C’est ainsi, nous dit-il, que la société débuta. Et on le crut, non parce que c’était clair, cet imbroglio d’impossibilités, cet entre-choquement de folies, mais parce que c’était insolent pour Moïse et nos livres saints ! Et on le crut, dans cette race de gens d’esprit, depuis les philosophes qui croient à tout, excepté à l’Église, jusqu’aux gamins intellectuels qui ne croient à rien. Et pour prouver qu’on le croyait, on fit une révolution avec ses idées. Et le clapier de Rousseau, ce clapier qui vit et prospère, pense peut-être à la recommencer !

 
V
 

De telles idées (comme il arrive toujours, du reste) n’étaient en Rousseau que le reflet de ses antécédents et de ses mœurs. Dans l'homme le plus fort, et Rousseau était le plus faible, le génie n’est jamais que le vassal des mœurs. Et si sublime qu’il soit, ce génie, les mœurs ne manquent jamais de lui passer au cou ce collier de cuivre que Walter Scott met au cou de Gurth, le gardeur de pourceaux. Lumière biographique universelle ! Je conçois le mot lâche de Voltaire, qui disait : « La vie des hommes littéraires n’est que dans leurs écrits. » Il voulait y cacher la sienne. Mais il se trompait, s’il ne mentait pas ! Le talent réfléchit la vie, et il nous en renvoie toujours l’ignominie ou la noblesse. On sait ce qu’a été Rousseau. Son Contrat social fut un héritage de Genève. On a dit dernièrement qu’il ne s’appelait point Rousseau, mais Renou, et que, s’il épousa Thérèse ailleurs que devant le soleil de la forêt de Saint-Germain, c’est qu’elle l’y contraignit, la commère!  Cet être d’origine indécise, qui vida ses petits (on dispute sur le nombre en disant qu’il se vante) dans le trou creusé par l’adorable saint Vincent de Paul, qui lui épargna l’assassinat ; cet ingrat monstrueux, qui glorifia l'ingratitude et publia le Vicaire savoyard pour chasser et abolir saint Vincent de Paul, le dépositaire et le nourricier de ses enfants, dut vouloir bâtardiser l’humanité, et son Contrat social n’est que la tentative de l’orgueil malade et insensé, qui crée le monde à son image!

Heureusement, saint Vincent de Paul, chassé, en 1793, par l’école de Jean-Jacques, revint, quatre ans après, avec les enfants, catéchisés et communiants, légitimés devant Dieu par la foi, l’humilité et la pratique des vertus chrétiennes. Les petits du cynique, élevés honnêtement, balayèrent les ordures de leur père en 1804, au 2 décembre, et ses arrière-petits, à la même date providentielle, en 1851. On recommence à croire au testament d’Adam, qui est le vrai Contrat social du pouvoir, à la famille qui est le vrai Contrat social du père, des enfants, de la mère, et à l’ordre, qui est le vrai Contrat social des anciens de la famille, appelés en premier par la vocation, les études, le diplôme, et en second par le pouvoir, qui les fait officiers, évêques, magistrats !

Oui! on reprend la Tradition chrétienne ; mais le clapier... l’ignoble clapier vit cependant toujours.

Jules Barbey d'Aurevilly.



[1]. Jules Barbey d'Aurevilly, "Jean-Jacques Rousseau et son clapier", Le réveil, 14 aout 1958. 


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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 16:38
Paul Lafargue
 
Notre ami Bruno Lafourcade nous adresse, dans le cadre de ce débat sur le socialisme, un bel article sur Paul Lafargue. Lafargue, dont le nom est un peu oublié aujourd’hui, était au début du siècle dernier une des figures tutélaires du socialisme français. Gendre de Marx, créateur avec Jules Guesde en 1892 d’un des premiers mouvements révolutionnaires, le Parti ouvrier français, notre homme fut de tous les combats, de toutes les aventures, de tous les rassemblements, jusqu’à la création de la SFIO en 1905. Il fut aussi l’homme de toutes les fidélités, et en premier lieu à Marx et à son œuvre. Dans la crise qui secoua la social-démocratie européenne à la fin du XIXe siècle, Lafargue choisit d’emblée le camp de l’orthodoxie et il se plaça même aux avant-postes du combat antirévisionniste. Ses polémiques avec les proudhoniens, avec Bernstein et ses premiers disciples français résonnent alors dans toute la presse de gauche. On est frappé à leur lecture du climat d’effervescence idéologique qui régnait alors dans le mouvement ouvrier. Lafarge n’y avait pas toujours le beau rôle. Sa rhétorique était plutôt courte et son approche du marxisme assez simpliste. S’il rassurait les doctrinaires et les hommes d’appareil, il devint assez vite la bête noire des intellectuels. Son amateurisme et sa langue de bois irritaient tout particulièrement Sorel, Berth, Lagardelle, Louzon, et, derrière eux, cette Nouvelle Ecole socialiste qui cherchait déjà à « rafraichir » le marxisme.
L’histoire donna –pour un temps – raison à Lafarge. Les défections et les désillusions eurent raison du syndicalisme révolutionnaire et de la Nouvelle Ecole. Sorel et ses amis, écœurés par le ralliement du socialisme à la République bourgeoise, finirent par se disperser. Lafarge reste, lui, solidement en place. Il favorise l’union des guesdistes et des jaurésiens, participe à la création du Parti socialiste unifié, contribue à la mise en place d’une force parlementaire qui comptera plus de cent députés en 1914 et qui pèsera lourd dans les choix politiques du pays. Chose étonnante, c’est alors que son étoile commence à faiblir. Jaurès, l’ennemi, l’opportuniste, le fort en gueule, occupe une place trop grande à ses yeux dans le nouveau mouvement. Le courant de Lafarge, celui du guesdisme pur et dur, y est en déclin. Fatigue ? Dépit ? Amertume d’être peu à peu mis à l’écart ? On ne sait mais Lafarge eut le sentiment d’avoir fait son temps. Il se suicide avec son épouse le 25 novembre 1911, le jour anniversaire de ses soixante-dix ans, en revendiquant « le droit de choisir sa mort ».On lui fit les obsèques d’un dignitaire, toute la famille socialiste européenne, de Jaurès à Kautsky s’y pressa, et Lénine y fit son premier (et dernier) discours en français.
Pourquoi Lafargue ? En quoi cette figure somme toute assez conformiste nous intéresse-t-elle dans ce débat ? C’est que, sous le masque du doctrinaire, l’homme était plus libre qu’on ne pouvait le penser. Sa mort le démontre. Le démontre également ce curieux petit libre publié en 1880, Le Droit à la Paresse, qui fit plus pour la célébrité de son auteur que toute une vie militante et qui fut un des best-sellers de mai 1968 et du mouvement situationniste Que nous dit Lafarge ? Que la morale du travail, portée au pinacle par une partie du mouvement ouvrier, est une morale bourgeoise. Qu’elle sert en réalité à justifier l’asservissement des peuples, l’exploitation sans limite des classes défavorisées, l’avènement d’une société d’hilotes reposant sur le cycle absurde de la marchandise produite et consommée. L’intérêt des classes populaires n’est donc en aucune façon de travailler plus pour gagner plus mais de réduire le temps de travail et d’évoluer, grâce au développement technologique, vers une société où le loisir, la vie de famille et la culture de soi sont les fins ultimes. Un programme, comme on le voit, bien éloigné du socialisme réel et des rêves d’usines enfumées des adeptes du « beau-papa » Marx.
Bruno Lafourcade nous donne la clé de ce mystère. Chez Lafargue comme chez la plupart des révolutionnaires français du siècle dernier, sous le vernis du matérialisme historique, on retrouve la vieille veine proudhonienne, celle d’un socialisme à visage humain. Celle d’une société d’hommes libres, où le métier n’est qu’un des temps de la vie, où le progrès procède non pas de l’accumulation de travail mais de la capacité des citoyens à être maître de leur destin individuel (autonomie) et de leurs réalisations collectives (autogestion). On est là plus près des mots d’ordre de la deuxième gauche, des Lip, des Piaget, du PSU récent, de Julliard, de Rosanvallon et de quelques autres. Et Marx dans tout cela ? Après tout, la société sans travail qu’esquisse Lafargue, en gendre respectueux, ne serait-elle pas celle où « l’émancipation des travailleurs serait l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » ? Et Marx lui-même, n’a-t-il pas tout dit lorsqu’il déclarait à propos de ses encombrants disciples guesdistes : « ce qu’il y a de certain c’est que moi, je ne suis pas marxiste » ? Comprenne qui pourra.
Henri Valois.
 
 
 
Paul Lafargue et la question de la propriété privée
 
Pendant que se bâtissait le mouvement ouvrier, les murs entre socialisme marxiste et anarchisme proudhonien furent sans doute, et longtemps, poreux : nombre de militants, d’écrivains et d’intellectuels préoccupés de questions sociales ont paru hésiter entre ces deux maisons, et traverser l’une pour passer dans l’autre, comme s’ils n’étaient pas certains de vouloir habiter l’une plutôt que l’autre.
C’est parfois le sentiment que l’on a en lisant l’œuvre de Paul Lafargue. Elle est certes d’un marxiste de stricte obédience (Lafargue a vu Marx de près : il en fut le secrétaire, puis le gendre) ; mais, parfois et simultanément, elle paraît portée par un élan quasi anarchisant. – On ne veut pas dire ici que Lafargue fut un proudhonien (ses attaques contre les libertaires le montrent assez) ; mais qu’il a fait entrer dans son idéal de société, sous le communisme rêvé, et notamment dans sa critique de la propriété privée, des vues qu’un Proudhon n’aurait pas contredites.
 
*
 
Il y a d’abord chez Lafargue une variété de sujets, de ton et de modes d’expression qui rend souvent réjouissante la lecture de ses textes. On lui doit des essais ethnologiques, une pochade théâtrale, des articles de critique littéraire, des études historiques, tous de bonne langue, même quand ils sont très étroitement militants. Il s’y montre vif et ironique, et ne prend pas prétexte du caractère scientifique de certaines de ses analyses pour cesser d’être polémique : chez lui, le théoricien n’éteint jamais le pamphlétaire. (Pour donner un exemple de sa verve, ceci, qu’il écrivit à propos de Boulanger : « Notre époque a vu bien des merveilles : la lumière électrique, le téléphone, la bourgeoisie représentée par le ministère qu’elle mérite, par la trinité tripoteuse, Rouvier-Heredia-Etienne et d’autres encore ; mais ces phénomènes extraordinaires sont dépassés, effacés par la stupéfiante popularité de l’illustre Boulanger, le grand général qui écrit des lettres épiques, en attendant qu’il remporte des victoires, le bouillant capitaine dont le pistolet rata le royaliste Lareinty, mais dont le sabre fit merveille contre les Parisiens en 1871. »)
L’ensemble, d’inspiration marxiste nous l’avons dit, offre une mise en perspective socio-historique des sujets les plus divers d’apparence, si les principaux sont relatifs aux questions sociales, économiques et politiques. On y trouve des études redoutablement pointues comme « La fonction économique de la Bourse » (1897) ou « La crise de l’Or aux États-Unis » (1907) autant que des articles qui tiennent davantage aux circonstances : « La question Boulanger » (1887) ou « La boucherie de Fourmies » (1891). Circonstanciels, ces textes le sont au point de faire parfois, paradoxalement, écho à notre actualité ; c’est le cas de son « Intervention contre la loi des retraites » (1910) ou de sa « Journée légale de travail réduite à huit heures » (1882).
Plus originale, sa critique politique de la littérature et de la langue française, notamment une étude d’importance sur « La langue française avant et après la Révolution » (1894) ; ou encore trois longs articles qui démystifient, allégrement et savamment, Hugo, Chateaubriand et Zola : « La légende de Victor Hugo » [1] (1885), « Les origines du Romantisme » (1896), « L’Argent de Zola » (1891), – une sorte de trilogie dont on s’étonne qu’on n’eut jamais eu l’idée de la réunir en volume.
En marxiste exemplaire, Lafargue restera toujours soucieux de faire reposer sa critique sur des bases historiques : « Les luttes de classes en Flandre de 1336-1348 et de 1379-1385 », et son « Essai critique sur la révolution française du XVIIIº siècle » en témoignent ; et plus généralement scientifiques : il lit, admire et utilise sans faiblir Darwin, Buffon, Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, et ne cessera d’examiner les sociétés – toutes les sociétés, celle des Grecs ou des Guaranys, des Bassoutos ou des Béchouanas (il y a chez lui un fort tropisme ethnologique) – comme un naturaliste les espèces animales.
A cet égard, poussé par l’ambition pédagogique et démystificatrice, il produira quelques textes de critique politique et historique de la religion, notamment de singulières études sur « La circoncision, sa signification sociale et religieuse » (1887), ou sur « Le mythe de l’immaculée conception » (1896).
Enfin, il a laissé une « Visite à Louise Michel » (1885) : la militante était alors emprisonnée à Saint-Lazare ; et de brefs « Souvenirs personnels sur Karl Marx » (1890) ou sur Engels (1904), – dont on regrette d’ailleurs qu’ils ne soient pas plus abondants.
 
*
 
Si on lit le programme du Parti Ouvrier Français, que fondèrent Lafargue et Jules Guesde, où il s’agit « de grouper, autour d’un programme commun et pour une action de classe, tous les travailleurs (...) en vue de la conquête totale du pouvoir politique, qui, seule, pourra réaliser l’affranchissement économique de la classe ouvrière, en socialisant définitivement l’ensemble de tous les moyens de production, actuellement possédés par une petite minorité de capitalistes non-travaillant », on voit que l’on est dans le marxisme le plus strict. Or, si l’on prétend qu’il y a tout de même du proudhonien chez Lafargue, c’est que, dès qu’il est question d’étudier la naissance de la propriété privée dans les sociétés primitives, un sujet qu’il affectionne, le marxiste paraît se changer en libertaire.
On distingue en creux, chez lui, trois types de sociétés : la société primitive, construite sur un modèle collectif ; la société industrielle, fondée sur le profit capitaliste ; et la société de l’avenir, qui retrouvera l’essence communiste des débuts par la réquisition des biens privés et des moyens de production, – et qui produira un effet de contagion structurelle (ainsi reprend-il à l’envi la phrase de Marx : « Tout peuple parvenu à un degré supérieur de développement montre aux nations qui le suivent sur l’échelle sociale l’image de leur propre avenir »). – On voit qu’il a des sociétés, ou qu’il en donne peut-être par besoin pédagogique, une vision naïve et angélique.
Au commencement, donc, existaient des sociétés sans lois, ni justice, parce que l’on connaissait, non le vol, les biens individuels n’existant pas, mais seulement un besoin naturel de prendre ce qui est nécessaire à ses appétits ; si cette pratique était connue avant que la propriété privée ne se développe [2], si nos ancêtres prenaient leurs biens « partout où ils les trouvaient », ce réflexe si naturel se mua en vol quand l’on passa du bien collectif aux biens individuels. Ceux-ci placèrent « l’idée de justice dans la tête de l’homme », mais également « des sentiments qui s’y sont tellement enracinés que nous les croyons innés ».
 
En effet, il est certain, croit-il, que l’homme primitif n’éprouve ni la jalousie ni la paternité, et qu’il pratique la polygamie : « La femme prend autant de maris que cela lui plaît et l’homme autant de femmes qu’il peut, et les voyageurs nous rapportent que tous ces braves gens vivent contents et plus unis que les membres de la triste et égoïste famille monogamique » ; alors qu’avec le développement de la propriété privée, « l’homme achète sa femme et réserve pour lui seul la jouissance de son animal reproducteur : la jalousie est un sentiment propriétaire transformé. »
Si le primitif n’éprouve pas la jalousie que connaissent les maris, les épouses, les pères et les mères, il ne ressent pas non plus la lignée, la filiation, et pas davantage, conséquemment, celui de patrie. Ce sont les sociétés modernes qui ont fabriqué ces sentiments. Pire, la propriété, si elle développe le patriotisme (et le patriotisme est une propriété étendue à son pays), entraîne, simultanément et paradoxalement, la trahison à l’égard de sa patrie : ce sont les possédants qui sacrifient leur pays pour ne pas perdre leurs biens ; c’est la raison pour laquelle « l’aristocratie française appela l’étranger pour écraser la révolution bourgeoise de 1789 [3] et la bourgeoisie de 1871 préféra livrer Paris à Bismarck [plutôt] que de partager le pouvoir avec les révolutionnaires ».
 
On le voit, le communisme primitif dont il parle, sans lois ni justice, ce collectivisme si rousseauiste par ailleurs, n’est rien d’autre qu’une utopie anarchisante. Il l’est plus encore lorsqu’il est étendu à la question du travail, dont Lafargue fait un préjugé comme un autre, au nom du « droit à la paresse » pour lequel notre auteur est resté célèbre.

 

« Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le travail pour le travail ? » Les paysans qui possèdent leurs terres et les petits bourgeois qui possèdent leurs boutiques, répond-il ; avant de reconnaître qu’il faut compter avec ces petits possédants le prolétariat, qui lui pourtant ne possède même pas son instrument de travail. C’est que la classe ouvrière, « trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique, s’est laissé pervertir par le dogme du travail », dont elle est la première victime : « Combien dégénérés sont les prolétaires modernes pour accepter en patience les épouvantables misères du travail de fabrique ! »

 
*
 
Ainsi, le paradis de Lafargue serait un monde délivré du sentiment de la propriété, celle des biens autant que celle des êtres ; un monde qui renouerait avec les communautés primitives, dont tous les membres travaillent sans que l’un vive sur le dos des autres. Et Lafargue de rêver tout haut à la fin des préjugés sur le vol et la justice, mais aussi sur la jalousie amoureuse, sur le sentiment de filiation, et en conséquence sur les idées de lignée et d’héritage, et par extension encore sur les notions de race et de patrie, où, dit-il, se complaisent les sociétés capitalistes fondées sur la propriété privée : il suffirait, dit-il ingénument, que l’on retrouve l’idéal des peuplades archaïques, où il n’y a « ni mien ni tien » ; un idéal qui serait « une réminiscence de cet âge d’or, de ce paradis terrestre, dont nous parlent les religions ».
Bruno Lafourcade.
 
Bibliographie de Paul Lafargue
 
1871 Pie IX au Paradis
1880 Le droit à la paresse
1881 Le parti socialiste allemand ; La politique de la bourgeoisie ; Que veulent donc les seigneurs de l’industrie du fer ? ; Au nom de l’autonomie ; L’autonomie ; Le sentimentalisme bourgeois ; M. Paul Leroy-Beaulieu
1882 La propriété paysanne et l’évolution économique ; L’ultimatum de Rothschild ; Les luttes de classes en Flandre de 1336-1348 et de 1379-1385 ; La journée légale de travail réduite à huit heures ; Un moyen de groupement ; La base philosophique du Parti ouvrier ; Le communisme et les services publics
1883 Essai critique sur la révolution française du XVIIIº siècle
1884 Le matérialisme économique de Karl Marx – cours d’économie sociale
1885 La légende de Victor Hugo ; Visite à Louise Michel
1886 Les chansons et les cérémonies populaires du mariage ; Sapho ; La religion du Capital ; Le matriarcat
1887 La circoncision, sa signification sociale et religieuse ; La question Boulanger
1888 Le Parti Ouvrier Français
1890 La propriété - Origine et évolution ; Souvenirs personnels sur Karl Marx ; Le darwinisme sur la scène française
1891 L’Argent de Zola ; La boucherie de Fourmies (1er mai 1891) ; Le 1er Mai et le mouvement socialiste en France ; Avant-propos à "La Femme et le Socialisme" d’August Bebel ; Appel aux électeurs de la première circonscription de Lille
1893 Un appétit vendu ; Socialisme et patriotisme
1894 La langue française avant et après la Révolution
1895 Origine de la propriété en Grèce ; L’idéalisme et le matérialisme dans la conception de l’histoire ; Campanella, Etude sur sa vie et sur la Cité du Soleil
1896 Le mythe de l’immaculée conception ; Les origines du Romantisme ; Le socialisme et la science sociale
1897 La fonction économique de la Bourse
1899 Le socialisme et la conquête des pouvoirs publics ; Notre but
1900 Le socialisme et les intellectuels
1903 Les trusts américains
1904 Souvenirs personnels sur F. Engels ; La question de la femme
1905 Socialisme et internationalisme
1906 Le patriotisme de la bourgeoisie
1907 La crise de l’Or aux États-Unis
1908 De l’antiparlementarisme et des réformes
1909 Le déterminisme économique de K. Marx ; La croyance en Dieu ; Origine des idées abstraites
1910 Intervention contre la loi des retraites ; Le problème de la connaissance
 

[1]. Il présente avant tout l’auteur de Choses vues comme un opportuniste : il fut successivement bonapartiste, légitimiste, orléaniste et républicain, mais, dit Lafargue, il n’a jamais, quel que soit le régime, modifié sa ligne de conduite : « Toujours, sans se laisser détourner par les évènements et les renversements de gouvernement, il poursuivit un seul objet, son intérêt personnel, que toujours il resta hugoïste, ce qui est pire qu’égoïste, disait cet impitoyable railleur de Heine, que Victor Hugo, incapable d’apprécier le génie, ne put jamais sentir. » Et plus loin : « Hugo a été un ami de l’ordre : il n’a jamais conspiré contre aucun gouvernement, celui de Napoléon III excepté, il les a tous acceptés et soutenus de sa plume et de sa parole et ne les a abandonnés que le lendemain de leur chute. Sa conduite est celle de tout commerçant, sachant son métier : une maison ne prospère, que si son maître sacrifie ses préférences politiques et accepte le fait accompli. » (« La légende de Victor Hugo »)
[2].  La propriété privée, explique-t-il en outre, se réduisait aux armes, aux bijoux, aux bêtes ; ce n’est que plus tard qu’elle fut étendue aux maisons et à la terre : « la terre n’est devenue propriété privée que par un subterfuge : la maison (...) est considérée par les barbares comme objet mobilier ; on la brûle à la mort de son propriétaire avec ses armes, ses chevaux et autres biens meubles. La maison étant objet mobilier, peut être possédée comme propriété privée, elle communique cette qualité au sol sur lequel elle s’élève, puis au terrain qui l’environne. »
[3]. Cette « Révolution bourgeoise », Lafargue la présente ailleurs (dans « La propriété paysanne et l’évolution économique ») comme une régression en ce qui concerne la question de la propriété : elle a supprimé la féodalité sans donner la terre aux paysans. (Dans ce même texte, on trouve des remarques qui s’appliquent très bien à la paysannerie actuelle : « Cette première période de culture extensive succéda celle de culture intensive, caractérisée par l’emploi des machines, des engrais chimiques, des semences sélectionnées, par les récoltes successives, l’élèvage du bétail, etc. La culture intensive fait de l’agriculture une industrie capitaliste nécessitant pour sa mise en œuvre des connaissances scientifiques et des capitaux importants, que ne possèdent ni la propriété moyenne, ni la propriété paysanne engourdies dans la routine et dénuées de ressources pécuniaires. »)

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 23:01
Retour de la question sociale
 
L'article que nous publions ci-dessous mérite une attention particulière. Il est l'oeuvre d'un  observateur avisé des changements qui agitent notre époque. Jean-Philippe Chauvin, en bon historien, cherche non seulement à faire voir mais aussi à comprendre, à saisir les liens entre le présent et le passé. Il est à son affaire dans le temps long et personne ne s'étonnera d'apprendre que notre historien est également un esprit politique et qu'il est royaliste.
Chose plus étonnante à première vue, le royaliste Chauvin n'hésite pas à nous parler de la question sociale, du prolétariat, du syndicalisme et de la classe ouvrière. Alors que la plupart des socio-démocrates ont rayé ces termes de leur vocabulaire, que les libéraux du monde entier essayent de nous faire croire depuis des décennies que le progrès économique a éradiqué ces concepts de la surface de la planète, et que les écologistes considèrent qu'ils n'ont plus d'importance au regard de l'urgence climatique. Pourtant, malgré tout le bourrage de crane politico-médiatique, on sent que M. Chauvin a raison. Il suffit pour s'en convaincre de suivre une actualité sociale qui nous amène chaque semaine, si ce n'est chaque jour, son lot de licenciements économiques, de fermetures d'entreprises, de conflits durs, de séquestrations de patrons ou de cadres, d'occupations d'usines. L'éphéméride social que nous publions ici-même chaque mois témoigne de la réalité de ce que Sorel appelait, il y a un siècle, la violence ouvrière, violence des rapports sociaux qui est présente partout, dans l'industrie, dans le monde paysan et dans celui des bureaux et des services. 
Le retour de la question sociale coïncide avec la montée en puissance de ce qu'on appelle improprement la mondialisation. Elle correspond en réalité à une nouvelle division du travail, plus dure, plus impitoyable que l'ancienne parce qu'elle n'est plus commandée par le jeu naturel des nations mais par les choix d'une poignée de grands prédateurs financiers. De ce point de vue, Jean-Philippe Chauvin a raison de dire que la question sociale, telle qu'elle se pose aujourd'hui, est une question éminément politique. C'est parce qu'il n'existe plus d'Etat, plus de souveraineté nationale que les puissances de marché, c'est à dire les nouveaux seigneurs de la guerre économique, ont les mains libres pour mettre le monde en coupe réglé. Sans retour au principe d'autorité, de souveraineté, sans retour au gouvernement politique que des hommes, rassemblés dans une communauté, se donne librement, point de salut pour ceux qui travaillent et qui produisent. Ils ne sont plus que la "chair à canon" du capital anonyme et vagabond.
Jean-Philippe Chauvin pose dans sa conclusion la question du régime. La démocratie bourgeoise, ouverte à tous les vents des lobbys, des luttes d'influence, des intérêts - y compris les moins avouables - peut-elle s'opposer efficacement à la voracité et aux vues à court terme des nouveaux "maîtres du monde" ? N'a t'elle pas démontré au contraire dans le passé qu'elle était prête à sacrifier le bien de la nation, à abattre les frontières, à démanteler réglements et protections, au nom d'une fausse conception de la liberté qui ne bénéficient en réalité qu'aux plus forts ? N'a-telle pas manifesté constamment et depuis l'origine une grande méfiance à l'égard du monde du travail, des organisations ouvrières, des mouvements coopératifs et mutualistes, de l'autogestion, au nom d'une approche fausse de l'individu, du citoyen, de la propriété et de l'économie ? Cette question du régime ne se limite pas aux formes de la démocratie représentative, elle regarde aussi l'organisation de l'économie, le rôle que peut y jouer l'Etat, les marges de liberté dont disposent les partenaires sociaux pour améliorer la vie des travailleurs et assurer leur sécurité. Voilà un sujet sur lequel nous aimerions que Jean-Philippe Chauvin puisse, s'il le souhaite, nous livrer plus complètement sa pensée.
Henri Valois.
 
 
La question sociale aujourd'hui, vue par les royalistes.
 
La question sociale n’a pas disparu avec la société de consommation et la prospérité indéniable des Trente Glorieuses comme certains l’espéraient, ni même avec la mondialisation présentée comme la panacée universelle, censée donner à tous les moyens de vivre dignement et « selon ses besoins ». Bien sûr, dans le cas français, le niveau de vie des ouvriers tout comme leurs conditions de travail d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux du début du XXe siècle, et c’est tant mieux. Mais la question sociale ne s’est pas éteinte pour autant, et la globalisation (mot plus exact et explicite que celui de « mondialisation »), en rebattant les cartes de l’économie et des puissances, a entraîné, au sein même de notre société, des remises en cause douloureuses et des interrogations sur la nature des rapports sociaux, sur leur territorialisation ou sur leurs formes. Globalisation rime aujourd’hui, pour les travailleurs français, avec délocalisations tandis que l’Union européenne évoque, elle, le terme de libéralisation en insistant sur son caractère de nécessité absolue, sans prendre en compte les exigences de la justice sociale et du bien-être moral des populations laborieuses des pays d’Europe. Doit-on, même, évoquer l’actuelle crise de la zone euro dont les victimes expiatoires semblent être aujourd’hui les Grecs avant, demain peut-être, les Portugais ou les Espagnols ? Les banques, l’an dernier, ont eu droit à plus de sollicitude de la part de la Commission européenne et des gouvernements…
Ainsi, avec la crise et la sempiternelle épée de Damoclès du financement des retraites, la question sociale revient au cœur des problématiques françaises, comme le souligne l’hebdomadaire « Marianne » au fil de plusieurs numéros récents. Bien sûr, le « nouveau prolétariat » évoqué par ce journal n’est plus celui de 1900, mais, au-delà de ses difficultés présentes, sa nature reste la même ; c’est-à-dire une masse de travailleurs interchangeables sans autre lien avec le Travail que celui que les détenteurs de l’Argent veulent et voudront bien lui allouer, à titre temporaire, pour en tirer des profits substantiels sans être obligés de les redistribuer à ceux qui en sont les producteurs « de base », mais plutôt et seulement aux actionnaires ou aux cadres dirigeants, les uns se confondant parfois avec les autres : c’est d’ailleurs là un des éléments forts du « scandale social » qui voit d’immenses fortunes se bâtir sur de simples jeux boursiers et non plus sur la qualité du travail effectué en tant que telle.
Le « nouveau prolétariat » comme l’ancien se caractérise par la « dépossession » : aujourd’hui, les ouvriers ou les artisans sont condamnés par une logique comptable qui fait qu’il est plus simple de fabriquer à grande échelle et à moindre coût dans des pays lointains où les règles sociales sont peu contraignantes voire inexistantes, que dans notre pays attaché à une certaine qualité et à la préservation des travailleurs. Ainsi, de nombreux métiers et savoir-faire disparaissent-ils, dans l’indifférence générale, puisque le consommateur ne regarde le plus souvent que le prix de l’étiquette sans penser au deuxième coût, beaucoup plus élevé, le coût social : ne pas acheter français quand on en a l’occasion sous le prétexte, fort compréhensible d’ailleurs, que le « même » produit fabriqué en Chine est moins cher, est, à plus ou moins long terme, suicidaire, comme le signalent certains économistes. Car, à trop dépendre des productions étrangères, que pourra-t-on vendre demain à des sociétés à qui nous aurions abandonné toutes nos technologies, nos méthodes de travail et pour qui nous aurions sacrifié nos propres outils de production ? Le cas récent d’Airbus est, à ce sujet, tristement éclairant : désormais les avions seront construits à l’étranger, en Asie, tandis que la Chine, à qui la société EADS a « transféré » les technologies de ses appareils, se targue de bientôt vendre à la France et à l’Europe des… Airbus, chinois bien sûr…
Devant cette nouvelle donne qui voit le capitalisme libéral sacrifier les travailleurs de France sur l’autel de la rentabilité, gémir ne sert à rien : il faut désormais « repenser la question sociale », sans vaine illusion ni désespérance. Chercher des pistes alternatives à ce jeu malsain qui se moquent des frontières comme des personnes, des familles ou des traditions. Les royalistes, fidèles à la méthode maurrassienne de l’empirisme organisateur et conscients des enjeux, ne feront pas « la politique du pire qui est la pire des politiques » comme l’affirmait avec raison Charles Maurras. Ils ne doivent pas chercher à créer des utopies mais à imaginer, à inventer de nouveaux modèles économiques et sociaux, sans perdre de vue qu’il s’agit, malgré la difficulté, de remettre « l’économie au service des hommes » et non l’inverse.
Il leur revient de rappeler que la nation est la première protection sociale, que c’est le plus vaste des cercles communautaires à mesure humaine et historique et qu’il offre des solidarités fortes en son sein, en son espace souverain, au-delà des différences professionnelles ou culturelles.
Aussi, la question sociale est une question éminemment politique, et, là encore, le « Politique d’abord » doit être compris comme la nécessité d’utiliser ce moyen pour limiter les excès de la globalisation ; susciter une véritable impulsion de l’Etat pour les grandes réformes sociales (et pas seulement en vue d’équilibrer les comptes publics) qui sont urgentes et son arbitrage pour les conflits de « légitimité sociale » entre les divers « décideurs » et les « acteurs du travail », et cela sans tomber dans l’étatisme ou le dirigisme ; permettre et accompagner un véritable aménagement du territoire qui ouvre la voie à une relocalisation de nombreuses activités et à une prise en compte véritable du « souci environnemental » ; etc.
Aujourd’hui, traiter la question sociale signifie « ne plus laisser faire la seule loi du Marché » (dont on voit les ravages dans la crise grecque) mais redonner au Politique des moyens de pression sur l’Economique : si l’on veut inscrire cette démarche dans la durée et l’indépendance, l’Etat doit lui-même disposer de la durée et de l’indépendance, et être respecté à l’intérieur comme à l’extérieur. Au regard de l’Histoire comme de la réflexion et de la pratique politiques, il n’en est qu’un qui, en refusant de sacrifier les hommes à une logique totalitaire ou marchande, soit possible et souhaitable : la Monarchie à transmission héréditaire, politique et sociale à la fois.  En fait, la meilleure réponse à une « économie sauvage » dont les seules valeurs sont financières : pour retrouver, demain, le sens de la mesure et de la justice sociale que la République des Sarkozy, Proglio et Tapie foule aux pieds…
  Jean-Philippe Chauvin. - 20 juillet 2010.

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 15:52
Pour nouvelle Renaissance
 
A la suite de l'article publié le 25 novembre dernier sur le dernier livre de Dany-Robert Dufour, L'individu qui vient... après le libéralisme, de nombreux lecteurs nous ont contactés pour en savoir plus long sur l'auteur et sur son oeuvre. Signalons simplement que M. Dufour est philosophe, qu'il est professeur en sciences de l'éducation à l'université de Vincennes, qu'il enseigne dans de nombreux pays étrangers et qu'il est déjà l'auteur d'une oeuvre abondante où il traite d'enseignement, de linguistique et de formation de la culture. Dans une trilogie récente (L'Art de réduire les têtes (2003), Le Divin Marché (2007), La cité perverse - libéralisme et pornographie (2009)), il développe une critique puissante et très étayée de la pensée post moderne et de l'anthropologie libérale. L'individu qui vient... marque une nouvelle étape dans le travail de Dany-Robert Dufour. Passant de la critique à l'action, il montre qu'il est possible de sortir de l'impasse néo-libérale, en renouant avec les deux grands "récits" de la civilisation occidentale, le Logos grec et le Christianisme. Nous publions ci-dessous, pour l'information et le plaisir de nos lecteur, deux pages tirées de l'introduction de cet ouvrage, où l'auteur plaide avec force et conviction pour l'avènement d'une nouvelle Renaissance.
P. G.
 
 
Nous ne voyons pas d’autres solutions que de reprendre les choses là où elles ont été interrompues par le triomphe de cette religion immanente et matérialiste que nous avons appelée, dans un précédent ouvrage, le divin Marché. Laquelle fonctionne, comme toute religion, , sur une promesse : le salut par l’augmentation sans fin de la richesse. On sait aujourd’hui où cette fuite en avant mène : à la dévastation du monde.
Nous ne voyons pas d’autres solutions pour obvier à ce pari stupide (qui arrangeait bien les maîtres) que de revenir au cœur de la civilisation occidentale pour y trouver les principes nécessaires à la refondation d’un monde désormais si lourdement atteint. Nous faisons en effet le pari qu’elle possède les sources et les ressources nécessaires à sa Renaissance. C’est pour cette raison qu’il faut examiner à nouveaux frais les fondements du récit occidental. Il faut en somme tout reprendre et réussir là où les deux grands récits de fondation de l’Occident ont finalement échoué devant cet avatar assez diabolique, le divin Marché. Pour ce faire, il faut relire le récit monothéiste, que les Latins tenaient de Jérusalem, pour lui faire admettre une seconde foi la Renaissance (après Pic de la Mirandole, initiateur de la Renaissance) la dignité de l’homme et de la femme. Et il faut relire le récit du Logos, venu de Grèce et d’Athènes en particulier, en visant à le débarrasser de l’exclusion qu’il prononçait à l’encontre de certaines catégories de citoyens voués au travail manuel et à l’entretien des maîtres.
L’enjeu, c’est tout simplement la perspective d’une nouvelle Renaissance. La magnifique dynamique du quattrocento, qui a su retrouver et s’appuyer sur les fondements grecs de la civilisation pour rebondir et dépasser l’enlisement dans des dogmes obscurs, montre la voie. Car le futur se récolte en effet toujours dans le passé, par déploiement des principes en des formes historiques toujours nouvelles. Il nous faut donc aujourd’hui reprendre le processus civilisationnel là où il fut interrompu pour qu’advienne l’individu enfin réalisé, fruit de la civilisation occidentale, osant enfin penser et agir par lui-même tout en reconnaissant à l’autre les mêmes droits à l’individualisation que les siens. Soit un individu guéri de l’égoïsme actuellement érigé en loi universelle (le self love d’Adam Smith) et prévenu contre toutes les formes de grégarité (celles des barbaries récentes des foules fanatisées et des masses collectivises et celle, actuelle, de la tyrannie sans tyran de la consommation de masse). Si nous pouvons estimer être aujourd’hui sortis des totalitarismes autoritaires comme le stalinisme ou les fascismes (bien que de nouvelles formes de populisme menacent), il nous reste encore à nous extraire de la gangue du totalitarisme antiautoritaire actuel, tant valorisé par le nouvel esprit du capitalisme, celui de l’égoïsme grégaire. Pour entrer enfin dans un individualisme « sympathique », pratiquant autant le souci de soi  que le souci de l’autre – tout simplement parce que chacun a besoin de l’autre pour se réaliser et se trouver.
Dany-Robert Dufour, L'individu qui vient... après le libéralisme (Denoël, 2011).
 
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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 18:58
Contre l'oligarchie bourgeoise
 
Que reste-il aujourd'hui du socialisme ? En quoi la pensée de Marx et de ses continuateurs nous est encore utile ? Et celle des socialistes français, d'un Proudhon, d'un Péguy, d'un Sorel ? La question sociale, l'organisation et la valeur du travail, le partage des richesses, l'émancipation des classes défavorisées, toutes ces questions doivent-elles rester au coeur du débat politique ou céder la place à d'autres enjeux, écologiques, économiques, culturels ou "sociétaux" ? Que doit-on attendre du syndicalisme, d'une renaissance des corps intermédiaires, d'une organisation plus décentralisée, plus fédérale de la société ? La démocratie libérale est-elle encore le cadre adapté pour traiter l'ensemble de ces questions, pour favoriser la production et l'intelligence française, assurer la cohésion sociale de la nation, ou faut-il imaginer d'évoluer vers d'autres formes politiques ? Autant de questions que nous avons envie de poser à nos lecteurs dans le cadre du débat sur le socialisme que nous avons ouvert la semaine dernière dans ces colonnes.
Car pour nous, l'oeuvre de renaissance française est inséparable de toutes ces questions. Comme elle est inséparable d'un certain nombre de grands choix économiques qui conditionneront la place qu'aura la France dans le monde du XXIe siécle. Comment envisager l'avenir de la nation sans disposer d'un minimum de doctrine, de schémas sur la façon de concevoir l'organisation de la production, sur les choix que nous devons faire dans la division internationale du travail pour promouvoir nos filières d'excellence, celles qui sont les plus conformes à notre génie, celles qui ouvrent aussi, pour l'humanité, les voies d'un développement raisonnable, comment mieux répartir les richesses entre les Français afin d'assurer la cohésion et le progrès social, sans décourager pour autant l'effort, le dynamisme et l'innovation ? Le socialisme prétendait pouvoir réconcilier l'économie et le social dans un projet centré sur l'homme, sur la satisfaction des besoins de l'humanité. Que reste-il là encore de cette idée ? Impasse ou aventure intellectuelle à reprendre sous d'autres formes ?
Ce débat occupera, à intervalle régulier, les colonnes de notre Revue Critique jusqu'en mars 2012. Nous publierons toutes les contributions qui nous seront adressées, pour peu qu'elles posent de bonnes questions ou qu'elles apportent des points de vue neufs. Nous y ajouterons des textes, anciens ou plus récents, qui nourriront le débat de pensées, de critiques ou d'expériences originales. Nous veillerons, chaque fois que possible, à provoquer le débat, à ce que le texte de l'un viennent complèter, enrichir ou contredire le texte d'un autre et si besoin relancer le questionnement. Puis viendra l'heure des synthèses et des bilans : notre objectif est de publier au printemps prochain, à un moment favorable au débat politique, une sorte de manifeste qui trace les grandes lignes d'une "révolution économique et sociale" à la française.
D'ici là, syndicalistes, militants politiques, philosophes, chercheurs, entrepreneurs, simples travailleurs ou simples citoyens, à vos plumes ! Nous vous convions à penser loin, à voir large, avec comme unique focus, celui de l'intérêt national.
Après la contribution de notre ami Jean-Claude Adrian, qui ouvrait, le 21 novembre dernier ce débat, voilà celle de nos amis du Lyon Royal. Laissons-les se présenter et intervenir, puis nous commenterons brièvement leurs propos.
Henri Valois.
 
 
Le Lyon Royal : un blog royaliste d'ultra-gauche ? J'aime a en résumer les orientations écologistes et démocrates, autogestionnaires, par ce slogan "Le Roi, les soviets, l'électricité !". Et si je veux bien croire que la nécessité des Soviets et plus encore de l'électricité vous semble une revendication plausible, la nécessité d'un roi qui redonne à l'Etat sa fonction symbolique et bienveillante, arbitrale, ne l'est pas moins. 
Y.D.
 
 
Pour un socialisme populaire.
 
Faire le point de l'émergence d'un socialisme populaire ce n'est pas là s'astreindre à un long débat "scientifique", c'est comme fondement faire le constat du décrochage de l'oligarchie.
Le terme de décrochage convient pour exprimer le mépris dans lequel l'oligarchie tient la population de ce pays, mépris pour le pays lui-même, mépris pour sa langue ou sa culture souvent exprimée par "les autorités", mépris fait de suffisance que le désastre où l'oligarchie nous entraîne rend plus terrible encore.
Mépris et ignorance des populations fondés sur l'aveuglement idéologique des uns ou des autres, c'est à cela que nous pourrions résumer les politiques de l'Ump, du Parti socialiste ou du Modem. Prisonniers des règles d'un jeu économique qu'ils nous ont imposés, captifs des intérêts spéculatifs qu'ils défendent contre le plus grand nombre, les 99%, les Indignés. 
Ainsi ce n'est pas tant le capitalisme qui se voit remis en cause. La constitution des grands groupes d'industrie a depuis longtemps permis de jeter les bases d'une  "socialisation capitaliste des moyens de production", qui rend possible sans autre inconvénient l'expropriation des agioteurs et autres parasites de notre économie. Parasites qui sont aussi le terreau de l'oligarchie avec leurs "cadres dirigeants" empêtrés de parachutes et de retraites dorées et dont il conviendra de les soulager.
Non, le capitalisme entrepreneurial, celui des salariés de Fralib, de Véninov ou de SeaFrance, celui des coopérateurs, comme celui de milliers de PME PMI ne fait pas problème. Aucun problème, en tous cas, qui ne puisse se résoudre autour d'un mutuel respect des règles de droit et de savoir vivre, car la volonté de chacun est de vivre dans un bien être sûr.
Aussi l'effondrement du "socialisme réel", du "capitalisme d'Etat" nous voit-il, sans autre subterfuge, nous opposer à la domination financière, idéologique et policière, d'une bourgeoisie compradore [1]  qu'il faudra bien au même titre que cette économie, domestiquer.
Le Lyon Royal - 27 Novembre 2011.
 
 
Bravo au Lyon Royal qui va, selon son habitude, à l'essentiel en montrant où sont les urgences!
Le socialisme est le rejeton de la lutte des classes et, sur ce terrain-là, les choses ont beaucoup évolué. La bourgeoisie capitaliste du XIXe siècle tendait à être un bloc au sein de la nation, fédérant de proche en proche les intérêts des autres classes supérieures -  commerçante, financière et foncière -, bénéficiant de la complicité des classes moyennes, tenant ainsi entre ses mains les destinées du pays. Tout cela a beaucoup changé. D'une part, le socialisme a su imposer à l'Etat, à partir de l'expérience de la grande industrie, ce que nos amis appellent si justement "la socialisation capitaliste des moyens de production". Il est incontestable que le monde du capitalisme entrepreneurial, celui des PMI ou du secteur coopératif, peut être régulé au bénéfice des travailleurs, au prix du respect des lois sociales existantes.
Il est également vrai que les intérêts des dirigeants de ces entreprises n'ont désormais plus rien à voir avec l'oligarchie financiarisée, mondialisée - celles des multinationales, des ex groupes d'Etat privatisés ou en passe de l'être, des banques et des grandes institutions financières, de la haute administration et des grands médias - qui dirige le pays en fonction d'intérêts qui ne sont plus ceux du pays. Cette scission au sein de la bourgeoisie, entre une classe dominante hors sol, expression du capitalisme international et ce qu'on pourrait appeler la "bourgeoisie nationale", qui participe de la vie et de l'intérêt du pays, est une donnée assez récente, en France et en Europe. Elle est clairement le fruit de la mondialisation. Concentrer le tir sur la bourgeoisie compradore,  la domestiquer au sens propre, comme le propose le Lyon Royal, est certainement la priorité des priorités. Sur ce terrain, combat social et combat politique se rejoignent. Nationalistes et syndicalistes ont les mêmes objectifs et les mêmes intérêts.
Faut-il en conclure qu'une fois cette tâche historique accomplie, tout rentrera dans l'ordre ? Certainement pas. Le "respect mutuel" des règles de droit n'a jamais suffit à assurer la prospérité d'une nation ni le bonheur de ses habitants. D'autres révolutions seront à faire, qu'il faut préparer dès aujourd'hui. D'autres pistes sont à ouvrir. Gageons qu'elles vont apparaitre dans ce débat.
H.V.
 

 
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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 00:20

Ce grand vent

qui se lève...                        

DUFOUR Dany-Robert 3

 

Vous aimez George Orwell ? Jean-Claude Michéa ? Alors, il faut lire Dany-Robert Dufour. Son dernier livre, L’individu qui vient… après le libéralisme [1], est à la fois l’œuvre d’un philosophe et d’un politique. Les analyses sont neuves et pertinentes mais Dufour n’entend pas s’en arrêter à l’exégèse, il propose, il organise, il fournit des pistes pour reconstruire un monde viable. Parti d’horizons qui sont loin des nôtres, il en arrive à des conclusions bien proches de celles que nous formulons ici. Selon lui, il n’y a aucune fatalité à ce que le monde reste ce qu’il est aujourd’hui, le vent de l’histoire est en train de tourner, il faut saisir l’opportunité de nouveaux courants porteurs pour redresser la barre. Il parle d’une politique de civilisation, nous aussi. Il envisage les bases d’une nouvelle Renaissance, suivons-le…

Pour Dufour, la crise que nous traversons n’a rien de classique. Si elle est partie de l’économie et de la finance, elle touche désormais à peu près tous les secteurs de la société, politique, écologie, morale… Contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire, notamment au moment de la crise américaine de 2008, il ne s’agit pas de l’ultime ruse du capitalisme pour se refaire une beauté, renaître de ses cendres, plus fort, plus neuf, plus puissant… Nul espoir en vue pour l’économie mondiale qui va depuis dix-huit mois d’échecs en échecs, de drame en drame, de chute en chute. Ce que mesurent chaque jour l’emballement des bourses, la déroute des gouvernements et des institutions internationales, c’est le désarroi du monde. Nous sommes dans une impasse.

« Après l’impasse du fascisme qui a fait disparaître l’individu dans les foules fanatisées et après celle du communisme qui a interdit à l’individu de parler tout en le collectivisant, est venu celle de l’ultra et du néolibéralisme qui réduit l’individu à son fonctionnement pulsionnel en le gavant d’objets – n’est-ce pas un symptôme parfait de notre temps que l’économiste en chef de la plus grande institution monétaire internationale, Dominique Strauss-Kahn, ait fait preuve d’un sérieux dérèglement pulsionnel jusqu’au point de se faire prendre en flagrant délit ? », questionne Dufour dans une récente tribune du Monde [2]. Sortir de l’impasse, c’est d’abord comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là, pourquoi nous avons mis autant de temps à sortir de la matrice libérale. Il y a bien sûr Marx. Marx qui annonçait ces temps où les relations humaines ne seraient plus organisées qu’autour de la marchandise et du marché. Marx qui nous enseignait également la puissance de dissimulation, de mystification du capitalisme, son caractère réellement révolutionnaire : lui seul, en changeant régulièrement tout, règles, valeurs, traditions, savoirs, a le pouvoir d’effacer et de faire oublier ses fautes, ses crimes au prix d’un monde tout neuf où la grande aventure de la « chosification » des êtres et des esprits peut se poursuivre. Tout cela, d’autres, Gramsci, Polanyi, l’avait déjà pointé du doigt, même s’il a fallu attendre aujourd’hui pour voir ces mécanismes fonctionner avec autant de netteté.

Mais depuis une trentaine d’années, les choses ont été plus loin encore. Avec l’effondrement du communisme, plus rien n’était de nature à s’opposer à l’idéologie libérale. Déjà maître des choses, il lui a fallu peu de temps pour se rendre complètement maître des nations, des savoirs, des esprits et des âmes. Cette révolution culturelle s'est engagée dès les années 60 : mai 68, la philosophie post moderniste, Foucault, Deleuze et leurs épigones préparaient les esprits à l’avènement d’un monde sans institutions, livré au Divin Marché, où l’interdiction d’interdire et la jouissance sans entrave vont servir à effacer jusqu’à la dernière trace de civilisation et de spiritualité de la surface du monde. Comme le dit Dufour, « nous vivons en quelque sorte dans un nouveau totalitarisme sans le savoir, découlant de l’impérialisme théorique de l’économisme néo et ultralibéral faisant l’impasse sur tous les autres secteurs où les hommes échangent entre eux : qu’il s’agisse des règles pour gouverner la cité, des valeurs dont ils tirent des principes, des discours porteurs de signes à la recherche du sens et des flux pulsionnels mis en jeu.» [3]

Ce monde ainsi décrypté par Dufour, nous en connaissons bien le visage. C’est celui que les Grecs stigmatisaient dans l’hybris, la démesure, la folie qui conduit l’homme à se retourner contre sa propre nature et dont Dufour nous retrace le fonctionnement : « des changements dans l’économie marchande (la dérégulation en vue de maximiser le gain) entraînent des effets dans l’économie politique (l’obsolescence du gouvernement, le déni de son rôle interventionniste et l’apparition, à leur place, de la « gouvernance »). Ce qui, à son tour, provoque des mutations dans l’économie symbolique (la disparition de l’autorité, du pacte républicain el l’apparition de « troupeaux » de consommateurs où chacun est attrapé par des produits manufacturés ou des services marchands qui lui promettent la satisfaction pulsionnelle)» [4]. Ce monde, censé fermer l'histoire, celui des derniers hommes que Nietzsche annonçait d’une formule terrible dans le prologue de Zarathoustra : « plus de pasteur, un seul troupeau ».

Qu’est-ce qui pouvait bien menacer un monde aussi parfaitement réglé ? De l’extérieur, à peu près rien, puisque les oppositions communistes, socialistes ou nationalistes s’étaient mises elles-mêmes hors du jeu par l’étendue de leurs crimes, leur échec économique, leur capitulation politique. Comme bien souvent le poison est venu de l’intérieur même du système.  Son cœur financier, en s’effondrant progressivement à partir de 2008 avec la crise américaine, a provoqué une immense dépression dont nous voyons maintenant, presque quotidiennement les effets : dérèglement financier mondial, qui après l’Amérique, concerne aujourd’hui l’Europe pour se tourner bientôt vers l’Asie, déstabilisation des gouvernements, comme on le voit dans la zone euro, réveil brutal de millions de consommateurs brusquement tirés de leurs rêves et de leur addiction et qui peuvent basculer demain dans la dépression mentale ou dans la violence…

C’est alors qu’apparaît le Dufour politique. Il tire en premier lieu les effets du basculement que nous sommes en train de vivre. L’hybris, la démesure n’appelait-elle pas la destruction, la némesis ? Ceux qui nous parlaient de fin de l’histoire en sont ainsi pour leur frais. Il n’y a de fatalité en rien, comme le souligne Dufour, reprenant ici la vieille leçon d’Aristote, pour peu que les hommes se ressaisissent. Donc ressaisissons-nous et reconstruisons. Mais comment reconstruire ? Par où commencer ? A quel rythme avancer ? Faut-il agir vite, dans l’urgence, dans la violence ? Non, répond notre philosophe, méditant là encore l’enseignement du Stagirite. Le nettoyage du monde, les dieux vont s’en charger, laissons les faire. Renouons quant à nous, dans l’ordre, dans le calme, avec l’esprit de civilisation. Reprenons le grand projet humaniste occidental là où nous l’avons laissé. Faisons à nouveau circuler, nous dit Dufour, ce souffle qui a soulevé l’enthousiasme aux grandes heures de l’histoire de l’Europe, au Quatrocento, au Grand Siècle français, et jusqu’aux enthousiasmes de la Libération de l’Europe en 1945. Et puisqu’il faut éradiquer l’ignorance et la barbarie, mobilisons pour l’occasion nos deux grands récits fondateurs : celui du Livre venu de Jérusalem, celui du logos venu d’Athènes et la synthèse irremplaçable qu’en fit Rome.

Athènes, Rome, Jérusalem… Trois noms qui sonnent agréablement aux oreilles de nos lecteurs. Qu’ils nous viennent à la fois du versant de la tradition et du versant de la révolution montre l’importance de la rupture qui se dessine. La Renaissance qu’appelle de ses vœux Dany-Robert Dufour est souhaitable, il a raison de penser qu’elle est possible. Est-ce un hasard si le grand vent qui l’annonce vient de la France ?

Paul Gilbert.

 


[1]. Dany-Robert Dufour, L’individu qui vient… après le libéralisme. (Denoël, 2011)
[2]. Dany-Robert Dufour, « Une civilisation en crise », Le Monde, 29 octobre 2011.
[3]. Dany-Robert Dufour, « Une civilisation en crise », Le Monde, 29 octobre 2011.
[4]. Dany-Robert Dufour, « Une civilisation en crise », Le Monde, 29 octobre 2011.
 
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