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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 20:16
Berry
 
 
par lui-même
 
 
 
Les Vins, les Blés, les Brègues, les Mélives
Je conte et chante, et le Ru jaunissant
Qui vient d'Espagne en écartant ses rives
Devant Bordeaux s'étendre en fier croissant,
Et les amours je trace dans ma Geste
Du plus chétif et de la plus modeste
Que la Bénange ait réunis jamais
Dans ses champs verts et sur ses noirs sommets.
 
 
 
andré berry (1902-1986). Lais de Gascogne (Firmin-Didot, 1933).
 
 
lai du train de cadillac
 
 
 
O toi petit train des Benauges,
Bélant comme un chevreau perdu,
A travers les thyms et les sauges,
Au bord de ton sentier ardu,
Grinçant aux courbes de ta ligne,
Entouré d'un tourbillon noir
Que fait tournoyer sur la vigne
Ta cheminée en entonnoir,

Doux petit train qui tourne et tourne,
Brulant l'herbe et les liserons,
De la Bastide jusqu'au Tourne
Et jusqu'aux rives de Cérons,
Juste effroi de la mère poule
Qui souvent après tes convois
Trouve ses chers poussins en foule
Méchamment broyés sous ton poids,

J'ai su courir à ta poursuite
Ou, d'un signe de mon mouchoir,
T'arrêter piaffant dans ta fuite
Près du tourniquet du lavoir...
C'est grâce à toi, Crache-fumée,
Que j'ai pu si souvent revoir
Bordeaux, ma ville bien-aimée,
Et Quinsac, mon plaisant terroir.
 
 
 
andré berry (1902-1986). Lais de Gascogne (Firmin-Didot, 1933).
 
 
à une petite semelle
d'ivoire
 
 
 
O toi qui sur un coussin rose
Fais l'ornement de ce séjour
Où la simple amitié repose
Aux mêmes sofas que l'amour, -
Sous ton mince globe de verre
Posée avec un soin pieux
Par l'habitant docte et sévère
De ce salon mystérieux,

Toi que célèbre dans sa cage
L'oiseau chargé de verts regrets
Que ce monastique ermitage
N'a point consolé des forêts,
Dis pour quelle ardente marquise
Furent peints sur ton tissu blanc
Ce blason et cette devise
Par le pinceau d'un vieux galant.

Quelle Cendrillon langoureuse
T'a foulée au sortir du bal,
Après la perte malheureuse
De sa chaussure de cristal ?
De quels jours gardes-tu mémoire,
De quel talon frêle et menu ?
Hélas ! à quelle peau d'ivoire
Ton ivoire a-t-il survécu ?

Mais tu ne saurais rien m'apprendre
Sur la morte qu'un prince aima,
Ni sur l'amour lascif ou tendre
Dont le brandon la consuma.
A quoi bon vanter son lignage
Et ses vains honneurs enfouis ?
Il ne reste aucun témoignage
Des sourires évanouis.

Le sentier qui porte les traces
Des souliers de la Montespan
Se tait à jamais sur les grâces
Des folles duchesses d'antan ;
Il n'est gravure ni beau livre
Ni bronze dur, ni mol pastel
Qui puisse encor les faire vivre
Sous l'oeil d'un dieu ni d'un mortel.

Ghislaine, Ghislaine, Ghislaine,
- Ne restera-t-il donc de vous
Que la pantoufle à la poulaine
Dont s'étouffaient vos pas jaloux,
Ou cette babouche dorée
Que vous ôtiez, non sans débats
Pour m'offrir la blancheur nacrée
De vos pieds frais et délicats ?
 
 
 
andré berry (1902-1986). Les Facettes (Avril 1928).
 
 
corbeille de fruits
 

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31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 11:04
Arnoux
 
 
chevauchee
 
 
 
Par le vent, vers un ciel de parade,
                 Cravaché,
Un galop de nuage escalade
                  Le rocher.

Il se cabre, il s'ébroue, il dévale,
              — Bond vermeil —
En fumant comme un dos de cavale
                  Au soleil.

Bien lancé ! Bien couru ! Bonne chasse !
                 Bien fringué !
Et l'abîme est franchi, comme on passe
                 L'eau d'un gué.

Hop, le pré ! Hop, le col ! Hop, la lande !
                 Hop, le mur !
La mangeoire a ce soir pour provende
                 Double azur.

Tu passais, souffle en feu, ventre en nage,
                 Cramoisi,
J'ai sauté sur ta croupe, ô nuage,
                 Me voici !

Hop, le roc ! Hop, les pins ! Hop, les frênes !
                 Mes cheveux
Emmêlés à ton poil, tu t'effrènes
                 Où je veux.

Et le ciel est mon fief où je chasse
                 Et m'étends;
Bien piaffé ! Bien volté ! Hop, l'espace !
                 Hop, le temps !
 
 
 
alexandre arnoux (1884-1973). Au grand vent. (Paul Ollendorff, 1909).
 
 
ballade de lullo-mîr
 
 
 
J'ai croisé longtemps autour de la lune
Sur un fin voilier armé pour la chasse,
(Mille cacatois perchent dans la hune),
L'étrave taillait dans l'hyperespace..

Au coupant luisait l'Etoile Polaire
Que le mousse avait décrochée à l'Ourse ;
Vénus rougeoyait au fanal arrière,
J'avais inq écus de plomb dans ma bourse.

Les filins tressés dans les cheveux d'Eve,
Le grand mât taillé dans l'arbre de Science,
Les voiles couleur d'entre-veille-et-rêve,
Le cellier garni de vieux vin de France ;

Les hommes poussaient jusqu'à mort d'haleine
La chanson sans fin d'une seule note ;
Comme un violon ronflait la carène ;
Nous avion le Juif Errant pour pilote;

Et notre Sans-Fil plongeait outre-monde,
Outre-temps dans la matrice des forces ;
Quand je m'accordais à sa longueur d'onde,
Firdouzi passait un poème en Morse...
 
 
 
alexandre arnoux (1884-1973). La Rose rouge (juin 1919).
 
 
flammes dansantes
 
 
 
Un bandit nourri de Virgile
M'a donné jadis son manteau
Odeur balsamique de l'île
Et hircine du bruccio.

La prairie et la gare en briques,
Pour le signal le cri du choucas;
Le rapide des Amériques.
N'a jamais atteint Arkansas

Oeil de Scops et Vol-d'Alouette,
Pied-d'Outarde et Taon-du Bétail,
Mes bons amis des nuits de guette,
Le rifle au poing, l'oreille au rail.
 
 
 
alexandre arnoux (1884-1973).
 
 

 

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27 juillet 2014 7 27 /07 /juillet /2014 11:04
Bernard
 
 
paroles pour ne rien dire
 
 
 
A la manière d'Henri de Régnier.
 
L'eau diverse des fontaines,
Avec un bruit différent
Tombe dans les vasques pleines;
Et son double bruit m'apprend.

Que, pareille à son murmure,
Se prolonge la rumeur,
Tantôt douce, tantôt dure,
De ma peine ou ton bonheur.

Mais, vois-tu, puisque la vasque
N'en débordera pas moins,
Ne fais sourire ton masque,
Ni ne crispe tes deux poings;

Et, sans chercher à comprendre,
Ecoute, en le soir tombant,
L'eau des fontaines s'épandre
Avec un bruit différent ...
 
 
 
jean-marc bernard (1881-1915). Sub tegmine fagi. (1923).
 
 
programme
 
 
 
Jetons les livres allemands,
Par les fenêtres, à brassées.
Foin des cuistres et des pédants,
Et vivent les claires pensées!

Mieux vaut, couché sur le gazon,
Relire, loin des philologues,
Catulle, Horace, Anacréon
Et le Virgile des Eglogues.

Car l'antiquité nous instruit.
Chacun de ses auteurs répète :
Le temps irréparable fuit...
Cueille le jour, dit le poète.

Ah! Contentons-nous désormais
De ces vérités éternelles
Que nous méditerons en paix
Sous les raisins de nos tonnelles.

Puisque se lamenter est vain,
Ne pleurons point la mort des choses :
Versons ces roses en ce vin,
En ce bon vin versons ces roses.

Goûtons la joie et le chagrin
Que, tour à tour, chaque heure apporte;
Car la Mort, pourrait bien, demain,
Frapper du poing à notre porte.
 
 
 
jean-marc bernard (1881-1915). Sub tegmine fagi. (1923).
 
 
lentus in umbra
 
 
 
A Charles Maurras.
 
Presque à plat ventre dans l'herbe
Qu'ombrage un fin peuplier,
Je regarde scintiller
Les eaux du Rhône superbe.

Arbres et collines font,
De l'autre côté du fleuve,
Une image toujours neuve
Sur l'immobile horizon.

Ce paysage tranquille
Sait emplir de sa douceur
L'intelligence et le coeur
Comme un beau vers de Virgile.

Pourrai-je dire comment
Il ravit mon indolence ?
Mieux vaut goûter son silence
Et me taire également...
 
 
 
jean-marc bernard (1881-1915). Sub tegmine fagi. (1923).
 
 

fontaine

 

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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 21:06
Supervielle
 
 
1940
 
 
 
Comme du haut du ciel je regarde la France,
Ses villes et ses champs dans le fond de l’offense,
Prisonniers de nos jours aux élans condamnés
Je vous regarde tous à survivre obstinés.

Ô France, je voudrais te parler sans témoins,
Toi que voilà dans l’ombre à d’obscures distances,
Ton malheur est si dur qu’il meurtrit les lointains
Et qu’un frisson mortel sonde en tous sens l’espace.

Elle était donc ainsi la France en sa ruine,
Longue à se reconnaître et connaître l’abîme,
Sur ses faibles genoux elle veut se tenir,
Si pâle de cacher son horreur de mourir.

 
Nous sommes très loin en nous-mêmes
Avec la France dans les bras,
Chacun se croit seul avec elle
Et pense qu’on ne le voit pas.

Chacun est plein de gaucherie
Devant un bien si précieux,
Est-ce donc elle, la patrie,
Ce corps à la face des cieux ?

Chacun la tient à sa façon
Dans une étreinte sans mesure
Et se mire dans sa figure
Comme au miroir le plus profond.

 
Visages anciens qui sortez des ténèbres,
Lunes de nos désirs et de nos libertés,
Approchez-vous vivants au sortir de nos rêves
Et dissipez ce bas brouillard ensanglanté,

Jeanne, ne sais-tu pas que la France est battue,
Que l’ennemi en tient une immense moitié,
Que c’est pire qu’au temps où tu chassas l’Anglais,
Que même notre ciel est clos et sans issue ?

Victorieuse toi, et te mêlant à nous,
Insensible au bûcher qui jusqu’ici rayonne,
Apprends-nous à ne pas nous brûler chaque jour
Et à ne pas mourir du chagrin d’être au monde.
 
 
 
jules supervielle (1884-1960). Poèmes de la France malheureuse (1939-1941).
 
 
la france au loin
 
 
 
Je cherche au loin la France
Avec des mains avides,
Je cherche dans le vide
A de grandes distances.

Caressant nos montagnes,
Me mouillant aux rivières,
Mes mains allaient et venaient,
Fleurant la France entière,

Faites que je retrouve,
Et qu'on me les redonne,
Les Français tous en groupe,
Le ciel qui les couronne.

Qu'elle devenue,
Qu'elle ne répond plus,
A mes gestes perdus,
Dans le fond de la nue ?

Son grand miroir poli,
En forme d'hexagone,
Où passaient les profils,
De si grandes personnes,

Ah ! comment se fait-il,
Qu'il ait cédé la place,
A l'immobile face,
D'un soldat ennemi ?
 
 
 
jules supervielle (1884-1960). Poèmes de la France malheureuse (1939-1941).
 
 
les couleurs de ce jour
 
 
 
Aux amis de la France.
 
Les couleurs de ce jour sont tristes sans la France,
Le bleu et le lilas, le vert, le violet
Ne trouvent en ces lieux rien à leur convenance
Demeurent suspendus, ne savent se poser

Je ne peux plus voir clair dans ce lointain exil,
Redonnez-moi Paris que je m'y reconnaisse.
Ici tout m'est brouillard et malgré sa rudesse
Ce soleil ne sait pas descendre dans ma nuit,

Et reste sur le haut des marches, interdit.
 
 
 
jules supervielle (1884-1960). Poèmes de la France malheureuse (1939-1941).
 
 
 

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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 20:16
Fombeure
 
 
le rêve de l'aventurier
 
 
 
Que ce soit l’hiver ou l’été
Qu’il soleille, qu’il pleuve ou qu’il neige,
Dans le village ou la cité
Je n’ai jamais pu rattraper
Le cheval de bois qui trottait
Devant le mien, sur le manège,
Et je l’ai toujours regretté…

Qu’elle soit brune, qu’elle soit blonde,
Non je n’ai jamais rencontré
Dans mon voyage autour du monde
La fille qui m’aurait ancré
Dans une baie vaste et profonde
Sous un toit de brassé carré
Auprès d’un jardin de curé.

Qu’importe au lieu de mon tombeau
Le cyprès l’if ou la colombe
L’outremer ou le bleu barbeau
D’un ciel éclaté comme bombe,
Ou gésir entre algue et turbot
Au fond de la mer errabonde,

A moins qu’une sirène verte
M’accueille en ses bras entr’ouverts
Et me prodigue pour ma perte
L’ombre d’étranges univers
D’étoiles de mer fleurs offertes
Dans ses palais aux volets verts.
 
 
 
maurice fombeure (1906-1981). Poèmes inédits (Seghers, 1957).
 
 
trois chevaliers
 
 
 
Trois chevaliers chaussés à la poulaine
Vois. Ils s'en vont vers l'épaisseur des bois
Jean Bedelaine Bec de Molène
Robe de Job de Gobelin Bernois

Tels sont leurs noms. La fine fleur de France
Des chevaliers qui s'en vont à cheval
Le sein des vents se gonflait en silence
La lune fuit à pas d'or vers l'aval

Où s'en vont-ils ? Chasser la darigole
Tout empennée d'oiseau comme un poisson
Bête rusée qui n'est point malivole,
Vient se poser parfois sur votre arçon

Soleil français reluira sur la plaine
Mais velouté crépuscule du soir
Les accompagne et feutre de futaine
Leurs pas trèfles semés au coeur des soirs

La grand' forêt gigogne des légendes
Souvre pour eux comme un coeur de lilas
Parfume ses bruyères et ses branches
Fait chuchoter ses chouettes et ses glas

Tels ils s'en vont vers la lune unicorne
Vers un sommeil qui n'aura pas de fin
Chasser la darigole ou la licorne
A pas feutrés sur ce monde défunt....
 
 
 
maurice fombeure (1906-1981). Aux créneaux de la pluie (Gallimard, 1946).
 
 
les écoliers
 
 
 
Que ce soit l’hiver ou l’été
Sur la route couleur de sable,
Le 'moyen', le 'bon', le 'passable'
Vont à galoches que veux-tu
Vers leur école intarissable.

Ils ont dans leurs plumiers des gommes
Et des hannetons du matin,
Dans leurs poches du pain, des pommes,
Des billes, ô précieux butin
Gagné sur d'autres petits hommes.

Ils ont la ruse et la paresse
Mais l'innocence et la fraîcheur
Près d'eux les filles ont des tresses
Et des yeux bleus couleur de fleur,
Et des vraies fleurs pour leur maîtresse.

Puis les voilà tous à s'asseoir.
Dans l'école crépie de lune
On les enferme jusqu'au soir,
Jusqu'à ce qu'il leur pousse plume
Pour s'envoler. Après, bonsoir !
 
 
 
maurice fombeure (1906-1981). A dos d'oiseau (Gallimard, 1942).
 
 
oiseau
 

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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 19:11
Mary
 
 
rondeau des fontaines
 
 
 
Verdine, Ondine et Bordine aux yeux verts.
ronsard.  
 
Jonquine, Ondine, Antrine, Verdeline,
Au matinet, quand sifflent rubeline,
Tarin, linotte, un souffle zéphirin
Apporte aux prés harmonie angéline,
Jusque à tant qu’à l’orière décline
L’ombre du bois ou menace le grain.

Alors se tait l’échôle et le clarain :
Dorment les bœufs ; c’est midi souverain,
Le bain sacré de Diane Ourceline ;
Près de la source où git sa javeline,
On n’entend plus rubeline et tarin.
Jonquine, Ondine, Antrine, Verdeline.

Sous les rainceaux guigne l’œil satyrin
A basse vêpre un corps alabâtrin.
Le ciel s’éclaire au loin d’une chaline.
Enfin la nuit a refermé l’écrin,
Mais plus souef que flûte et tambourin,
Je r’ois chanter le long de la colline
Jonquine, Ondine, Antrine, Verdeline.
 
 
 
andré mary (1879-1962). Poèmes inédits (Le Divan, 1941).
 
 
rondeau des petits enfants
prisonniers de l'hiver
 
 
 
En ces mois noirs, errant par sentes et chalées,
Nous ressentons aux mains chauboulures, onglées,
Et tout autour de nos oreilles les pinçons
De la brise aigre, encependant que nous paissons
De faînes et calots et prunelles gelées.

Ou bien, le soir, devant les flammes enroulées,
Sur sellettes de bois sommes petits garçons,
Frileux, encoquillés si comme limaçons,
En ces mois noirs.

Quand orrons-nous subler fauvettes et quinsons ?
Las ! ne reverrons-nous le temps des béniçons
Ou bien tant seulement le lundi des roulées,
Le vert bois, la prairie aux rives glaïolées ?
Enfantelets petits, c'est à quoi nous pensons
En ces mois noirs.
 
 
 
andré mary (1879-1962). Les Rondeaux (1924).
 
 
rondeau des bedons
 
 
 
Toujours assis, les pieds sous le bâton
De chaise, au cou la touaille de coton,
Ne leur chaut prou Montfaucon ni Vatable :
Leur ventrelot s'arrondit sous la table
Dont le rebord caresse leur menton.
Or de pinter, or d'engouler, glouton,
Râble de lièvre, éclanche de mouton,
Puis vont ronflant comme porcs en l'étable,
Toujours assis.

A l'heure dite ils iront chez Pluton
De l'eau du Styx attremper leur picton,
Ensevelis en nappe délitable,
Car ils ont fait testament véritable,
Pour être mis au tombeau, ce dit-on,
Toujours assis.
 
 
 
andré mary (1879-1962). Poèmes inédits (La Muse française, 1938).
 
 
fontaine 2
 

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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 09:59
Vérane
 
 
sultanes
 
 
 
Avec leurs robes à ramages
Leurs turbans où l'aigrette luit
Sortent-elles pas de vos pages
Contes des Mille et une nuits ?

Dans un jardin à Samarcande
Ont-elles sous les cyprès verts
Croqué la pistache et l'amande
En écoutant des calenders ?

Ont-elles sous l’œil de l'eunuque
En des vasques de marbre et d'or
Baigné de l'orteil à la nuque
Toutes les roses de leur corps ?

Pour elle, fit-on choir la tête
D'un infortuné chamelier
Qui vit leur face sans voilette,
Leurs seins parés des seuls colliers ?

Non, ces Sultanes d'opérette
Ointes des parfums d'Houbigan,
Ignorent la loi du Prophète
Bagdad et ses minarets blancs.

Et si tu les vois en image
Avec la fleur et le miroir
C'est que les fixa sur la page
Monsieur Iribe, certain soir,

Alors que sur de hautes chaises
Ces prêtresses des tangos tous
Dégustaient des boissons anglaises,
Devant un comptoir d'acajou.
 
 
 
léon vérane (1886-1954). Poèmes inédits (La Muse française, 1922).
 
 
bonheur
 
 
 
En ville un cabinet tout tapissé d'estampes,
D'armes, de plats ornés de fleurs et de sujets
Et des cartes qu'on scrute à l'heure de la lampe
Escomptant le départ, supputant le trajet.

A la campagne, un toit qu'agrémente une treille,
Un verger où les fruits s'enflent de jus sucrés,
Un jardin où les fleurs se couronnent d'abeilles
Et des blés que le vent creuse de plis dorés.

Des chiens familiers, des pigeons, des colombes
Dont la gorge au soleil et s'irise et se bombe,
Du vin dans le cellier, dans l'âtre un feu de bois;

Horace au temps d'Auguste en eut-il davantage ?
Je ne sais! mais jouir de tels biens à la fois
C'est être aimé des dieux et c'est la part du sage.
 
 
 
léon vérane (1886-1954). Poèmes inédits (La Muse française, 1932).
 
 
cirque
 
 
 
Le clown dont la houppe de laine
Oscille comme un œillet blanc
Fait à l'écuyère hors d'haleine
Des compliments sur sa jument.

Des lévriers prompts comme des flèches
Crèvent des cerceaux de papier
Et des nains roulent tête-bêche
Entre les jambes des coursiers.

Monsieur Loyal fait sur l'arène
Siffler son fouet comme un serpent,
Des chiens dans un carrosse traînent
Un chimpanzé ceint d'un turban,

De poignards courbes et de disques
Des jongleurs sont auréolés.
Mais celle là, qui frêle, risque
Ses pas au dessus du filet

Et qui va guidant une biche
Sur l'étincelant fil de fer
Celle là tient comme un fétiche
Mon cœur contre son maillot vert.
 
 
 
léon vérane (1886-1954). Poèmes inédits (La Muse française, 1923).
 
 sirène 

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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 10:05
André Lafon
 
 
lourd sommeil des maisons...
 
 
 
Pour Daniel Allard.
 
Lourd sommeil des maisons dans les sous-préfectures,
Quand dix heures ont plu du clocher sur les toits ;
Sommeil que vient veiller la lune, quelquefois
Et que seuls les grillons bercent de leur murmure.
Silence de la rue angoissante, mystère
Des volets refermés où nul rayon ne luit,
Seuils ombreux et sournois d'où soudain le chat fuit
Au bruit dur de mon pas que la nuit exagère.

Les massifs endormis, par la lèvre des fleurs,
Exhalent des parfums ; de la campagne proche
Viennent ceux de la vigne et des foins. . . Les senteurs
Se mêlent enivrant l’air nocturne. Les loches
Doivent monter aux murs verdis dans la fraîcheur.

Mais voici, tout au fond d'un jardin d’ermitage,
Qu'une fenêtre s'ouvre aux langueurs de Juin ;
L'accord d'un piano s'élève, le feuillage
A frémi et mon cœur s'est ému, sentant bien
Quel tendre aveu dans la romance pèse et n'ose.
Et mon front s'est posé sur la grille où mes mains
Effeuillent sans savoir les rosiers et leurs roses !
 
 
 
André lafon (1883-1915). Poèmes provinciaux (Ed. du Beffroi, 1908).
 
 
midi
 
 
 
Midi. Tout le jardin grésille de lumière;
Chaque feuille est figée en l’épaisse chaleur;
Toutes celles du buis sont des éclats de verre,
La rose s’est penchée et le pavot blanc meurt.
Midi; au creux tentant de la charmille heureuse
Porte avec l’abricot odorant et le pain,
La pêche à la joue douce et la prune au pollen
Léger plus que celui des corolles soyeuses.
Voici le seau du puits pour rafraîchir tes mains.
Vois la route brûler, Ah ! l’ardent paysage
Qui met devant tes yeux un rêve de clarté
Là-bas, fait plus certaine encor la volupté
D'avoir dans cette grotte obscure de feuillage,
Des fruits mûrs et cette eau dont le reflet voyage
Aux branches où le barbot lourd s'est arrêté
Un Angélus lointain s'égrène, monotone,
Sur les villages bleus assoupis, sur les champs;
La treille n'a plus d’ombre et seul, le maigre chant
De la cigale vibre. Un moustique fredonne…
Midi ! Tout le repos sur la terre pesant.

Ah! qu'il demeure au fond de ta jeune mémoire,
Avec son goût de miel, sa brûlure et sa gloire,
Ce jour, si rutilant et si riche en plaisir.
Et qu'aux temps hivernaux où l'ennui vient saisir
Ton cœur faible en ses doigts givrés, tu voies encore
Ces fruits, comme des fleurs, et que l'heure se dore
Au soleil illusoire et pur du souvenir !
 
 
 
André lafon (1883-1915). Poèmes provinciaux (Ed. du Beffroi, 1908).
 
 
les charettes qui passent
 
 
 
Les charrettes de bois passent pour le marché
Au pas traînant des bœufs, dont le front baissé force
Tirant les troncs coupés à l'écailleuse écorce
Des grands pins résineux et les fagots séchés;
Novembre va venir le long des routes grises.
Flétrir les feuilles tremblotantes aux buissons...
L'Hiver !... Les vols fuyants vont passer dans la brise;
Les cloches de Toussaint s'éplorer, leur chanson
Se perdre par les champs sous un ciel de détresse.
Oh ! cloches de Noël, dans la nuit froide !
— Laisse...
— Oh ! voir finir l’année avec un peu de soi...
— Accueille sans regret les saisons et leurs mois
Et qu'ils portent des fleurs, des fruits ou que, moroses,
Ils pèsent à ton cœur de rêve et de névrose,
Sache en goûter le charme épars. Rappelle-toi ;
Novembre c'est le temps où l'âme se repose
De la lumière chaude et vibrante d'été ,
Entends le feu bruit, laisse-toi dorloter
En cette ouate effilochée autour des choses
En ce silence où meurt le ciel lilas et rose
En la venue muette et douce de la nuit.
 
 
 
André lafon (1883-1915). Poèmes provinciaux (Ed. du Beffroi, 1908).
 
 
fleur 3
 

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 21:16
 
 
ailleurs et jadis
 
 
 
A Maurice Allem.
 
Dans certains jours trop longs, trop lourds,
Je connais deux voix familières
Qui m'arrivent, à la manière
De ces voix des chanteurs des cours.

Elles s'élèvent en moi-même
Et j'écoute, en fermant les yeux,
Les appela trop ingénieux
De ces deux cadences que j'aime.

L'une évoque ce qui n'est plus
(Qu'elle est douce ! Qu'elle est troublante !)
La seconde aussitôt me vante
Ce que je n'ai pas encor vu.

C'est Jadis et ses nostalgies!
C'est Ailleurs avec ses trésors!
Et tout à coup prennent l'essor
Mille songes, mille magies …

Je suis tout agité d'élans
Qui s'entreheurtent, qui se brisent
Et mon âme tremble, indécise,
Et se consume dans le vent.

Le « Jamais plus » m'emplit d'ivresse,
D'une ivresse triste à mourir,
Mais « La-bas » offre à mes désirs
Ses aurores enchanteresses.

Non, non ! je ne renonce à rien !
Je veux, tout en pleurant encore
Les formes que le temps dévore,
Courir vers l'inconnu qui vient.

J'entends toujours les deux sirènes;
Je les écoute avidement
Sans voir que mon ravissement
Est stérile autant que ma peine.

Chanteuses folles, taisez-vous !
Je vous ai trop longtemps suivies
Et ce qui me reste de vie
Je veux le vivre tout debout,

Non point penché sur les images
Des moments perdus à jamais,
Non point tendu vers des palais
Qui ne sont rien que des mirages.

C'est avec toi, Réalité,
Que je veux conclure alliance …
Mais j'ai peur, vois-tu, quand j'y pense,
Que tu ne saches pas chanter !
 
 
 
noël nouet (1885-1969). Poéme inédit. (La Muse française, février 1926).
 
 
à pierre camo
 
 
 
Heureux qui, comme vous, dans les îles lointaines,
A su garder présente au plus profond du cœur
L'image du vallon, du bourg, de la fontaine
Dont ses premiers regards ont connu la douceur !

Heureux qui, retrouvant la voix de la sirène,
A chanté ces amours avec tant de ferveur,
Leur prêtant, dans l'exil, des grâces souveraines,
Que leurs noms ennoblis charment les connaisseurs !

Heureux, heureux surtout, qui riche d'aventures,
Lassé des ciels, des mers, des peuples, des natures,
Regagne un jour sa terre et n'en est point déçu,

Qui, maître dans un art qui pare et transfigure,
Ecrit, sans y penser, pour les races futures
Et rend à son pays plus qu'il n'en a reçu !
 
 
 
noël nouet (1885-1969). Poéme inédit. (La Muse française, janvier 1931).
 
 
hymne pascal
 
 
 
Alleluia ! Chantons, chrétiens, cloches, oiseaux !
Un nouveau jour paraît comme un lis sur les eaux
Et c'est un matin plein d'allégresse angélique !
La terre va lancer d'elle-même un cantique :
Ecoutons, admirons, saluons, bénissons !
Chœurs du monde et des cieux montant à l'unissons
Au lever du soleil sur les plaines en joie !
Tout le printemps terrestre est en fête et verdoie,
Et le printemps des chœurs s'évanouit en lui
Comme un iris humide et frais parmi les buis.

Bonheur d'âme parmi le grand bonheur des choses!
O double renouveau ! Aube en apothéose !
L'espoir miraculeux de la vie à jamais
Eclôt divinement dans l'herbe des sommets
Et s'unit aux frissons perpétuels des sèves.
Les rejetons noueux sont plus forts que les glaives
Et l'Amour t'a vaincue, ô Mort, au bord des cieux !

Alleluia ! Chantons ! le nuage est joyeux,
La vapeur virginale est comme une bannière,
Le cri de l'alouette est rempli de lumière
Et les saints carillons volent parmi les bois,
Au milieu des bourgeons entr'ouverts, sur les toits,
Et sur la haie en fleurs, l'eau de la mare pleine,
La brune giroflée et la fraîche fontaine,
Comme des drapeaux clairs emportés par le vent.
A l'odeur des jasmins va se mêler l'encens,
Et nous disperserons en des strophes pieuses
Nos émerveillements dans les nefs glorieuses,
Tandis que les coteaux que va dorer l'été
Frémiront en l'honneur du pur Ressuscité !
 
 
 
noël nouet (1885-1969), Les Etoiles entre les feuilles (1911)
 
 
 

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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 21:16
 
 
invocations d'automne
 
 
 
Automne merveilleux. Automne qui me dores
L'horizon de la vie encore cette fois,
Toi qui, si doux, épands les feux de tes aurores
Et ceux de tes couchants aux limites des bois,

Mélancolique Automne, avec qui l'on voyage
En des mondes de songe et de sérénité,
Bel Automne pour qui, sous le dernier feuillage,
Un oiseau, mais tout bas, poursuit son chant d'été.

Toujours tu m'exaltas, saison harmonieuse ;
Ta flamme brûle encore en mes hymnes anciens:
Tu m'as tout pénétré d'une ardeur sérieuse...
Dis que tu le savais et que tu t'en souviens !

Pourtant, si je t'invoque aujourd'hui, cher Automne,
Ce n'est pas pour revivre aux luttes du passé,
Pour remettre à mon front une vaine couronne.
Et rendre un peu de lustre à mon nom effacé.

Que, dans l'apaisement de cet octobre, meure
Ce qui n'est pas en moi le vierge attrait du Beau;
Que, la Gloire ayant fui, le seuil de ma demeure
Semble à jamais le seuil délaissé d'un tombeau

Loin l’orgueil, espérant des revanches tardives !
Uniquement épris d'un rêve aérien,
Je ne regarde plus vers les ingrates rives
Du monde aveugle et sourd, dont je n'attends plus rien.

Je ne veux contempler que de pures images :
Mon calme enivrement, c'est l'ampleur de tes cieux.
C'est ton azur à peine offensé de nuages,
Saison noble au divin rire silencieux.

Ta tendresse me parle et ma ferveur t'écoute :
Automne inspirateur, fais encor sous tes lois
Tomber, comme un cristal, mes heures, goutte à goutte
Mets invisiblement des cordes sous mes doigts ;

Et que, la mélodie affluant dans mes veines.
Ardente comme aux jours de ma jeune vigueur,
Sans désir de frapper les oreilles humaines,
Je chante seulement pour enchanter mon cœur.
 
 
 
louis le cardonnel (1862-1936). Poèmes. (Mercure de France, 1904).
 
 
près du cloître
 
 
 
Près du cloître où la vigne est blonde de lumière,
Oublieux du cruel passé qui fut le mien,
J'abandonne, en priant, mon Ame tout entière
Aux attraits de ce beau printemps italien.

Dans mon ravissement je crois marcher à peine :
Je sens comme bondir la terre sous mes pieds.
Ce matin, dans la claire église franciscaine,
J'ai compris le bonheur des cœurs sacrifiés.

La jeunesse du monde, en sa candeur divine,
Emplit autour de moi l'air brûlant et vermeil :
Une autre adolescence éclôt dans ma poitrine,
Et je voudrais livrer ma poitrine au soleil.

J'ai respiré l'esprit de l'insensé d'Assise,
Tenant, même aux oiseaux, des discours ingénus.
Dans l'ardeur qui m'exalte à la fois et me brise,
Je rêve de partir, sanglant, et les pieds nus.

Apôtre, que Jésus secrètement prépare,
Pour qu'il porte la paix à ses frères humains,
Au-devant de celui qui souffre ou qui s'égare,
Je répandrais mon cœur à travers les chemins.

Je serais le semeur d'immortelle espérance,
Dont l'hymne vibrant monte avec l'aube du jour :
Et, saintement joyeux, même dans la souffrance,
J'irais, mon Dieu, j'irais vers l'extatique amour.
 
 
 
louis le cardonnel (1862-1936). Carmina Sacra (1912).
 
 
méditation romaine
 
 
 
Oh ! s'égarer tout seul par la Voie Appienne,
Plein de mélancolie ou de recueillement,
Et, des mortes splendeurs de la Rome païenne,
A la chrétienne aller, comme insensiblement.

Surtout lorsque le soir va les teinter de rose,
Contempler ces champs nus, au vide interminé,
Que, par instants, domine un profil grandiose
D'aqueduc, à la fois solide et ruiné.

Seul toujours, aspirer sous la sublime flamme
Des blancs étés, qui font poudroyer les chemins,
Afin do se grandir héroïquement l'âme,
La tristesse et la paix des horizons romains.

Ou, penché vers le Tibre, aux eaux lourdes et fauves,
Évoquer ces longs jours d'histoire qu'il a vus
Fuir, après les Catons et les Scipions chauves,
Sans en garder pour nous, même un reflet confus.

Sol à jamais sacré, qui n'est fait que de tombes,
Labyrinthes massifs du profond Palatin,
Arcs triomphaux, dressés après les hécatombes
Des peuples que la Ville immole à son destin.

Obélisques sur qui le Temps brisa ses griffes
Et que la Croix surmonte, elle invincible à tout
Basiliques, fonds d'or, monuments des Pontifes,
Qui méditent assis ou bénissent debout.

De ces choses trouver la secrète harmonie,
La recueillir, malgré la rumeur des passants ;
S'agenouiller dans quelque antique Diaconie,
Où traînent des odeurs de cires et d'encens.

Par les mourants juillets, du haut du Janicule,
Alors que le soleil décroît sur les gazons,
Suivre d'un long regard cette lueur qui brûle
Aux dômes éloignés, aux vitres des maisons.

Escorté, pas à pas, par des Ombres illustres,
Fuyant partout les bruits profanes et grossiers,
Longuement s'accouder sur l'appui des balustres,
Ou marcher, seul encore, à travers les sentiers.

Et, dans son cœur roulant ce que l'auguste Rome
Y verse de noblesse et de détachement,
Méditant la grandeur avec le rien de l'homme,
Qui sont ici venus s'inscrire également,

Tandis que le couchant fait flamber sa fournaise,
Qui s'éteindra bientôt au fond du ciel pâli,
Voir se dorer là-bas, tes pins, Villa Borghèse,
Ou s'empourprer les tiens, ô Villa Pamphili.
 
 
 
louis le cardonnel (1862-1936). Carmina Sacra (1912).
 
 

 

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