Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 01:35
Premiers éléments pour un débat
 
Le socialisme est-il mort il y a un siècle ? Et son fantôme est-il une vieille idole qu’on promène et qu’on révère par habitude ? Notre ami Jean-Claude Adrian le pense et il le dit avec force dans le texte qui suit. Pour lui, aucun doute : en acceptant la guerre de 14, les socialistes européens ont signé en même temps l'arrêt de mort du socialisme. Le capitalisme prend alors définitivement l’avantage. Les social-démocraties, enfermées dans les cadres nationaux, s’embourgeoisent. Elles finissent par devenir les meilleurs chiens de garde du système libéral en mettant, comme on le voit aujourd’hui, la lourde machine des Etats au service du capitalisme financier. Oublions le socialisme et refaisons de l’Etat le garant de notre avenir, nous dit Jean-Claude Adrian, en guise de programme.
Nous ne le suivrons qu’en partie. Si une certaine idée du socialisme disparaît avec la guerre de 14 – Sorel avait même dressé son acte de décès en 1902, au moment des premières compromissions du socialisme politique avec la démocratie bourgeoise –, ce qui l’a fait naître au XIXe siècle, c’est-à-dire la question sociale, est toujours vivante. Cette question sociale fut au cœur de toutes les idéologies et de toutes les aventures politiques qui ont marqué le XXe siècle : du communisme au nationalisme et au fascisme. Et si elle a changé de nature, avec l’arrivée en Europe de millions d’immigrés prolétarisés, la précarité sociale généralisée, le décrochage d’une grande partie de la jeunesse et d’une fraction des classes moyennes, ses réalités – celles de l’exploitation, de la déshumanisation du travail, de l’accaparement du profit, de la marginalisation des plus modestes – sont toujours aussi prégnantes. Comment pourrait-on laisser dans l’ombre ces réalités, alors que la crise va encore assombrir l’avenir de millions d’entre nous.
Les réponses à la question sociale peuvent-elles encore faire appel aux idées socialistes ? Pour partie. Si l’on ne limite pas le socialisme à sa composante marxiste et à sa composante réformiste, qui ont incontestablement échoué, si l’on y inclut ce vieux socialisme français qui trouve son origine dans la pensée de Proudhon, dans le syndicalisme révolutionnaire, dans le mouvement mutualiste et coopératif, il y a là tout un gisement d’idées bien vivaces qui peuvent servir d’antidotes au capitalisme et assurer l’émancipation et la promotion sociale des classes marginalisées. Ces idées ont également l’avantage de ne pas tout miser sur l’Etat, voire d’introduire dans le débat politique une salutaire méfiance vis-à-vis de l’étatisme. Fédéraliste, libertaire, ce vieux socialisme français parie d’abord sur les hommes pour changer les rapports entre les hommes, sur les producteurs pour modifier le sens et le contenu du travail. Dans la grande tâche de renaissance française qui se prépare, comment pourrait-on mettre de côté un corps de doctrine qui a traversé les siècles et qui parait si conforme à notre génie national ?
Henri Valois.
  
 
Socialisme, des « Cloches de Bâle » au « corner »
 
Le 24 novembre 1912, s’ouvre à Bâle le Congrès de la IIe Internationale socialiste. A deux heures de l’après-midi, nous raconte Aragon, les cloches de Bâle retentissent tandis que s’ébranle le cortége de vingt mille militants venus de l’Europe entière ; il se dirige vers la Cathédrale ; « quatre ouvriers (portent) … un énorme livre où (sont) inscrits les mots : BAS A LA GUERRE » ; les orateurs appellent à la paix, Vaillant, Bebel, Jaurès, d’autres noms célèbres encore.
Lecteur, nous sommes émus ; dans « le bourdon grave de la cathédrale », nous reconnaissons le son du tocsin. Le cortége l’ignore, il enterre le socialisme. Le 31 juillet 1914, l’assassinat de Jaurès par un étudiant nationaliste apparaît comme une tragique allégorie, « les passions humaines triomphant de l’utopie socialiste. » Le lendemain, la France mobilisera.
Depuis le milieu du XIXe siècle, cette utopie avait illuminé le monde, porté les espoirs de dizaines de  millions de travailleurs, annoncé la venue d’une société meilleure. Des hommes de grande qualité morale et intellectuelle l’avait incarnée, Blanqui, Barbés, Proudhon, Jules Guesde, Georges Sorel, …, Jaurès.
Dans la bataille ultime, elle venait d’être vaincue. Toutes ses forces rassemblées dans le même élan se révélaient impuissantes ; la guerre l’emportait. « Faute immense pour le socialisme européen ….que de n’avoir pas su bloquer le conflit » constate Braudel.
 
*
*   *
 
« Les grands hommes ne meurent jamais » assure le jésuite Balthasar Gracian qui écrivait au XVIIe siècle. La guerre finie, les socialistes, refusant d’admettre leur fin, transposèrent cette formule au socialisme ; à moins que, en une sorte de religiosité laïque, ils aient cru non à la résurrection des corps mais à celle des idées.
Ils ne percevaient pas que la Révolution d’octobre les dévalorisait. Le marché se détourne d’une idée dont le rose paraît grisâtre, achète des valeurs chatoyantes, contrastées, capitalisme, communisme, fascisme, royalisme.
Le socialisme se réfugie dans l’anti-fascisme. Et puis, la crise sociale et l’appui des communistes aidant, le Front Populaire arrive au pouvoir en 1936. L’on chante « le temps des cerises » ; des réformes historiques, congés payés, semaine de quarante heures, établissement des conventions collectives sont réalisées. Grèves joyeuses, premières vacances, accordéon, pique-niques, sports de plein air ; un an plus tard, la fête se termine. A l’« embellie dans les vies difficiles » dont parle Blum succèdent des jours sombres - pause dans les réformes, guerre de nouveau proche. En 1940, 36 socialistes voteront contre les pleins pouvoirs attribués à Pétain, 170 pour. Quel malchance, accéder pour la première fois au pouvoir au moment le plus inopportun.
 
*
*   *
 
En 1945, le moment semble plus favorable. La SFIO, le MRP et le PCF s’associent pour mettre en œuvre le Programme du Conseil National de la Résistance élaboré en commun. Le tripartisme prendra fin en 1947 avec le renvoi des ministres communistes. La SFIO jouera un rôle central tout au long de la IVe République, mais si la forme  reste socialiste, la pratique est opportuniste.
En 1958, le passage  la Ve République change la donne. Les socialistes choisissent l’opposition ; spéculer sur la chute du capitalisme ne paraît pas déraisonnable, tant l’URSS communiste semble engagée sur la voie du succès. En 1963, dans sa « Grammaire des civilisations », Braudel lui-même écrit, « l’annonce d’un plan de vingt ans qui conduira l’URSS aux félicités de la société communiste n’est pas un vain projet ». Parallèlement, le capitalisme florissant des trente glorieuses bat de l’aile, percuté en plein ciel de gloire par la première crise pétrolière de 1973.
Commença alors une période caractérisée par une association encore inédite, inflation, chômage, récession. On la baptisa « stagflation ».
En France, l’inflation oscilla entre 10% et 13% l’an, le taux de chômage doublait, atteignant 7% en 1980, avec deux millions de chômeurs en 1982. Le taux de croissance jusqu’alors toujours supérieur à 5%, stagnait autour de 3% (chiffre encore miraculeux comparé à ceux d’aujourd’hui !), puis s’établissait en-dessous de 2%.
Aux Etats-Unis, les taux de chômage et d’inflation dépassèrent 10% ; on entra dans un marché boursier baissier qui se prolongera jusqu’en 1982.
Selon l’analyse marxiste, l’on vivait une « crise structurelle du taux de profit », avec la fin du fordisme, avec notamment le ralentissement des gains de productivité.
Encouragée, la gauche socialiste accroît ses positions « vendeuses » sur le capitalisme. Le 26 juin 1972, le PS, les radicaux de gauche et le PC signent un programme commun de gouvernement à la tonalité néo-marxiste. Après l’échec de 1978, le PS et François Mitterrand partent à l’assaut de la Présidence de la République avec les « 110 propositions pour la France ». Mitterrand est élu le 10 juin 1981. Son gouvernement engage hardiment les réformes annoncées.
Las, Napoléon aimait les généraux qui ont de la chance, laquelle demande souvent d’arriver au bon moment au bon endroit – n’est-ce pas, Grouchy à Waterloo ! Guigne persistante, mauvaises analyses récurrentes ? Comme en 1936, les socialistes se retrouvent en décalage avec l’évolution du monde. Ils avaient oublié la formidable capacité du capitalisme à changer de monture quand le fringant coursier qu’il a tué sous lui n’est plus qu’une haridelle poussive. Keynes et la théorie de la demande sont jetées aux orties, vive Friedman et les « supply side policies » ! Le choc est brutal, mais les affaires reprennent, les profits sont restaurés avec un partage de la valeur ajoutée plus favorable au capital  à la faveur. Aux Etats-Unis, les taux d’intérêt et d’inflation baissent, Wall Street s’envole. Au terme du processus, la mondialisation accentuera la pression sur les salaires.
Cette fois, les socialistes sont enfermés dans un « corner », situation boursière où un opérateur qui a joué la baisse d’une valeur, en la vendant à découvert, se voit dans l’obligation de « se racheter » au prix fort, face à la hausse du marché, due à l’action concertée d’opérateurs hostiles. Les pertes subies peuvent conduire à la ruine.
Depuis 1984, la gauche est coincée. Selon la période, les humeurs, elle pratique la surenchère, se positionne « long » en capitalisme : franc fort, course à l’Euro, Acte Unique, oui à la constitution européenne fondée sur la libre concurrence, privatisations. Ou bien, elle tente des sorties, cherche des échappatoires, démondialisation, sortie de l’Euro, décroissance, énergies renouvelables, « pollinisation », …
Le plus souvent, faute de pouvoir changer le monde, elle se retranche dans les problèmes de société, le « sociétal », le « vivre ensemble », les minorités, la diversité, le devoir de mémoire, la repentance, …
 
*
*   *
 
L’on reproche à la gauche socialiste son absence de programme. Elle n’en peut mais ! Un poulet du Colorado, Mike, aurait survécu 18 mois, après que sa tête a été coupée en 1945. Le socialisme tient, lui, depuis un siècle. Alors, applaudissons l’illusionniste. Mais ne croyons pas au « réenchantement ».
Tel Horace face aux Curiaces, le capitalisme a vaincu l’un après l’autre le socialisme en 1912, le fascisme en 1945, le communisme en 1989. C’est lui qui a résolu toutes les grandes crises. L’économie penche toujours du côté de l’offre ou de la demande. A la sortie de la Première Guerre, Henry Ford II annonce, avec le « welfare capitalism », la production de masse et la société de consommation, payant bien ses ouvriers pour qu’ils puissent acheter ses voitures. Après la grande dépression, liée à une crise de surproduction, Keynes privilégie la demande ; après la stagflation, Paul Friedman remet l’accent sur l’offre.
Seul au monde, le capitalisme ? Non, en dernier ressort l’Etat, le politique décide. C’est Roosevelt qui fait voter le Premier New Deal en 1933, l’influence de Keynes ne jouera que pour le Second New Deal de 1936, plus interventionniste, avec relance de la consommation, grands travaux, acceptation du déficit. Roosevelt, de crainte de l’inflation, cessera d’injecter des capitaux publics et la reprise tournera court.
 De même, ce sont Margaret Thatcher et Ronald Reagan qui se feront élire sur la base des théories des Chicago’boys et mettront en œuvre les mesures correspondantes. En 1958, c’est de Gaulle qui nommera la Commission Rueff-Armand et s’appuiera sur ses propositions pour lancer un Plan de modernisation de notre économie. En revanche, en 1984, François Mitterrand qui avait voulu nager à contre-courant sera rejeté dans les eaux de l’orthodoxie.
 
*
*   *
 
Le capitalisme n’est pas un cheval fou, ni l’Etat un cow-boy. Sympathie, connivence, conflit, la longue histoire de leur relation en montre la complexité, mais aussi leur nécessaire cohabitation.
Non un dogme, le capitalisme autorise des écoles de pensée différentes, sans crier au schisme. Non kantien, il n’oblige pas chaque intervenant d’agir de telle sorte que sa manière de faire puisse devenir une loi universelle – ce qui interdirait le mercantilisme allemand fondé sur l’exportation.
Chaque Etat-Nation a la possibilité de l’adapter à son génie propre. En France, la meilleure façon de l’interpréter s’appelle colbertisme.
La finalité étant de parvenir à ce que Maurras définissait, « l’objectif idéal des sociétés, c’est leur prospérité générale ».
Jean-Claude Adrian.

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Idées
commenter cet article
29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 00:28
Refaire l'Europe
 

Les européistes sont-ils en train de perdre la bataille des idées, comme ils vont perdre celle de l’euro ? Après la jeunesse, les chômeurs, les salariés victimes de l’austérité et de la monnaie unique, voilà que l’intelligentsia européenne – en tous cas, une partie significative de celle-ci – entre, elle aussi, en résistance. Des économistes, des philosophes, des sociologues de renom disent de plus en plus ouvertement  leur colère et leur indignation : non, cette Europe n’est plus la leur, ils ne se reconnaissent plus dans  les ukases de Bruxelles, ni dans les ravages de l’euro, ni dans ces sommets pathétiques où des Etats apeurés avouent leur impuissance face à la dictature des marchés. C’est parce que le rêve européen, ce projet que certains d’entre eux ont défendu avec ferveur, est en train de virer au cauchemar, qu’ils ressentent aujourd’hui le besoin d’alerter l’opinion publique européenne et d’esquisser d’autres voies possibles.

C’est le cas cette semaine de deux personnalités qui étaient restées jusqu’à présent aux marges du débat européen. L’un, Claude Allègre, est à la fois un politique et un savant reconnu. L’autre, Hans Magnus Enzenberger, est un des plus grands écrivains allemands vivants.

Claude Allègre n’a pas l’habitude de mettre sa langue dans sa poche. Pour lui, un mammouth est un mammouth, un climatologue est bien souvent un imposteur et l’Europe est au bord du gouffre. Peut-on sauver l’Europe ? [1] s’interroge-t-il dans un ouvrage écrit d’une seule traite dans un moment de sainte colère. Pas sûr, répond l’ancien ministre de Lionel Jospin. Presque sûr du contraire, reprend en écho l’esprit scientifique. L’échec de la construction européenne, Claude Allègre le date très précisément du milieu des années 90, du projet de Marché unique suivi par le traité de Maastricht. C’est là que l’Europe s’est fourvoyée, qu’elle n’a pas voulu choisir entre la voie confédérale, portée depuis l’origine par les peuples, et la voie fédérale, que soutenait la puissante tribu des eurocrates.

De ce refus d’un choix démocratique et fidèle à l’esprit du traité de Rome, tous nos malheurs actuels ont découlé. L’Union européenne est devenu le vecteur de propagation de l’ultra libéralisme anglo-saxon dans l’ensemble du continent, l’arrivée en masse des ex pays communistes n’a permis d’ouvrir aucun contrefeux à cette vague libérale et la technocratie européenne a fini, elle aussi, par se soumettre au modèle dominant. Comment s’étonner dans ces conditions, comme le souligne Claude Allègre, que le projet européen soit devenu en moins d’une décennie ce « machin mal aimé », et que « l’Europe qui devait apporter le progrès et la croissance soit devenue le synonyme du chômage et du règne de l’argent » ?  

Les révoltes grecques, portugaises, espagnoles ou italiennes peuvent être le prélude de quelque chose de plus grave, d’un processus de délitement qui pourrait s’emballer assez vite. Les Allemands rêvent déjà d’une Europe réduite à la zone mark, les Anglais respirent à nouveau l’air du grand large… L’heure, nous dit Allègre, n’est plus aux demi-mesures, aux solutions bricolées et de court terme. Il faut poser les  principes d’une refondation de l’Europe, en retrouvant l’ambition et le souffle du projet d’origine. Les peuples ne sont pas prêts à une Europe fédérale ? Alors revenons à l’Europe des Nations chère au Général de Gaulle, une « confédération de nations libres et indépendantes ». Les Européens refusent la technocratie et le dirigisme ? Pourquoi ne pas supprimer la Commission, ses directives et ses ukases et fonctionner dans le cadre souple d’une coordination des gouvernements. L’Europe est ingouvernable à vingt-sept et elle ne pourra jamais avancer d’un même pas sur tous les sujets ? Inventons des coopérations à géométrie variable, selon les gouts et la volonté de chacun, travaillons non plus sur des règlements ou sur des chimères mais sur des projets concrets dont la réussite conduira les peuples à vouloir aller plus loin.

Il est dommage que Claude Allègre gâche ces excellentes orientations par quelques propositions, visiblement inspirées par le souci d’être « politiquement correct », et qui nuisent à la cohérence de sa démonstration. L’auteur réfute par avance toute solution nationaliste, toute sortie unilatérale de l’euro et de l’Union européenne. C’est son choix mais on aurait aimé que ce choix soit aussi précisément documenté que le reste des propositions. A moins que Claude Allègre ne considère que ce choix relève du domaine de la croyance, ce qu’il reproche précisément et très justement à nos fédéralistes. Ce blocage intellectuel est d’autant plus regrettable que ce qu’il appelle « la solution nationalisme » correspond, trait pour trait, à l’Europe des nations, confédérale, concrète, en un mot humaine, qu’il appelle de ses vœux. Et pourquoi surcharger sa démonstration avec ce modèle d’Europe à deux vitesses, constitué d’un noyau de nations riches fédérées autour de l’euro et d’une périphérie de nations laissés pour compte ? Claude Allègre ne voit-il pas que c’est précisément le projet que l’Allemagne essaie d’imposer sommet après sommet, par petite touche, au reste du continent ? Allons, camarade Allègre, encore un effort pour être vraiment révolutionnaire !

Hans Magnus Enzenberger n’a gardé aucune de ces pudeurs de jeunes filles et il se moque bien de paraître politiquement correct. Dans un pamphlet de 70 pages, il règle son compte à la Commission de Bruxelles, à son absence de transparence, à son fonctionnement sclérosé, à son inefficacité proverbiale et à son arrogance légendaire. La lecture de son Doux Monstre de Bruxelles [2] réjouira tous ceux qui s’égosillent depuis des années à dénoncer les travers d’un système presque intouchable, où les scandales sont étouffés à la source et qui s’est placé d’emblée à l’abri des critiques et des évaluations des Etats-membres.

M. Enzenberger mène rondement son affaire. Sa méthode s’inspire de celle des meilleures enquêtes policières. Il relève les faits, il les classe, il les relie entre eux et montre comment ils font système. Car Bruxelles est un système, dont le fonctionnement n’a rien de gratuit et qui est au service d’une énorme soif de pouvoir, de contrôle et de normalisation. Si l’on s’amuse des exemples que donne l’auteur, si l’on ne peut pas s’empêcher de sourire au récit de tel ou tel organisme inconnu du grand public et qui engraisse dans le sommeil et l’inutilité, on découvre peu à peu la réalité d’une administration qui sait assez bien où elle va, quand et contre qui elle doit se mettre en action.

Et tout cela  en l’absence de toute légitimité politique et sans aucun contrôle ! Car, on l’oublie, la Commission européenne dispose de pouvoirs infiniment plus larges que ceux d’une administration nationale. Elle a l’initiative des lois. Elle promulgue, publie chaque année des milliers de pages de textes législatifs et de règlements, sous l’œil d’un collège de commissaires coopté selon des règles obscures par les Etats-membres. Voilà la réalité de ce que nos politiciens nous présentent depuis quarante ans comme l’aile marchante de la future démocratie européenne ! A vrai dire on se passerait bien de cette démocratie-là.

C’est la conclusion de M. Enzenberger. Comme Claude Allègre, il souligne que la mauvaise image de la Commission est pour beaucoup dans le désamour des peuples pour l’idée européenne. Avec la crise de l’euro, on assiste depuis quelques mois à une reprise en main des dossiers par les grands pays et à une certaine marginalisation de M. Barroso et de son administration. L'Europe apprend à se passer de la Commission. Le moment n'est-il pas venu d’envisager la suppression d’une institution qui a voulu mettre l’Europe sous tutelle et qui ne correspond plus au besoin du moment ? Voilà une décision qui serait appréciée des peuples et qui permettrait d’ouvrir dans un climat plus serein la refondation de l’Europe qu’appelle de ses vœux Claude Allègre.

Paul Gilbert.



[1]. Claude Allègre, Peut-on encore sauver l’Europe ? (Plon, 2011).

[2]. Hans Magnus Enzenberger,  Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle. (Gallimard, 2011).


Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Idées
commenter cet article
7 octobre 2011 5 07 /10 /octobre /2011 19:19
Les blancs et les rouges
 
Jean-Claude Michéa a de la suite dans les idées. Nos lecteurs se souviennent du double combat qu’il a engagé dans ses précédents essais – Impasse Adam Smith en 2006, L’Empire du moindre mal en 2007 et La Double Pensée en 2008 [1] -  contre les ravages du libéralisme et contre ceux qui, à gauche, se sont ralliés à l’idéologie du marché, du progrès et de la croissance sans limite. Ils ont également en mémoire les deux petits livres consacrés à George Orwell (Orwell, anarchiste tory en 1995 et Orwell éducateur en 2003 [2]) qui ressuscitaient la belle figure et la pensée attachante du socialiste anglais.
Michéa nous revient et il nous revient en force. Son dernier essai, le complexe d’Orphée [3], est une sorte de synthèse de ses travaux antérieurs. Une synthèse puissante, documentée, argumentée, écrite dans une langue simple et limpide, et qui se lit avec beaucoup de plaisir. L’auteur répond à dix questions posées par Stéphane Vibert, professeur au département de sociologie et d’anthropologie de l’université d’Ottawa. La plupart de ces interrogations relèvent de la philosophie, de la critique ou de l’histoire des idées politiques. C’est l’occasion pour Michéa de développer et de préciser les intuitions qui étaient présentes dans ses précédents ouvrages. Il montre comment l’idéologie du progrès, qui est au cœur du projet capitaliste et libéral, a fini par contaminer l’ensemble du champ politique, par quelle ruse historique elle a su neutraliser et phagocyter les idées socialistes, comment le libéralisme et le socialisme sont devenus les deux formes d’une même vision du monde, censée fermer l’histoire. A l’image d’Orphée dans le mythe antique, l’homme moderne n’a qu’un choix, celui d’avancer. Toute rétrospection, tout coup d’œil dans le rétroviseur lui est interdit. 
Mais Michéa n’instruit pas seulement le procès des idées du XIXe et du XXe siècle. Le monde présent lui donne aussi matière à questions : Si tant de gens modestes en viennent à placer leurs espérances dans les mouvements populistes, dans un retour au protectionnisme, à l’intervention de l’Etat ou dans un nouvel ordre moral, à qui la faute sinon -  comme le disait Orwell [4] - « aux socialistes eux-mêmes » qui ont baissé les bras devant les ravages de la soi-disant « modernité » ? Si la social-démocratie européenne est en crise, si elle connaît depuis vingt ans un cycle d’échecs historiques, si elle a perdu les suffrages de la jeunesse et des milieux populaires, à qui doit-elle cette désaffection, sinon à l’oligarchie mondialisée qui la dirige et aux programmes indigents qu’elle propose ? Comment expliquer l’essor du mouvement des « indignés », le succès des partis verts, l’adhésion de plus en plus massive des jeunes  aux thèses de l’altermondialisme ou de la décroissance, sinon à la capitulation des gauches vis-à-vis de l’idéologie libérale ? Sur toutes ces questions, les longs développements de Michéa sont d’une brulante actualité.
Le complexe d’Orphée n’est pas seulement un essai critique. C’est aussi un livre qui prend parti et qui offre des options. L’auteur oppose, de façon radicale, la richesse de la pensée socialiste originelle et la triste pâture que nous propose la gauche moderne. Si Jean-Claude Michéa n’hésite pas à dire que le peuple a parfois raison d’être conservateur, s’il est plus que sévère pour le libéralisme « culturel » et le triste hédonisme de la gauche style Libé, notre auteur n’est pas à proprement parler un réactionnaire. Ses affinités sont clairement du côté de Proudhon, de Camus, de Castoriadis ou d’Orwell qu’il cite abondamment, de Georges Sorel [5] et de Charles Péguy [6], qu’il ne cite pas mais dont l’influence est ici plus que visible. S’agit-il de troquer une idéologie contre une autre ? En aucune façon. Michéa et les penseurs auxquels il se réfère se sont toujours tenus loin des chaires et loin des écoles. Leurs idées sont plus simples, plus modestes, leur « socialisme » se fonde d’abord sur une expérience des relations humaines, sur le service désintéressé du peuple, sur une morale aussi, ce qu’Orwell appelait la « commune décence », qui est la façon d’être des gens simples.
Nous reviendrons dans les prochaines semaines sur l’essai de Jean-Claude Michéa. Notons qu’il reçoit un accueil enthousiaste sur la Toile et dans le petit monde des médias et des revues libres, ce qui confirme que les lignes bougent et qu’elles vont continuer à bouger. Citons pour terminer un extrait d’un entretien que l’auteur vient de donner au Nouvel Observateur et qui illustre la finesse de ses analyses :
 
La gauche a-t-elle abandonné l'ambition première du socialisme, mot forgé par Pierre Leroux en 1834?  
Je dirais plutôt qu'elle est redevenue ce qu'elle était avant l'affaire Dreyfus. Jusqu'à cette époque, la gauche - nom sous lequel on regroupait alors les différents courants libéraux et républicains - avait toujours combattu sur deux fronts. D'un côté, contre le «péril clérical et monarchiste» - incarné par les «blancs» de la droite conservatrice et réactionnaire - de l'autre, contre le «danger collectiviste» - symbolisé par les «rouges» du camp socialiste fermement attachés, quant à eux, à l'indépendance politique du prolétariat (c'est pourquoi on ne trouvera jamais un seul texte de Marx où il se réclamerait de la gauche ou, a fortiori, de son union). Ce n'est qu'en 1899 - face à l'imminence d'un coup d'Etat de la droite d'Ancien Régime et de ses nouveaux alliés «nationalistes» - que la gauche moderne va véritablement prendre naissance, sur la base d'un compromis - au départ purement défensif - entre les «bleus» de la gauche originelle et les «rouges» du mouvement ouvrier (et cela malgré l'opposition farouche des anarcho-syndicalistes). C'est donc ce compromis historique ambigu entre libéraux, républicains et socialistes - compromis scellé contre la seule «réaction» et qui allait donner à la gauche du XXe siècle sa mystique particulière - qui s'est trouvé progressivement remis en cause, au début des années 1980, à mesure que s'imposait partout l'idée que toute tentative de rompre avec le capitalisme (c'est-à-dire avec un système qui soumet la vie des gens ordinaires au bon vouloir des minorités privilégiées qui contrôlent le capital et l'information) ne pouvait conduire qu'au totalitarisme et au goulag. C'est avant tout dans ce nouveau contexte que la gauche officielle en est venue à renouer - sous un habillage antiraciste et citoyen - avec ses vieux démons modernistes du XIXe siècle, lorsque sous le nom de «parti du mouvement» elle avait déjà pour mot d'ordre «ni réaction ni révolution». Et comme la droite d'Ancien Régime a elle-même cédé la place à celle des adeptes du libéralisme économique de Tocqueville et de Bastiat (qui, on l'oublie trop souvent, siégeaient tous les deux à gauche), on peut donc dire que l'opposition de la droite et de la gauche, telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, ne constitue plus, pour l'essentiel, qu'une réactualisation de certains clivages qui, à la fin du XIXe siècle, divisaient déjà le vieux «parti du mouvement» (on dirait maintenant le parti de la croissance et de la mondialisation). Cette disparition progressive des anciens partis blanc et rouge au profit d'un antagonisme électoral intérieur au seul parti bleu explique bien des choses.
 
Faut-il en conclure que le renouveau du débat et des idées politiques passent par la résurrection des vieux partis blancs et rouges ? Jean-Claude Michéa ne dit rien de tel. Irions nous jusqu’à penser que ces blancs et que ces rouges ont des choses à se dire et qu’ils pourraient même faire un bout de chemin ensemble ? Pourquoi pas. Nous fêterons l’an prochain le centenaire du Cercle Proudhon, qui rassembla - de façon certes éphémère – la fine fleur du syndicalisme révolutionnaire et de «la droite d’Ancien Régime» [7]. Si de telles rencontres devaient se reproduire, gageons qu’il s’y glisserait quelques lecteurs de Michéa.
Paul Gilbert.
 
NB. Un supplétif. – Dans le supplément « littéraire » de notre quotidien helvétique de langue française, M. Luc Boltanski, sociologue de son état, signe un article au vitriol sur Michéa et sur son livre (« Michéa, c’est tout bête », Le Monde littéraire du 7 octobre 2011). Après deux paragraphes de « gonflette » intellectuelle, notre sociologue lance quatre commentaires faiblards, fait trois cabrioles, jette deux ou trois cris d’orfraie et tire sa révérence, ce qui est évidemment un peu court. M. Boltanski a visiblement été commis d'office pour règler des comptes qui ne sont pas les siens. Son article est d'ailleurs bourré d'erreurs ou d'approximations [8]. Que Le Monde n’apprécie pas Jean-Claude Michéa, c’est son droit le plus strict et on imagine assez bien pourquoi. Mais il aurait pu trouver une plume un peu plus affinée pour rédiger ce genre de réquisitoire ! P.G.


[1]. Ces trois essais ont été publiés aux Editions Climats.
[2]. Les deux livres sur Georges Orwell ont été publiés aux Editions Climats.
[3]. Jean-Claude Michéa, Le Complexe d’Orphée (Climats, 2011)
[4]. «Le fascisme est dépeint comme une manœuvre de la classe dirigeante, ce qu’il est effectivement en substance. Mais ceci explique uniquement l’attirance que le fascisme peut exercer sur les capitalistes. Que dire des millions de gens qui ne sont pas des capitalistes, qui, sur le plan matériel, n’ont rien à attendre du fascisme, qui bien souvent s’en rendent parfaitement compte, et qui pourtant sont fascistes ? De toute évidence, leur choix est purement idéologique. S’ils se sont jetés dans les bras du fascisme, c’est uniquement parce que le communisme s’est attaqué ou a paru s’attaquer à des valeurs (patriotisme, religion) qui ont des racines plus profondes que la raison économique. En ce sens, il est parfaitement exact que le communisme fait le lit du fascisme.» Orwell, Le Quai de Wigan, cité par Jean-Claude Michéa.
[5]. On trouve chez Sorel des développements très proches de ceux de Michéa sur le ralliement des socialistes à la démocratie bourgeoise au moment de l’Affaire Dreyfus et sur l’idéologie « progressiste » de la bourgeoisie. On lira avec profit La Révolution dreyfusienne (Marcel Rivière, 1911), Les Illusions du Progrès (Marcel Rivière, 1908).
[6]. En particulier, le Péguy des Cahiers n’est pas tendre avec Jaurès, qui symbolise à ses yeux le politicien  opportuniste, prêt à toutes les compromissions avec la bourgeoisie.  
[7]. Selon l’expression assez imagée de Jean-Claude Michéa. Il s’agit bien évidemment des royalistes de l’Action française et des jeunes rédacteurs de notre Revue Critique. Le Cercle Proudhon publia en 1912 une série de Cahiers qui reflètent assez bien les ambitions et les limites de cette entreprise.
[8]. M. Boltanski écrit sans aucune précaution que les "non conformistes des années 30" finirent pour certains chez les gaullistes et pour le plus grand nombre à Vichy. Nos confrères d'Esprit, les descendants ou les ayant-droits d'Alexandre Marc, de Robert Aron ou de Denis de Rougemont seront ravis de l'apprendre !! Quant aux écrivains d'Action française, où notre sociologue a-t-il pris qu'ils récusaient en bloc tout universalisme ? Ils se décrivaient  pour la plupart comme "hellénistes", "latins", "romains" et catholiques !! Mais il est vrai que Maurras et ses amis ont bons dos !

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Idées
commenter cet article
28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 18:35

Orwell et la question de la liberté

En me plongeant à nouveau dans l’excellent livre de Jean-Claude Michéa, Orwell anarchiste-tory [1], je trouve ce passage plein d'intelligence sur la liberté chez l’auteur de 1984. Tout y est dit, ou presque, en quelques paragraphes. D’abord ce que n’était pas la liberté pour Orwell : cette petite révolte sèche, immature, adolescente, pleine de ressentiment, cette stérile poussée de l’ego qui sent son Sartre, son Gide, et avant eux, son Kant et son Rousseau. Le rappel de Goethe (« l’esprit qui toujours nie ») est particulièrement bien vu (il est vrai qu’il y avait un peu de Méphistophélès chez Sartre, un côté pion diabolique !). Face à cette liberté racornie, presque mort-née, on trouve d’emblée le concept orwellien sympathique. On devine qu’il émane d’un homme qui a vécu ailleurs que dans les livres, au contact du peuple et des combattants, et qui a eu l’occasion de s’interroger à de multiples reprises sur l’utilité de la liberté. La liberté, pourquoi faire ? Pour vivre, simplement, à son gré, à son aise, répond Orwell. Vivre debout, parmi les siens, au sein d’un peuple libre.
Paul Gilbert.

 

Animal Farm et 1984 (les deux romans qui ont valu à Orwell sa célébrité internationale) doivent naturellement être lus comme une défense intransigeante de la liberté individuelle et une exhortation à refuser toutes les formes de l’oppression totalitaire. C’est là leur sens premier et le plus évident. Il y a cependant, dans ce constat indiscutable, l’origine d’une partie des malentendus dont l’œuvre d’Orwell continue à être l’objet. Nous avons tendance, en effet, probablement sous l’influence plus ou moins consciente de Sartre, à nous représenter la liberté comme ce pouvoir métaphysique qu’aurait l’homme de « nier » toute situation constituée, de « transcender » le donné, en un mot, de « s’arracher » à tout ce qui est. Ce pouvoir est généralement présenté comme le fondement de la dignité de l’homme (en le séparant par exemple du monde animal) et comme la source de ses droits politiques. Dans cette optique, qui remonte en fait à Rousseau et à Kant, le combat pour la liberté a donc pour socle, plus ou moins bien explicité, l’aptitude de l’homme à se déraciner perpétuellement.

Chez Orwell, l’intuition ordinaire qui supporte son concept de liberté est d’un ordre passablement différent. Avec lui, nous n’avons plus affaire à un imaginaire de « l’arrachement », à une figure quelconque du combat héroïque du sujet contre lui-même et contre les pesanteurs du donné ; ce qui est en jeu tout au contraire, c’est une problématique du « lien » et de « l’attachement ».

Ainsi, dans The Lion and the Unicorn [2], après avoir pris soin de distinguer la liberté qu’il faut défendre de cette « liberté économique qui est le droit d’exploiter les autres à son profit », il en décrit quelques formes typiquement anglaises de la manière suivante : « C’est la liberté d’avoir un intérieur à soi (a home of your own), de faire ce que vous voulez du temps libre, de choisir vos distractions au lieu qu’elles soient choisies pour vous d’en haut. » Et les horizons concrets de cette liberté incarnée, ce sont, par exemple, « le pub, le match de football, le jardinet derrière la maison, le coin de la cheminée et the nice cup of tea [3] ». Ainsi définie, la liberté n’est nullement le fait de « l’esprit qui toujours nie » (selon la formule de Goethe reprise par Hegel). Elle est d’abord, pour chaque individu comme pour chaque communauté, une somme de fidélités et d’habitudes composant un univers personnel qu’il s’agit à la fois de protéger et de partager. Son principe n’a donc rien à voir avec la révolte orgueilleuse de celui qui s’insurge contre la totalité de l’existant. Le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ni du ressentiment mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre.

Tout cela explique pourquoi, chez Orwell, l’expérience de la liberté n’est pas séparable de la common decency, c’est-à-dire de ce jeu d’échanges subtil et compliqué qui fonde à la fois nos relations bienveillantes à autrui, notre respect de la nature et, d’une manière générale, notre sens intuitif de ce qui est dû à chacun. C’est en somme la même réalité substantielle mais exprimée sous deux attributs différents en une infinité de modes. Et le creuset où toutes ces institutions de base viennent se fondre, c’est « la sociabilité primaire », cette instance de la civilité quotidienne dont l’univers des travailleurs et des humbles est apparu à Orwell comme le support privilégié au sein du monde moderne.

Jean-Claude Michea.



[1]. Jean-Claude Michéa, Orwell Anarchiste-Tory (Climats, 1995).
[2]. George Orwell, Le Lion et la Licorne, in Chroniques du temps de la guerre 1941, 1943 (Editions Gérard Lebovici, 1988).  
[3]. Le Lion et la Licorne. On notera que pour Orwell la liberté ne peut donc jamais être décrite indépendamment de ses formes d’inscription dans une culture donnée.
 
Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Idées
commenter cet article
27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 14:22
En guise de conclusion...
LOUIS-XIV-statut-equestre-Louvre-copie-1.jpg

 

Après avoir consacré trois beaux articles à la Méditerranée et aux couleurs diverses qu’elle prend chez Braudel, Jean-Claude Adrian nous livre une conclusion. Et cette conclusion est politique. C’est un programme ou plutôt c’est un manifeste. Dans cet espace méditerranéen dont les lignes bougent à nouveau et qui va rester un des centres, si ce n’est le centre du monde qui vient, la France a sa place et elle peut avoir un grand dessein. Ce dessein n’est ni atlantique, ni asiatique, il est européen, latin et donc universel. Il participe d’un monde qui retrouve ses repères, ses lignes de force, ses frontières qui protègent et qui personnalisent, ses mers et ses océans qui unissent et qui humanisent. Ce dessein français est possible, sous des conditions qui nous sont – somme toute - assez familières lorsque nous avons fait le pari du renouveau et de la grandeur : une nation unie, un Etat fort, des idées susceptibles d’entrainer l’adhésion de tout un continent et de susciter des amitiés partout dans le monde.

Le projet de Jean-Claude Adrian n’est pas complètement le nôtre ? Peu importe. Il y a dans cette libre revue des opinions de toutes natures touchant à l’histoire, à la philosophie, aux religions, jusqu’à la littérature, jusqu’à l’art, jusqu’à la musique. Alors pourquoi pas en politique ? Nous comptons parmi nous des royalistes, quelques-uns républicains, sans parler des socialistes et des libertaires. Le colbertisme de notre ami Adrian est sans doute un peu trop « jacobin » à notre goût. Nous lui voudrions des couleurs plus traditionnelles, plus régionales, plus représentatives de cette diversité française qui est une force et une richesse. Ce colbertisme ne va pas de soi, il a besoin d’être soutenu, tisonné, aiguillonné et nous voudrions être sûrs que les institutions de la Ve République ont encore le ressort suffisant pour donner cette impulsion dans la durée. Quant à l’Europe puissance qu’il décrit, avec son euro et ses « autorités » politique et financière, elle ressemble un peu trop à celle qui se défait actuellement sous nos yeux. Nous pensons que l’ère des empires est révolue – en tous cas pour un temps – et nous  avons en tête une autre Europe, une libre confédération d’Etats souverains, à partir de laquelle la France pourrait manœuvrer et grandir dans le reste du monde.

Ces différences existent, elles ont leur importance. Mais pour l’essentiel l’ambition est la même et les conditions de sa réalisation sont partagées. Nous œuvrons dans la même direction.

R. C.

 

 

 

Un grand dessein français, la Romanité retrouvée

 

Buvons un coup, buvons en deux
A la santé des amoureux
A la santé du Roi de France,
Et merde pour le Roi d'Angleterre,
Qui nous a déclaré la guerre. 
Air connu.

Le génie d'un peuple a beau plier sous une influence étrangère, il se redresse; car elle est temporelle et il est éternel.
Hyppolyte Taine, Philosophie de l’art, t. 2, 1865.

 

Avec l’esprit de panache qui dans nos meilleures heures nous donne cet air hardi inimitable, les marins français répondent à l’agression anglaise.

Aujourd’hui, mauvais temps pour la France. L’air corrosif attaque les deux piliers de notre génie, l’Etat, la culture.

L’Etat « a fabriqué la France, lui a donné son espace, ses frontières, sa langue » (Braudel). Partout, il dépérit, la volonté politique cède devant la toute puissance de l’économie. Le citoyen qui exerçait le pouvoir à travers la souveraineté collective n’est plus qu’un individu nombriliste.

La culture française a rayonné sur le Monde, tenu des siècles durant la première place, à la Renaissance, du milieu du règne de Louis XIV jusqu’aux années cinquante. Quel rôle joue-t-elle aujourd’hui dans un monde indifférencié où le présent, tel un trou noir, absorbe le passé et l’avenir ? Sans repère historique, la culture, c’est le journal télévisé et Facebook.

*

*   *

 

L’esprit de panache vient à notre rescousse, la France se sauvera en s’engageant, à nouveau, dans un grand dessein.

Mais avant, il s’agit de se rassembler, tel un perchiste s’élançant vers la barre à six mètres pour conquérir la médaille d’or, d’imiter Mirabeau qui, nous dit Michelet, « se ramassa sur lui-même, comme le lion qui médite un bond »

Être français n’est pas un état civil mais un état d’esprit. Résistons aux modes, engouements, dérives sociétales, à la repentance, au culte de l’Autre, aux fausses idées ; le fonds de notre population est présent depuis des millénaires ; l’immigration, européenne, n’a commencé qu’à la fin du dix neuvième siècle.

Réhabilitons notre héritage historique et culturel. Chacun s’inscrivant dans la continuité française prend place dans une Histoire plus vieille que lui, se réapproprie son passé, sa culture. Ainsi, selon le beau mot d’Ortega Y Gasset, se constitue un « peuple qui circule dans tout son temps », matrice d’une élite soucieuse de l’intérêt national. Un geste symbolique, la restauration d’un véritable service militaire, creuset à la française.

Politiquement, la France reste une puissance militaire, diplomatique, économique, culturelle. La Défense Nationale est une priorité budgétaire. La force de frappe sera maintenue, non en l’état, mais constamment modernisée afin que nous restions la troisième puissance nucléaire mondiale. La sortie de la structure militaire intégrée de l’OTAN décidée. Le choix en faveur du nucléaire civil, garant de notre indépendance énergétique est renouvelé. Notre politique étrangère s’appuiera sur le rayonnement de nos Ambassades, Centres Culturels, Lycées français, …..

Economiquement, rompons avec la pensée économique dominante. Renouons avec le Colbertisme, système économique le plus conforme au génie de notre pays où l’Etat a joué un rôle prépondérant. Lui seul, peut permettre à la France de se donner les moyens nécessaires à la poursuite d'un grand dessein.

Inefficace, le colbertisme, à la base des Trente Glorieuses ? Dépassé par le libéralisme responsable de notre désindustrialisation ? Inadapté à l’époque moderne ?

Rappelons l’action de Colbert. Certes, il n'était pas aimable. Mais ce mal aimé crée l’administration française avec le réseau des intendants, réorganise les provinces. Le Roi règne et gouverne le royaume depuis Versailles, où il assigne la noblesse à résidence ; la réaction nobiliaire de la Fronde est vaincue. Il jette les bases de l’industrie française avec les manufactures royales, tel Saint-Gobain, où travaillent des centaines d’ouvriers organisés en corporations qui veillent à la qualité de la fabrication. Il développe un réseau d’infrastructures, routière et fluviale (le canal du Midi), favorise l’essor de la marine de guerre et marchande française qui devient la première du monde. Il finance les guerres de Louis XIV en maîtrisant la dette (les guerres coûtant dix fois plus que de la construction de Versailles).

*

*   *

 

Quels seraient les grands axes d’une politique colbertiste moderne ?

- restaurer l’Etat jacobin interventionniste. Sans déclarations tapageuses et d’annonces provocatrices. En mettant de la viscosité dans la fluidité de l’économie. Puisque l’Etat, ce sont les fonctionnaires, négocier avec eux sur la base d’un contrat: être moins nombreux, mieux payés, accepter d’être notés sur les résultats – cela valant pour l’Education Nationale, un professeur bien noté étant plus respecté du corps social, donc des élèves.

- pratiquer un patriotisme économique, fondé sur une dose de protectionnisme et de préférence nationale, intelligent, discret, efficace. En sélectionnant nos interventions : les entreprises françaises rachètent plus de firmes étrangères que l’inverse – ne pas confondre protectionnisme avec le « care » !

- oser une politique industrielle, en rejetant le mythe des services créateurs d’emploi. Inciter les entreprises à relocaliser une partie de leurs centres de production.

- échapper à la férule de l’Organisation Mondiale du Commerce, le bras armé mondial du libre-échangisme. Ainsi, entre un Marché Commun méditerranéen, dont la France favoriserait l’instauration, et l’Europe, l’on pourrait négocier des accords commerciaux et douaniers, en s’exonérant des dictats de l’OMC

- parier sur l’intelligence. Le budget de la recherche doit être considérablement augmenté, l’Université rénovée. Les moyens financiers existent, des arbitrages s’imposent

- travailler plus, abandonner les 35 heures, néfastes pour l’économie.

- s’appuyer sur les corps intermédiaires, comme Colbert sur les corporations. Ainsi, favoriser les syndicats avec lesquels il faudra négocier.

*

*   *

 

Comme Colbert a financé les guerres de Louis XIV, ce Colbertisme nouvelle manière supporterait les coûts élevés du grand dessein que la « Nation turbulente » se donnerait. 

 

Lequel ? Examinons quelques possibilités.

- L’Occident. Nous nous incorporons à un vaste groupe fondé sur une supposée communauté de valeurs entre les Etats Unis et l’Europe de l’Ouest, le libéralisme politique et économique. Devenant les vassaux d’un suzerain chancelant, nous aurions le déshonneur et la décadence. A oublier.

- Le libéralisme à tout va. Selon ses partisans, nous le critiquons sans le connaître, faute de ne l’avoir pratiqué qu’avec timidité. Ils feignent d’oublier l’impossibilité d’acclimater dans un pays où l’Etat est essentiel une doctrine qui prône son effacement dans la vie économique. De plus, ils omettent de remarquer que les expériences de Reagan et Margaret Thatcher se sont déroulées avant la mondialisation et l’émergence de la Chine, de l’Inde et du Brésil. Hors sujet.

- La Nation dominante des « cigales du Sud ». La zone Euro éclate ; deux groupes se constituent, les fourmis industrieuses du Nord, autour de l’Allemagne ; les laissés pour compte, autour de la France. Cela rappelle feue l’Union Latine dissoute en 1927 sur un constat d’échec (notons que la Grande-Bretagne et l’Allemagne étaient restées en-dehors).

Nous éloignant du centre de l’économie-monde, nous deviendrions un pays de deuxième ordre, le niveau et la qualité de vie baisseraient. Isolé du monde germanique, tourné vers le monde arabe, cet ensemble romprait avec ce qui est l’une de nos forces et originalités, la synthèse des apports latin, celte et germain. Il s’engagerait dans un dialogue étroit avec l’islam, civilisation distante, sinon hostile, l’avenir des « printemps arabes » restant en suspens. Artificiel ; déjà dépassé.

- La tête de pont de la démondialisation. Là, c’est un avenir possible que nous proposent, avec des arguments solides, structurés, des économistes de talent, tel Jacques Sapir. Le scénario repose sur un triptyque, dévaluation, protectionnisme, réglementation. Il évoque le combat mené par de Gaulle contre le dollar et le recyclage du déficit américain en eurodollars. Nous voilà en terrain connu, pensons-nous.

Pas tout à fait. Dévaluations et réglementations ont été très utilisées par la France de la IVe République, mais la Ve rompît avec ce tandem. La dévaluation de 1959 fût accompagnée du Plan Rueff-Armand de modernisation et d’ouverture de notre économie, le Nouveau Franc symbolisant l’ambition retrouvée. De Gaulle, qui passait pour un adversaire de l’Europe, ratifia le Traité de Rome de 1957 et lança la France dans l’aventure de la concurrence - sans abolir toute réglementation. Quant à la lutte contre le dollar, qui sait si le Général ne verrait pas dans l’euro une arme plus efficace que l’étalon-or ?

- Alors, l’Europe quand même ? Oui, mais pas n’importe laquelle.

Nous vivons la crise constitutive de l’Europe. Elle ne se construira ni par « le fer et le feu » comme l’Allemagne de Bismarck, ni dans la douce euphorie rêvée par les europhiles béats. Comme toutes les grandes réalisations politiques, elle naîtra dans la violence, celle de la plus grave crise financière de l’après-guerre.

Trichet, les grands banquiers sont trop intelligents et bien placés pour s’illusionner sur la capacité de remboursement de la Grèce. Ils décaissent des milliards pour acheter du temps, tel un trader d’option sur les marchés.

Du temps, pour quoi ? Profiter de la crise et de l’urgence vitale à la résoudre, en couronnant l’euro d’une autorité politique et financière, volontairement oubliée lors de sa création.

Souverainistes, vous croyez à leur implosion, vous aurez plus d’euro et d’Europe !

Nombreux, nous avons espéré une autre Histoire, et nous voici confrontés à une alternative historique. L’enjeu ? La survie en tant que Nation, le mode de vie de chacun d’entre nous.

- D’un côté, la France ne peut rester en-dehors de l’Histoire, ou ce ne sera plus la France.

- De l’autre, dès le XIIIème siècle, le juriste Jean de Blanot proclame que « le Roi de France est empereur en son royaume ». Le ton est donné. La France placera son indépendance au-dessus de tout.

Comment concilier ces impératifs ? Une chicane s’ouvre. Trois virages.

1°) Avancer sans complexe. Se convaincre que l’Europe a plus besoin de la France que l’inverse – donc ne pas jouer petit bras. De Gaulle bluffait, pratiquait la « politique de la chaise vide ». Emportait la mise. A notre tour soyons intelligents. Comme depuis 1870, l’Allemagne sera sur notre chemin. Une Allemagne qui a gagné beaucoup de batailles mais perdu les guerres. Aujourd’hui encore, sa force est trompeuse, son modèle efficace sur le court terme seulement, sa démographie en berne. Mais allons vite. L’Histoire avance au grand galop en ces jours.

2°) Jouer notre atout. L’Europe ne peut s’inspirer d’aucun modèle. La voie américaine, création à partir de rien (« from scratch ») n’est pas transposable à une association d’Etats multi centenaires, batailleurs, concurrents, de style et de langues différents. D’où l’obligation d’inventer Or inventer, nous savons faire. La Monarchie Absolue, la Révolution, la Nation, les Droits de l’Homme, nous avons toujours été aux avant-gardes. Il nous revient d’imaginer, de concevoir la nouvelle architecture européenne, qui ressemblera plus à Versailles qu’à la porte de Brandebourg, de donner le ton, devant plus à Debussy ou Bizet qu’à Wagner.

3°) Imposer notre objectif : l’Europe, première puissance politique et économique mondiale, l’euro, monnaie de réserve internationale, la croissance, priorité de la BCE nouvelle – sinon, à quoi bon.

*

*   *

 

Mais qui guidera la France dans cette chicane délicate à négocier ? En 1806, Hegel avait vu passer "l’esprit du monde" à cheval ! Moins héroïque, nombre d’historiens estiment que le grand homme n’est que le délégué interchangeable d’une grande cause. Quelle que soit la vision retenue, nul héros ou délégué du grand dessein ne se profile à l’horizon.

Tout dépendra du monarque républicain de la Ve République ; il a plus de pouvoir qu’un Roi constitutionnel, dépasse le rôle d’arbitre [1]. Sera-t-il grandi par le grand dessein que la Nation chargera d’accomplir ?

*

*   *

 

Dernière interrogation. Comment tout au long du parcours susciter l’enthousiasme des français pour un grand dessein européen, alors que l’attitude de l’Europe évoque plus le Père Fouettard que Saint Nicolas, que beaucoup la jugent responsable de notre abaissement ?

- Tactiquement, assumer le paradoxe d’être le fer de lance d’une construction européenne à la française et de s’opposer à Bruxelles, au besoin en prenant des décisions scandaleusement incorrectes aux yeux des eurocrates inspirés par les démocraties du Nord de l’Europe, restaurer une hiérarchie gauloise entre les principes de plaisir et de précaution, avoir le courage de s’exonérer de manière unilatérale de la convention de Schengen et décider souverainement de notre politique de contrôle des flux migratoires, …

- Stratégiquement, expliquer que nous avons bien vécus parce que la France et l’Europe avaient formé, grâce à leur expansion commerciale et coloniale, une économie-monde dominante, berceau historique du capitalisme. Plus tard, les Etats-Unis la rejoignirent et en devinrent le centre. Les avantages du centre rejaillissaient sur la France, même légèrement décalée, accumulation de richesse, pouvoir, savoir, en raison d’une division internationale du travail favorable.

De nouvelles puissances émergeant, la Chine, notamment, l’économie-monde occidentale a perdu sa suprématie. Le capitalisme a profité de la mondialisation pour organiser, avec succès, une nouvelle division du travail visant à la restauration des profits. 

Une Europe puissante, interventionniste et raisonnablement protectionniste – colbertiste en un mot- seule peut casser cette mécanique, reprendre la main sur les marchés financier, restaurer, non plus les profits, mais le niveau de vie des peuples européens.

 

Allons plus loin, puisque cette série d’articles a été placée sous l’égide de la Méditerranée et de ses civilisations. Cette Europe rayonnante, équilibrée entre le Nord et le Sud, c’est notre vieille civilisation, plus de deux fois millénaire, restaurée, la Romanité latine puis chrétienne, avec la France comme pivot culturel et politique.

Jean-Claude Adrian.



[1]« Il y a un président de la République, élu au suffrage universel, qui définit les grandes orientations de la politique nationale. Il y a un Premier ministre, nommé par le président de la République, qui dirige le gouvernement et il y a une majorité qui soutient le gouvernement » - déclaration de Raymond Barre.


Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Idées
commenter cet article
6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 22:57

La guerre de l'euro a commencé. 

Qui peut bien croire à l'euro ? Y a-t-il encore des esprits indépendants, sérieux, réfléchis pour parier sur l’avenir de la monnaie unique ? On peut en douter à la lecture du petit opuscule que vient de publier Jean-Jacques Rosa sous le titre explicite "L'euro : comment s'en débarrasser" [1]. Le professeur Rosa n'est pas à proprement parler un gauchiste et ceux de nos lecteurs qui reprochent à cette revue de faire la part trop belle à Emmanuel Todd, à Jacques Sapir, à Paul Jorion ou à Joseph Stiglitz devraient trouver son pédigrée plutôt présentable. Economiste libéral, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, ancien membre du Conseil d'analyse économique, il n'a pas l’habitude de hasarder sa plume dans les feuilles progressistes ni de battre l’estrade pour Attac ou pour le Front de gauche.

Et pourtant M. Rosa est un opposant irréductible à l'euro et cela depuis toujours. Il a même publié en 1998, sous le titre l'Erreur européenne [2], un des tous premiers plaidoyers sérieux contre la monnaie unique. L'auteur y pointait l'une après l'autre les causes de cet échec annoncé et les conséquences qu’il aurait sur les économies européennes: redémarrage du chômage, déséquilibres commerciaux abyssaux, endettement massif des classes populaires et des Etats, perte de compétitivité de l'Europe... Tout y était parfaitement expliqué, exposé jusqu’au moindre détail. Et pourtant, le livre se heurta à une hostilité quasi générale. Pensez donc, un économiste sérieux qui ne prenait pas l'euro au sérieux ! Au moment même où Romano Prodi prophétisait, après Jacques Delors, que la mise en circulation de l’euro créerait « mécaniquement » un point de croissance supplémentaire et des millions d’emplois en Europe. Nous nagions alors en plein mirage et, pour tout dire, en pleine escroquerie.

L’époque a changé. Les faits ont donné raison aux eurosceptiques. Le piège de l’euro s’est refermé : « La monnaie unique s’est révélée être, comme prévu, un fiasco nocif pour les économies nationales qu’elle a privées d’un amortisseur de crise essentiel dans les remous de la « grande dépression ». Pouvait-il en être autrement ? Aucune chance, répond Jean-Jacques Rosa. Adopter une monnaie unique suppose que l’on fasse partie d’une zone monétaire homogène. Or tel n’est pas le cas des pays européens : « leurs conjonctures ne sont pas synchronisées, leurs inflations sont différentes, voire divergentes, les mobilités internationales du facteur travail sont très limitées : le chômeur de Naples ne va qu’exceptionnellement chercher du travail à Madrid, Strasbourg ou Berlin ». Tous les discours du monde ne peuvent rien changer à cela.

Ce constat est-il susceptible d’évoluer dans l’avenir et l’intensification des échanges au sein de la zone euro conduira-t-elle à une convergence des économies nationales ? Pas plus, rétorque Jean-Jacques Rosa. La théorie économique, encore récemment étayée par les travaux du prix Nobel Paul Krugman, montre au contraire que l’ouverture des marchés ne conduit pas à une homogénéisation mais à une spécialisation régionale des zones qui composent le territoire européen. L’euro n’aura donc pas plus de sens demain qu’aujourd’hui. A court terme, la monnaie unique est une mesure inappropriée qui affaiblit les Etats dans une conjoncture internationale difficile. A long terme, elle impose à chacun des pays d’Europe un modèle de développement uniforme et centralisé, alors que le monde de demain privilégiera les entités souples et mobiles. Au final, on ne trouve que faiblesse et vulnérabilité, là où l’on nous avait promis de la force et de la robustesse.

Tout cela était connu, et même archi-connu des économistes.  Mais les élites dirigeantes de la politique, de l’administration et des affaires n’ont voulu en faire qu’à leur tête. Depuis 60 ans, elles poursuivent la même chimère absurde : faire de l’Europe des nations le pendant des Etats Unis d’Amérique. Chaque tentative – serpent monétaire européen, création du marché unique, traité de Maastricht – s’est pourtant soldée par un échec mais chaque fois la réponse a été la même : « s’il y a échec, c’est que nous ne sommes pas assez intégrés, allons plus loin et plus vite vers l’intégration ». On a allègrement franchi le pas de l’intégration monétaire et on en mesure aujourd’hui les résultats: l’Allemagne, compte tenu de sa faible inflation et de sa politique de modération salariale, en tire largement profit. En revanche, les pays européens les plus fragiles, privés de toute marge monétaire, n’ont plus d’autre moyen pour soutenir leur activité que d’accroitre leur demande intérieure et de multiplier les déficits. On met alors en place de soi-disant fonds de sauvetage, assortis de mesures de récession, qui ne font qu’asphyxier davantage la situation de ces pays. En réalité, comme on le voit bien dans les crises grecque et portugaise, l’unique objectif de ces aides est d’éviter la faillite des grandes banques, françaises ou allemandes, qui ont prêté sans discernement, en aucune façon d’aider les pays du sud à s’en sortir.

L’échec de l’euro était donc prévisible. Mais alors pourquoi s’être embarqué dans cette aventure ? Qui sont les responsables de cet immense cafouillage ? Sur ce point, le livre de M. Rosa apporte des éclairages nouveaux et substantiels. L’aveuglement des politiques et de la haute fonction publique européenne y a, bien sûr, sa part. Certains politiques, moins aveugles que d’autres, ont joué sciemment la carte de l’euro pour précipiter le mouvement vers le fédéralisme. C’est clairement le dessein des Trichet, des Juncker, des Barnier qui profitent aujourd’hui de la crise grecque pour exiger la mise en place d’un gouvernement économique européen et la nomination d’un super ministre des finances. Peine perdue, nous dit Jean-Jacques Rosa, leur agitation restera lette morte. Pour que leur projet prenne forme, il faudrait que les nations européennes acceptent de mettre en place des mécanismes de solidarité de très grande envergure. Or on voit bien que ces mécanismes n’ont aucune chance d’émerger tant que les opinions publiques allemandes et nord-européennes sont ce qu’elles sont. Les eurosceptiques peuvent dormir sur leurs deux oreilles, le gouvernement économique européen n’est pas pour demain.

Si l’euro ne fait pas le bonheur des peuples, ni celui des politiques, il fait en revanche la fortune des banquiers et des grands groupes de l’industrie et du commerce. L’argent attire l’argent, les capitaux affluent là où l’inflation et les risques de change sont les plus faibles. L’euro présente à cet égard le double avantage d’être une monnaie unique et une monnaie forte. Avantage appréciable pour « les emprunteurs permanents (ou « structurels ») que sont les Etats et les grandes entreprises. Avec une monnaie forte, obtenir de l’argent leur coûte moins cher » et on se doute que cette avantage fait surtout l’affaire des créanciers – banques, fonds de pension et autres brasseurs d’argent – qui prêtent ici dans les meilleurs conditions de sécurité. Cette euphorie débitrice aura couté cher à la Grèce, à l’Espagne et au Portugal, victimes des mirages de la finance internationale.

Mais il n’y a pas que les banquiers que l’euro aura enrichis. C’est également une aubaine pour les grands groupes. Ils trouvent dans la zone euro l’espace idéal pour agir de façon concertée. « Tout devient plus simple pour les cartels lorsque les prix sont établis partout en une seule monnaie, sans aucune variation de change ». Signe de cette « cartellisation » de l’Europe : le nombre d’affaires d’ententes illicites se multiplie et dans chacun des cas les marges indues se chiffrent en dizaines de milliards d’euros. Voilà comment on cherche à organiser le racket des consommateurs européens.

L’heure n’est plus aux tergiversations, nous dit Jean-Jacques Rosa. Il faut sortir de l’euro. Et le plus vite possible, car ceux qui en sortiront les derniers seront pris dans le naufrage final de la monnaie unique et ils payeront le prix fort. Certes, le retour aux monnaies nationales pourrait avoir un coût élevé puisque la dévaluation qui s’ensuivra majorera d’autant le montant de la dette extérieure des candidats à la sortie. Mais cet inconvénient peut être évité, si l’on procède préventivement à une dévaluation de l’euro. Il est peu probable que l’Allemagne accepte spontanément cette dévaluation, mais elle peut y être contrainte par des pays du sud comme la Grèce s’ils décident de ne plus rembourser ou d’imposer unilatéralement une restructuration de leur dette.

C’est en France que la sortie de l’euro risque de susciter  le plus de difficultés : la classe politique et la haute administration, imprégnées depuis des décennies par les chimères européistes, feront tout pour retarder un choix qui signifie leur faillite politique. Les grands groupes, dont on connait le poids sur les décideurs politiques et sur les médias, s’y opposeront également de toutes les forces.  « Le clivage politique le plus significatif de ce début de siècle n’est plus dans l’opposition traditionnelle d’une gauche et d’une droite qui appliquent, une fois au pouvoir, des recettes presque identiques, « globalisation oblige », disent-elles. Il commence à émerger d’un affrontement profond, bien qu’encore mal formulé, entre un populisme de la grande masse des citoyens ordinaires dont l’horizon est essentiellement national, et des élites coalisées, celles de l’Etat comme des grandes entreprises, dont le cadre de référence se veut cosmopolite et global. ». Dans cette bataille de grande ampleur, les élites technocratiques et oligarchiques n’incarnent plus l’avant-garde de la modernité, comme elles tentent de le faire croire. Elles sont, tout au contraire, les héritières du monde qui vient de finir, celui des empires, des conglomérats, des cartels et de la centralisation. Celui de la lourdeur alors que les peuples aspirent à nouveau à l’autonomie et à la légèreté. « Le cartel multinational de l’euro ne durera pas », pronostique Jean-Jacques Rosa, « la guerre de sécession a déjà commencé ». Les insurgés d’Athènes, de Lisbonne, de Madrid et de Rome ont commencé à lui donner raison.

Paul Gilbert.

 


[1] . Jean-Jacques Rosa, L’euro : comment s’en débarrasser.  (Grasset, 2011)

[2].  Jean-Jacques Rosa, L’erreur européenne.  (Grasset, 1998)

 

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Idées
commenter cet article
25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 14:22

Sous le capitalisme, 

la civilisation….

Sounion 2

 

Notre ami Jean-Claude Adrian poursuit son périple intellectuel autour de la Méditerranée, dans les pas de Fernand Braudel. Le mur de Berlin s'effondre. La puissance "orthodoxe", qui a dominé la moitié de l'Europe, est plaquée au sol.  En une décennie, l'Amérique gache ses chances de devenir la nouvelle Rome. Le monde musulman relève la tête. L'Europe doute de son rôle de "franchisé" du capitalisme mondial et secoue le vieux joug allemand. Alors que le jeu des relations internationales s'ouvre à nouveau, la France a toutes ses chances. S'élancera-t-elle ?

  Ce qui surprend le plus notre regard moderne, c’est la place centrale qu’assigne Braudel à la religion, en même temps il nous avertit que civilisation est aussi un « art de vivre ». Or des trois civilisations, seule l’islamique est encore fondée sur une religion. Les chrétientés romaine et orthodoxe ont, elles, été submergées par le capitalisme. A la limite, nous serions en droit de proclamer que l’Islam est la seule civilisation qui subsiste dans notre espace méditerranéen. Et peut-être, tenons-nous là l’explication la plus convaincante du rôle majeur, aujourd’hui le sien.

Revenons à la fin des années 70. Le capitalisme vit une crise structurelle avec une baisse soudaine et forte du taux de profit que ne peut endiguer le keynésianisme finissant – au contraire, il en est sans doute responsable. On parle de stagflation.

Marx écrivait en 1847 dans le Manifeste que « la bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire ». Il ajoutait : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. …. Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier …  Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale.» 

La manière violente et efficace dont elle reprend les choses en main ne l’aurait pas surpris (la bourgeoisie s’identifiant de nos jours aux capitalistes). Milton Friedmann et les Chicago’s boys entreprennent la « révolution conservatrice ». A la théorie de la demande, tournée vers la consommation, succède la théorie de l’offre, « supply side theories », visant à restaurer le taux de profit des entreprises. Reagan et Margaret Thatcher sont élus pour mettre en œuvre cette nouvelle politique ; le basculement est brutal.

L’Europe Continentale résiste. Au sein de la romanité, le capitalisme « rhénan », proche de l’économie sociale de marché allemande, et le modèle français, encore imprégné de colbertisme, conservent leurs spécificités. Derrière le rideau de fer, protecteur ou geôlier, selon les points de vue, la civilisation orthodoxe reste à l’écart.

Mais le capitalisme, superstructure avide de profit sans risque, ne renonce pas. «Sa caractéristique et sa force, nous dit Braudel, sont de pouvoir passer d’une ruse à une autre, d’une forme d’action à une autre, de changer dix fois ses batteries selon les circonstances de la conjoncture et, ce faisant, de rester fidèle, assez semblable à lui-même. »

A la mondialisation, le capitalisme ajoute une « ruse » nouvelle, le contrôle de l’économie par la finance, appelé financiarisation.

La hausse des profits entraîne l’envolée des cours de bourse durant les années 90. Les marchés financiers draine des capitaux tels que les entreprises s’adressent à lui pour financer leur activité, introductions en Bourse, augmentations de capital, émissions obligataires se succèdent. Le rôle des banques et des Etats diminue d’autant. Ces flux d’argent stimulent la créativité des traders et des mathématiciens, souvent français, aidée par l’essor de l’informatique. Des produits de plus en plus sophistiqués naissent, leur complexité étant elle qu’à l’instar de Frankenstein ou du robot de 2001 ils menacent d’échapper à leurs créateurs, ce qui se produira avec les « subprimes ».

Véhicule surpuissant à quatre roues motrices, mondialisation à l’avant pour déblayer le terrain, financiarisation à l’arrière pour une accélération permanente, le capitalisme déferle sur toutes les économies, recouvre les civilisations. Le rideau de fer ayant implosé telle une barre d’HLM vétuste, l’économie soviétique est privatisée, le secteur étatique mis en vente comme les biens nationaux en 1790.  A la nomenklatura succède une oligarchie dont les membres paradent en grosses voitures allemandes et envahissent les paradis touristiques au bras de jeunes filles en fleurs, blondes à la beauté et à la minceur inversement proportionnelles à celles de leurs mentors, comme quoi l’argent est bien une valeur d’échange – bref, capitalisme sauvage, anarchie, mafia, petites pépées et vodka. Et l’orthodoxie ? Un placage qui suscite de la sympathie.

En Europe, pas de rideau de fer, mais des frontières. Maastricht les élimine, la monnaie unique nivelle les spécificités nationales, les Etats abandonnent leurs prérogatives régaliennes, aucun obstacle ne gêne l’avancée du capitalisme tout-terrain. Les particularismes rhénans et colbertistes rendent les armes. Le capitalisme financier anglo-saxon devient la norme unique. La jeune romanité avait su convertir les barbares germains à ses valeurs ; la notre, plus friable, succombe aux maléfices du nouvel envahisseur, adopte son « art de vivre », fondé sur la cupidité et la permissivité – le fric et le mariage homosexuel en somme.

Si l’on admet que le capitalisme marchand et financier commence à la Renaissance et se développe à partir de la Révolution Industrielle, on comprend que l’Islam, qui n’a connu ni l’une ni l’autre, soit resté à l’écart. L’Islam formerait ainsi une sorte de haut plateau sur lequel échoueraient les vagues du capitalisme. Qu’en sera-t-il du « printemps arabe » ? Précède-t-il l’arrivée des grands vents du large venus du continent américain, des orages ravageurs, un renouveau, des dictatures militaires, un resserrement religieux ?

Mais ne rêvons pas. Souvenons-nous que « les civilisations, c’est la guerre ». L’islam, poussé par une population jeune, est en position de prendre sa revanche sur Rome, victorieuse de Carthage en 146 avant JC. Soumise au capitalisme « intégral », la Romanité est condamnée. Le capitalisme, par essence amoral, ne s’autorégule pas ; attirant les plus belles intelligences, souvent fascinés par l’argent, il déjoue les pièges laborieux préparés dans les cabinets ministériels. Une fois encore, il nous faut écouter un grand historien, Lucien Febvre, père intellectuel de Braudel. Que nous dit-il ? Qu’au Moyen-Age, « l’Europe s’est faite contre l’Asie », ajoutant, « elle s’est faite aussi avec l’Asie » (par Asie, comprendre surtout l’Islam). Il situe le tournant au seuil des temps modernes quand naît le « sentiment de la supériorité européenne, ce sentiment de supériorité et d’orgueil qui va dès lors accompagner l’européen et ne jamais l’abandonner. »

Lucien Febvre écrit à la sortie de la deuxième guerre. A l’évidence, ce sentiment de supériorité, nous l’avons perdu. Dans le péril, l’islam nous donne l’occasion de nous ressaisir. Non en le niant, ou en le considérant comme un ami, ce qu’il n’est pas, ni comme un ennemi, encore que … Mais comme un rival qui tire de notre faiblesse actuelle sa force nouvelle. Alors, qu’au contraire, sa jeunesse manifeste une forte envie de s’assimiler aux Etats-Unis dont la puissance, réelle ou apparente, séduit.

C’est de France, retrouvant sa vocation universaliste, que doit partir le sursaut. La confrontation n’est pas guerrière, le temps des Croisades est révolu, mais intellectuelle et morale. Il ne s’agit pas de nous resserrer ou refermer, mais d’affirmer.

Oui, la France n’est pas une démocratie du Nord, de la taille de l’une de nos Régions ; ni le Brésil multiethnique, à l’Histoire différente de la nôtre, ancienne colonie portugaise formée en agglomérant aux arrivées successives de portugais, des esclaves africains (réception de 42% de la traite atlantique), des libanais et des immigrants européens. Ni son destin, la dissolution dans un vague assemblage multi-culturel.

Les quatre piliers de la France sont la philosophie grecque, la pensée juive, la loi romaine, la religion catholique. Ce bloc n’est pas monolithique. Il peut s’enrichir de nuances, d’apports extérieurs, se piqueter de taches de couleurs, en provenance de notre ancien Empire, à condition que le noyau dur reste inaltéré. Et que de ce noyau dur rayonne notre action.

Et l’économie ? Eh bien, elle « suivra ». Car JM Keynes nous l’a appris, l’économie est avant tout une question de confiance. De politique, en somme.

Sortie ou non de l’euro et protectionnisme, déficits commercial et public, … la France est face à des problèmes importants. Mais ne l’oublions pas, elle n’est pas un nain économique. Elle reste, malgré son pessimisme généralisé, la 5ème ou 6ème puissance économique mondiale. Sa productivité horaire est la deuxième du monde, après celle des Etats Unis, avant l’Allemagne. Avec 65 Mds d’Euros, elle est demeurée en 2009 la troisième destination mondiale des flux d'investissement directs étrangers et la première destination européenne, résistant mieux à la crise que le Royaume-Uni et l’Allemagne. Seul Paris détone, tombant au 5ème rang des capitales les plus attirantes, après Londres, Shangaï, Hong Kong et Moscou - mais qu’attendre d’une politique tournée vers  « l’homo festivus » ?

Cela ne tient pas du miracle, mais de nos forces et talents. Coûts d'implantation les plus faibles des pays européens, taille du marché national, position géographique stratégique, qualités des infrastructures, de l’administration et des hommes.

Sans la foi, aucune recette purement économique ne réussit. Quand de Gaulle revient au pouvoir, il dévalue le Franc de 17,5%, en l’accompagnant d’un plan global de modernisation et d’ouverture de notre économie, le Plan Rueff-Armand. L’expansion dans la stabilité sera assurée pour dix ans. A l’inverse, une dévaluation menée dans un climat délétère ne procurerait qu’un court instant de répit – « encore un moment, Monsieur le bourreau », sans effets positifs durables. Alors, oui, redressons la tête, retrouvons notre fierté.

Mais, comprenons-nous bien. Cet appel, s’il l’est en partie, n’est pas que vaine nostalgie à « une certaine idée de la France ».

C’est, beaucoup plus concrètement, le rappel d’une idée simple, souvent oubliée, que l’on vit mieux au sein d’un pays puissant, dynamique, proche du cœur de l’économie-monde et non rejeté à ses lointains confins. Qu’en dépend (et non d’une politique du « care ») le maintien de notre « art de vivre », fondé sur une certaine douceur dans l’atmosphère.

Toute civilisation repose sur une part d’égoïsme vis-à-vis de l’extérieur. L’art de vivre en est le joli fruit. Alors cultivons nos vertus. Sans nous soucier des importuns.

Jean-Claude Adrian.


Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Idées
commenter cet article
3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 22:42
Perspectives méditerranéennes
 
Après avoir évoqué les trois Méditerranées de Fernand Braudel ("Une mer, trois destins", Revue Critique du 5 mai), notre ami Jean-Claude Adrian montre le chemin qu'elles ont parcouru depuis la fin des années 80. L'effondrement du communisme a redonné vie et puissance à la civilisation arabe et à l'islam. A l'ouest, c'est l'Allemagne, elle aussi renaissante, qui a semblé dans un premier temps dominer l'ancienne Europe latine. Le «Printemps arabe» et l'affaiblissement du projet d'Union européenne pourraient ouvrir d'autres perspectives. Seront-elles plus favorables à la France ?
 
Au mitan des années 80, des trois civilisations qui se partagent l’espace méditerranéen, la « romaine » est encore florissante, l’orthodoxe étouffe sous le communisme soviétique, l’islam, assoupi, paraît exotique.
La chute du communisme a marqué ces trente ans ; l’orthodoxie semblait la mieux placée pour en bénéficier ; curieusement, c’est l’islam qui en a tiré le plus d’avantages. L’URSS disloquée, nationalités et religions se réveillent. Si l’accès à l’indépendance des républiques musulmanes d’Asie Centrale s’effectue sans trop de drame, les problèmes se concentrent au Caucase. La première guerre de Tchétchénie est une guerre d’indépendance, nationaliste ; dans la seconde, les wahhabites radicaux interviennent et donnent au conflit un caractère plus religieux. Quels que soit leur importance et influence réelles, ils sont sortis de leur isolement, entrés dans le jeu.
On les retrouvera dans les Balkans, où à la chute de Tito, les trois civilisations s’affrontent dans de sanguinaires guerres ethnico-religieuses. Les serbes orthodoxes en sortent vaincus médiatiques. L’islam est revigoré. Il ne subit plus ; radicalisé, il se lance au combat au cri de « Allah akbar ». Partout dans l’espace méditerranéen, l’islam est en première ligne, Palestine, Irak, Iran. Plus loin, les moudjahiddins, après avoir vaincu les russes, tiennent tête aux américains – avec toujours en arrière-plan l’Arabie Saoudite et le wahhabisme. Nouveaux kamikazes, à la différence que leurs avions suicides embarquent des passagers, ils se fracassent sur les twin towers. 
Assistons-nous au triomphe posthume du grand historien belge Henri Pirenne ? En 1937, paraît « Mahomet et Charlemagne », publié deux ans après sa mort par son fils. Sa thèse, largement étayée se résume ainsi : « l’islam  a rompu l’unité méditerranéenne que les invasions germaniques avaient laissé subsister ». L’ancien Empire romain dérive à l’Est, devient l’Empire byzantin d’Orient. Le centre de gravité de l’Empire de Charlemagne, Empire d’Occident, bascule de Rome au Nord de l’Europe. Libéré de Rome, le germanisme, qui, malgré les invasions des premiers siècles était resté confiné dans un rôle secondaire, entre à jamais dans l’Histoire.
Accueillie très favorablement à sa sortie, la thèse de Pirenne était plus critiquée dans les années 80. Pourtant, n’est-ce pas le même schéma que nous voyons se reproduire ? La Méditerranée de nouveau coupée en deux, la France, des nations européennes la plus tournée vers la rive Sud, est la plus affectée. L’islam y est ressenti comme un adversaire ; poids de l’immigration, difficultés d’intégration des jeunes descendants d’immigrés, nés en France, mais tentés de se forger une identité spécifique en se rattachant à la civilisation musulmane. Les projets ambitieux d’Union Méditerranéenne tombent à l’eau.
La France se détournant du Sud, l’Europe perd son contre-poids méditerranéen. Comme à l’époque de Charlemagne, elle bascule vers le Nord. L’Allemagne donne le ton. Or selon la position respective de la France et de l'Allemagne, le destin de l’Europe diffère. Dominée par l’Allemagne, elle pencherait vers l’Est, la MittelEuropa et la Russie. N’appartenant plus au noyau central, la France ne serait plus que la tête de file des nations du Sud et subirait une politique économique sur laquelle elle aurait peu de prise. Le protestantisme, absent en l’an 800, triompherait du catholicisme ; le houblon et la pomme de terre prendrait le pas sur le blé et la vigne. Coincée entre la renaissance du Saint Empire Romain Germanique et le retour de l’islam, entre Charlemagne et Mahomet, la civilisation romaine latine vacillerait.
Heureusement, le pire n’est jamais sûr. Aucune Nation européenne ne tend à l’hégémonie. L’Allemagne, comme effrayée de sa puissance, renonce au nucléaire civil, sa démographie est en berne. A nous de jouer, la partie est en cours.
Jean-Claude Adrian.
 
Repost 0
Jean-Claude Adrian - dans Idées
commenter cet article
4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 22:42
Une mer, trois destins
 
Le « Printemps arabe » est l’occasion de poser le regard sur la Méditerranée d’en face. Sur ces rives de l’Afrique et du Proche Orient qui font partie de notre part de rêve, tout en étant, depuis toujours, le siège de mondes différents du nôtre, dont le temps long fait apparaître les continuités. C’est la Méditerranée de Fernand Braudel, que notre ami Jean-Claude Adrian évoque ici. Une Méditerranée aux trois visages, celle de Tir et de Carthage dont l’islam a recréé l’unité, celle de Rome qui se prolonge jusqu’à nous, et celle d’Athènes et de Byzance qui retrouve aujourd’hui de nouvelles couleurs.
 
Au début des années quatre-vingts, Braudel écrit certains chapitres et dirige la rédaction de deux livres, « La Méditerranée », parus aux éditions Champs Flammarion.
Après avoir campé le cadre géographique, la Terre, la Mer, il s’attarde sur « l’Aube », les premiers millénaires. En Crète, une civilisation souriante, se développe et disparaît dans des conditions inexpliquées ; l’écriture naît en Mésopotamie ; les échanges commerciaux se multiplient par le troc, avant même qu’apparaisse la monnaie ; les phéniciens, s’aventurent les premiers loin des côtes, partis de l’Orient ils conquièrent une partie de l’Ouest méditerranéen, fondent Carthage, bientôt rivale de Rome.
« C’était à Mégara, faubourg de Carthage dans les jardins d’Hamilcar ». Flaubert nous a plongés dans les fastes et cruautés d’une métropole, placée sous le culte de Tanit. L’historien confirme le romancier. A Carthage, une « vie d’affaires intense » se conjugue avec le culte d’un Dieu s’abreuvant de sang lors des sacrifices humains.
Remontent nos souvenirs de sixième, où l’Antiquité nous était contée. Ceux, personnels, d’un voyage lumineux en Syrie, l’émotion ressentie à longer l’Euphrate, l’amusement à croiser paysans et paysannes à la riche parure, inchangée depuis des siècles, entassés sur des tricycles, de retour du marché, où ils ont vendu leurs primeurs, le thé brûlant et sucré, remède improvisé contre l’insolation menaçante, avalé sous un auvent, seul endroit ombragé du site de Mari plombé par le soleil.
Braudel, l’homme de la longue durée, dépasse l’anecdote. Réunissant cet ensemble de faits, il met en évidence que depuis l’origine existe, face à la nôtre, latine, une « autre Méditerranée ». Elle « s’articule au long des rivages sahariens de la mer Intérieure, du Proche Orient aux colonnes d’Hercule.». Elle sera un moment en mesure de saisir la Méditerranée entière. Rome bisera ce rêve en vainquant Carthage. Nous retrouverons cet espace ; ce sera celui de l’Islam.
Mais ce n’est pas tout. De ce lointain passé à nos jours, sous la surface des événements, Braudel appréhende la permanence de « trois communautés culturelles, trois façons cardinales de penser, de croire, de manger, de boire, de vivre… En vérité, trois monstres toujours prêts à montrer les dents … » Trois civilisations, donc, qui recouvrent, expliquent toutes les péripéties de l’Histoire.
Trois ? Nous avons déjà rencontré deux protagonistes.
La « Romanité », latine puis catholique, s’étend jusqu’au monde protestant et, Outre-Atlantique, en Amérique du Sud. Rome survit en nous, Charlemagne, le Saint Empire Romain Germanique, Charles Quint maître d’un Empire « sur lequel le soleil ne se couchait jamais »… A chaque fois, même tentation utopique de reconstituer la « pax romana »– aujourd’hui encore?
L’Islam, du Maroc jusqu’à l’Insulinde, c’est, pourrait-on dire, « un Contre-Occident » « Quels ennemis, quels rivaux » ! Aux croisades répond le djihad ; à Rome, La Mecque. Cet Islam, comment expliquer qu’il ait si vite arraché à la Romanité les territoires du Proche-Orient autrement qu’en reconnaissant dans l’autre Méditerranée une civilisation préislamique dont il sera l’héritier. Les indices abondent. Hérodote s’offusque du salut des babyloniens, « ils se prosternent l’un devant l’autre ; ils font les chiens, abaissant les mains jusqu’aux genoux. » Les vêtements qu’il décrit, ce sont ceux de la rue musulmane de 1980.
Reste le troisième acteur. Moins visible. Une autre chrétienté, le monde orthodoxe. La Grèce, les Balkans, la Bulgarie et l’immense Russie. Son centre originel est Constantinople. Aujourd’hui ? Braudel hésite, Moscou ? Le flou sur la position du centre n’altère pas la consistance de l’ensemble. C’est le monde grec qui a survécu à plusieurs siècles de domination romaine, puis musulmane. Car, idée chère à Braudel, une civilisation ne se « soumet qu’en apparence » à son vainqueur. Que celui-ci subisse à son tour des revers de fortune, elle resurgit, reconnaissable, car le christianisme orthodoxe est une manière spécifique de comprendre le monde.
Tout est donc en place depuis l’aube de l’Histoire, les acteurs prêts à jouer leurs rôles. Hélas, les civilisations se heurtent, « trouvent dans leur combat leur raison d’être. » Car « les civilisations, c’est donc la guerre, la haine, un immense pan d’ombre les mange presqu’à moitié. La haine, elles la fabriquent, s’en nourrissent, en vivent. »
D’un seul coup, nous comprenons la guerre des Balkans des années 90, postérieures à la « Méditerranée » et à la mort de Braudel. Les trois civilisations, romaine catholique,  orthodoxe, musulmane sont au contact. Que disparaisse la Yougoslavie qui les tenait en lisière sous une unité de façade, elles s’incarneront en trois Nations ; la Croatie, la Serbie, la Bosnie se jetteront les unes sur les autres, avides de s’entre-déchirer, comme si elles n’avaient occupé cette longue veille qu’à fourbir leurs armes, bander leurs forces.
Ne restons pas sur ces images, tournons nos regards sur la partie non mangée par le pan d’ombre. Les civilisations sont aussi « sacrifice, rayonnement, accumulation de biens culturels, héritages d’intelligence. » ; « la Méditerranée est une mosaïque de couleurs ».
Sainte Sophie fut tour à tour basilique orthodoxe, mosquée et musée ; à Cordoue, après la Reconquista, au milieu de « la forêt d’arcs et de piliers de la plus belle mosquée du monde » fût comme incrustée une cathédrale mariant style gothique, renaissance et baroque – Charles Quint l’aurait regretté : « vous avez détruit ce qui était unique au monde pour faire ce que tout le monde fait. »
« Ombra et sombra » dans l’arène de l’Histoire. Trente ans après Braudel, où en sommes-nous ?
Jean-Claude Adrian.

Repost 0
Jean-Claude Adrian - dans Idées
commenter cet article
22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 22:00
Régis Debray, avec   
et sans frontières
DEBRAY Régis

Régis Debray nous a livré à la fin de l'année dernière un petit livre  [1] que nous regrettons de ne pas avoir lu et commenté plus tôt. Il n'y a pas d'oeuvre mineure chez Debray et cette conférence donnée en mars 2010 à la maison franco-japonaise de Tokyo aurait du mobiliser plus vite notre attention. Pensez-donc ! Debray au Japon, loin des hâbleries parisiennes et des faux débats qu'il déteste ! Debray en liberté ! Et Debray qui profite de l'occasion pour entretenir ses auditeurs d'un concept qui n'a pratiquement pas de sens pour eux mais qui en a beaucoup pour nous : la frontière. S'entourer de frontières, voilà une occupation bien inutile lorsqu'on est séparé du monde par une vaste mer, lorsqu'on a vécu si longtemps loin de l'Occident, hors du temps et qu'aujourd'hui encore on n'a pas besoin "de barbelés, de quotas, ni de censure pour filtrer les apports nutritifs du grand large". "Vos poissons crus", dit Debray à son auditoire nippon, "vos caractères d'écriture, vos rues sans adresse, vos entrelacs religieux, vos kimonos font, sous la surface d'une ultramodernité sans complexes, un filet aux mailles fines, étonnamment résistantes". Pourquoi vouloir dresser des frontières, marquer des limites lorsqu'on sait si bien, d'instinct, comme au Japon, discerner ce qui est proche du coeur et ce qui lui est étranger ?
Avec l'Europe, c'est autre chose. Dans ce petit finistère de l'Asie, les peuples ont toujours vécu entassés, les uns sur les autres. D'où la nécessité, vite ressentie, de protéger sa tranquillité, ses biens, ses dieux et ses valeurs vis à vis de voisins souvent envahissants. Alors, on a fait les nations, les langues ont divergé, les coutumes et les cultes se sont séparés. La civilisation, chez nous, s'est conjuguée au pluriel. Notre continent ressemblait hier encore à ce "ballet des nations" que Molière donne dans ses intermèdes. Gascons, suisses, italiens, espagnols et français y célèbrent l'amour et le vin chacun selon ses rites. Les frontières ont été, de tous temps, les ornements de l'Europe, ses rubans, ses dentelles, ses brandebourgs, ses passepoils. Et Debray de rappeler que sur les deux cent cinquante mille kilomètres de frontières européennes, "seulement la moitié d'entre elles suivent les lignes de partage des eaux, fleuves, rivières, lignes de crête. C'est à tort qu'on les a dites naturelles. [...]. La frontière est d'abord une affaire intellectuelle et morale". Ornements, disions nous, objets de galanterie mais aussi totems sanglants. Si "nous plantons des signes, érigeons des emblèmes", c'est souvent pour nous battre, pour nous tuer, pour faire l'histoire. Car les frontières, comme toutes les choses divines, ont deux faces, la plaisante et la hideuse. En cela, elles diffèrent de la démocratie qui n'en a qu'une seule.
Si Debray prend le risque d'écrire, et donc d'être impopulaire, c'est que les frontières sont en danger. Il va, clamant jusqu'au Japon, qu'une "idée bête enchante l'Occident : l'humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières". Pourquoi d'ailleurs s'échauffer inutilement ? "La démocratie y mène tout droit, à ce monde sans dehors ni dedans. Aussi tout ce qui a pignon sur rue dans notre petit cap de l'Asie - reporters, médecins, footballeurs, banquiers, clowns, coaches, avocats d'affaires et vétérinaires - arbore-t-il l'étiquette "sans frontières"." Un mot d'ordre absurde ? Une histoire déjà écrite ? De nouveaux conformistes ?  Il n'en faut pas plus à Régis Debray pour partir en guerre. Contre les mondains, contre les imbéciles, il va s'employer à défendre la thèse inverse : le droit à la frontière. Mieux encore : le devoir de frontière.  Contre tout ce qui tend à uniformiser le monde, à en lisser les contours, à en gommer toute trace de différence, donc de vie. Et le voilà qui part en croisade, le coeur content, l'âme sereine, un léger sourire au coin des lèvres.
C'est que, dans ce combat, Debray tient pour une fois le beau rôle. Le réaliste, c'est lui. A ceux qui lui opposent les mirages du sans-frontiérisme, les beautés de la ville-monde, les charmes du village planétaire, il répond murs, barrières électriques, miradors, caméras de surveillance. Ce monde que l'on dit ouvert n'a jamais été autant surveillé, fliqué, contrôlé. "Des frontières au sol, il ne s'en est jamais tant créé qu'au cours des cinquante dernières années. Vingt-sept mille kilomètres de frontières nouvelles ont été tracés depuis 1991, spécialement en Europe et en Eurasie. Dix mille autres de murs, barrières et clôtures sophistiquées sont programmés pour les prochaines années." Voilà la réalité que l'on prétend nous faire oublier, par discours ou par image interposés. Mais rien n'y fait. "Ce réel nous résiste et nargue nos plans sur la comète." Plus l'économie se globalise, plus les moyens de communication rapprochent, au point de nous faire croire que nous sommes tous voisins, plus les territoires se fragmentent, plus les sensibilités nationales, régionales ou locales sont à fleur de peau. On crée des frontières partout, là où elles étaient inimaginables il y a un siècle. Elles divisent nos provinces, elles passent même aujourd'hui au coeur de nos villes.  
Ceux qui, comme Debray, connaissent les lois de l'histoire ne s'en étonnent pas. "L'intempestif qui déjoue les programmes est vieux comme Caïn, assassin notoire et premier constructeur de ville. Il ne ferait pas retour avec tant d'insistance s'il ne tenait à la nature des choses, à une loi d'organisation que l'expérience indique, hélas, comme infrangible. Comment faire souche ? Comment mettre de l'ordre dans le chaos ? Configurer un site à partir d'un terrain vague ? En traçant une ligne."  Quelle que soient les traditions, nous sommes ramenés aux mêmes signes. C'est le geste du Dieu de la Genèse, séparant la lumière des ténèbres, les eaux d'avec les eaux. C'est Romulus et sa charrue, traçant le pomerium, et ouvrant la voie aux légendes des fondateurs de villes et des constructeurs de limes. Les limites sont choses sacrées, elles sont aussi - comme le terme latin limen - seuil et barrière, chemin et borne. Elles ont à voir avec la peau des êtres vivants "dont le rôle n'est pas d'interdire, mais de réguler l'échange entre un dedans et un dehors". La seule frontière que l'on ne franchit qu'une fois et dans un seul sens, c'est le Styx, c'est la mort. Il existe de bonnes, de vraies frontières, celles qui filtrent sans enfermer, qui permettent l'échange lorsqu'il est souhaitable et souhaité, qui préservent aussi la liberté et la tranquillité des peuples. Il existe également de mauvaises frontières, murs, clôtures, "rideaux de fer" qui confinent les nations et les conduisent à l'asphyxie ou à la révolte. Or, paradoxalement, ce sont les premières que notre modernité cherche à abolir, les secondes qu'elle essaime un peu partout. 
Debray agit en philosophe : il condamne et il construit. Il a beau jeu de dénoncer les duperies du sans-frontiérisme. Derrière la fable du "meilleur des mondes ouverts", on trouve toujours les mêmes rapaces et les mêmes canailleries. Qui a le plus intérêt à l'élimination des frontières, sinon l'entrepreneur globalisé, pour qui le monde n'est qu'un vaste marché et un vaste cimetière pour ses concurrents ? Sinon les spéculateurs, les "évadés fiscaux, membres de la jet-set, stars du ballon rond, trafiquants de main d'oeuvre" ? Tous ceux là n'ont plus besoin de frontières, ils ont leurs propres frontières - celles de l'argent, du pouvoir, de la caste - qui les séparent bien mieux du reste du monde. Et qui a le plus intérêt au maintien des frontières, sinon le pauvre monde, le travailleur que l'on exploite, le peuple du tiers monde que l'on rançonne ? Oui, le sans-frontiérisme, comme le dit Debray, "excelle à blanchir ses crimes" et ses mensonges. Oui, il a bien toutes les tares de la mondialisation - économisme, technicisme, absolutisme, impérialisme - et il en est même la fable la plus répugnante.
Mais c'est aussi une autre conception du monde - politique au plein sens du terme - que Debray nous livre dans son petit livre. Et c'est d'abord un hymne à la diversité humaine. La richesse du monde ne se mesure ni dans les statistiques de production, ni dans les coffres des banques. Elle ne repose pas sur les "performances" de quelques-uns. La richesse du monde, c'est d'abord celle de ses nations, l'étonnante diversité des cultures, des talents, des traditions qui composent chacun des peuples. Nier cette réalité, qui s'épanouit à l'ombre des frontières, c'est travailler à l'appauvrissement du monde et à sa mise en coupe réglée au profit de quelques uns. Car - et c'est l'autre belle leçon de ce petit opuscule - il n'y a pas de peuple autonome, responsable sans frontière, comme il n'y a pas de peuple sans Etat. Le choix d'un peuple, c'est l'échange mais c'est aussi le refus de l'échange lorsqu'il est injuste, inéquitable. Le choix d'un peuple, c'est aussi le droit au repos, à la quiétude, à la paix civile, le choix de faire ses affaires sans subir le bruit de l'autre, sa "culture" ostentatoire, ses marchandises de contrebande, sa religion dénaturée, ses leçons de morale ou de démocratie. C'est ainsi qu'on est un homme, nous dit Debray, qu'on devient un vrai "citoyen du monde" : en respectant les peuples, leur diversité, leurs couleurs, leur liberté et leur droit à l'indépendance. C'est ce monde courtois, éduqué, civilisé, adulte qu'il appelle de ses voeux. Une fois dissipées les nuées de la fausse modernité, c'est vers ce monde là que nous irons d'un pas léger.
Paul Gilbert.
 

[1]. Régis Debray, Eloge des frontières, Gallimard, 104 pages.

      

Repost 0
Eugène Charles - dans Idées
commenter cet article

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche