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3 mars 2010 3 03 /03 /mars /2010 23:40
Et si Allègre avait raison ?

Claude Allègre n'est pas sans défauts, c'est même le moins que l'on puisse dire.  Il nous arrive, comme tout un chacun, de ne plus supporter son ton péremptoire, ses facilités de langage, ses jugements outranciers et l'attitude condescendante qu'il adopte dès qu'il se trouve en face d'un contradicteur un peu opiniâtre. Il fait partie de ces gens qui ont le don d'irriter jusqu'à leurs amis les plus proches et leurs partisans les plus convaincus et qui desservent souvent par eux-mêmes des thèses ou des opinions par ailleurs excellentes. On doit définitivement se faire à l'idée que cohabitent en lui deux personnalités singulières et antagonistes : un savant incontestable et un histrion de haut vol et que rien ne changera cette double réalité.

Est-ce une raison pour traiter Claude Allègre comme le dernier des faussaires et des imposteurs, ainsi que l'a fait la semaine dernière le journal Le Monde [1]? Notre ex Ministre vient de publier un livre qui est un vrai procès à charge contre les tenants du réchauffement climatique, puisqu'il met en cause non seulement leurs travaux mais aussi leur honnêteté intellectuel. L'ouvrage tombe après l'échec du sommet de Copenhague, dans un contexte où la communauté scientifique internationale est plus divisée que jamais sur ces questions et où les prévisions émises par le GIEC sont fortement contestées. Dans tous les pays ces sujets font désormais débat sauf en France et sauf dans les colonnes du Monde, où le livre d'Allègre est présenté d'emblée comme un brûlot sans fondement. L'exécuteur des basses oeuvres, un certain Stéphane Foucart, ne se donne d'ailleurs même pas la peine de résumer les thèses de l'ouvrage, il se contente de nous livrer, dans un article qui tient plus du rapport de police que de l'honnête compte rendu, la liste des erreurs de références ou de citations qu'il a relevées comme autant de preuves de l'inconsistance de la pensée allégrienne. Bien que tout cela ressemble, sur le fond comme sur la forme, à un parfait petit procès stalinien, nous n'y verrons, eu égard à la nature et à l'orientation confessionnelle du Monde, qu'une querelle de suisses !

Naturellement Claude Allègre a beau jeu de revenir à la charge et il ne s'en prive pas dans une tribune en réponse [2] où les coups de bâton pleuvent de plus belle sur les épaules des sectateurs de l'apocalypse climatique. Oui, nous dit-il, le fonctionnement du GIEC pose problème et il n'est pas sain de laisser l'avenir du monde entre les mains de quelques esprits qui n'ont plus rien de scientifique. Oui, le réchauffement climatique est une tendance avérée, mais sans qu'on puisse l'imputer intégralement à l'homme, et ses impacts qui n'apparaîtront que sur le très long terme peuvent être anticipés et l'homme s'y adapter. Oui, il existe aujourd'hui une idéologie du réchauffement climatique, fondée sur la peur, qui sert des intérêts financiers bien palpables, en particulier aux Etats-Unis, et vis à vis  de laquelle les grands pays émergents sont en rébellion; prendrons nous le risque de conflits internationaux graves au prix de cette idéologie? Et Claude Allègre de conclure :

Voyons si le dossier climatique est ou non, pour une planète minée ici par une crise historique et le chômage, là par la famine et le manque d'eau potable, la priorité des priorités. Je dis que non. Il faut croire au progrès  et en l'avenir, et l'avenir, c'est la croissance verte et l'innovation. Mais l'avenir ne se bâtira ni en circuit fermé ni avec des oeillères, encore moins en propageant la peur. En ce sens, Copenhague n'est pas un un simple dérapage, mais un signal d'alarme. Il faut repartir de zéro, ou presque.

Il y a incontestablement dans tout cela des questions qui méritent débat et dont certains en  France ne veulent pas débattre, par conformisme ou par calcul politique. Évoquant ici même le cas de M. Cochet et des partisans du malthusianisme et de la décroissance [3], nous avions souligné le risque de pensées millénaristes qui peuvent insensiblement nous ramener dans les mêmes errements que ceux des religions totalitaires du XXe siècle. En bon pédagogue, Claude Allègre nous invite à la prudence, à l'esprit critique et à refuser la peur.  Nous sentons bien qu'il a raison. 

Paul Gilbert.

 


[1]. Stéphane Foucart, Le cent-fautes de Claude Allègre. - Le Monde, samedi 27 et dimanche 28 février 2010.

[2]. Claude Allègre, Climat: les questions qui restent posées. - Le Monde, jeudi 4 mars 2010.

[3]. Paul Gilbert, Le Capitaine Cochet. - RCIL, mardi 15 décembre 2009.

 

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Paul Gilbert - dans Idées
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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 00:50

Proudhon contre Rousseau 


Quelques lecteurs nous reprochent de prendre des libertés avec l'oeuvre de Proudhon, en surévaluant ses critiques de la démocratie bourgeoise et des Lumières et en faisant la part trop belle à ses passages sur le fédéralisme, la société organisée et la nécessité d'un ordre social juste. Pourtant, les textes sont là et ils nous donnent raison.

Proudhon, homme d'ordre ou plutôt adversaire déclaré du désordre établi: voilà une réalité qui est connue depuis trop longtemps pour qu'on l'ignore et nous renvoyons ceux qui la contestent aux meilleurs commentaires de l'oeuvre proudhonienne, à commencer par ceux de Georges Sorel. "L'anarchie, c'est l'ordre sans le pouvoir", écrivait notamment Proudhon.

Quant à ses agressions contre les précurseurs de la Révolution française, elles sont permanentes et prennent parfois un tel accent de vérité qu'il est difficile de ne pas en rester frappé. Si le Voltaire de la finesse et de la critique allègre trouve souvent grâce aux yeux de Proudhon, sa bête noire, c'est Rousseau. Ce petit texte, tiré de l'Idée générale de la Révolution au XIXe siècle, cible particulièrement juste.

Vincent Maire.



Sur le "contrat social" (1)

 

Rousseau définit ainsi le contrat social : « Trouver une forme d'association qui défende et protège, de toute la force commune, la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »

Oui, ce sont bien là les conditions du pacte social, quant à la protection et à la défense des biens et des personnes. Mais quant au mode d'acquisition et de transmission des biens, quant au travail, à l'échange, à la valeur et aux prix des produits, à l'éducation, à cette foule de rapports qui, bon gré, mal gré, constituent l'homme en société perpétuelle avec ses semblables, Rousseau ne dit mot, sa théorie est de la plus parfaite insignifiance. Or, qui ne voit que, sans cette définition des droits et des devoirs, la- sanction qui la suit est absolument nulle ; que là où il n'y a pas de stipulations il ne peut y avoir d'infractions, ni par conséquent de coupables ; et, pour conclure suivant la rigueur philosophique, qu'une société qui punit et qui tue en vertu d'un pareil titre, après avoir provoqué la révolte, commet elle-même un assassinat avec préméditation et guet-apens ?

Rousseau est si loin de vouloir qu'il soit fait mention, dans le contrat social, des principes et des lois qui régissent la fortune des nations et des particuliers, qu'il part, dans son programme de démagogie, comme dans son traité d'éducation, de la supposition mensongère, spoliatrice, homicide, que l'individu seul est bon, que la société le déprave; qu'il convient à l'homme, en conséquence, de s'abstenir le plus possible de toute relation avec ses semblables, et que tout ce que nous avons à faire en ce bas monde, en restant dans notre isolement systématique, c'est de former entre nous une assurance mutuelle pour la protection de nos personnes et de nos propriétés ; le surplus, à savoir la chose économique, la seule essentielle, abandonné au hasard de la naissance et de la spéculation, et soumis, en cas de litige, à l'arbitrage de praticiens électifs, jugeant d'après des rubriques à eux, ou selon les lumières de l'équité naturelle. En deux mots, le contrat social, d'après Rousseau, n'est autre chose que l'alliance offensive et défensive de ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas, et la part qu'y prend chaque citoyen est la police qu'il est tenu d'acquitter, au prorata de sa fortune, et selon l'importance des risques que le paupérisme lui fait courir.

C'est ce pacte de haine, monument d'incurable misanthropie ; c'est cette coalition des barons de la propriété, du commerce et de l'industrie contre les déshérités du prolétariat, ce serment de guerre sociale enfin, que Rousseau, avec une outrecuidance que je qualifierais de scélérate si je croyais au génie de cet homme, appelle contrat social !

Mais quand le vertueux et sensible Jean-Jacques aurait eu pour but d'éterniser la discorde parmi les humains, pouvait-il donc mieux faire que de leur offrir, comme contrat d'union, cette charte de leur éternel antagonisme ? Voyez-le à l'oeuvre : vous allez retrouver dans sa théorie de gouvernement le même esprit qui lui avait inspiré sa théorie d'éducation. Tel instituteur, tel homme d'Etat. La pédagogue prêchait l'isolement, le publiciste sème la division. Après avoir posé en principe que le peuple est seul souverain, qu'il ne peut être représenté que par lui-même, que la loi doit être l'expression de la volonté de tous, et autres banalités superbes à l'usage de tous les tribuns, Rousseau abandonné subtilement sa thèse et se jette de côté. D'abord, à la volonté générale, collective, indivisible, il substitue la volonté de la majorité ; puis, sous prétexte qu'il n'est pas possible à une nation d'être occupée du matin au soir de la chose publique, il revient, par la voie électorale, à la nomination de représentants ou mandataires qui légiféreront au nom du peuple et dont les décrets auront force de lois. Au lieu d'une transaction directe, personnelle sur ses intérêts, le citoyen n'a plus que la faculté de choisir ses arbitres à la pluralité des voix. Cela fait, Rousseau se trouve à l'aise. La tyrannie, se réclamant du droit divin, lui était odieuse ; il la réorganise et la rend respectable en la faisant, dit-il, dériver du peuple. Au lieu de ce pacte universel, intégral, qui doit assurer tous les droits, doter toutes les facultés, pourvoira tous les besoins, prévenir toutes les difficultés, que tous doivent connaître, consentir, signer, il nous donne, quoi ? ce qu'on appelle aujourd'hui le gouvernement direct, une recette au moyen de laquelle, en l'absence même de toute royauté, aristocratie, sacerdoce, on peut toujours faire servir la collectivité abstraite du peuple au parasitisme de la minorité et à l'oppression du grand nombre. C'est, en un mot, à l'aide d'une supercherie savante, la légalisation du chaos social, la consécration, basée sur la souveraineté du peuple, de la misère. Du reste, pas un mot ni du travail, ni de la propriété, ni des forces industrielles, que l'objet du contrat social est d'organiser. Rousseau ne sait ce que c'est que l'économie. Son programme parle exclusivement de droits politiques ; il ne reconnaît pas de droits économiques.

C'est Rousseau qui nous apprend que le peuple, être collectif, n'a pas d'existence unitaire ; que c'est une personne abstraite, une individualité morale, incapable par elle-même de penser, agir, se mouvoir : ce qui veut dire que la raison générale ne se distingue en rien de la raison individuelle, et par conséquent que celui-là représente le mieux la première qui a le plus développé en lui la seconde. Proposition fausse, et qui mène droit au despotisme.

Jamais homme n'avait réuni à un tel degré l'orgueil de l'esprit, la sécheresse de l'âme, la bassesse des inclinations, la dépravation des habitudes, l'ingratitude du coeur ; jamais l'éloquence des passions, l'ostentation de la sensibilité, l'effronterie du paradoxe, n'excitèrent une telle fièvre d'engouement.

C'est depuis Rousseau, et à son exemple, que s'est fondée parmi nous l'école, je veux dire l'industrie philanthropique et sentimentale, qui, en cultivant le plus parfait égoïsme, sait recueillir les honneurs de la charité et du dévouement. Méfiez-vous de cette philosophie, de cette politique, de ce socialisme à la Rousseau. Sa philosophie est toute en phrases et ne couvre que le vide ; sa politique est pleine de domination ; quant à ses idées sur la société, elles déguisent à
peine leur profonde hypocrisie. Ceux qui lisent Rousseau et qui l'admirent peuvent être simplement dupes, et je leur pardonne : quant à ceux qui le suivent et le copient, je les avertis de veiller à leur propre réputation. Le temps n'est pas loin où il suffira d'une citation de Rousseau pour rendre
suspect un écrivain.

Disons, pour finir, qu'à la honte du XVIIIe siècle et du nôtre, le Contrat social de Rousseau, chef-d'oeuvre de jonglerie oratoire, a été admiré, porté aux nues, regardé comme la table des libertés publiques ; que Constituants, Girondins, Jacobins, Cordeliers, le prirent tous pour oracle ; qu'il a servi de texte à la constitution de 93, déclarée absurde par ses propres auteurs, et que c'est encore de ce livre que s'inspirent aujourd'hui les plus zélés réformateurs de la science politique et sociale. Le cadavre de l'auteur, que le peuple traînera à Montfaucon le jour où il aura compris le sens de ces mots, Liberté, Justice, Morale, Raison, Société, Ordre, repose glorieux et vénéré sous les catacombes du Panthéon, où n'entrera jamais un de ces honnêtes travail- leurs qui nourrissent de leur sang leur pauvre famille, tandis que les profonds génies qu'on expose à leur adoration, envoient, dans leur rage lubrique, leurs bâtards à l'hôpital. Toute aberration de la conscience publique porte avec soi sa peine. La vogue de Rousseau a coûté à la France plus d'or, plus de sang, plus de honte, que le règne détesté des trois fameuses courtisanes, Cotillon Ier, Cotillon II, Cotillon III (la Châteauroux, la Pompadour et la du Barry) ne lui en avaient fait répandre. Notre patrie, qui ne souffrit jamais que de l'influence des étrangers, doit à Rousseau les luttes sanglantes et les déceptions de 93.

Proudhon.


(1). P.-J. Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIXe siècle (1851; Tops-Trinquier, 2002).

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la revue critique des idées et des livres - dans Idées
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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 00:50
Un article
de Daniel Halévy                

     



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Nous reproduisons ci-dessous la belle étude que Daniel Halévy consacra, au début du siècle dernier, au renouveau des études proudhoniennes. Halévy n'en est plus à ses débuts. Découvreur de Nietzsche, intellectuel républicain, dreyfusard convaincu, créateur de la Société des universités populaires, il est alors au coeur des débats qui secouent la gauche française dans cette immédiate avant guerre. Bien qu'issu de la bourgeoisie libérale, sa curiosité l'entraîne vers les purs du socialisme, Charles Péguy,  Georges Sorel  et ses amis. Et bien sûr vers Proudhon. Mais un Proudhon complexe, contradictoire, présentant de multiples facettes et que peuvent aussi bien revendiquer des universitaires laïques comme Bouglé, les têtes pensantes du syndicalisme révolutionnaire ou les jeunes monarchistes de l'Action française. C'est ce Proudhon, aussi riche que déconcertant, que nous livre ici Daniel Halévy.

Car la période est aux changements idéologiques. C'est l'époque où le syndicalisme révolutionnaire, autour de Victor Griffuelhes, d'Emile Pouget ou d'Hubert Lagardelle, émet ses critiques les plus vives contre la République  bourgeoise.  Ceux qui se  veulent les héritiers de Proudhon s'opposent alors de toutes leurs forces au ralliement  des chefs socialistes à la démocratie parlementaire. Au sein de la CGT, qu'ils ont créée et dont ils inspirent encore pour quelques temps la ligne, ils refusent toute compromission avec l'Etat républicain et plaide pour un syndicalisme politique, au service de la seule classe ouvrière. Cette cassure au sein de la gauche française, qui s'effectue autant au nom de Proudhon que de Marx, fera des inimitiés durables que le bolchevisme et la Révolution de 1917 récupéreront plus tard à leur profit. Mais pour l'heure, ce sont les ralliés, les Jaurès, les Guesde qui tiennent le haut du pavé. Certains, comme Georges Sorel, comme Edouard Berth, prennent du champ et examinent avec intérêt ce qui se passe à l'autre extrémité de l'échiquier politique, avec la montée du nationalisme.

Car c'est aussi l'époque où les jeunes esprits formés par Barrès et par Maurras redécouvrent la question sociale. A droite aussi on stigmatise le régime qui fait tirer sur les travailleurs à Draveil ou dans les usines du nord,  on lit passionnément Sorel et ses Réflexions sur la violence qui sont publiées en 1907, on salue la mémoire de Proudhon lors du bicentenaire de sa naissance en 1910. Le Cercle Proudhon naît sur ses entrefaites en décembre 1911. Il réunira pendant quelques temps, autour de reflexions et de projets sans lendemains, la petite phalange des rénovateurs du royalisme - celle des rédacteurs de la Revue critique des idées et des livres - et des syndicalistes venus de l'extrême gauche et proches des idées soréliennes.  C'est eux que vise Halévy lorsqu'il évoque " les chercheurs que groupent les Cahiers du Cercle Proudhon".

Le Proudhon de Daniel Halévy, c'est finalement celui de Georges Sorel. Un Proudhon éloigné des caricatures libertaires, qui  ne s'en laisse pas compter, ni sur les illusions du socialisme démocratique, ni sur ceux qui font bon marché de la patrie et de la famille. C'est en lisant l'étude de Daniel Halévy, que Sorel, dans une lettre à Edouard Berth, livre en quelques phrases sa vision de ce qui sépare Marx et Proudhon : " Marx ne parait pas avoir jamais compris que sa théorie du prolétariat était destinée à nous donner une idée claire de certaines luttes industrielles qui ont pris une importance capitale de nos jours; il était persuadé que l'avenir était condamné par une loi mystérieuse de la fatalité, à détruire tout ce qui n'entrait pas dans sa doctrine; en conséquence, il a cru que la patrie et la famille s'évanouiraient avec les préjugés bourgeois. Proudhon a espéré fournir à ses contemporains le modèle d'un régime juridique satisfaisant en combinant, d'après un certain principe d'ordre, les catégories économiques rationalisées par la critique". C'est ce Proudhon, grand assembleur de justice et d'ordre, vers qui va naturellement notre préférence.


Vincent Maire.



Sur l’interprétation de Proudhon

 

Dénonciateur, et glorificateur de la propriété; maître, et diffamateur du socialisme ; magnifiquement homme du peuple, dévoué au peuple, et antidémocrate si rude que la démocratie murmure encore de ses coups : tel est Proudhon, tel il paraît du moins, au premier abord une énigme.

Qu’est-ce donc ? « un sophiste », disaient ses ennemis ; et ceux qui l’appréciaient : « Non, c'est un brave homme qui pense par boutades. » Ils se trompaient tous. Sophismes et boutades n'amusent pas longtemps, et l’oeuvre de Proudhon, après soixante années, ne cesse de captiver, d'instruire. Nos jeunes gens, là-dessus d’accord, modérés de droite ou de gauche, syndicalistes monarchistes, le nomment parmi leurs maîtres et veulent de lui conseil. Assurément une force spirituelle, une source est là, ouverte au plus profond du génie français. Mais l'énigme n'est pas éclaircie : cette source vive et bouillonnante, quel sera le sens de son cours ?

Nombreux sont les commentaires : Voici, de M. Berthod. P.-J. Proudhon et la propriété ; de M. Bouglé, la Sociologie de Proudhon ; voici, sur ce livre même une discussion de la Société de Philosophie ; voici une publication périodique, toute consacrée à l’élucidation, à l’élaboration des influences proudhoniennes : les Cahiers du Cercle Proudhon ; voici enfin un recueil de lettres inédites, que publie M. E. Droz.

Prenons ce recueil en main; mettons-nous devant l'homme. Son portrait d’abord: elle est belle et peu connue, cette photographie; elle date de l’été 1864 ; en l'année 1865. Proudhon mourait. Regardons-le, marqué par l’âge et les travaux ; son large et haut visage nous fait face, ses bras croisés, soutenant le corps qui s’affaisse, reposent sur le dossier de la chaise qu’il enfourche. Pourtant l’œil est vif, la tête droite. Proudhon n’est pas vieux ; il a cinquante-cinq ans – cinquante à peine, dirions-nous, n’était cet air de grave bonté qui n’apparaît guère sur les visages des jeunes hommes, n’était aussi cette expression non pas lasse, mais éprouvée, qu’ont faite les ans sévères. Droiture, calme, équité, noblesse, voilà l’homme. Nous le voyons, et c’est le plus sûr pour juger.

Après le portrait, les lettres : certaines tout fait inédites ; ce ne sont pas les plus curieuses. Les autres, simples fragments dont la valeur est grande. M. Droz a pu rectifier, compléter certains textes qui figurent dans la Correspondance, mais émondés, adoucis, diminués du plus mordant. Voici le Proudhon irrité, impatient de ses contemporains. Il attrape, il happe au passage les plus vénérés, les plus grands. C'est une vraie impatience. Il déteste les romantiques : « Est-ce que votre ami Ullbach n'a pas honte de prôner comme il fait les Misérables ? écrit-il. J'ai lu cela. C'est d'un bout à l'autre faux, outré, illogique, dénué de vraisemblance, dépourvu de sensibilité et de vrai sens moral; des vulgarités, des turpitudes, des balourdises, sur lesquelles l’auteur a étendu un style pourpre; au total, un empoisonnement pour le public, Ces réclames monstres me donnent de la colère, et j’ai presque envie de me faire critique ». Pas plus qu’Hugo, Mme Sand n'est épargnée. Proudhon déteste son dévergondage sentimental : « George Sand à elle seule a fut plus de mal aux mœurs de notre pays que toute la bohème… S'il y a un grand coupable, c'est cette femme-là

Proudhon lui-même, lassé de ses colères. se cherchait parfois des amis. Il lui arrivait alors de sympathiser avec des esprits mesurés, modérés il les préférait aux déclamateurs, aux jacobins. Il lisait le Courrier du Dimanche et s’intéressait aux articles de Paradol. Ces indulgences étaient courtes: tous les compagnonnages l'irritaient, chacun de ses contemporains était un ennemi pour lui. Voici Renan : Proudhon n'aime pas, il condamne ce laïque ambigu, prêtre apostat, blasphémateur poli. Voici Taine, About, Paradol : ces jeunes gens écrivent bien, pensent juste; mut quoi ! la justesse n’est méritoire que si elle contrôle, domine une nature passionnée. Or, ce qui manque à ces jeunes gens, à ces grands génies de l'Ecole normale, c'est la passion. Proudhon, homme du peuple, homme de foi, les dénonce : « Tous sont de même étoffe, et l’ensemble est pédantesque et affadissant. Nous avons eu les avocats ; nous aurons les cuistres…Quand je rêve à toutes ces choses, il me semble assister à un travail de décomposition, et, par moments, je regrette de n’être pas Autrichien ou Russe.  La, au moins, dans ces pays où l'on marche, je me sentirais vivre… Alerte ! Et ne vous laissez pas aborder. » Voilà pour les « normaliens » ; et les juifs ont leur tour : « Le Juif et l’Anglais sont les maîtres en France, écrit-il. Qui s’en émeut ? Personne. Si un homme avisé osait dire un mot contre les Juifs, on crierait que c’est un attardé du Moyen Age, un vieux superstitieux. »

Alerte ! et ne vous laissez pas aborder… cri de marcheur et de soldat, cri de Proudhon. Compagnon populaire portant la canne et les couleurs, il combat à travers son siècle. Ses colères ne sont pas vaines, ni ses impatiences maniaques. Il défend, c’est son premier devoir, le génie secret qui l’anime. II frappe les gêneurs et maintient autour de lui, par ses polémiques, un peu d’espace et d’air pur. Communistes, étatistes : vilains mots et plates gens, comme il les hait ! Spéculateurs, individualistes : mauvaises gens, comme il les méprise! Ce n’est pas la spéculation, c'est le travail qu'il veut enseigner. Ce n'est pas l'Etat, c'est le groupe vivant, famille ou patrie, qu'il veut recommander aux hommes. Mais les bureaucrates sont les maîtres, et toute l'Europe se plie aux règlements des administrations. Dignité, fidélité, voilà les vertus qu’il aime, et il ne voit autour de lui que des orgueils et des rébellions. Qui l'écoutera ? Qui l'aidera à formuler ses dernières pensées.

Proudhon, génie éminemment créateur, aurait eu besoin du vaste savoir et des méditations prolongées dont un Auguste Comte, par exemple, sut disposer. Or, les circonstances de sa vie l’en privèrent. Typographe, prote, comptable ou commis, il fit seul, hâtivement et mal, ses études supérieures ; il apprit comme il put l'économie politique, la métaphysique; il crut posséder dépasser des philosophies à peine entrevues : de là un fatras dialectique dont il faut d’abord débarrasser son œuvre. Et par surcroît cet autodidacte était un impatient. Il ressentait les sévérités sociales dont il souffrait ; il voulait au plus tôt les combattre, et, se jetant dans les bagarres, il détruisait le calme indispensable à la pensée : de là un fatras politique et polémique dont il faut, pour trouver le fond, se débarrasser encore.

Un homme a grand’peine à dire sa pensée quand il n'est pas soutenu par la collaboration de son temps. Tel était bien le cas de Proudhon. Il était seul, et au lieu d’accepter sa solitude, il se cherchait, il s’imaginait des alliances qui l’égaraient dans des impasses.

Il était peuple, certes ! Il croyait à l'éminente dignité du travailleur, à la plénitude des plus humbles vies ; il voulait un ordre social où l'homme probe, chef de famille, gagnant sa vie avec ses bras, n'eût à s'incliner devant qui que ce fût. Et parce que cet idéal était en lui, il formait l’alliance avec ces partis démocrates, partis de foule et de plèbe, non de peuple ; partis où les rhéteurs sentimentaux l’emportent sur les hommes de la pratique et du droit ; partis qui travaillent à la destruction des familles par l’émancipation des femmes, à l’humiliation du travailleur par l’exaltation de l’intellectuel, à la diminution de l’individu par la soumission aux bureaucraties. Sans doute : Proudhon, allié pour l’action, entendait rester autonome pour la pensée. Mais il avait beau faire et parler net, le public ne fait pas ces distinctions-là. Proudhon marchait avec les démocrates contre la bourgeoisie, contre l’église ; il était donc un démocrate ; et si d’aventure il réussissait à faire entendre, par quelque éclatante saillie, son invariable pensée : « Comme il est paradoxal, disait-on, comme il se contredit ! »

Tout le monde ne s'y trompait pas : ni un Montalembert, qui citait volontiers Proudhon: ni un Veuillot, qui ne l'attaqua jamais ; ni un Paradol, qui le tenait pour un maitre; ni tels autres fins lecteurs, « libéristes » solitaires, amis de la bonne prose et des saines pensées. Et par ailleurs, il est remarquable que la plupart de ceux qui se sont formés en lisant Proudhon, d’abord ont milité avec les socialistes puis se sont séparés d’eux, et ont vécu solitaires, parfois en bon rapports avec la droite, même extrême. Je pense à Louis Ménard, qui défendit dans le journal de Proudhon, en 1849, les insurgés de 1848 : nous l’avons connu un étrange vieillard, polythéiste, pratiquant le culte des morts, nationaliste municipal et Parisien exclusif, comme Aristophane état athénien. Je pense au brave Pierre Denis, vrai type du militant français, éloquent, indifférent à tout, hormis ses idées et ses maîtres : le 18 mars 1871, il écrivit sur un coin de table le manifeste fédéraliste de la Commune de Paris, et il fut, en 1890, le dernier secrétaire du général Boulanger, le plus obstiné des fidèles ; il écrivit ensuite à la Cocarde, avec Barrès et Maurras ; nous l’avons connu sur ses vieux jours : il mourut seul, pauvre et joyeux. Avait-il changé d’avis ? Ce n’est pas sûr. Il avait toujours été fédéraliste et patriote, ennemi des pouvoirs bureaucratiques, des souverainetés majoritaires. Et je pense à Georges Sorel, parmi nous le rénovateur du proudhonisme ; il donna, voici dix ou quinze ans, en une brochure et un livre, tous ses principes au syndicalisme révolutionnaire, il les donna, mais ne se donna pas, et, présentement, il travaille seul, entouré de quelques jeunes gens, auxquels il enseigne inlassablement le mépris et la haine des dégénérescences démocratiques.

Voilà bien des signes, et tous les éléments d’une tradition silencieuse, ignorée. Mais quand le public a classé un auteur, il le laisse longtemps où il l'a mis d’abord. Proudhon reste malgré tout, par devant l'opinion, un socialiste, un démocrate, un « homme de 1848 ». Les choses vont changer peut-être: il y crise et guerre ouverte a l'intérieur du proudhonisme.

A qui Proudhon ? Les proudhoniens antidémocrates, syndicalistes ou monarchistes, s’organisent pour la première fois et réclament leur maître. Les démocrates ne veulent pas lâcher prise, ils trouvent scandaleuses la réclamation. En vérité, ils n’ont nul droit à s’étonner s’ils se trouvent scandalisés par ces nouveaux disciples d’un nouveau maître qui les scandalisa lui-même et si  souvent Que leur mine était piteuse quand Proudhon glorifiait la guerre : quand il déclarait sans façon que mieux valait pour l’Europe et pour nous l’Italie fédérale et le Pape dans Rome ; et quand il refusait de s’enthousiasmer pour la croisade des Américains du Nord, libérateurs des esclaves du sud.  C’étaient des récriminations, des murmures, des atténuations. « Ne l’écoutez pas, disaient les disciples, il exagère : sa vraie pensée, nous la savons… » Ils se croyaient tranquilles depuis sa mort, et garantis contre les surprises. Ils se trompaient ; l’œuvre est vivante et par les lecteurs qu’elle trouve elle se défend d’eux.

Qui a raison ? Disons, c’est le plus simple, que Proudhon connaissait mieux que ses disciples sa pensée. Cherchons-la dans son œuvre tumultueuse, cherchons-la avec lui, comme lui. N’oublions pas qu’il commença d’écrire assez tard, vers trente ans : qu’il mourut assez jeune, à cinquante-six ans, qu’il travailla dans la contrainte et dans la hâte, perfectionnant sans cesse ses pensées ; donc, qu’il faut considérer surtout la direction de l’œuvre et son dernier état.

M. Berthod fait le contraire. S'il étudie la propriété dans Proudhon, il retient la première théorie, écrite en 1839, à trente ans, et qui est sensiblement socialiste. Mais il repousse la dernière théorie de la propriété, écrite en 1860, à cinquante ans, et qui affirme la nécessité, pour la sauvegarde du droit, des propriétés individuelles et familiales absolues en face de l’Etat absolu. Il préféré la première. »On peut regretter, écrit-il naïvement, que Proudhon ne s’y soit pas tenu. » Si M. Berthod veut nous donner une utilisation de certaines pensées de Proudhon, c’est parfait. S’il veut nous restituer la pensée même de Proudhon, c’est nul.

Quelle est donc la direction de l’œuvre ? Ecoutons M. Edouard Berth : « Il est éclatant, écrit-il dans une récente étude, que plus la pensée proudhonienne s’approfondit elle-même et plus elle s’attache à mettre en relief le côté mystérieux et sublime des institutions humaines et le rôle du divin dans le monde ». Voilà la vraie méthode et, croyons-nous, la vraie définition. Oui. Proudhon a d’abord été touché par l’optimisme et le rationalisme de son siècle ; il en a partagé l’espérance et, par là, s’est laissé mener fort près du socialisme et du démocratisme. Mais il a rectifié ses vues, courageusement et à grand’peine ; il a reconnu le caractère permanent, inéluctable des antagonismes qui traversent la vie des sociétés comme celle des individus. Et mieux que nul autre il a compris, fondé en droit, la guerre, la famille, la propriété.

La Guerre : elle constate la force du corps et de l’âme, la promptitude au sacrifice.  C’est elle qui décide, et, lointaine ou proche, latente ou déclarée, juge en dernier ressort. La Famille : « Institution mystique, la plus étonnante de toutes… » La seule qui soit certaine, la seule que nous saisissions dans sa perfection : elle fixe les rangs, distribue les fonctions, elle donne l’exemple des mœurs. La Propriété : base matérielle des familles, elle les appuie contre les hasards, et figure leur éternité. – Telles sont les vérités fondamentales de Proudhon, tel est Proudhon. Nous avons fouillé, le voici : un homme des temps antiques.

Mais prenons garde : par là-même que nous le définissons ainsi, nous fixons l’étendue de ses pensées. Elles sont certaines. Proudhon avait l’âme grande, mais limitée, et ce n’était pas la moindre de ses forces. Il concevait une Société de chefs de famille, chefs de domaine ou d’ateliers et, à la rigueur, au dessus d’eux, un chef suprême, dictateur ou roi, pour les mener aux guerres. C’est tout. Il n’entendait rien aux architectures sociales, il lui plaisait de n’y rien entendre, il les niait brutalement.

Les chercheurs que groupent les Cahiers du Cercle Proudhon se tromperaient donc s’ils pensaient tirer des œuvres de leur maître un système complet de restauration nationale, une théorie de l’Etat, de la monarchie héréditaire, de l'aristocratie et du peuple. Proudhon ne donnera jamais ces choses-là. Mais, si tout leur dessein (et je l’entends ainsi) est de considérer d’abord, pour étudier les problèmes de l’heure, un type achevé du paysan, de l’artisan français, un héros de notre peuple, ils ne pouvaient mieux choisir : qu’ils lisent, qu’ils connaissent Proudhon.

L’homme moderne vaut si peu, disait Nietzsche, qu'il est indigne même de servir à la création d’une société. Qu’il est peu moderne l’homme selon Proudhon, homo proudhonianus ! C’est l’homme de la vieille France ; il a la bonhomie, la verve, la gravité  aisée ; il n’est pas rebelle, mais fier ; pas orgueilleux, mais digne ; il est réfractaire aux décrets d’Etat, mais pliable aux nobles contraintes de la coutume, aux obligations du droit. Garantissez-lui sa terre et sa droiture, il travaillera, il servira, serviteur résistant et d’autant plus fidèle. Mais ne lui demandez pas de saluer trop bas : il casserait tout. Cette sorte d’homme se relie à travers les siècles aux traditions de la glorieuse humanité aryenne, laborieuse, justicière et guerrière, toujours chantante. Avec ses pareils, ses pères, Cyrus et Charlemagne fondèrent des empires, Saint Louis et Henri IV un royaume.

Daniel Halévy.

 (Le Journal des Débats, 2-3 janvier 1913)

 

 

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16 décembre 2009 3 16 /12 /décembre /2009 23:40
Fin d'une imposture

On ne touche pas impunément à la Nation et à son identité. C'est ce que le Président de la République, MM. Besson, Guaino, Copé et Hortefeux sont en train d'apprendre à leur dépens. Le fameux débat sur l'identité nationale, lancé il y a un mois à grand renfort de trompes médiatiques, s'est achevé la semaine dernière dans une série de pantalonnades. Mardi 8 décembre, c'était M. Sarkozy qui livrait dans une tribune libre du Monde son absence de vision du sujet : un texte à peu près vide, mal écrit, sans hauteur,  où l'on retrouvait derrière chaque mot les duperies et les cuistreries de M. Guaino. Les âmes un peu chatouilleuses sur le chapitre du patriotisme  s'éviteront la lecture de la première partie de cette tribune qui risque de provoquer chez elles des poussées de rage et des envies de destitution. Quant aux autres, elles pourront juger par l'extrait qui suit jusqu'où le pouvoir est prêt à pousser l'art du cynisme et de la provocation :         

Ce qui vient de se passer [ndlr : le référendum suisse sur les minarets] me rappelle comment fut accueilli le rejet de la Constitution européenne en 2005. Je me souviens des paroles parfois blessantes qui ont été proférées contre cette majorité de Français qui avait choisi de dire non. C'était opposer irréductiblement la France du oui et celle du non, ouvrir une fracture qui, si elle avait dû se creuser davantage, n'aurait jamais permis à la France de reprendre sa place en Europe. Pour réconcilier la France du oui et celle du non, il fallait d'abord essayer de comprendre ce qu'avaient voulu exprimer les Français. Il fallait admettre que cette majorité que cette majorité ne s'était pas égarée, mais qu'elle avait, comme la majorité des Irlandais ou la majorité des Néerlandais, exprimé ce qu'elle ressentait et rejeté en toute connaissance de cause une Europe dont elle ne voulait plus parce qu'elle donnait le sentiment d'être de plus en plus indifférente aux aspirations des peuples. Ne pouvant changer les peuples, il fallait changer d'Europe. La France du non a commencé à se réconcilier avec celle du oui à partir du moment où, au lieu de la juger, on a cherché à la comprendre. C'est alors que, dépassant ce qui la divisait, la France a pu prendre la tête du combat pour changer l'Europe.[1].

Écoeurant ! Il n'y a pas d'autre mot pour désigner ce passage où chaque pensée, chaque phrase, presque chaque terme est frappé au sceau de la fausseté, du mensonge et de la tartufferie! Mais laissons la parole à Bertrand Renouvin qui a su si bien traduire sur son blog,  l'indignation, la colère, la révolte qu'ont suscité ces paroles présidentielles chez tant d'anciens partisans du non : 

    Ces affirmations sont sidérantes. Le choix exprimé par référendum n’a pas été respecté : le peuple français avait rejeté l’ensemble du « Traité constitutionnel » et c’est l’ensemble de ce texte qui a été repris, à quelques détails près, dans le traité de Lisbonne. Ce qu’on nous a jeté à la figure, le 9 décembre, c’est un récit fictif, fabriqué pour couvrir le viol de la Constitution. Je sais que cette dernière phrase est dépourvue de sens pour Nicolas Sarkozy : en parfait cynique, il pense que la vérité c’est la communication qui marche. Si ça ne marche plus, on change de vérité. Mais son conseiller spécial, Henri Guaino, naguère gaulliste rigoureux, ne peut être dupe de ce qu’il a écrit ou laissé écrire. Nous n’avons pas changé d’Europe. La désignation du nouveau président du Conseil européen et de la personne chargée des affaires étrangères de l’Union a indigné les européistes les plus convaincus. Nous verrons dans les prochains mois que l’usine à gaz de Lisbonne ne fonctionne pas mieux que celle de Nice, d’Amsterdam, de Maastricht. Et la politique de rigueur que la Commission européenne veut imposer à la Grèce, à l’Irlande, à l’Espagne et au Portugal ne contribuera pas à rendre l’Europe moins indifférente aux aspirations des peuples. Il n’y a pas eu de réconciliation entre les défenseurs du Oui et les partisans du Non – je parle évidemment des hommes et des femmes de conviction, non de Laurent Fabius et de François Hollande. Les adversaires de l’ultralibéralisme sont aujourd’hui d’autant plus offensifs que la crise économique et financière à démontré les effets catastrophiques du libre-échange. Cette réconciliation est impossible car le traité de Lisbonne reprend, dans les mêmes termes, les affirmations idéologiques récusées par le suffrage universel en 2005 : concurrence « libre et non faussée », économie de marché « favorisant une allocation efficace de ressources », libre circulation des capitaux… Partisans du Non, nous ne sommes pas seulement trahis. Auprès des lecteurs du « Monde », le chef de l’UMP et son scribe se donnent le beau rôle : nous aurions été reconnus, écoutés et compris. Mais c’est pour mieux nous effacer de l’histoire en affirmant que nous avons rejoint le bon combat « pour changer l’Europe ». Autrement dit, nous nous serions ralliés à MM. Sarkozy, Guaino et leurs amis. C’est un énorme mensonge. Mais l’effet est manqué : au lieu de déconcerter, il provoque une colère à la mesure de l’énormité de ce qui est proféré. 

Pouvait-il d'ailleurs en être autrement ? Et l'intervention du président pouvait-elle déboucher sur autre chose qu'un immense éclat de rire ? Qui pouvait sérieusement lire ces lignes sans se souvenir que celui qui parle, celui qui nous parle et qui prétend nous faire la leçon sur la France, c'est Sarkozy, l'homme de Lisbonne, l'homme de l'OTAN, l'homme de Bush et de son Amérique caserne, l'homme de nos échecs en Afrique, l'homme de nos futurs échecs en Afghanistan, l'homme de notre armée démoralisée, de notre diplomatie rabaissée, de nos intérêts partout compromis.  Pour parler de la France, il faut d'abord penser en français et agir en français. C'est une gymnastique qui n'est visiblement pas naturelle au chef de l'Etat.

Mais ce texte est révélateur de quelque chose de plus grave. Il reflète l'incapacité  dans laquelle sont aujourd'hui la plupart de nos hommes politiques, de nos entrepreneurs et plus généralement des élites françaises à parler de la France autrement qu'en termes creux, communicants, standardisés. Ceux qui ont assisté à la parodie de débat qui s'est tenu, mercredi  8 décembre à l'Assemblée  autour de l'identité nationale auront ressenti ce profond malaise. Dans un hémicycle au trois quart vide, M. Besson et une petite vingtaine d'orateurs ont fait assaut pendant plus de trois heures de clichés, de niaiseries et de citations empruntées aux mêmes auteurs - Braudel, renan, Michelet - qu'aucun d'entre eux n'aura lu sérieusement. Rien de plus pitoyable que cette discussion sans enjeux, que cette  démarche qui tourne sur elle-même, qui ne produit rien, parce que les acteurs qui sont sur scène ne croient pas à leur texte.

Quand à ceux qui, le lendemain 9 décembre, ont prété l'oreille aux vitupérations de l'opposition, aux incantations sur la France laïque, sur "La France, c'est d'abord la république. Liberté, Egalité, Fraternité", ils auront vite compris que la vacuité de l'esprit, le néant de la pensée ne régnaient pas que d'un côté de l'échiquier politique. La France de Mme Aubry n'est guère plus engageante que celle de M. Besson ou de M. Copé et elle en parle aussi mal qu'eux. Leurs discours sont d'ailleurs rédigés par les mêmes énarques.

Au fond, il n'y a pas à chercher bien loin les causes de notre malaise.  Et les raisons qui font que ce débat ne peut être au mieux qu'une bouffonnerie et au pire qu'un piège à c.... Tout simplement parce que ceux qui en ont choisi les termes, la forme comme le fond ne s'intéressent plus, depuis longtemps, à la France. Qu'ils sont le reflet d'une bourgeoisie qui n'a plus de française que le nom, qu'ils sont les rejetons de ces classes dirigeantes qui ont choisi, depuis trois générations, l'Allemagne contre la France,  l'Amérique contre la France, l'Europe contre la France, et aujourd'hui le fric contre la France. Qu'attendre de ces hommes et de ces femmes, sinon des discours creux, des idées fausses, des pensées toutes faites.

A tous ceux là, il sera peu pardonné. A ceux qui, à droite, ont sciemment choisi le mélange des genres, l'identité nationale contre l'immigration, les chrétiens contre les musulmans, les pauvres contre de plus pauvres encore, ceux qui cherchent à marginaliser ces millions de bons Français ou d'amis étrangers, originaires d'Afrique, musulmans pour beaucoup, qui ont choisi de partager notre destin et qui sont, eux aussi, l'avenir de ce pays. A ceux qui, à gauche, n'ont rien appris, rien compris depuis 1793, dont les lois, les règlements, les circulaires n'ont jamais intégré ou assimilé qui que ce soit et qui attisent, eux aussi, sous couvert de laïcité et en usant de pratiques parfaitement sectaires, les différences de religion et de culture, en premier lieu à l'école.

Depuis quelques jours, le débat tourne au règlement de compte. L'opposition accuse le chef de l'Etat et le gouvernement "d'alimenter les préjugés", l'Ump s'inquiète d'une démarche qui n'est plus sous contrôle et qui pourrait bien finir par réveiller les chiens endormis du Front National. On décommande les colloques, les causeries, les conférences, les forums, les table rondes aussi vite qu'ont les avait organisés. Le cirque Besson éteint ses lumières. Tristement. Place aux choses sérieuses, les régionales ne sont plus si loin !

Au final, beaucoup de bruit pour rien. Et un bruit qui aurait pu nous faire passer à côté de l'essentiel. L'essentiel, c'est cette tribune donnée par le Grand rabbin de France, Gilles Bernheim,[2] qui est une belle leçon de philosophie politique, en même temps qu'une vraie déclaration d'amour pour la France. La nation par les rêves et non par la haine, nous dit le rabbin Berheim, l'identité française comme projet autant que comme héritage, la nation par la langue... Et pour conclure, cette superbe phrase pleine de clairvoyance et d'espérance :  "osons dire que non seulement l'histoire de France ne peut pas être réduite sans dommage au ressassement morbide et unilatéral des pages noires de l'histoire contemporaine, mais qu'elle doit aussi enseigner à estimer et à aimer". Nous publierons prochainement l'intégralité de ce beau texte, issu d'un de nos esprits les plus fins et les plus français.

Paul Gilbert.

 


[1]. Le Monde, mercredi 9 décembre 2009.

[2]. Le Monde, dimanche 29 et lundi 30 novembre 2009.

 

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28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 11:50
Quelques livres              
sur Proudhon
                

     






L'année Proudhon s'achève et elle n'apportera pas la moisson que nous avions espérée. Quelques colloques intéressants - dont celui de Besançon qui livra de fort belles contributions -, un petit nombre d'articles, quelques livres. Fallait-il s'attendre à mieux et Proudhon est-il moins bien loti que tel ou tel de ses contemporains ? Oui, certainement. Ne parlons pas de Marx, qui bénéficie toujours de l'image positive des révolutions de la fin du XIXe et du début du XXe siècle et qui - malgré Staline, malgré Lénine, malgré Trotsky, malgré toute l'abjection communiste qui nous revient par la Chine, le Cambodge, le Vietnam ou la Corée - conserve son image de génie espiègle de la contestation anticapitaliste. Prenons plutôt Tocqueville qui, dans le sillage de Raymond Aron, de François Furet, d'André Jardin et aujourd'hui de Pierre Manent ou de Pierre Rosanvallon, fait une sorte de seconde carrière. Prenons Guizot, que plusieurs belles biographies ont permis de redécouvrir, prenons Michelet, éternel sujet de commentaires, prenons Comte, véritable vache à lait des éditeurs universitaires, prenons Renan, oui même Renan est moins injustement traité que notre Proudhon.

Dans un article paru en janvier dernier dans le Monde diplomatique, et intitulé "l'infréquentable Pierre-Joseph Proudhon", Edward Castleton nous livre peut-être la clé de cet étonnante marginalisation : Proudhon déconcerte, il inquiète, il peut même effrayer les esprits médiatiques de ce temps parce que sa pensée s'exerce dans d'autres cadres que les leurs. Ne parlons pas de la bourgeoisie conservatrice qui a pris à la lettre le fameux "la propriété, c'est le vol!" et ne s'en est jamais complètement remis. Elle a toutes les raisons de continuer à snober Proudhon qui ne sera pas de sitôt enseigné dans les écoles de commerce. Ne parlons pas non plus de la gauche marxiste, pour qui Proudhon reste une sorte de penseur dévoyé, un petit bourgeois mécontent balayé par le vent de l'Histoire. Mais les autres, tous les autres... le peu qu'ils connaissent de Proudhon renvoie l'image d'un penseur paradoxal, confus, imprévisible. Pensez donc ! Un révolutionnaire qui prône une rupture radicale, mais pacifique, un socialiste qui s'insurge contre l'Etat et trouve des vertus à la propriété, un ennemi de la religion que le christianisme fascine, un démocrate qui ne méconnaît aucune des tares de la démocratie, ni aucune des qualités de la monarchie légitime. Dans le monde qui est le nôtre, Proudhon a du mal à se trouver une place : inclassable, inqualifiable, il devient effectivement très vite infréquentable.

Raison de plus pour repêcher les quelques ouvrages de qualité qui émergent de cet océan d'indifférence.

Le premier d'entre eux remonte a plusieurs mois et il a mis du temps à frayer son chemin vers les pages critiques des revues. Il s'agit d'un ensemble de textes de Proudhon, recueillis sous le beau titre Liberté, partout et toujours[1], et que Vincent Valentin a choisi, ordonné et abondamment commenté. M. Valentin est maitre de conférence à Paris-I, il connait son Proudhon sur le bout des doigts. Il sait aussi dans quel oubli il risque de tomber si on n'y prend pas garde : "La marginalisation politique et intellectuelle de l'anarchisme pourrait cependant laisser penser que l'oeuvre de Proudhon est la trace d'un moment de l'histoire politique terminé, qu'elle exprime sans doute une juste révolte et un bel espoir, mais qu'elle n'a plus rien à nous dire." Ce n'est pas le cas, rétorque M. Valentin, la pensée de Proudhon reste incontournable pour tous ceux qui s'interroge sur l'Etat, sur l'autorité et sur les conditions qui peuvent permettre à l'homme de donner le meilleur de lui-même, de poursuivre l'oeuvre de civilisation.

Encore faut-il prendre le temps de revenir à la source de textes auxquels le lecteur contemporain n'a toujours facilement accès. C'est le mérite du travail de M. Valentin  de nous restituer cette pensée riche et foisonnante dont la liberté est le fil conducteur. Proudhon fut un esprit complet, à la fois un démolisseur et un reconstructeur. Le démolisseur n'y a jamais été par quatre chemins et sa critique de la démocratie bourgeoise, de l'Etat jacobin et de la société du profit a laissé derrière elle un véritable champ de ruines. L'Ancien Régime y retrouverait même quelques mérites et Proudhon n'hésite pas à rappeler " qu'avant la Révolution, chaque province avait ses Etats particuliers; la convocation par le roi de ces Etats divers en assemblée générale formait ce que l'on appelait les Etats généraux.[...] Là venaient s'exprimer et se fondre toutes les pensées locales. De toutes ces pensées se formait la pensée du pays, la vraie pensée française. Aujourd'hui ce système a presque disparu: il n'y a plus d'idée locale, partant plus d'idée nationale". Quant au reconstructeur, la société qu'il suggère, fédéraliste et mutuelliste, est aux antipodes des utopies de Charles Fourier ou d'Etienne Cabet. Souple, dessinée dans ses grandes lignes, elle se veut un système ouvert et, en aucun cas, une nouvelle religion. Là encore, Vincent Valentin, nous montre, textes à l'appui, Proudhon  là où on ne l'attend pas : en défenseur de la propriété individuelle, parce qu'elle peut constituer un rempart efficace à l'autoritarisme, en défenseur de l'autorité et de l'ordre, lorsqu'ils garantissent l'exercice de la justice et un certain équilibre dans le jeu des forces sociales.

L'autre bonne surprise de cette année bien peu proudhonienne, c'est la biographie qu'Anne-Sophie Chambost consacre à notre philosophe bisontin, sous le titre Proudhon, l'enfant terrible du socialisme[2]. Mme Chambost nous fournit, elle aussi, un portrait décalé. Non, Proudhon n'était pas cet esprit désordonné et dilettante que décrivent Marx et ses successeurs, il travaillait au contraire énormément, lisant, corrigeant, reprenant inlassablement ses livres à l'aune d'une idée nouvelle ou d'un fait mal analysé. Non, Proudhon n'avait rien de l'exalté ou du prophète, il tenait beaucoup au contraire du paysan rusé et réfléchi qui sait discerner, derrière la poussière des évènements et des passions, les vrais mouvements de la nature et de l'histoire. Une pensée toute tournée vers l'avenir, à laquelle Albert Thibaudet rendait hommage : "Après la lecture de Proudhon, le sol de la vie sociale apparaît non pas labouré à la charrue, avec des sillons étroits, comme par les grands réformateurs idéalistes, non pas pioché et défoncé avec les coups éclatants du génie, comme par Montesquieu et Tocqueville, mais vraiment retourné en détail, à la bêche, ameubli de manière continue". C'est cette vie debout, "au grand air" que nous fait revivre Mme Chambost. Proudhon, à chaque instant y paye de sa personne et son courage force l'admiration. Ce grand vivant pouvait être aussi un grand mélancolique et c'est l'humour - encore une qualité que l'on ne met pas assez en valeur chez Proudhon - qui, bien souvent, lui permis de retrouver le chemin du bon sens et de la raison. A cet égard, on ne saurait trop féliciter Mme Chambost d'avoir fait une large utilisation de la correspondance de Proudhon, qui contient des papiers d'anthologie. Les "vacheries" pleines d'alacrité qu'il y distille sur la démocratie, sur le suffrage universel, les milieux  socialistes ou les lectures de ses contemporains éclairent d'un jour nouveau une oeuvre beaucoup plus forte et originale qu'il n'y parait.

Signalons pour terminer la sortie au Livre de Poche d'une nouvelle édition de Qu'est-ce que la propriété ?[3], abondamment annotée et commentée par Robert Damien et Edward Castleton. La longue introduction que signe ce dernier est particulièrement réussie.

Vincent Maire.


[1]. Pierre-Joseph Proudhon, Liberté, partout et toujours. Recueil de textes choisis par Vincent Valentin. (Les Belles Lettres, janvier 2009, 366 p.).

[2]. Anne-Sophie Chambost, Proudhon, l'enfant terrible du socialime. (Armond Colin, octobre 2009, 288 p.).

[3]. Proudhon, Qu'est-ce qur la propriété (Le Livre de Poche, juin 2009, 448 p.).


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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 10:50
Justice
et société                 

     





Nous reproduisons ci-dessous deux extraits du traité majeur de Pierre-Joseph Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, publié pour la première fois en 1858. C'est une oeuvre de maturité où Proudhon cherche à la fois à théoriser ses intuitions sur la morale, la formation de la société, l'autorité, les conditions d'existence d'une communauté d'hommes libres et à les faire coïncider avec la situation politique présente, cette première phase du Second Empire, dont il dénonce la démagogie et la duplicité vis-à-vis du mouvement socialiste. Comme toujours, pensée et action coexistent chez Proudhon.

La Justice est le maître mot de cette philosophie. Une justice qui est bien plus qu'une règle de conduite sociale, mais une réalité universelle, fondement même de la société humaine et moteur de progrès. On retrouve ici, rassemblées autour de cette notion, plusieurs idées chères à Proudhon: celle d'une force d'équilibre au sein de la nature, force d'ordre capable de composer et d'organiser les antagonismes créateurs, celle de la réciprocité qui doit fonder les relations au sein d'une société d'hommes libres, celle du respect de la dignité humaine. Selon Proudhon, cette justice "est tout à la fois, pour l'être raisonnable, principe et forme de la pensée, garantie du jugement, règle de la conduite, but de savoir et fin de l'existence. Elle est sentiment et notion, manifestation et loi, idée et fait; elle est la vie, l'esprit, la raison universelle" (De la Justice).

On s'amusera de voir combien Proudhon dans ces textes est loin des caricatures qui déforment encore trop souvent son oeuvre. Sa critique du communisme, particulièrement nette et prémonitoire ("il n'y a pas d'exemple d'une communauté, née dans l'enthousiasme, qui n'ait fini dans l'imbécilité"), prive d'arguments  ceux qui, encore aujourd'hui, continuent à voir en Proudhon un satellite de Marx. De la même façon, ses préventions vis à vis d'une société libertine, poussant l'invidualisme jusqu'à l'extrême, répondent à ceux qui voudraient récupérer le penseur franc comtois dans le camp de l'hédonisme et de la pensée 68.

Equilibre, mesure, dignité, réconciliation de l'homme et de la nature, tels sont en définitive les maîtres mots de la pensée proudhonienne. Sa conception  de la réciprocité, ferment des relations humaines, n'est en réalité pas très éloignée de celle de la philia d'Aristote. Quant à la Justice concue comme moteur et force agissant sur la nature, mais aussi comme source de connaissance, il est difficile de ne pas y trouver d'affinités avec le logos d'Héraclite ou la raison droite des stoïciens.  On le voit, c'est sur des terrains proches des nôtres que Proudhon se situe en métaphysicien. Rien d'étonnant à ce que nous puissions faire nôtres la plupart des idées qu'il en tirera en tant que sociologue.


Vincent Maire.



C’est la Justice qui permet à une société d’hommes libres d’exister


I. — Dans le sujet considéré isolément, l'étude des mœurs, quelques variations que celles-ci subissent sous les influences du dehors, ne paraît pas souffrir de difficulté sérieuse. L'homme se subordonnant la nature, n'étant serviteur que de lui-même, sa dignité primant toute existence, sa félicité étant sa seule loi, la contradiction ne surgit d'aucune part.

Il n'en est pas de même du sujet considéré dans ses rapports avec ses pareils et vivant en société ; et l'on se demande tout d'abord si une science des mœurs, dans une collectivité formée d'êtres intelligents et libres, est possible. La variété des mœurs est infinie, parmi les nations. Mais y a-t-il, peut-il y avoir une constante sociale? Ici commence une série de problèmes qui font le désespoir des philosophes et le triomphe des théologiens.

On a vu plus haut que dans le sujet, quel qu'il soit, individu ou groupe, considéré en lui-même, et abstraction faite de tous rapports avec des individus ou des groupes de même espèce, la règle des mœurs est le plus grand bien, ce qu'on nomme la maxime de félicité. Or, il peut arriver, et l'expérience prouve qu'il arrive tous les jours, que les intérêts, tant individuels que collectifs, malgré la sympathie qui rapproche les êtres de même espèce, soient en opposition diamétrale. Comment concilier ces intérêts divergents, si, pour tout le monde, la maxime des mœurs reste la même, la félicité? Comment satisfaire en même temps des volontés antagoniques, dont chacune exige ce qui fait l'objet des réclamations des autres?

II. — Pour établir l’équilibre, on a recours à diverses hypothèses.

Les uns, considérant que l'homme n'a de valeur que par la société, que hors de la société il retombe à l'état de brute, tendent de toutes leurs forces, au nom de tous les intérêts, particuliers et sociaux, à absorber l'individu dans la collectivité. C'est-à-dire qu'ils ne reconnaissent d'intérêts légitimes que ceux du groupe social, de dignité, d'inviolabilité par conséquent que dans le groupe, de qui les individus tirent ensuite ce qu'on appelle, mais fort improprement, leurs droits. Dans ce système, l'individu n'a pas d'existence juridique; il n'est rien par lui-même; il ne peut invoquer de droits, il n'a que des devoirs. La société le produit comme son expression, lui confère une spécialité, lui assigne une fonction, lui accorde sa part de félicité et de gloire : il lui doit tout, elle ne lui doit rien.

Tel est, en peu de mots, le système communiste, préconisé par Lycurgue, Platon, les fondateurs d'ordres religieux, et la plupart des socialistes contemporains. Ce système, qu'on pourrait définir, la déchéance de la personnalité au nom de la société, se retrouve, légèrement modifié, dans le despotisme oriental, l'autocratie des césars et l'absolutisme de droit divin. C'est le fond de toutes les religions. Sa théorie se réduit à cette proposition contradictoire : Asservir l'individu, afin de rendre la masse libre. Évidemment la difficulté n'est pas résolue : elle est tranchée. C'est de la tyrannie, une tyrannie mystique et anonyme ; ce n'est pas de l'association. Aussi le résultat a-t-il été ce que l'on pouvait prévoir : la personne humaine destituée de ses prérogatives, la société s'est trouvée dépourvue de son principe vital ; il n'y a pas exemple d'une communauté qui, fondée dans l'enthousiasme, n'ait fini dans l'imbécillité.

III. — L'esprit va d'un extrême à l'autre. Averti par l'insuccès du communisme, on s'est rejeté dans l'hypothèse d'une liberté illimitée. Les partisans de celle opinion soutiennent qu'il n'y a pas, au fond, opposition entre les intérêts; que, les hommes étant tous de même nature, ayant tous besoin les uns des autres, leurs intérêts sont identiques, partant aisés à accorder; que l'ignorance seule des lois économiques a causé cet antagonisme, qui disparaîtra le jour où, plus éclairés sur nos rapports, nous reviendrons à la liberté et à la nature. Bref, on conclut que s'il y a désharmonie entre les hommes, cela vient surtout de l'immixtion de l'autorité dans des choses qui ne sont pas de sa compétence, de la manie de réglementer et légiférer ; qu'il n'y a qu'à laisser agir la liberté, éclairée par la science, et que tout rentrera infailliblement dans l'ordre. Telle est la théorie des modernes économistes, partisans du libre-échange, du Laissez faire laissez passer, du Chacun chez soi chacun pour soi, etc.

Comme on voit, ce n'est toujours pas résoudre la difficulté; c'est nier qu'elle existe. —Nous n'avons que faire de votre Justice, disent les libertaires, puisque nous n'admettons pas la réalité de l'antagonisme. Justice et utilité sont pour nous synonymes. Il suffit que les intérêts, soi-disant opposés, se comprennent pour qu'ils se respectent : la vertu, chez l'homme social, de même que chez le solitaire, n'étant que l'égoïsme bien entendu.

Cette théorie, qui fait consister uniquement l'organisation sociale dans le développement de la liberté individuelle, serait peut-être vraie, et l'on pourrait dire que la science des droits et la science des intérêts sont une seule et même science, si la science des intérêts, ou science économique, étant faite, l'application ne rencontrait aucune difficulté. Elle serait vraie, dis-je, cette théorie, si les intérêts pouvaient être fixés une fois pour toutes et rigoureusement définis ; si, dès le commencement, ayant été égaux, et plus tard, dans leur développement, ayant marché d'un pas égal, ils avaient obéi à une loi constante; si, dans leur inégalité croissante, il ne fallait pas faire si grande la part du hasard et de l'arbitraire; si, malgré tant et de si choquantes anomalies, le moindre projet de régularisation ne soulevait de la part des individus nantis de si vives protestations; si l'on pouvait dores et déjà prévoir la fin de l'inégalité, et par suite de l'antagonisme; si, par leur nature essentiellement mobile et évolutive, les intérêts ne venaient continuellement se faire obstacle, creuser entre eux des inégalités nouvelles; s'ils ne tendaient malgré tout à s'envahir, à se supplanter; si la mission du législateur n'était précisément, enfin, de consacrer par ses lois, à mesure qu'elle se dégage, cette science des intérêts, de leurs rapports, de leur équilibre, de leur solidarité : science qui serait la plus haute expression du droit si on pouvait jamais la croire définitive, mais science qui, venant toujours après coup, ne devançant pas les difficultés, forcée d'imposer ses décisions par autorité publique, peut bien servir d'instrument et d'auxiliaire à l'ordre, mais ne saurait être prise pour le principe même de l'ordre.

Par ces considérations, la théorie de la liberté, ou de l'égoïsme bien entendu, irréprochable dans l'hypothèse d'une science économique faite et de l'identité démontrée des intérêts, se réduit à une pétition de principe. Elle suppose réalisées des choses qui ne le peuvent être jamais; des choses dont la réalisation incessante, approximative, partielle, variable, constitue l'œuvre interminable du genre humain. Aussi, tandis que l'utopie communiste a encore ses praticiens, l'utopie des libertaires n'a pu recevoir le moindre commencement d'exécution.

IV. — L'hypothèse communiste et l'hypothèse individualiste étant donc toutes deux écartées, la première comme destructive de la personnalité, la seconde comme chimérique, reste à prendre un dernier parti, sur lequel du reste la multitude des peuples et la majorité des législateurs sont d'accord : c'est celui de la Justice.

La dignité, chez l'homme, est une qualité hautaine, absolue, impatiente de toute dépendance et de toute loi, tendant à la domination des autres et à l'absorption du monde.

On admet à priori que, devant la société dont ils font partie, tous les individus, considérés simplement comme personnes morales, et abstraction faite des capacités, des services rendus, des déchéances encourues, sont de dignité égale; qu'en conséquence ils doivent obtenir pour leurs personnes la même considération, participer au même titre au gouvernement de la société, à la confection des lois, et à l'exercice des charges.

Respect des personnes, égal et réciproque, quoi qu'il en coûte aux antipathies, aux jalousies, aux rivalités, à l'opposition des idées et des intérêts : voilà le premier principe.

Le second est une application du premier.

La tendance de l'homme à l'appropriation est, comme la dignité dont elle émane, absolue et sans limite. On convient de faire droit à cette tendance, chez tous les sujets, mais sous certaines conditions qui servent a constater la propriété de chacun et à la distinguer de celle d'autrui. Ainsi la propriété est légitime, à ce titre inviolable et garantie par la puissance publique, si elle est déterminée dans son objet ; si l'occupation est effective ; si elle a été acquise par usucapion, travail, achat, succession, prescription, etc. Ces conditions sont d'ailleurs sujettes à révision; elles peuvent, à mesure de la multiplicité et de la complication des intérêts, s'augmenter de nouveaux articles : telles qu'elles existent, elles doivent être observées religieusement.

Respect des propriétés et des intérêts, égal et réciproque, dans les conditions posées par la loi, et quoi qu'il en coûte à l'envie, à l'avarice, à la paresse, à l'incapacité : tel est le second principe.

En deux mots, reconnaissance mutuelle de la dignité et des intérêts, tels qu'ils sont déterminés et conditionnés par le pacte social : voilà, par premier aperçu, ce que c'est que le système juridique, la Justice. Respect pour respect, garantie pour garantie, service pour service, sous condition d'égalité : c'est tout le système. Faisons-en ressortir les avantages.

V. — 1° En ce qui concerne l'homme :

Nous avons vu le communisme partir de l'idée que l'homme est un être foncièrement insociable et méchant, homo homini lupus; qu'il n'a aucun droit à exercer, aucun devoir à remplir envers son semblable; que la société seule fait tout en lui, qu'elle seule lui donne la dignité, et fait de lui un être moral. Ce n'est pas moins que la déchéance humaine posée en principe : ce qui répugne à la notion de l'être et implique contradiction

Dans le système de la liberté pure, la dignité du sujet, qu'on croyait sauvegarder par une exagération en sens contraire, n'est pas moins sacrifiée. Ici l'homme n'a plus ni vertu, ni justice, ni moralité, ni sociabilité, l'intérêt seul faisant tout en lui : ce qui répugne à la conscience, qui ne consent pas à ce qu'on la réduise au pur égoïsme.

L'idée juridique paraît donc, sous ce premier point de vue, satisfaire aux plus nobles aspirations de notre nature : elle nous proclame dignes, sociables, moraux ; capables d'amour, de sacrifice, de vertu; ne connaissant la haine que par l'amour même, l'avarice que, par le dévouement, la félonie que par l'héroïsme ; et elle attend de notre conscience seule ce que les autres imposent à notre soumission ou sollicitent de notre intérêt.

En ce qui touche la société, nous relèverons des différences analogues :

Dans le communisme, la société, l'Etat, extérieur et supérieur à l'individu, jouit seul de l'initiative; hors de lui, point de libre action; tout s'absorbe en une autorité anonyme, autocratique, indiscutable, dont la providence gracieuse ou vengeresse distribue d'en-haut, sur les têtes prosternées, les châtiments et les récompenses. Ce n'est pas une cité, une société; c'est un troupeau présidé par un hiérarque, à qui seul, de par la loi, appartiennent la raison, la liberté" et la dignité d'homme.

Dans le système de la liberté pure, s'il était possible d'en admettre un seul instant la réalisation, il y aurait encore moins de société que dans le communisme. Comme, d'un côté, on ne reconnaît pas d'existence collective; que d'autre part on prétend n'avoir pas besoin, pour maintenir la paix, de concessions réciproques, que tout se réduit à un calcul d'intérêt, l'action politique ou sociale devient superflue : il n'y a réellement pas de société. C'est une agglomération d'individualités juxtaposées, marchant parallèlement, mais sans rien d'organique, sans force de collectivité ; où la cité n'a rien à faire, où l'association, réduite a une vérification de comptes, est, je ne dis pas nulle, mais, pour ainsi dire, illicite.

Pour qu'il y ait société entre des créatures raisonnables, il faut qu'il y ait engrenage des libertés, transaction volontaire, engagement réciproque : ce qui ne peut se faire qu'à l'aide d'un autre principe, le principe mutuelliste du droit. La Justice est commutative de sa nature et dans sa forme : aussi, loin que la société puisse être conçue comme existant au-dessus et en dehors des individus, ainsi que cela a lieu dans la communauté, elle n'a d'existence que par eux; elle résulte de leur action réciproque et de leur commune énergie; elle en est l'expression et la synthèse. Grâce à cet organisme, les individus, similaires par leur indigence originelle, se spécialisent par leurs talents, leurs industries, leurs fonctions ; développent et multiplient, à un degré inconnu, leur action propre et leur liberté. De sorte que nous arrivons à ce résultat décisif : En voulant tout faire par la liberté seule on l'amoindrit ; en l'obligeant à transiger, on la double.

En ce qui touche le progrès :

La communauté une fois constituée, c'est pour l'éternité, Là, point de révolutions, point de transformations : l'absolu est immuable. Le changement lui répugne. Pourquoi changerait-il? Ne consiste-t-il pas à absorber de plus en plus dans l'autorité anonyme toute vie, toute pensée, toute action ; à fermer les issues, à empêcher le travail libre, le commerce libre, comme le libre examen? Le progrès ici est un non-sens.

Avec la liberté illimitée, on conçoit à toute force que le progrès puisse exister dans l'industrie; mais il sera nul dans la vie publique, nul dans les institutions, puisque, d'après l'hypothèse, le juste et l'utile étant identiques, la morale et les intérêts se confondant, il n'y a pas de solidarité sociale, pas d'intérêts communs, pas d'institutions.

La Justice seule peut donc encore être dite progressiste, puisqu'elle suppose un amendement continuel de la législation, d'après l'expérience des rapports quotidiens, partant un système de plus en plus fécond de garanties.

Au reste, ce qui fait le triomphe de l'idée juridique sur les deux formes hypothétiques du communisme et de l'individualisme, c'est que, tandis que le droit se suffit à lui-même, le communisme et l'individualisme, incapables de se réaliser par la seule vertu de leur principe, ne peuvent se passer des prescriptions du droit. Tous deux sont forcés d'appeler la Justice à leur secours, et se condamnent ainsi eux-mêmes par leur inconséquence et leur contradiction. Le communisme, obligé par la révolte des individualités opprimées à faire des concessions et à se relâcher de ses maximes, périt tôt ou tard, d'abord parle ferment de liberté qu'il introduit dans son sein, puis par l'institution d'une judicature, arbitre des transactions. L'individualisme, incapable de résoudre à priori son fameux problème de l'accord des intérêts, et contraint de poser des lois au moins provisoires, abdique à son tour devant cette puissance nouvelle, qu'excluait la pratique pure de la liberté.

VI. — Des trois hypothèses que nous avons vues se produire pour triompher de l'opposition des intérêts, créer un ordre dans l'humanité, et convertir la multitude des individualités en association, il ne subsiste donc réellement qu'une seule, celle de la Justice. La Justice, par son principe mutuelliste et commutatif, assure la liberté et en augmente la puissance, crée la société, et lui donne, avec une force irrésistible, une vie immortelle. Et de même que, dans l'état juridique, la liberté en s'élevant à une plus haute puissance a changé de caractère; de même l'état, en acquérant une force extraordinaire, n'est plus le même qu'il s'était posé d'abord dans l'hypothèse communiste : il est la résultante, non la dominante des intérêts. (De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise, tome 1, pages 56 à 64) 

 


La Justice, force motrice de la société


La condition sociale ne peut pas être pour l'individu une diminution de sa dignité, elle ne peut en être qu'une augmentation. Il faut donc que la Justice, nom par lequel nous désignons surtout cette partie de la morale qui caractérise le sujet en société, pour devenir efficace, soit plus qu'une idée, il faut qu'elle soit en même temps une Réalité. Il faut, disons-nous, qu'elle agisse non-seulement comme notion de l'entendement, rapport économique, formule d'ordre, mais encore comme puissance de l'âme, forme de la volonté, énergie intérieure, instinct social, analogue, chez l'homme, à cet instinct communiste que nous avons remarqué chez l'abeille. Car il y a lieu de penser que, si la Justice est demeurée jusqu'à ce jour impuissante, c'est que, comme faculté, force motrice, nous l'avons entièrement méconnue, que sa culture a été négligée, qu'elle n'a pas marché dans son développement du même pas que l'intelligence, enfin que nous l'avons prise pour une fantaisie de notre imagination, ou l'impression mystérieuse d'une volonté étrangère. Il faut donc, encore une fois, que cette Justice, nous la sentions en nous, par la conscience, comme un amour, une volupté, une joie, une colère; que nous soyons assurés de son excellence autant au point de vue de notre félicité personnelle qu'à celui de la conservation sociale; que, par ce zèle sacré de la Justice, et par ses défaillances, s'expliquent tous les faits de notre vie collective, ses établissements, ses utopies, ses perturbations, ses corruptions; qu'elle nous apparaisse, enfin, comme le principe, le moyen et la fin, l'explication et la sanction de notre destinée.

En deux mots une Force de Justice, et non pas simplement une notion de Justice ; force qui, en augmentant pour l'individu la dignité, la sécurité et la félicité, assure en même temps l'ordre social contre les incursions de l'égoïsme : voilà ce que cherche la philosophie, et hors de quoi point de société. (De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise, tome 1, pages 74-75)



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la revue critique des idées et des livres - dans Idées
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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 18:40
Retour de la question sociale

Ainsi que le signale Jean Philippe Chauvin dans son excellent blog[1], la question sociale revient au coeur des problématiques françaises. Il suffit pour s'en convaincre de prendre connaissance de la longue liste de conflits, parfois très violents, qui, semaine après semaine, alimentent les pages sociales de nos quotidiens. La crise actuelle est, en réalité, le révélateur d'une situation beaucoup plus ancienne qui a progressivement bloqué "l'ascenseur social" et placé une partie de la population dans un état de désespérance et d'atonie. Cette réalité recouvre ce que Denis Clerc, dans un livre paru l'an dernier, appelait "la France des travailleurs pauvres"[2]  et qui constitue aujourd'hui, comme le montre Jean-Philippe Chauvin, une nouvelle forme de prolétariat:

Bien sûr, le « nouveau prolétariat »  n’est plus celui de 1900, mais, au-delà de ses difficultés présentes, sa nature reste la même ; c’est-à-dire une masse de travailleurs interchangeables sans autre lien avec le Travail que celui que les détenteurs de l’Argent veulent et voudront bien lui allouer, à titre temporaire, pour en tirer des profits substantiels sans être obligés de les redistribuer à ceux qui en sont les producteurs « de base », mais plutôt et seulement aux actionnaires ou aux cadres dirigeants, les uns se confondant parfois avec les autres : c’est d’ailleurs là un des éléments forts du « scandale social » qui voit d’immenses fortunes se bâtir sur de simples jeux boursiers et non plus sur la qualité du travail effectué en tant que telle. Le « nouveau prolétariat » comme l’ancien se caractérise par la « dépossession ».

Dans un entretien donné, il y a un an, à l'hebdomadaire Marianne[3], Denis Clerc marquait bien la différence de nature qui existe entre ce monde des "travailleurs pauvres" et le prolétariat de la fin du XIXe siècle : 

D'une part, le prolétariat des années 1850-1950 était organisé et combatif, les travailleurs pauvres – des travailleuses dans plus d'un cas sur deux – sont isolés et résignés ; tandis que de bonnes âmes se chargent de leur expliquer que c'est de leur faute s'ils en sont là. D'autre part, ce même prolétariat avait moins besoin d'emploi –, – il en avait, le plus souvent – que de protection sociale, alors que les travailleurs pauvres ont besoin d'emploi digne plus que de protection sociale, le premier leur assurant l'accès à la seconde. 

A nouvelle donne sociale, nouvelle forme d'intervention de l'Etat. Nous suivons assez Jean-philippe Chauvin lorsqu'il insiste sur la dimension politique des réponses à apporter à la question sociale et qu'il met en valeur le cadre naturel de solidarité que constitue la nation : 

La nation est la première protection sociale, c’est le plus vaste des cercles communautaires à mesure humaine et historique et qu’il offre des solidarités fortes en son sein, en son espace souverain, au-delà des différences professionnelles ou culturelles. Aussi, la question sociale est une question éminemment politique, et, là encore, le « Politique d’abord » doit être compris comme la nécessité d’utiliser ce moyen pour limiter les excès de la globalisation ; susciter une véritable impulsion de l’Etat pour les grandes réformes sociales qui sont urgentes et son arbitrage pour les conflits de « légitimité sociale » entre les divers « décideurs » et les « acteurs du travail », et cela sans tomber dans l’étatisme ou le dirigisme ; permettre et accompagner un véritable aménagement du territoire qui ouvre la voie à une relocalisation de nombreuses activités et à une prise en compte véritable du « souci environnemental » ; etc. Aujourd’hui, traiter la question sociale signifie « ne plus laisser faire la seule loi du Marché » mais redonner au Politique des moyens de pression sur l’Economique.

Ces convictions sont partagées par Hilaire de Crémiers, qui consacre également l'éditorial de Politique magazine (Octobre)[4] à la question sociale: 

Les rapports économiques dans leur nécessité - et souvent leur implacable nécessité - s'inscrivent naturellement, pour trouver leur sens humain, dans la logique du bien commun où la société, la nation  ont toute leur finalité et l'Etat son sens précis de serviteur public. La mondialisation ne saurait être une réduction des cultures au plus petit dénominateur commun mais exige un juste équilibre dont aucun des organismes internationaux actuels, dans leur philosophie, leur structure et leur fonctionnement, ne peut assumer la responsabilité : il y faudrait une autorité - et non un pouvoir - qui soit le garant de l'avenir de la civilisation humaine. [...] Bref, pour résoudre la question sociale, se pose à tous les niveaux une plus grave question, celle de la légitimité.

Respect du cadre national,  légitimité de l'Etat, capacité d'arbitrage entre les groupes sociaux sont à l'évidence des  conditions nécessaires pour pouvoir traiter la question sociale. Mais sont-elles suffisantes ? Et ne faut-il pas aussi s'interroger sur l'orientation des politiques sociales qui doivent être mises en oeuvre, sur leur contenu même ?

Dans son dernier livre[5], le sociologue Robert Castel insiste sur un certain nombre de pistes de diagnostic et de solutions. Pour lui, l'effritement du salariat et de la précarisation massive du travail, qui sont à l'oeuvre depuis la fin des années 70, sont les premières causes de fragilisation de la cohésion sociale. Elles font naître une différence fondamentale entre celui qui maîtrise son avenir, possède son travail et celui qui exerce un travail dévalorisé, sans perénnité d'embauche. S'il est illusoire, sauf à retomber dans des utopies dangereuses, d'espérer pouvoir protéger partout l'emploi salarié garanti, une réponse prometteuse repose sans doute dans la sécurisation des trajectoires professionnelles, qui doit permettre, par un jeu régulier de formation et d'apprentissage, d'aboutir à un travail revalorisé.

Cette réponse, qui suppose de remobiliser très largement la société sur la valeur "travail", ne se construira pas spontanément. Robert Castel montre d'ailleurs assez bien, sans s'en réjouir, que l'essor de l'individualisme et de la "culture consumériste" ne vont pas spontanément dans ce sens. De la part des acteurs sociaux, et en premier lieu des syndicats ouvriers, elle appelle une volonté d'agir sur l'orientation de la production, les métiers, les qualifications et l'évolution des carrières au sein des entreprises, toutes choses sur lesquelles il sera impossible d'avancer en l'absence d'un syndicalisme de masse, présent à tous les niveaux de la société. Enfin, comme concluait Denis Clerc dans Marianne[2]., ce chantier est impensable sans réviser profondément les modes de faire de la sphère publique, et en premier lieu ceux de l'Etat :

Cela ne se fera pas tout seul : et c'est pourquoi je pense que l'État de demain, s'il sera interventionniste, sera davantage un Etat d'investissement social, veillant à ce que les travailleurs affrontent le marché du travail avec suffisamment d'atouts, qu'un État producteur, à la manière de celui des Trente Glorieuses.

Pour tous ceux qui veulent sérieusement construire une alternative au capitalisme mondialisé, et qui commencent à émettre des doutes sur le fait que la politique ne se devrait plus se résumer qu'aux questions d'écologie, voici en tous cas quelques chantiers prometteurs!

Paul Gilbert.

 


[1]. Jean-Philippe Chauvin

[2]. Denis Clerc, La France des travailleurs pauvres. (Grasset, 2008, 221 pages).

[3]. Marianne2.fr Entretien avec Denis Clerc "Vers un retour de la question sociale au coeur de la crise, 9 octobre 2008.

[4]. Hilaire de Crémiers, La question sociale, Politique magazine, n°78, octobre 2009.

[5]. Robert Castel, La montée des incertitudes. (Le Seuil, 2009,  457 pages).


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Paul Gilbert - dans Idées
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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 20:50
Le siècle                
de Proudhon       
     





A l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Pierre-Joseph Proudhon, l'université de Franche Comté et la ville de Besançon organisent un grand colloque, du 15 au 17 Octobre, sur le thème "Le siècle de Proudhon, hier et aujourd'hui". Cette manifestation réunira de nombreux experts français et internationaux de l'oeuvre de Proudhon, ainsi que des acteurs  récents du mouvement ouvrier, comme Charles Piaget, qui fut un des animateurs du mouvement des "Lip". Nous recommandons à nos lecteurs et amis, qui résident ou qui seraient de passage en Franche Comté, de participer à ce moment exceptionnel d'échanges autour d'une pensée pour notre temps.



Colloque "Le siècle de Proudhon : hier et aujourd’hui"
Histoire et actualité de Proudhon à l’occasion du bicentenaire de sa naissance
15-16 octobre : Opéra-théâtre de Besançon,17 octobre : Petit Kursaal

Organisation: Université de Franche-Comté,  Laboratoire de Recherches philosophiques sur les sciences de l'action.  Tél. (0033/0) 3 81 66 54 43

 

L'oeuvre de Pierre-Joseph Proudhon, le penseur socialiste français le plus important du XIXe siècle, est méconnue. Elle a été rejetée dans l'ombre par l'emprise du marxisme qui a triomphé intellectuellement et pratiquement après la deuxième guerre mondiale. Ainsi en est-on arrivé à oublier toutes les formes de conception du socialisme qui existaient avant lui. La fin de l'Union Soviétique et la chute du mur de Berlin conduisent au moins à observer qu'il n'y a pas de nécessité à n'admettre comme conception du socialisme que celle venue de Marx et d'Engels. A un moment où la pensée socialiste dans le monde entier est en interrogation et en recherche, au moment où le modèle économique du libre-échange semble à la fois triompher sans partage et être pris en des convulsions inquiétantes qui paraissent même mettre l'économie mondiale en danger tout en laissant nombre d'êtres humains dans la misère, il vaut la peine de redécouvrir les racines du socialisme dans une époque antérieure au XXe siècle.

En ce qui concerne plus précisément l'histoire française, Karl Marx n'était qu'à peine une référence politique avant la fin du XIXe siècle. Au moment de la Commune de Paris, le représentant le plus connu et le théoricien le plus lu des idées socialistes était Pierre-Joseph Proudhon. A la fois philosophe, économiste, journaliste et homme politique, Proudhon était l'une des figures les plus célèbres de la révolution de 1848. Il était aussi vu comme l'un des principaux opposants à la politique intérieure et extérieure de Napoléon III. Inclassable, il n'hésitait pas à s'en prendre à ses contemporains, de gauche comme de droite, en toute indépendance de pensée, ce qui fit d'ailleurs qu'à sa mort, tout le monde put croire pouvoir le ranger dans son camp, alors que s'il était bel et bien socialiste, il n'avait justement pas un dogmatisme en lequel définitivement se camper.

Proudhon pense que la concurrence est en économie une nécessité indépassable, et que sa régulation, doublée de l'action des associations, pourra permettre une vie libre et digne pour chaque être humain. Autodidacte, ouvrier longtemps, très prolixe, sa pensée peut apparaître souvent brouillonne, il reste qu’elle a influencé au moins un siècle de socialisme, qu'il fut célèbre dans toute l'Europe, que Tolstoï, Nietzsche, Péguy, Sartre le citent avec considération, et que Georges Gurvitch disait de lui qu'il était « le plus grand sociologue français ».
La ville de Besançon, sa ville natale, le Conseil Général du Doubs, la Maison des Sciences de l'Homme et de l'Environnement Claude Nicoals Ledoux et l'Université de Franche-Comté, rendent hommage à la mémoire de cet homme attaché à sa région, même s'il la critiqua parfois, à l'occasion du bicentenaire de sa naissance, en un colloque dont l'objet est de s'interroger sur les divers aspects de sa pensée en montrant sa réelle logique sous le foisonnement, mais aussi sur la forme de reprise qui pourrait être faite de cette pensée aujourd'hui relativement à la quête d'une redéfinition de la citoyenneté.


Programme

Jeudi 15 octobre :

8h45. - Ouverture du colloque.
M. le Maire de Besançon, M. Le Président de l’Université de Franche-Comté

9h15–9h30. -  Présentation du colloque.
Hervé Touboul, Maître de conférences en philosophie à l'Université de Franche-Comté

Président : M. Antonio Gonzalès, Doyen de la Faculté des Lettres
9h30-10h. -  Proudhon, critique du chemin de fer.
Georges Ribeill, Professeur à l'Université de Marne la Vallée
10h15-10h45. -  Le proudhonisme et les ouvriers militants du bureau parisien de la 1ère Internationale au Second Empire.
Bruno Scacciatelli, ATER en sociologie à l’Université de Picardie, membre du comité de rédaction de la revue Les Mondes du travail
11h15 – 11h45. -  Une affaire de raison.
Georges Navet, Professeur de philosophie, Université Paris VIII, a publié de nombreux articles sur Proudhon, membre de la Société Proudhon

Président : M. Thierry Martin, Professeur de philosophie, Université de Franche-Comté
14h-14h30. -  Proudhon, penseur de l’autonomie ouvrière.
Jacques Julliard, Directeur d’études honoraire à l’EHESS, membre de la rédaction du Nouvel Observateur
14h45. - Discussion avec Charles Piaget, animateur du mouvement des « LIP »
15h45-16h15. -  Proudhon et les Confessions d’un révolutionnaire.
Jonathan Beecher, Professeur d’histoire à l’Université de Californie à Santa Cruz, a publié des biographies de Fourier et de Considérant, Fourier, le visionnaire et son monde, et Victor Considerant ans the rise and fall of french romantic socialism, traduction à paraître aux éditions des Presses du réel Dijon
16h30-17h. - Proudhon et la pensée libérale.
Vincent Valentin, Maître de Conférences en droit l’Université de Paris I, enseignant à Sciences-po, a publié une anthologie de Proudhon : Liberté partout et toujours
17h15-17h45. - Du bon usage de la caricature antisocialiste pendant la Seconde République. Le chien Proudhon et le chat Considérant à l'affiche chez Aubert.
M. Detourbet, Doctorant en histoire à l’Université de Dijon
20h30, au Petit Kursaal. - Discussion sur l’actualité de Proudhon.
La question du socialisme et du marché avec (sous réserve) :
Vincent Bourdeau (Université de Franche-Comté), Robert Damien, (Université de Paris X), René Berthier membre du « Cercle d’études libertaires »,Vincent Valentin, (Université de Paris)

Vendredi 16 octobre:
Présidente : Annie Stora-Lamarre, Professeur d’histoire, Université de Franche-Comté.
9h–9H30. -  Proudhon, héraut et philosophe du peuple.
Chantal Gaillard, Secrétaire générale de la Société Proudhon, a publié diverses études sur la propriété depuis le XVIIIéme siècle, et dans la pensée de Proudhon
9h45-10h15. -  Un agnostique engagé : Proudhon en prise avec l’absolu.
Edouard Jourdain, Doctorant en études politiques à l’EHESS, a publié Proudhon, Dieu et le guerre aux éditions L’Harmattan et Proudhon, un socialiste libertaire aux éditions Michalon.
10h45-11h15. -  Proudhon et l'économie, 1848.
Thierry Menuelle, de la Société Proudhon
11h30-12h. -  Lecture proudhonienne de la Constitution de 1848.
Anne Sophie Chambost, Maître de Conférences en droit, Université de Paris-Descartes, a publié La Pensée juridique de Proudhon. Un anarchiste et le droit et de nombreux articles sur Proudhon

Président : Frédéric Brahami, Professeur de philosophie, Université de Franche-Comté.
14h-14h30. - Proudhon et la question italienne.
Gilda Manganaro, Professeur d’histoire de la pensée politique à l’Université de Trieste, a publié notamment « Proudhon e l’Italia », Trieste, 2000.
14h15-15h15. -  Les dimanches de Monsieur Proudhon, ou les célébrations d’une religion sociale.
Robert Damien, Professeur de philosophie politique et éthique à l’Université de Paris X-Nanterre, auteur de plusieurs ouvrages de philosophie politique, il vient de publier avec E. Castleton, une nouvelle édition de Qu’est ce que la propriété ? au Livre de Poche.
16h-16h30. -  Le crédit gratuit, une idée révolutionnaire ? La banque du peuple 1848-1849,
Olivier Chaïbi, Professeur en lycée professionnel, Docteur en histoire
17h-17h30. -  La notion de pacte fédératif chez Proudhon.
M. Cagiao, Maître de Conférences en espagnol à l’Université de Tours, a publié une édition critique des Ecrits fédéralistes de Proudhon en espagnol

17h45-18h15. -  Proudhon, le canton de Vaud et la Suisse.
Olivier Meuwly, Adjoint au secrétariat général du département des finances et des relations extérieures du canton de Vaud, Docteur en droit et ès Lettres, a travaillé sur la correspondance de Proudhon avec L. H. Delarageaz, homme politique Vaudois.

Samedi 17 octobre:

Président de séance, Henri Ferreira Lopès, directeur des bibliothèques de Besançon
8h45-9h15. -  L’articulation entre droit et Etat dans le système politique de Proudhon.
Fawzia Tobgui, enseigne le français et la philosophie à Munich, achève une thèse de philosophie politique sur la notion de fédéralisme chez Proudhon,
9h30-10h. - La famille chez Proudhon.
Sébastien Pasteur, doctorant à l'Université de Franche-Comté, fait une thèse sur Proudhon, la philosophie et l'art
10h30-11h. - Proudhon et le renouveau l’opposition libérale au début des années 1860.
Antoine Schwartz, doctorant en sciences politiques à l’Université de paris X, sa thèse porte sur la pensée politique des libéraux du Second Empire
11h30-12h. -  Proudhon. Une pensée et une vie toujours inédite ?
Edward Castleton. Docteur de l'Université de Cambridge, chercheur associé à l'Université de Franche-Comté, travaille à l'édition des manuscrits inédits de Proudhon
12h15-13h. -  Proudhon et Victor Hugo et conclusion du colloque.
Gaston Bordet, Maître de Conférences honoraire à l’Université de Franche-Comté.

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la revue critique des idées et des livres - dans Idées
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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 18:42
L'intelligence
et son avenir

 

 

Bernard Stiegler est un esprit au travail. Philosophe, directeur du développement du Centre Pompidou, la pensée ne semble l'intéresser que dans la mesure où elle se double d'une action, où elle produit. On sent chez lui le lecteur de Nietzsche, attentif à l'esprit qui fouille, qui avance et qui crée. Rien d'étonnant à ce que cet esprit, qui s'est complu pendant des années à surveiller de près les aventures de la technique - et notamment celles qui occupent la scène depuis  deux à trois décennies, les techniques de communication - surgisse maintenant dans le champ du politique. Après la Télécratie contre la Démocratie, publié en 2006 sous la forme d'une lettre ouverte aux politiques, et dont la campagne présidentielle de 2007 fut une terrible illustration, il livrait quelques mois plus tard un livre programme, Réenchanter le Monde, passé presque inaperçu à l'époque et qui devient avec le temps d'une  remarquable actualité.

Que nous dit Stiegler ? Que depuis une décennie, la "baisse de la valeur esprit", pour reprendre une expression de Paul Valéry, a atteint des niveaux inégalés. Que cette situation correspond à la pointe extrême de ce capitalisme industriel qui a fait du consumérisme son unique moteur de développement, de la publicité et du marketing ses seuls ressorts et dont l'objet essentiel est désormais de canaliser les désirs, de contrôler les cerveaux au seul bénéfice du commerce des biens. Que cette organisation pulsionnelle du capitalisme, démultipliée par les médias de toutes natures qui ont envahi notre quotidien, finit par provoquer une forme d'atrophie du désir, d'écoeurement, de nausée collective, qui se retournera inévitablement contre le système économique lui-même, pour provoquer l'émergence de quelque nouvelle barbarie. Terrible diagnostic. Selon Stiegler "la régression mentale, l'avilissement moral qui l'accompagne, et l'anesthésie de l'intelligence et donc de la volonté qui traduit l'intelligence en actes, sont désormais ce qui gouverne le monde hyperindustriel - et pour une très large part, le discours de ceux qui, prétendant aux fonctions gouvernementales, s'adaptent à cet état de fait au lieu de le combattre". Nous voici maintenant pleinement dans le champ du politique.

Bernard Stiegler, avant d'en venir aux remèdes, met en lumière les ruses d'un système qui cherche à perdurer sous d'autres formes et qui nous sert aujourd'hui  l'imposture de ce que l'on appelle l'économie de la connaissance ou le capitalisme cognitif.  Importées récemment en France par le MEDEF, à partir de sources anglo-saxonnes d'un niveau conceptuel assez médiocre, ces théories prétendent dessiner une nouvelle forme de société, la société du savoir, dont Tony Blair en Grande-Bretagne s'était fait il y a quelques années le champion. Or, malgré les colloques, les expériences, les programmes sponsorisés par les grandes congrégations économiques, avec la complicité de la Commission européenne, cette nouvelle société n'advient pas. Comme le montre Bernard Stiegler, elle n'adviendra pas tant que le  modèle capitaliste, faussement régénéré dans  un monde de l'image et de l'innovation, continuera à dissocier les sphères de la production et de la consommation, à surveiller les comportements des consommateurs et à faire des intellectuels, porteurs de connaissance, les ingénieurs ou les contrôleurs de ses intérêts. Ce que l'on appelle aujourd'hui l'industrie des services, et qui se traduit en réalité par une "marchandisation" de tous les instants de la vie humaine, y compris la vie de l'esprit, est au coeur de ce processus, qui ouvre grandes les portes à un devenir barbare, à un nouveau règne de l'ignorance.

On l'aura compris, combattre ce modèle, dans sa vieil acceptation fordiste et consumériste ou dans sa nouvelle apparence, moderne et "branchée", appelle quelques changements radicaux. C'est d'abord à une lutte généralisée contre la bêtise, à laquelle Stiegler nous convient, retrouvant dans son livre des accents rafraîchissants, tout droit issus de Mai 68 et de feu le situationnisme. Reprendre le contrôle de soi, "du temps de la conscience, c'est à dire celui de l'intelligence, de la volonté, de l'action, de la lucidité et de la responsabilité", refuser le travail en miettes, la division des tâches, jouer au contraire la carte de la longue durée, se remettre au centre du monde par ses capacités propres d'innovation, de création et de contribution: tels sont les quelques maximes de l'art de vivre prôné par Stiegler, d'une hygiène de vie qui lui semble accessible à tous. Mais la désintoxication du consumérisme passe aussi par de nouvelles aventures collectives. Le refus de la dissociation, le retour du désir social passent par ce qu'Aristote appelait la philia, l'amitié, ce ferment des cités anciennes qui peut aujourd'hui déboucher sur de nouvelles associations, des sociétés de producteurs libres, loin du monde finissant de l'entreprise. Stiegler a mis ses paroles en actes en créant en 2006 avec quelques amis l'association Ars industrialis, qui préfigure ce que pourraient être ces nouveaux clubs de l'esprit.

Les idées de Stiegler nous comblent, même si elles ne figurent ici qu'à l'état d'ébauches. Elles nous ravissent d'autant plus qu'elles recoupent la pensée anticipatrice de certains de nos maîtres, le Proudhon de la Justice, le Sorel des Réflexions sur la violence, le Péguy de l'Argent, le Maurras de l'Avenir de l'intelligence... Un regret toutefois : que ces idées ne soient pas servies par une plus belle langue et par un discours plus  personnel. Stiegler abuse des tics d'universitaire (abus de notes, de citations d'ouvrages anglo-saxons obscurs, expressions jargonantes...) et il a parfois, l'art d'exaspérer le lecteur le plus indulgent. Gageons que pour son prochain essai, il saura trouver un ton plus juste.  D'ici là, surveillons du coin de l'oeil cet esprit qui cherche et fouille.

 

Paul Gilbert.

 


[1]. Bernard Stiegler, La Télécratie contre la Démocratie. (Flammarion, 2006, 268 pages)

[2]. Bernard Stiegler, Réenchanter le monde. La valeur esprit contre le populisme industriel. (Champs essais, octobre 2008, 178 pages)

 

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Paul Gilbert - dans Idées
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24 septembre 2009 4 24 /09 /septembre /2009 20:50
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de Proudhon        
     





A l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Pierre-Joseph Proudhon, nous commençons aujourd'hui la publication d'une série d'articles, de textes et d'entretiens sur le thème "Pourquoi nous sommes  proudhoniens". Le premier d'entre eux est consacré à l'excellent petit livre publié par Edouard Jourdain, aux Editions Michalon, sur le grand franc-comtois. Nous signalons aussi à nos lecteurs qui n'en seraient pas informés l'existence de deux sites amis, le Lyon Royal et  les Cahiers français, qui publient des articles de grande qualité sur Proudhon et Georges Sorel.

On fête cette année le bicentenaire de la naissance de Proudhon et force est de constater que cet anniversaire ne suscite que peu d'intérêt dans le monde universitaire ou chez les essayistes. Alors qu'en 1909, lors du premier centenaire, et dans les années qui suivirent, on assista à une véritable débauche de livres, de brochures, d'articles et de conférences sur notre penseur, que des groupements politiques, aussi opposés que possible, se réclamaient de lui et de ses écrits, le cru 2009 est des plus médiocres. Raison de plus pour relever les quelques productions qui méritent l'attention.

C'est le cas du petit livre publié par Edouard Jourdain aux Editions Michalon et qu'il intitule Proudhon, un socialisme libertaire[1]. En guère plus de cent pages, et dans un format que nous aimons - celui sous lequel Robert Chenavier nous donna l'an dernier  une lumineuse Simone Weil et Arnaud Teyssier un excellent Richelieu - l'auteur nous restitue l'essentiel de la pensée de Proudhon. Non pas la caricature, celle qui veut que Proudhon reste à la postérité pour quelques formules expéditives "La propriété, c'est le vol !", " Dieu, c'est le mal !", mais le penseur complexe, original, salué par Sainte Beuve comme le plus grand prosateur de son époque et par Georges Sorel comme l'esprit le plus éminent du XIXe siècle.

Proudhon est en réalité victime de sa légende, d'une certaine légende, fabriquée de toutes pièces par des libertaires approximatifs, qui en firent une sorte de Bakounine, de Kropotkine ou de Max Stirner français. Rien n'est plus faux, et loin de ces figures de l'intellectuel confis ou aigri, qu'il soit russe ou allemand, Proudhon fut un de ces autodidactes matois et débrouillard, comme les campagnes françaises en fabriquaient encore il y a un siècle. Né à Besançon d'un père tonnelier et d'une mère cuisinière, il a comme le rappelle Edouard Jourdain "la particularité d'être, parmi les socialistes de son époque, le seul d'origine populaire". Il fit tous les métiers, du gardien de vache jusqu'à l'imprimeur, avant d'entreprendre de solides études philosophiques et linguistiques, puis de poursuivre une carrière de révolutionnaire, de journaliste et d'homme politique sous la deuxième République et le second Empire. Proudhon n'est ni un bourgeois installé comme Marx, ni un pilier de brasserie comme Lénine ou Trotsky, il paie de sa personne, subit plusieurs condamnations, est emprisonné, souvent réduit à vivre misérablement. Ce qui ne l'empêche pas de garder un morale d'acier et d'écrire juste et clair.

Notre franc-comtois n'est pas non plus "l'homme d'un seul livre", dont se méfiait Thomas d'Aquin. Son oeuvre est importante, complexe, multiple, parfois contradictoire, comme la réalité. Il refuse les systèmes de pensée fermés, les mécanismes de l'esprit trop huilés, il s'insurge contre Saint-Simon, Fourier ou Cabet, qu'il prend pour des charlatans ou des vendeurs de nuées. Il discerne chez Marx, qu'il a, dans un premier temps admiré, cet engourdissement progressif de l'intelligence  et une certaine dérive sectaire qui toucheront plus encore les disciples que le maître.  Car si Proudhon est un authentique révolutionnaire, s'il développe une critique radicale des institutions et des moeurs de son temps, c'est d'abord et avant tout un homme libre, un de ces hommes de l'ancienne France qui pense que c'est par le travail, non pas subit mais voulu, aimé, et par une intelligence des choses conquise avec persévérance, que l'on gagne son indépendance. Daniel Halévy, soulignant avec justesse que Proudhon avant d'être un théoricien est un travailleur, le désigne comme "un héros de notre peuple"[2]. Rien de plus vrai.

De cette pensée pluraliste, Edouard  Jourdain dégage plusieurs lignes de force. Si Proudhon fut le critique intransigeant de la propriété capitaliste, de l'Etat qui accapare l'ensemble de la sphère sociale et d'une certaine religion, "ce n'est pas pour promouvoir une anomie généralisée qui tiendrait lieu de politique. Au contraire, en critiquant la Loi pervertie par l'Etat, la religion ou la propriété, il entend redonner toute sa crédibilité et toute sa puissance au droit afin qu'il se rapproche au mieux de la justice". Le point d'entrée de la philosophie de Proudhon, c'est donc la justice. Non pas une justice chimérique et idéelle, mais une justice-force sur laquelle peut se fonder l'ordre humain. Par beaucoup d'aspects, il retrouve Héraclite et les stoïciens : sa justice n'est en aucune façon une posture morale, mais une réalité universelle, tangible, qui  se manifeste, dans la nature, par la recherche permanente d'équilibre des forces et, dans la société, par une réciprocité et une fraternité fondée sur le respect de la dignité humaine. Drôle d'anarchiste que ce Proudhon, qui voit dans le droit et la justice les moyens les plus sûr d'accéder à l'ordre et à la civilisation. Drôle d'athée également, qui reste fasciné toute sa vie par la question de Dieu, le mystère de la foi et la permanence du sentiment religieux. En réalité, dans son combat pour la justice, c'est à dire pour le beau, le juste et le vrai, son véritable ennemi, ce sont les idéologies, de Platon à Marx, des sectes religieuses au libéralisme qui empoisonnent l'humanité avec leurs visions de fin de l'histoire. L'histoire, c'est à dire le mouvement et la vie, reste ouverte et c'est tant mieux pour la liberté de l'esprit.

Cette métaphysique pour homme libre rend logiquement Proudhon méfiant vis-à-vis de la démocratie représentative et de l'Etat. L'une et l'autre ont partie liée, la démocratie reposant sur le système absurde du Vox populi, vox Dei, l'Etat, quant à lui, fondant son autorité, non pas sur la défense du bien commun ou la justice, mais sur sa prétention à incarner la volonté générale. Il y a là en place les mécanismes qui condamneront les hommes à renoncer aux cadres traditionnelles de la vie collective, à abdiquer leurs libertés individuelles au profit d'une soit disante souveraineté populaire, qu'incarne en réalité une oligarchie. On trouve chez Proudhon des accents que n'aurait pas renié Joseph de Maistre, lorsqu'il assène : "on s'est vite aperçu qu'en substituant l'investiture du peuple à celle de l'Eglise, on tombait dans une superstition pire; qu'au lieu d'améliorer le pouvoir et de le consolider on le dépravait; de sorte qu'on se trouvait avoir sacrifié, sans compensation, le fruit de dix siècles d'élaboration politique aux hallucinations d'une démagogie sans tradition, sans idée et livrée à la fureur de ses instincts".[3]. C'est surtout contre l'étatisme jacobin qu'il en a, monstre absolu qui absorbe la puissance des êtres collectifs et détruit tout ce qui s'oppose à lui, véritable Léviathan moderne, "le plus froid des monstres froids" pour reprendre l'expression de Nietzsche. Derrière l'image trompeuse de la défense de l'intérêt général, Proudhon revèle la réalité de la forme de gouvernement née de la Révolution française, une organisation de l'impuissance et de la mort.

Mais Proudhon ne serait pas Proudhon s'il demeurait à l'étage de la critique. Esprit pratique, il cherche, il répond, il propose. Il s'attache à découvrir les conditions de retour à l'ordre, non pas celui de l'Ancien Régime qui lui paraît définitivement perdu, mais d'un ordre pour notre temps. Cet ordre, il sera à la fois socialiste et fédéraliste. Socialiste au sens où Proudhon croit au travail et à la production, qui traduisent le meilleur de l'homme, et qu'il prédit l'avènement d'une société des producteurs, débarassée du salariat et du parasitisme capitaliste, ces deux maux nés de la révolution industrielle. Fédéraliste au sens où il fait confiance au groupe humain, à la collectivité de base, au groupement de producteurs, réunis sur un même territoire ou autour d'intérêts identiques, pour produire les normes qui conviennent, dégager par la libre confrontation le "bien commun" et permettre à chacun de donner le meilleur de lui-même. C'est dans l'ouvrage intitulé Du principe fédératif [4], publié deux ans avant sa mort, que Proudhon exprime sans doute le mieux ce corpus politique et c'est sans doute dans ce texte que l'on percoit le plus clairement ce qui le sépare de Marx et du marxisme. Alors que le philosophe allemand voit dans la révolution industrielle une nouvelle phase positive de l'Histoire et de l'émancipation humaine, le français y perçoit au contraire une dénaturation et un appauvrissement du monde, une régression barbare, qui réduit l'humanité à un seul projet, celui de l'accumulation des biens et de la satisfaction des désirs. Si  Proudhon est révolutionnaire - et toute sa vie, il en revendiquera le titre - son projet vise en réalité à reconstruire un ordre pluraliste du monde, fait de mesure et d'équilibre, où l'homme serait à nouveau maître chez lui. Cette pensée, comment ne pas la rapprocher là encore de celle des grecs et, incontestablement aussi, d'un certain traditionalisme.

Qu'importe finalement que la pensée de Proudhon soit un peu tombée dans l'oubli. On n'en savourera que mieux ce qu'elle a de pleinement actuelle. Qu'il s'agisse de la crise de la démocratie représentative, des difficultés dans laquelle se débat la social-démocratie européenne, de l'effondrement du marxisme ou du naufrage d'un certain capitalisme financier, Proudhon est partout chez lui. Quant à l'élaboration d'un projet politique et social pour notre temps, comme l'indique fort justement Edouard Jourdain dans sa conclusion " dans tous ces domaines, l'enjeu n'est pas de revenir à Proudhon mais de le rejoindre, tant, à maints égards, il se trouve toujours devant nous". Alors, suivons Proudhon.

Vincent Maire.



[1]. Edouard Jourdain, Proudhon, un socialisme libertaine. (Michalon, mai 2009, 110 p.)
[2]. Daniel Halévy, Journal des Débats, 2 et 3 Janvier 1913.
[3]. Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise. (1858; Fayard, 1989)
[4]. Pierre-Joseph Proudhon, Du Principe Fédératif. (1863; Tops-Trinquier, 1999)
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N°1 - 2009/01
 
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