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20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 11:52
Jours tranquilles
au Quai d'Orsay                       
LALUMIERE (Jean-Claude) Le Front russe


Vous cherchez un peu de lumière dans la grisaille de l'actualité des lettres ?  Alors, pour une fois, fiez vous à la rumeur et aux gazettes littéraires qui ont flairé la bonne piste et précipitez vous sur le premier roman de Jean-Claude Lalumière, Le Front russe [1]. Pour un coup d'essai, c'est presque un coup de maître. Un peu autobiographique bien sûr, mais quoi de plus normal pour un premier ouvrage. On y marche d'abord à pas mal assurés, on se tient aux murs de l'enfance, aux certitudes de la vie. Et puis brusquement on se lâche, l'histoire se met en route, les personnages vivent par eux-mêmes et tout devient facile. Nous voilà partis pour le front.

Le narrateur du Front russe part lui aussi en campagne. Avec un handicap certain, c'est un rêveur. Rejeton de la petite bourgeoisie des années 70, fils unique un peu couvé, il a passé son enfance à soupirer sur les atlas et les revues de géographie, la tête pleine d'aventures exotiques et de voyages au long cours. Et voilà que la chance semble lui sourire : un  petit concours administratif réussi, une affectation aux Affaires Étrangères et la valise est déjà prête pour les terres lointaines. Mais le mirage s'évanouit très vite. Notre apprenti diplomate, mal servi par le sort, découvre à ses dépens la réalité du Quai d'Orsay d'aujourd'hui. On le placardise d'emblée dans un service en déshérence, "le bureau des pays en voie de création, section Europe de l'est et Sibérie", situé en plein treizième arrondissement, dans la hideuse ZAC Rive gauche. Le voici au purgatoire du "Front russe", promis à l'attente, à l'ennui et à l'inutilité. Son activisme et son envie de bien faire lui mettent évidemment tout le monde à dos et chacune de ses initiatives tourne au désastre. Il lui faudra du temps et beaucoup d'humour pour comprendre qu'on ne dérange pas impunément les certitudes moisies des administrations et que les rêves des ronds de cuir n'ont pas grand chose à voir avec ceux de l'enfance. Il finira par en prendre son parti.

Il y a un peu de fatalisme dans ce Front russe. Mais c'est un fatalisme qui ne tourne jamais à l'aigre. On sent que Jean-Claude Lalumière est un adepte du sourire moqueur de Jacques Tati. Son héros est une sorte de M. Hulot jeune qui débarquerait au Quai d'Orsay. Il ignore tout des rites de la maison, il accumule les gaffes sans s'en rendre compte, persuadé qu'il a l'avenir pour lui. Lalumière s'amuse de son personnage, de sa crédulité et de son manque d'assurance; le ton faussement naïf du récit fait des merveilles. Nos lecteurs goûteront également l'humour délicatement réactionnaire de certains bons passages. On savourera sans retenue l'épisode où le ministre - qui ressemble un peu à Bernard Kouchner - décide de redorer son blason et organise une "marche des fiertés diplomatiques" qui sombre dans le ridicule le plus total. On rira un peu jaune au récit de ce voyage improbable en Géorgie où l'ambassade de France se transforme en music-hall de bas étage pour séduire des élites locales atterrées. On sourira à l'histoire du pigeon mort qui encombre la fenêtre du narrateur et dont l'enlèvement met en émoi toute la bureaucratie du Quai d'Orsay. Et on sera plein d'indulgence pour les déboires amoureux du narrateur avec la jeune secrétaire du service, une pauvre créature, victime du bio, des séries télévisés et des magazines féminins.

Il y a aussi un peu de nostalgie dans le Front russe. Une douce nostalgie, une petite musique tendre qui se dilue dans l'humour et qui rend le livre parfaitement attachant. Nostalgie des années 70, des familles heureuses et du temps du plein emploi, où le temps s'écoulait entre l'attente de Noël et celle des grandes vacances, où il flottait encore sur le monde ce parfum d'aventure qui fait les rêves adolescents. Le narrateur est un pur produit de cette époque, il est aussi une victime des temps nouveaux, de ces années au front dur où les rêves n'ont plus leur place, où les terrains d'aventure sont peuplés de touristes obèses, où la France n'est plus tout à fait au centre du monde, où les ministres des Affaires Étrangères ne s'appellent plus Maurice Couve de Murville ou Michel Jobert mais, plus bêtement, Philippe Douste-Blazy ou Bernard Kouchner. Alors, entre ces deux époques, celle où on a bien vécu et celle où il faut bien vivre, on perd vite ses repères. Il faut peu de choses pour faire d'un adolescent rêveur un anti-héros adulte : des parents qui s'éloignent, des maîtres ou des amis qui s'effacent, la routine de la vie qui vous mange le coeur. "Je crois que j'ai perdu ma capacité à rêver, dit le narrateur du Front russe. J'attends simplement. J'attends qu'un événements survienne dans ma vie. (...) . Mais il ne se passe rien. Je vis et il ne se passe rien. J'aurai vécu et personne n'en saura rien. (...) J'ai voulu tracer mon propre parcours, et je me suis retrouvé à mettre mes pas dans ceux de mon père. on croit se rendre  dans des endroits nouveaux mais on réalise que c'est partout pareil. L'histoire d'une vie, c'est toujours l'histoire d'un échec." Troublante confession d'un enfant du siècle.

On prend surtout du plaisir à lire le Front russe. Lalumière a été, c'est visible, à bonne école. Celle de Stendhal, celle de Dumas, celle aussi, à coup sûr, des Nimier, Blondin, Laurent et de quelques autres qu'on aime ici. Il cultive la légèreté avec la mélancolie, l'ironie avec une pointe d'amertume, l'effronterie et une certaine pudeur. Ce premier roman, c'est entendu, manque un peu de fond, les protagonistes du narrateur y sont juste esquissés et on voudrait au récit plus d'intrigue, plus de rebondissements. Les propos intimistes y arrivent un peu tard, presque à la fin. Mais tous les ingrédients sont là pour qu'une oeuvre naisse. Presque un coup de maître, disions nous. A coup sûr un coup d'éclat qui ne peut pas rester sans suite. Faites vite, Lalumière !

Eugène Charles.

 


[1]. Jean-Claude Lalumière, Le Front russe, Le dilettante, 256 pages.

   

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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 13:42
Le duc de Guise                                           
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Puisqu'il faut clore le soixante-dixième anniversaire de 1940, donnons la parole à Bernanos. Sa voix, ses mots, seuls, peuvent nous permettre de regarder en face ce passé terrible qui, aujourd'hui encore, ne passe pas.  Le beau texte qui suit  a été publié par le quotidien brésilien O Jornal, le 12 septembre 1940, sous le titre "O Duque de Guise". C'est en des termes particulièrement émouvants que Bernanos évoque, du fond de son exil brésilien, la Maison de France, source de fidélité, de dignité et d'espérance après l'effroyable désastre. A l'image du vieux Prince qui s'incline puis disparait avec noblesse devant le destin de son pays succède celle du jeune prétendant, porteur des aspirations d'une France neuve, débarrassée de ses barbons et de ses vieillards précoces. C'est ce cycle d'espérance qu'il faudra un jour faire revivre pour que "le peuple le moins pharisien du monde" retrouve les chemins de son destin.
La Revue Critique .
 
Septembre 1940.

La mort de Mgr le duc de Guise a eu la simplicité et la dignité de sa vie. L'historien passionné de l'Armée française ne pouvait guère souhaiter survivre à la déroute des régiments illustres, incontestablement les plus anciens et les plus glorieux de l'Europe, à la fuite mystérieuse, incompréhensible, spectrale, des drapeaux légendaires le long de toutes les routes de France. Peut-être avait-il prévu se désastre, mais il ne pouvait pas l'attendre, il ne pouvait y conformer son coeur. Comme la plupart des princes de sa Maison, il était de formation et d'humeur libérales, modéré par goût, mais aussi par devoir d'Etat, par vocation royale, car le premier dessein de nos princes - Orléans ou Bourbon - , et on peut dire leur constante obsession depuis 1793, a été de refaire chez nous l'unanimité prodigieuse des Fêtes de la Fédération - brisée quelques mois plus tard, hélas ! -, de réconcilier les Français. "Ensemble et quand vous le voudrez, disait Henri V vers 1875 aux ouvriers parisiens, nous reprendrons le grand mouvement de 1789." Il est certain que l'expérience de nos discordes et le souvenir du mal qu'elles avaient fait à son pays devait développer chez Mgr le duc de Guise une indulgence naturelle, si dépouillée de toute amertume, qu'elle pouvait passer pour de la résignation. Mais notre déroute était le seul malheur auquel il était incapable de se résigner, et qu'il n'avait pas le droit d'absoudre. Cette catastrophe démesurée, ce drame hagard, était fait pour briser une âme haute et fière, un coeur discret, silencieux. Le vieux Prince lui a néanmoins survécu quelques semaines, comme pour témoigner ainsi qu'il ne refusait pas de le regarder en face, qu'il ne lui faisait pas baisser les yeux. Puis il est rentré dans la mort, comme dans le seul repos qu'il pût accepter sans remords.
L'un des privilèges de la monarchie est de se rajeunir d'elle-même, à chaque nouveau règne. Un futur ministre a beaucoup de chance, s'il accède au pouvoir avant la soixantaine. Si François Ier, Louis IX, Henri IV, Louis XIV avaient du patienter aussi longtemps, ils n'eussent apporté à la France qu'une expérience désabusée des hommes, de la vie, de l'amour et de la gloire. C'est à ses jeunes rois que mon pays doit d'avoir une histoire si romanesque, qu'elle faisait dire au vieux puritain Gladstone que ce n'était pas une histoire sérieuse. Une histoire que les petits garçons de notre race lisent comme un conte et qui fait rêver les petites filles, une histoire dont toute la grandeur reste toujours à la portée des coeurs d'enfant. Le peuple le moins pharisien du monde mériterait d'avoir des maîtres aussi jeunes que lui.
Il est inévitable, et même souhaitable, que les peuples se trompent parfois, car les peuples,  comme les individus, pourvu qu'ils soient de bonne race, tirent souvent merveilleusement parti de leurs fautes. Mais les fautes ne portent chance qu'aux jeunes, elles aigrissent et durcissent les vieux, qui d'ailleurs vivent rarement assez longtemps pour en subir les conséquences. Heureux les peuples et les rois assez jeunes pour faire des bêtises de jeunesse ! Les jeunes ont des passions, les vieillards des vices, et ce ne sont pas les imprudents qui perdent le monde, mais les cyniques et les avares. 
Un étranger, même s'il sait parfaitement votre histoire, peut difficilement comprendre à quel point notre monarchie est restée jeune, est restée jusqu'au bout sous le signe de la jeunesse. Certes, les institutions étaient vénérables, mais le personnel se renouvelait sans cesse. Le XIXe siècle, qui nous a donné des institutions nouvelles, en a toujours confié la garde à des barbons. J'ai écrit bien des fois, depuis vingt ans, qu'on avait livré la France aux vieillards. Leur influence était si grande, qu'elle a marqué la génération d'après-guerre, dont je parlais l'autre jour, et qui était une génération de vieillards précoces, d'adolescents raisonneurs.  Il est bien émouvant de penser aujourd'hui que, si le vieux syndic de la faillite nationale sera bientôt centenaire, l'espérance française repose sur la jeune tête de Mgr le comte de Paris. 
Georges Bernanos .
 
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La revue critique - dans Littérature
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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 11:35
Le grand retour de la littérature édifiante
 
Notre ami Bruno Lafourcade n'a rien lu - ou presque rien lu  - d'Olivier Adam et pourtant il en parle à merveille. En mal comme il se doit.  Essayez, comme nous l'avons tenté, de lire quoi que ce soit de cet adamite. Le livre vous tombera des mains, comme il est tombé des nôtres. Olivier Adam ressemble en tous points à ces pages littéraires de Libération ou du Monde où son nom est abondamment cité. On peut en faire de multiples usages, à l'exception de la lecture...
P. G.
 
Je n’ai jamais rien lu d’Olivier Adam, mais ce détail ne m’empêchera pas d’en dire du mal. J’exagère d’ailleurs : je n’ai jamais ouvert un livre d’Olivier Adam, mais j’ai eu sous les yeux un échantillon représentatif de son art poétique. Ces lignes, qui prenaient la forme du journal intime, sont déjà anciennes ; elles furent publiées par Libération, certain samedi, à la rubrique « Mon journal », « l’actualité vue par un intellectuel, un écrivain, un artiste ». [1].
Le premier jour, Adam se leva, prépara du café et alla se baigner ; le lendemain, il remarqua que « les dimanches ressemblaient aux samedis », et le surlendemain qu’il aimerait écrire « comme [la mer] bat » (cette chose, dans la langue du lyrisme néo-durassien, se barbouille : « Écrire comme elle bat, j’ai pensé ») ; mardi le vit « [fermer] les yeux en écoutant Mendelssohn » ; mercredi, il détesta un film sur l’avortement (où il faut entendre qu’Olivier Adam est « favorable à l’avortement », – une prise de position, la seule dans ce néant hebdomadaire, très courageuse et pas du tout attendue, qui n’a pas été écrite seulement pour être idéologiquement impeccable, mais parce que ce garçon (il ne faut jamais négliger la part de la naïveté dans la lâcheté) pense sincèrement qu’il est de son devoir moral d’affirmer qu’il est « favorable à l’avortement » ; jeudi, il eut les « nerfs en pelote », et pensa que Paris « [n’était] fait que pour la lumière » ; il termina en disant qu’il aimait le rugby.
J’en étais là, dans ce vide enlaidi de vent, de vagues et d’averses, au milieu de ce désert moite et poétisé, cherchant vainement une idée paradoxale, une réplique drôle, une phrase harmonieuse, – quand surgit du clavier adamique une page qui me fit partir la tête en arrière, retrousser les babines, découvrir les crocs, et à peu près littéralement hurler de rire : « Sur la plage, un type engueule son gamin, quatre ans pas plus, parce qu’il a du sable dans les chaussures. » Or « du sable sur une plage ça me semble normal », observe non sans à-propos notre homme qui révèle aussitôt les tortures infligées par le pervers : « Le type secoue son fils, lui tord le bras, lui tire un peu les cheveux ». Et évidemment : « Le gamin se met à pleurer ». Cet acte de barbarie, Olivier Adam le commente ainsi : « Ils s’en vont, je regarde Karine [sa compagne, suppose-t-on], ses yeux noyés. Ce genre de scène, c’est tellement tous les jours. Effrayant. Je pense à la une de Libé cet été, le projet de loi, interdire la fessée, et puis l’édito de Barbier dans L’Express cette semaine : une taloche n’a jamais fait de mal à personne il écrit. Cette vieille rengaine de l’autorité, l’éducation à la dure, punitive. Le dressage. Le nombre de gens qu’on peut croiser et qui ne s’en sont jamais vraiment remis de tout ça, pourtant. Les casseroles à traîner que c’est alors, la violence sourde, le défaut de tendresse. À l’inverse, jamais entendu personne me dire : tu sais au fond, mes parents étaient trop doux, trop aimants, trop ouverts, trop compréhensifs, ça m’a détruit, ce qu’il m’aurait fallu, c’est des tartes, du silence et de la peur. »
Faut-il voir dans ces peterpaneries, où des Gamins et des Mamans sont livrés aux crocs des Pères, ces types louches, un échantillon de ce que l’éditeur d’Olivier Adam, dans une quatrième de couverture, appelle la « puissance romanesque » de son poulain ? Sans doute ; mais, à mon avis, au lieu de lui faire croire qu’il est un descendant de Bernanos, il ferait mieux de lui envoyer une grammaire de classe de quatrième, car son barbouilleur n’est pas seulement un grand poète, il est aussi très ignorant. Quelle syntaxe atroce ! Et bête ! Ces averbales ! Ces inversions de sujet ! Si Adam savait comme elles le montrent incapable de faire tenir trois subordonnées au bout de leur principale (sans se tromper sur leurs temps, leurs modes et leurs pronoms) ! Comme elles le montrent loin de l’histoire et de l’esthétique littéraires ! Pire ! Inconscient de cette histoire et de cette esthétique ! Comme on sent qu’aucune de ces phrases n’a connu Flaubert ! Et tous ces « types », ces « gamins », ces « tartes » et ces « taloches » ! Cet argot toujours au bord de vomir son substantif ! Et s’il a l’argot au bord des lèvres, comme nous le cœur, Adam a aussi le cœur au bord de l’argot : avec quelle obscénité il exhibe son âme pure ! Dieu comme cet étalage est sordide ! Et comme la haine a raison d’être laide et pudique !
Cependant, un peu par masochisme rentré, mais par acquis de conscience aussi bien (qu’il ne fût pas dit que je n’eusse pas laissé à cette prose sa chance, et donc que je ne me fusse pas trompé), j’ai ouvert Des vents contraires, un roman de notre poète à la mode de Bretagne. – J’ai tenu deux chapitres, bien que les dix premières lignes, spectaculairement niaises, d’une gentillesse triste et spécialement obscène (le fond de cet auteur, dans sa fade réputation de grand modeste, est la tristesse gentille), qui en vérité donne envie de hurler, de devenir pyromane, pornographe, pédophile, de se trancher les veines, de s’injecter de l’héroïne, d’attaquer une banque, m’eussent déjà convaincu que j’avais raison.
Il s’agit d’un père qui, cette fois-ci, apparemment, n’a pas le rôle de l’ogre (une révolution dans l’œuvre adamique) ; il a deux enfants ; sa femme l’a quitté ; il déménage. Bien. Les dix premières lignes disent : « Les enfants quittaient la classe un à un, abandonnaient leurs coloriages et se levaient de leurs chaises miniatures pour se précipiter dans les bras de leurs parents sous le regard bienveillant de l’institutrice, une fille timide et fluette à qui je n’avais rien eu à reprocher en presque trois mois. En guise d’adieu, Manon l’avait embrassée sur les lèvres et l’instit n’avait pas bronché, les yeux brillants elle nous avait souhaité bonne chance : aller vivre au bord de l’eau elle nous enviait. J’ai rejoint Manon dans le fond de la pièce, au beau milieu des étals de légumes en plastique elle serrait Hannah contre son cœur, elles s’accrochaient l’une à l’autre, inquiètes de se perdre. » – Ça pleurniche comme ça pendant trente pages ; trente pages de modestie triste, timide et courageuse ; trente pages où les personnages, les enfants surtout, sont tristement modestes et timidement courageux.
On a envie de convertir Adam à la violence ; au mépris ; à la haine ; à l’injure ; à l’humour noir ; à la vanité (bien que, on aurait tort de s’y tromper, derrière toute cette triste humilité, notre auteur est très content de lui). On a envie de lui demander de gifler ses enfants ; ou de les pendre par les pieds ; ou au moins de les secouer assez fort. On a envie de le forcer à écrire des horreurs sur les femmes ; les Juifs ; les Nègres ; les Arabes ; les pédérastes. On a envie d’en faire un vertébré à nouveau, à défaut d’en faire jamais un romancier. (En réalité, tout le mal, probablement, vient de la poésie. Notre homme avoue d’ailleurs, dans un entretien publié sur Internet, qu’il a « commencé par ça », avant de préciser qu’il a « plutôt commencé par écrire des chansons », et que ses « premières lectures ont été poétiques ». – Il est certain qu’il existe une race particulièrement nulle d’écrivains édifiants : celle qui a « commencé par ça ».)
On s’en doute, quand on a été capable de produire de si vastes quantités d’océan coléreux, de vent mouetteux, de ciels plats et lourds comme une poêle à crêpes, sur fond d’humble pudeur morose, dans le caoutchouc post-durassien néo-angotiste où syntaxe et ponctuation sont livrées au hasard du clavier d’ordinateur, quand on a été capable d’écrire une seule fois dans sa vie ces nouilleries pleurnicheuses, il y a fort à parier que ce n’est pas un hasard, que cela fait partie d’une certaine structure mentale, pleinement en accord avec l’époque ; et donc que l’on ne s’en tiendra pas là, hélas, que l’on continuera, en toute impunité, d’en faire des livres, – que nous continuerons de ne pas lire sans hésiter, évidemment, à en dire le plus de mal possible.
 
Bruno Lafourcade.
(Cet article est également publié sur le site hodie)
 
[1]. Olivier Adam, Libération et sa rubrique « Mon journal » : en réalité, cet article pourrait s’arrêter à ses premiers mots, tant ils sont une condensation du néant. Quand je lis la page « Mon journal » de ce quotidien, je pense à ces lignes de Moderne contre Moderne, de notre Karl Kraus, le regretté Philippe Muray : « Cela fait quatre ans maintenant que Libération, semaine après semaine, demande à des “écrivains” de commenter la “rumeur du monde”. (...) C’est ce qu’ils appellent, à Libération, Le Roman de l’an 2003, sous-titré fallacieusement Journal de cinquante-deux écrivains. (...) À regarder dans son ensemble ce seul Roman de l’an 2003, on dispose d’un assez bon portrait de famille de l’homme de gauche, que l’on voit se déployer à cinquante-deux exemplaires sans pour autant augmenter si peu que ce soit sa clairvoyance ni son talent. Il y a bien sûr deux ou trois exceptions, mais nous n’en parlerons pas (...). Il n’est d’ailleurs pas question non plus de parler des autres, du moins pas individuellement ou nommément, car leurs propos mornes, prévisibles et corrects, s’unifient sans peine au moyen de tout ce qui leur manque (l’humour et le sens du paradoxe pour commencer, la conscience de la désaliénation générale et du chaos spécifique qu’elle provoque ensuite), de sorte que le véritable auteur de ce texte collectif n’est autre que le quotidien Libération lui-même : ils pourraient tous n’être qu’un, tant ils errent comme un seul homme. (...) Ils ne récapitulent de l’année 2003 que ce qu’il convient de ne pas en avoir pensé. Ils lisent les journaux, où la non-connaissance de ce qui arrive est organisée avec méthode quotidiennement, et ils les commentent. Ou ils ne les commentent pas et cela donne le même résultat. »
 
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Bruno Lafourcade - dans Littérature
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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 19:42
Dioscures      
LE GUILLOU (Philippe)


Il est des auteurs pour qui chaque livre est une avancée. L’œuvre nouvelle bonifie les  précédentes, complète l’ensemble, le rend plus clair, plus solide. Philippe Le Guillou fait partie de cette belle race d’écrivains que l’on appelle classique. Son dernier livre, Le bateau Brume [1], est une superbe réussite. Pas une page qu’il puisse renier, tout s’y enchaîne admirablement, tout y est décrit avec une sûreté de plume et une sensibilité parfaite. Ce bateau Brume est d’ailleurs plus qu’une étape dans l’œuvre de Le Guillou, c’est une sorte de carrefour, de lieu géométrique où l’auteur rassemble et compose tous les thèmes qui lui sont chers : cette Bretagne solaire et troublante qui illumine ses précédents romans, le Paris des initiations et des rencontres qui servait déjà de décor à La Consolation et à Après l’Equinoxe, la figure du peintre, également présente dans Les sept noms du peintre, le mysticisme chrétien de Fleurs de tempête, la politique et ses formes sacrées, celle du commandeur de Stèles à de Gaulle, celle du roi dans Le Roi dort Autant de matériaux qu’il met au service d’une histoire, l’histoire singulière de deux jumeaux bretons, droits comme des phares, le récit de leur ascension dans la France de la fin du XXe siècle et du début de ce siècle là.

Comme l’auteur, les protagonistes du Bateau Brume sont nés dans les années 60. Gilles et Guillaume sont jumeaux, ils vivent l’un pour l’autre, inséparables. Les tourmentes familiales vont rendre leur gémellité douloureuse. Un père qui disparait brusquement et sans raison, une mère qui s’éloigne, les voilà confiés à leurs grands parents maternels, un couple de hobereaux bretons qui vit à Loscoat, dans un manoir au bord de l’Elorn. La figure du grand-père, Jean-Tanguy, député gaulliste, solide comme un roc et plein de bienveillance, dominera une enfance faite de mystères, d’équipées nocturnes et de signes de ralliements. Telle cette épave, échouée au bord de l’Elorn, qui ne porte plus que l’indication « brume », où les deux jumeaux aiment à se retrouver. Pour Jean-Tanguy, ses deux petits fils, ce sont ses phares, chacun portant sa propre lumière. Gilles, le plus studieux, se jettera dans les études supérieures, intégrera l’ENA, le Conseil d’Etat, reprendra la circonscription de son grand-père et finira ministre sous Chirac. Guillaume, plus sensible, mettra du temps à comprendre pourquoi la vie le sépare de Gilles ; c’est au prix d’années de bohème, de misère et de travail acharné qu’il finira par devenir l’un des meilleurs peintres de sa génération. Malgré leurs destins différents, ces deux êtres fonctionnent comme par signal : en pleine joie ou au plus profond du désespoir, ils se cherchent, s’appellent, s’attendent comme si la force de leur plaisir ou de leur souffrance devait brutalement les réunir et les fondre ensemble à nouveau.

Le roman laisse alternativement la place au récit de l’un et de l’autre frère, comme deux journaux intimes qui se répondent, se complètent, mettent en scène d’autres figures attachantes : François, le jeune prêtre au fin sourire, Antonin, l’ami cinéaste, la jolie Deirdre qui résume toutes les souffrances de l’Irlande,  Catherine, la mère des jumeaux, obsédée par l’idée de refaire sa vie…  C’est aussi à dessein que le roman adopte une tonalité particulière pour chacune des étapes de la vie des jumeaux. On se trouve ainsi en présence de trois récits juxtaposés. Le récit de l’enfance et de ses enchantements, où «  les jumeaux de l’Elorn », comme les appelle Jean-Tanguy, sont aux prises avec les forces primaires et les mystères du monde : l’Ankou, démon majeur qui règne sur la lande bretonne, les cryptes ensevelies le long des rivages, ces grottes blanches du Périgord, où d’anciens dieux ont laissé des traces, l’étrange collège de J., sa chapelle profanée et son cygne ensanglanté gisant dans la neige. Le récit de la jeunesse et de ses découvertes : pour Gilles, les jolies femmes, la bourgeoisie parisienne et la politique offrent une vie presque sans hasard, une circonscription sur mesure, une existence élégante et glacée sous les ors de la République; pour Guillaume, la misère, les amours de passage, les nuits d’ivresse tristes, le désespoir débouchent un jour sur le festin de la création où l’univers entier est à peindre. Le récit de l’âge mûr où le destin des frères se croisent, où le météore politique se range des voitures et se met au service du peintre, le breton des deux qui a réussi…

Le destin de nos deux phares croise aussi régulièrement celui de la France. Une France qui finit un cycle de son histoire : de Gaulle s’en va, Paris éteint ses barricades, le pays s’abandonne sans grâce à la modernité, l’histoire des hommes se confond avec celle des modes. Jusqu’à ce que la tragédie réapparaisse brusquement avec le SIDA, cette peste moderne qui interroge et qui a ému, on le sent bien, jusqu’au fond de l’âme le chrétien Philippe Le Guillou. Est-ce un hasard si le livre se termine hors de France ? S’il s’achève sur la terrasse d’un gratte-ciel de Shanghai où Guillaume et Gilles semblent succomber aux tentations de l’Asie éphémère. Gageons pourtant qu’ils ne sont pas dupes, nos bretons, et que ces vers de La Tour du Pin dans Les enfants de Septembre trottent à cet instant dans leurs têtes :

 
Ce n’est pas dans ces pauvres landes
Que les enfants de Septembre vont s’arrêter ;
Un seul qui se serait écarté de sa bande
Aurait-il, en un soir, compris l’atrocité
De ces marais déserts et privés de légende ?

 

Eugène Charles.



[1]. Philippe Le Guillou, Le bateau Brume, Gallimard, 446 pages.

   

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Bruno Lafourcade - dans Littérature
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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 19:42
Cartographie             d'une France morte  
michel houellebecq

 

La carte et le territoire, de Michel Houellebecq  [1], s’ouvre sur une page ambiguë ; et cette ambiguïté est le sujet même du roman. Il s’agit d’une conversation entre Jeff Koons et Damien Hirst : « Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme. Assis en face de lui sur un canapé de cuir blanc partiellement recouvert de soieries, un peu tassé sur lui-même, Damien Hirst semblait sur le point d’émettre une objection. » On a compris que ce qui est décrit n’est pas une scène réelle : « Le front de Jeff Koons était légèrement luisant : Jed l’estompa à la brosse, se recula de trois pas. »

Le lecteur qui a hésité sur le sens de cette scène, avant de comprendre qu’il s’agissait de la description d’une toile, est dans la même situation que Jed Martin, l’auteur du tableau, et Michel Houellebecq, le créateur de Jed Martin : comment l’art et la littérature d’aujourd’hui, s’ils cherchent à être réalistes sans être véristes, vraisemblables sans être académiques, peuvent-ils donner au lecteur, au spectateur, « une vision juste de la société » [2] ? – Toutes les questions posées par ce livre, que les créateurs se posent depuis toujours, sont livrées dès cette première scène.

 

*

*  *

 

Jed Martin est le petit-fils d’un photographe et le fils d’un architecte ; mais, s’il s’inscrit au moins en apparence dans une filiation de créateurs, il est le seul à devenir un artiste : son grand-père et son père n’y sont jamais parvenus. Le premier vivait dans la Creuse et n’a jamais dépassé l’artisanat, le second est devenu entrepreneur et s’est installé au Raincy. Tous les deux se sont élevés socialement, mais ils ont dû renoncer à donner à leur ambition une dimension vraiment esthétique : les nécessités matérielles les ont obligés à se spécialiser, dans les mariages et les communions pour l’un, dans les constructions balnéaires pour l’autre.

Seul Jed, donc, qui n’a plus la Creuse et le Raincy pour ancrage, pour perspective, est un artiste, qui se sert d’ailleurs des disciplines de ses devanciers pour créer. C’est l’exposition d’un travail photographique à partir de cartes routières Michelin qui va le lancer : « Dans la salle proprement dite, sur de grands portants mobiles, Jed avait accroché une trentaine d’agrandissements photographiques – tous empruntés aux cartes Michelin “Départements”, mais choisis dans les zones géographiques les plus variées, de la haute montagne au littoral breton, des zones bocagères de la Manche aux plaines céréalières de l’Eure-et-Loir. »

Ces cartes d’une France rurale, d’une France passée, morte et mise au tombeau, Houellebecq les décrit avec suffisamment de précision pour nous en faire sentir l’étrange beauté plastique ; et c’est précisément la question (très abstraite) qui court tout du long de ce livre (si concret) : d’où vient la beauté qui émane de ces cartes qui montrent en quelque sorte la France sans la France, i.e. la stylisation, plane et colorée, de ses montagnes, de ses forêts, de ses cours d’eau, – de tout ce qui a servi aux peintres et aux écrivains pour représenter la beauté ? Est-ce encore la France ? Est-ce encore un art ? La réponse à ces questions est la clef de la réflexion que mènent Jed Martin, et Michel Houellebecq, sur la représentation du monde, sur le but de l’art aujourd’hui, sur la volonté de donner « une vision juste de la société ».

La carte Michelin est donc la métaphore d’une réalité moins véridique et moins belle que sa représentation : le « littoral breton », les « zones bocagères de la Manche », les « plaines céréalières de l’Eure-et-Loir » ont désormais infiniment moins de valeur esthétique que leur visualisation sur une carte. On doit ce paradoxe au fait que la France, dont les paysages, le terroir, la cuisine, sont désormais le bien le plus précieux, la principale ressource, la seule industrie viable, et finalement l’unique chance de survie économique, n’est plus qu’une firme touristique, une usine de retraitement de déchets touristiques : la plus petite commune de la région la plus reculée est à présent le siège, la cible, la proie du tourisme. Cette évolution ne va pas sans dégâts, bien entendu, et, si l’on en croit cette description d’une commune rurale muséifiée, Houellebecq en a la claire conscience : « Le village en lui-même lui avait fait très mauvaise impression : les maisons blanches aux bardeaux noirs, d’une propreté impeccable, l’église impitoyablement restaurée, les panneaux d’information prétendument ludiques, tout donnait l’impression d’un décor, d’un village faux, reconstitué pour les besoins d’une série télévisée. Il n’avait, du reste, croisé aucun habitant. »

Cette France « impitoyablement restaurée », et donc vidée de ses indigènes, ce pays-simulacre, Jed a l’intuition que sa représentation cartographique lui est indiscutablement supérieure. Le titre de son exposition est d’ailleurs : « La carte est plus intéressante que le territoire » ; ce qui pourrait aussi se dire avec les mots de Guy Debord : dans le monde réellement inversé, la beauté est un moment du faux.

On note également que, par rapport aux disciplines pratiquées par son grand-père et son père (la photographie et l’architecture), l’art de Jed (au moins dans cette étape de son travail dite des « cartes Michelin ») est paradoxalement plus visuel et moins réel, au plus près de la réalité sans en être la reproduction fidèle. – Et peut-être est-ce la voie que le romancier assigne à la création d’aujourd’hui.

 

*

*  *

 

Cette France finie, fantomatique, qui n’a plus de valeur esthétique que dans son simulacre, et de valeur économique que dans son tourisme, Jed Martin (et Michel Houellebecq si l’on en croit certaines de ses interviews) n’éprouve pour elle aucune nostalgie, et d’abord parce qu’il ne la connaît pas : « De la France Olga ne connaissait au fond que Paris, se dit Jed en feuilletant le guide French Touch ; et lui-même, à vrai dire, guère davantage. À travers l’ouvrage la France apparaissait comme un pays enchanté, une mosaïque de terroirs superbes constellés de châteaux et de manoirs, d’une stupéfiante diversité mais où, partout, il faisait bon vivre. »

Ne connaissant pas le pays où il est né, il ne peut pas regretter sa perte. On entend d’ailleurs dans le nom de ce héros l’éloignement du pays originel, Martin renvoyant au patronyme français par excellence, et Jed à l’itinéraire international, anglo-saxon, du créateur [3].

Si Jed regarde cette agonie sans mélancolie, c’est aussi parce qu’il se défie de la nature : l’homme, dit-il, n’en fait pas partie, il s’est élevé au-dessus d’elle et s’en est rendu maître : il n’y a donc aucune raison de la trouver admirable, de lui vouer un culte ; et l’artiste de trouver même impie que l’on disperse les cendres d’un homme « dans les prairies, les rivières ou la mer » : un homme est « une conscience unique, individuelle et irremplaçable », dont le passage terrestre doit trouver sa marque dans « un monument, une stèle, au moins une inscription ». Ainsi, puisque se trouve apparemment enterrée la part lyrique de l’art d’autrefois, autant que la nature serve de produit touristique.

Aucune tristesse, chez Jed Martin, pour ce monde qui meurt, et pas davantage sans doute chez Michel Houellebecq, pour cette France crevant sous l’industrie touristique. Lorsque le plasticien se lance dans ses premiers tableaux (« la série des métiers simples »), où il peint des représentants de professions en voie d’extinction (« Ferdinand Desroches, boucher chevalin », « Claude Vorilhon [4], gérant de bar-tabac »), ce n’est pas la mélancolie qui le pousse, mais la volonté de « fixer leur image sur la toile pendant qu’il [est] encore temps ». (C’est ce qui distingue Jed de Jean-Pierre Pernaut [5], celui-ci figurant dans le récit la raréfaction de la France rurale, paysanne et artisanale.)

C’est sans doute ce désir de décrire, objectivement, comme un primatologue étudierait des gorilles menacés de disparation, un monde qui meurt, avec un autre qui naît, qui sert de principe à l’auteur de Plateforme lui-même : « Le regard que Jed Martin porte sur la société de son temps (...) est celui d’un ethnologue bien plus que d’un commentateur politique », écrit Houellebecq (qui apparaît comme personnage dans le roman). Gageons qu’il s’agit là de l’ambition de Houellebecq lui-même (l’écrivain, cette fois-ci) : dire ce qu’il voit, et uniquement ce qu’il voit, à l’heure où tant d’artistes offusquent le réel, et l’art conséquemment [6].

C’est d’ailleurs sa description objective du monde qui fait souvent passer ce romancier pour un provocateur [7] : c’est un contresens, – à moins de considérer, et ce n’est pas sans fondement, la peinture de la réalité, d’une réalité que l’on s’obstine à cacher sous le tapis, comme une provocation [8]. Houellebecq, comme Jed Martin, est essentiellement un ethnologue.

 

*

*  *

 

Ce roman où la fin d’un pays et d’une civilisation n’est pas l’objet d’une émotion particulière n’en est pas moins un roman nostalgique ; seulement la mélancolie ne s’attache ni aux êtres ni aux paysages mais, c’est un des aspects originaux du livre, à des objets manufacturés (vêtements, automobile, par exemple), auxquels est accrochée l’image d’un produit parfait, qui ne sont plus fabriqués, et pour lesquels Houellebecq éprouve le sentiment d’une perte irrémédiable. La mélancolie moderne va désormais aux objets plus qu’aux êtres.

On ne sera d’ailleurs pas étonné de trouver, associée à l’idée du bonheur, un bonheur tel que l’imagine Houellebecq, c’est-à-dire un bonheur par défaut, une ataraxie, l’absence de douleur donc, une automobile chaude, confortable, où protéger sa solitude : « A la hauteur de Melun-Sud l’atmosphère s’emplit d’une brume blanchâtre, la progression des voitures ralentit encore, ils roulèrent au pas pendant plus de cinq kilomètres (...). [Jed] se rendit compte qu’il allait maintenant quitter ce monde dont il n’avait jamais véritablement fait partie (...), il serait dans la vie comme il était à présent dans l’habitacle à la finition parfaite de son Audi Allroad A6, paisible et sans joie, définitivement neutre. »

Telle est la France de Jed Martin et de Michel Houellebecq, la France où nous vivons : « paisible », « sans joie », « définitivement neutre », – aussi morte que Fenouille, la paroisse décrite par Bernanos dans Monsieur Ouine.

Bruno Lafourcade.



[1]. Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire (Flammarion, 2010).

[2]. C’est le mérite que se reconnaît d’ailleurs Houellebecq, si l’on en croit ce qu’il fait dire de lui-même par le père de Jed : « C’est un bon auteur, il me semble. C’est agréable à lire, et il a une vision assez juste de la société. »

[3]. Les prénoms et les noms des personnages (Marylin Prigent, l’attachée de presse ; Forestier, le Directeur de Michelin ; Pépita Bourguignon, la critique d’art du Monde) mériteraient un long commentaire ; on se contentera de souligner qu’ils vont souvent de l’allégorie au sarcasme.

[4]. On n’oublie pas qu’il s’agit du fondateur de la secte de Raël, que Houellebecq a approché, notamment pour un de ses romans.

[5]. Dans un article, récent et rempli de contresens, sur lequel reviendra une autre note, on pouvait lire : « Jean-Pierre Pernaut, longuement moqué dans le roman... » Or, à aucun moment, bien entendu, on ne se « moque » de ce journaliste ; il n’y a aucun second degré dans le portrait que Houellebecq fait de ce présentateur de journal télévisé.

[6]. Puisque La carte et le territoire s’ouvre sur Jeff Koons (et son « apparence de vendeur de décapotables Chevrolet », écrit drôlement Houellebecq), dont on a vu récemment les lapins et les homards à Versailles, au moment même où l’on montrait des tags et des graffitis au Grand-Palais, il est opportun de se demander quelle réalité et quel art ces salauds et leurs salauderies nous cachent, puisque le seul rôle de ces salisseurs et de leurs salissures n’est pas de faire voir, mais d’empêcher de voir Versailles et le Grand-Palais, c’est-à-dire d’offusquer l’art, de le recouvrir, de le détruire.

[7]. Très récemment, c’était encore le cas dans l’article (« Michel Houellebecq peut-il encore rater le Goncourt ? ») publié dans Le Figaro littéraire du 27 octobre. Selon les auteurs de cet texte, l’écrivain en aurait fini avec les « les rodomontades » puisque dans son nouveau livre on ne trouverait « plus d’érotisme glauque, ni de considérations douteuses sur l’islam, les femmes, l’eugénisme, etc. » Or il n’y a pas de « rodomontades » dans les idées, les descriptions ou les propos de Houellebecq, il n’y a que le constat général de l’état du monde ; et cette façon que l’on a de ramener l’écrivain à de la provocation facile n’est qu’une façon de diminuer son point de vue, d’en réduire la portée, – quand la qualité essentielle de l’auteur de Lanzarote est au contraire la lucidité.

[8]. On pense par exemple aux passages où sont décrites les mutations à venir dans certaines banlieues aisées (Le Raincy, dans le roman) : « ... son père qui refusait de quitter obstinément cette maison bourgeoise, entourée d’un vaste parc, que les mouvements de population avaient progressivement reléguée au cœur d’une zone de plus en plus dangereuse, depuis peu à vrai dire entièrement contrôlée par les gangs. » Quand on connaît la vigilance idéologique sans faille des milieux médiatiques en règne – LesInrockuptibles, notamment –, on se demande comment Michel Houellebecq échappe à leurs fourches caudines ; et obtient même leur fidèle soutien.

 

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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 12:42
Actualité
de Bernanos                       
BERNANOS Georges 3-copie-1 
  
On notera plusieurs publications et évènements importants dans l'actualité bernanosienne de ces prochaines semaines :
- Un très bel article publié dans la dernière livraison de la revue XXI (14 octobre), signé Phil Casoar et Ariel Amacho et intitulé "Le petit phalangiste" : "Tout part d'une lettre de la philosophe Simone Weil retrouvée dans le portefeuille de Georges Bernanos à sa mort. Elle y raconte la mort d'un "petit héros" dont elle porte le souvenir. Un adolescent de seize ans engagé dans les rangs franquistes et fusillé par les "rouges". Qui était cet oublié de l'histoire? En Espagne, la mémoire brule encore. "
- Le spectacle de Valérie Aubert et Samir Ciad "Compagnons inconnus", d'après les Ecrits de combat de Bernanos. Programmé du 3 au 8 décembre 2010  au théâtre MC 93 de Bobigny (il n'y a que 6 représentations, pensez à réserver ici auprès de MC 93). Splendide spectacle.
- La publication en novembre du livre "Sous le soleil de Bernanos" aux éditions Empreinte temps présent : le romancier turc Tahsin Yücel, auteur de "L'imaginaire de Bernanos" paru en 1969 à Istambul, parcourt les paysages de l'Artois dans les traces du grand Georges et y raconte son émotion, les coïncidences, les liens tissés entre deux vies. Livre réalisé par l'écrivain Timour Muhidine et le photographe Philippe Dupuich. Rencontre avec les auteurs le 13 novembre prochain à 15h à la salle des fêtes de Fressin. Nous reviendrons sur ce livre important.
Source:  georgesbernanos.fr   
(site de l'Association internationale des amis de Georges Bernanos)
 
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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 18:42

Ce Dieu fugace...                        

 

gabriel-matzneff.jpg

Les Émiles de Gab la Rafale [1] s’ouvre sur une dédicace à Cambuzat, « dont la vie et la mort furent celles d’un homme libre » ; et se referme sur le suicide du fameux diététicien : « Je suis détruit par la tristesse. Mon ami Christian Cambuzat s’est donné la mort ce matin. »

Chez Gabriel Matzneff, chaque nouveau livre resserre l’ensemble de l’œuvre. La correspondance électronique, plutôt enlevée et souvent tonique, qu’il vient de publier, n’y échappe pas, où l’on retrouve ses fameuses idées fixes : la présence du suicide [2] on vient de le voir, l’enracinement orthodoxe, l’héliotropisme, la passion amoureuse, l’artiste inutile en société petite-bourgeoise, le voyage qui crève sous le tourisme, et finalement la quête du bonheur, ce « dieu fugace », qui clôt le livre.

Cependant, plutôt que sur les figures classiques de l’auteur de L’Archimandrite, on s’attardera sur le sentiment crépusculaire, qui court tout du long, fondé sur un double échec, celui de la vie amoureuse, celui de la vie sociale.

 

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Entre une Gilda qu’il trouve soûlante (et que nous n’arrivons pas à ne pas trouver attachante), et une Marie-Agnès qui le captive (et que nous n’arrivons pas à ne pas trouver incolore), entre celle-ci, jeune, belle, aimante, qu’il néglige, et celle-là, dont il devient le « bouche-trou », le « jouet dérisoire », le fiasco est total qui nous ramène à une des plus vieilles lois humaines, plus universelle que la gravité, plus éprouvée que la pression d’un corps plongé dans l’eau : il entre dans certaines de nos amours une faiblesse stupide, et coupable ; le goût incompréhensible pour notre propre malheur.

C’est pourtant cette faiblesse qui nous vaut le passage le plus poignant (ou le plus pathétique, selon le point de vue que l’on adopte), de ce recueil, une lettre qui voit le vieux séducteur contraint d’abdiquer : « “Nous ferions mieux de rompre, la situation serait plus claire...” Si c’est tout ce que tu as à me dire, si ce sont les seuls mots que nos amours t’inspirent, que puis-je te répondre, moi, l’écrivain vieillissant, fauché, qui n’ai pas à t’offrir le tiers du quart de ce que t’offre l’autre, le gros bourgeois respectable, installé, tout ce que je ne suis pas et ne serai jamais. » 

 

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*  *

 

Humilié dans sa vie amoureuse, Matzneff ne l’est pas moins dans la vie sociale. « Casanova vieillissant », il « n’a même pas un prince de Ligne ou un comte de Waldstein pour lui venir en aide », car l’écrivain sort défait de la mêlée littéraire, ce « nid de glacials serpents » : les prix lui passent sous le nez, il est tenu pour un paria, et du côté d’Antoine Gallimard on est avec lui le dernier des goujats : les services juridiques repoussent la parution de ses livres, la petite mensualité qu’on lui verse depuis 1984, son unique versement régulier, qui « en vingt-quatre ans (...) n’a pas augmenté d’un centime », est supprimée du jour au lendemain, – and so on.

(Dans la cuisine littéraire, qui ne forme pas la part la moins intéressante de ce livre, il faut compter la place invraisemblable que les avocats occupent désormais dans l’inégalable corporation de froussards que forment les éditeurs, pour qui chaque phrase, chaque nom, chaque lieu de chaque livre doit être passé au tamis du risque de procès : « Ces derniers jours, écrit Matzneff, j’ai eu beaucoup de soucis avec le service juridique de Gallimard (...) : les épreuves étaient corrigées (avec le plus grand soin), j’avais signé le bon à tirer, et soudain le dit service juridique a tout bloqué, scribouillant des observations sur les épreuves, exigeant de moi des suppressions de dernière minute, le résultat étant que les épreuves qui vont repartir chez l’imprimeur, avec ces scribouillages et ces modifications (que j’ai dû faire à la hâte sur un coin de bureau [...]) griffonnées dans les marges, le pauvre imprimeur n’y pigera rien... »  – Plus généralement, les éditeurs ne sortent pas grandis de ces Émiles. Quand ce n’est pas Gallimard, c’est Albin Michel : ainsi voit-on l’éditeur de Guy Hocquenghem refuser de donner un centime pour un colloque en hommage à l’auteur de La Colère de l’Agneau [3].)

   

*

*  *

 

« Vieillissant, fauché », Matzneff, Dieu merci, trouve qu’il reste l’« un des plus fameux écrivains français de [sa] génération » ; et que, « d’une manière générale, [il peut être] content de [ses] personnages féminins... » D’une manière générale, c’est de lui, évidemment, qu’il n’est pas mécontent. Quand il donne l’impression de sombrer dans la modestie, ce qui lui arrive assez peu, il se reprend très vite : comme un de ses articles polémiques tarde à paraître dans une revue, l’écrivain s’inquiète que ses lignes ne soient bientôt plus d’actualité ; une note en bas de page nous rassure aussitôt : finalement, notre homme trouve son texte « meilleur, plus vrai, plus actuel » que lorsqu’il l’a écrit.

(Matzneff appartient à ce type d’écrivain capable de dire : « J’étais considéré [à l’époque de Combat, dans les années soixante] comme l’un des plus redoutables polémistes de ma génération » ; « Le Carnet arabe (...) s’est avéré d’une justesse et d’une vérité prophétiques » ; « Les honneurs [qui lui seront attribués], innombrables j’en suis sûr, seront posthumes » ; « Je pense sincèrement que, quand ils seront intégralement publiés, mes Carnets noirs seront un grand livre » ; etc. – On sourit d’abord de cette naïve vanité ; elle finit par lasser.)

Cependant, comme Matzneff peut aussi être amusant, sa fatuité peut lui servir de ressort comique ; ainsi ce message : « L’entreprise *** envoie demain après-midi un plombier réparer la fuite d’eau, mais je n’ai reçu encore aucune nouvelle touchant le trou que les ouvriers travaillant au numéro *** de la rue *** ont fait dans ma cuisine. Je vous demande d’agir afin que cette réparation soit effectuée dans les meilleurs délais. Je suis l’écrivain Gabriel Matzneff, je ne suis pas un personnage de mon confrère Zola, et je n’ai pas l’habitude de vivre dans des appartements avec des trous aux murs. »

 

*

*  *

 

On voit que le livre peut être drôle, comme il est, par la concision stylisée propre aux outils de communication modernes, enlevé et rapide ; mais il est surtout sombre tant le séducteur y est repoussé, et l’écrivain rejeté.

Si une bonne part de ces Émiles est ainsi dominée par le sentiment d’une injustice fondamentale, celui-ci devient, à l’heure du bilan, une déception essentielle : « Quand je parle de l’échec qu’est ma vie, je fais allusion aux incohérences (...) qui ont fait de ma vie amoureuse une aventure chaotique, avec de continuelles brisures et déchirures ; je fais allusion à une inconscience qui (...) fait de ma vie sociale (à un âge – soixante-dix ans – qui devrait être celui de l’aisance, des honneurs, des consécrations) un désert, un néant, une incertitude financière permanente. »

Et pourtant le désespoir n’est jamais loin du bonheur : on tourne la page, et on tombe sur les plaisirs d’un foie de veau poêlé et d’un vin de paille, les joies d’une amitié et d’un amour durables, la beauté vivifiante de Pâques. Il y aura toujours la vie ; car si c’est un livre où l’on désespère, où l’on meurt, où l’on se tue, on n’y arrête pas pour autant sa course absurde derrière le bonheur, – ce « dieu fugace ». 

Bruno Lafourcade.

(Une première version de cet article a
été publiée sur le site hodie.over-blog.org)

 


[1]. Gabriel Matzneff, Les Emiles de Gab La Rafale. (Editions Léo Scheer, septembre 2010, 360 p.). Ce titre pour initiés demande une explication. « Émile » est le nom que Matzneff s’amuse à donner à l’e-mail, un mot qu’il n’aime pas, pas plus qu’il n’apprécie courriel. (J’ajoute d’ailleurs que celui-ci, formé à partir de « courrier », est fautif : un « courrier », après avoir signifié l’employé triant et convoyant les dépêches, désigne par métonymie un ensemble de lettres, et non une seule lettre.)

Quant à « Gab la Rafale », c’est le surnom que l’auteur avait reçu, en raison de sa précision au fusil-mitrailleur, de ses camarades de régiment.

[2] Cette obsession était là dès le début : on se rappelle « Le suicide chez les Romains » (écrit en 1959 et publié en 1965), un essai que Montherlant disait lire inlassablement.

[3] A la même époque, Plon montrait, à l’égard des livres de Bernanos, tant de constance dans l’indifférence que Gilles Bernanos retirait à cet éditeur la responsabilité de l’œuvre de son grand-père ; pour la confier au Castor Astral. (Si l’on en croit son catalogue, Plon préfère Djamel & Mégane : même pas peur !, de Mimie Mathy, à l’un des plus puissants génies du patrimoine littéraire français.) – Dans un article publié le 12 mars 2009 dans Le Monde, Antoine Gallimard mettait en garde le lecteur contre le prédateur Google, à qui il opposait la vaillante chaîne traditionnelle du livre ; celle-ci (à laquelle appartient, on imagine, Gallimard) essaie de survivre quand celui-là tente de s’approprier des centaines de milliers d’ouvrages pour les « numériser ». Évidemment, on se doute que le but de Google n’est pas exactement philanthropique ; mais on se tromperait lourdement en croyant que celui de Gallimard, d’Albin Michel ou de Plon, l’est davantage. Les livres de Matzneff, de Hocquenghem ou de Bernanos – quelles que soient les différences de nature entre ces trois écrivains – ont été traités avec un mépris et une désinvolture à peine croyables : ici on coupe les vivres, là on ne réédite pas, ailleurs on se vend au plus offrant. Voilà la fameuse chaîne traditionnelle du livre, voilà ce qu’on appelle des éditeurs dévoués. Le dévouement est d’ailleurs une vertu qui va à ces gens comme un tutu à un boxeur ; ils ne valent pas mieux que Google, dont le cynisme a au moins le mérite d’être affiché.


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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 10:35
Claudel et les romanciers de quinze ans
 
Nous avions eu M. Bergmann (quinze ans), Mlle Fornia (quatorze ans) et M. Sperling (dix-huit ans). On annonce aujourd’hui une Mlle Bramly (quinze ans). Ces jeunes gens ont en commun d’avoir écrit et publié des livres à l’âge où l’on peine à rédiger sa première dissertation. Accessoirement, tous les quatre ont des parents célèbres, issus du monde du spectacle : l’habitude de coopter sa descendance pour qu’elle fasse carrière dans les variétés, la télévision et le cinéma a donc gagné l’édition, devenue un des départements de l’entertainment.
Quand on sait à quel point la peur domine nos sociétés, on reste stupéfié par l’inconscience de tous ces parents que l’on voit pousser dans le monde leur rejeton. S’ils soupçonnaient ce qu’implique la tension terrible de la vocation artistique, ils ne pourraient pas la voir paraître sans terreur.
On reprend à l’envi le mot de Céline : « Mettre sa peau sur la table »; on oublie ce qui le suit, qui n’est pas moins significatif : « Il faut payer ». Trop d’écrivains se croient impunis ; ils n’ont pas conscience que leur condition les oblige.
Aucune vocation, avec l’orgueil qu’elle suppose et l’abnégation qu’elle impose, n’est gracieusement octroyée. Sur les plans matériel, social, moral, politique, familial, – il faut payer. Ce sont les défauts d’argent, de considération, de « surface sociale » ; on peut y perdre sa réputation, son honneur, sinon sa raison et sa vie. – Et ce coût, sans doute, a de quoi effrayer.
Il n’ait de créateurs qui ne paient ; même les faux, même les plus absurdes, doivent s’acquitter de cette dette. C’est ce prix payé, souvent à fond perdu, qu’il faudrait rappeler à tous ces parents (et notamment toutes ces otaries d’émissions de télé-crochets que l’on voit battre des mains quand leurs homoncules chantent les bluettes de Françoise Hardy) qui n’ont pour leurs enfants d’autre ambition que celle de devenir des artistes.
L'effroi devant la vocation artistique, nul ne l’a mieux décrit que Claudel, quand il avoue à Jean Amrouche qu’il éprouve « une véritable horreur », et qu’il est « comme frappé de terreur » quand il voit naître chez un enfant cet élan, cette foi. « Je crois, dit-il, que c’est une chose exceptionnelle, que, vraiment, on ne peut souhaiter à personne. »
La création artistique s’adresse à des fonds où sont remuées des forces sensibles, obscures et mal connues, où l’esprit naviguant à vue se désoriente et se déséquilibre ; et il faut être solidement bâti pour y résister, pour que les barrages intérieurs ne cèdent pas. Cette leçon de Claudel, les éditeurs et les parents des romanciers de quinze ans devraient la méditer.
Bruno Lafourcade.

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2 août 2010 1 02 /08 /août /2010 12:42
Notre Bernanos                      
BERNANOS Georges 4 
  
Nous signalons la création toute récente du site georgesbernanos.fr et de la nouvelle Association internationale des amis de Georges Bernanos qui vont permettre de poursuivre et d'amplifier le travail engagé par Jean-Loup Bernanos pour mieux faire connaître la vie et l'oeuvre de son père. Nous publions ci-dessous l'annonce diffusée par Yves Bernanos le 6 juillet 2010.

La création du site “georgesbernanos.fr” est pour ainsi dire "l’acte fondateur" de la nouvelle "Association internationale des amis de Georges Bernanos", depuis que Jean-Loup Bernanos, créateur et inlassable artisan de celle-ci, s’est embarqué pour un “éternel matin” le 4 mai 2003.
Il avait réuni autour de son action un grand nombre de bernanosiens, de tous horizons, auxquels l’association faisait parvenir chaque année les “Cahiers Georges Bernanos”. Les membres de “l’A.I.D.A de Georges Bernanos” y découvraient des témoignages et des articles, des textes inédits, des documents, des photos, des informations sur l’oeuvre et la vie de Bernanos et des renseignements sur les événements concernant celles-ci.
Le site “georges bernanos.fr” a pour vocation de poursuivre ce travail, de perpétuer et de nourrir cette passion en mettant d’abord à la disposition de tous une première approche, complète et vivante, de la création littéraire et du parcours de Georges Bernanos. Ceux qui sont familiers et connaisseurs de l’écrivain y trouveront aussi, bien sûr, de quoi nourrir leur intérêt et leurs recherches.
Mais un site, c’est avant tout un espace d’information, de documentation, d’échange, de communication, de dialogue ; une "maison ouverte, ou chacun vient cuire librement son pain"…
Mon œuvre, écrit Bernanos dans “Lettre aux anglais”, c’est moi-même, c’est ma maison ; je vous parle la pipe à la bouche, ma veste encore fraîche de la dernière averse, et mes bottes fumant devant l’âtre. Je vous écris dans la salle commune, sur la table où je souperai tout à l’heure, avec ma femme et mes enfants. Entre vous et moi, il n’y a pas même l’ordinaire truchement d’une bibliothèque, car je n’ai pas de livres. Entre vous et moi, il n’y a vraiment rien que ce cahier de deux sous. On ne confie pas de mensonges à un cahier de deux sous. Pour ce prix là, je ne peux vous donner que la vérité.
BIENVENUE A TOUS !
Yves Bernanos .
(Association internationale des amis de Georges Bernanos)
 
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La revue critique - dans Littérature
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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 11:46
Visages de Barrès                       
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Dans le prolongement de notre chronique d'hier sur Maurice Barrès, nous ne résistons pas au plaisir de publier l'article paru le 3 juin dernier dans Libération qui rend compte de la réédition des Déracinés [1]. Voilà un nouveau signe de ce que nous appelions le "retour en grâce" de Barrès, tant cet article était inimaginable il y a encore dix ans.  Que nos lecteurs n'hésitent pas à alimenter le débat que nous avons ouvert hier entre barrésiens et "barrésosceptiques", en nous adressant les bons articles qui pourraient passer entre leurs mains (sur le courriel redaction@larevuecritique.fr)

La Revue Critique. 

 

 

Maurice Barrès à la racine 

 

   En 1897, un esthète lorrain de 35 ans publie, premier d’une trilogie, le roman à substrat autobiographique qui le rendra célèbre : les Déracinés. Sa republication permet de s’interroger sur la manière dont un livre gonfle sous l’haleine d’une époque, pour être crevé par celles qui suivent.

Maurice Barrès décrit, sur un mode balzacien emphatique et désabusé, la jeunesse d’un groupe de lycéens de Nancy que la vie parisienne (pensions de famille, petites putes, misère en milieu étudiant, presse compromise et déjà aux abois financiers, manœuvres politiques) va éprouver et dégrader. La question du livre reste à la mode  : c’est celle du conflit entre les «racines» et la nation, révélé par l’éducation et la transmission.

 Les Déracinés commence en 1879 par une description extraordinaire, et extraordinairement datée, du professeur de philosophie de la petite bande, le futur député Paul Bouteiller : «Ce jeune homme au teint mat, qui avait quelque chose d’un peu théâtral, ou tout au moins de volontaire dans sa gravité constante et dans son port de tête, fut confusément l’initiateur de ces gauches adolescents. La jeunesse est singe : on cessa de se parfumer aux lycées de Nancy, parce que Paul Bouteiller, qui n’avait pas le goût petit, séduisait naturellement.» «Gauches adolescents», «gravité constante», «goût petit» : c’est au choix et au placement des adjectifs qu’on sent d’abord tout le sépia d’un style. Ils deviennent des notes de trop. La phrase moisit par eux. Des générations ont aimé ce style chargé. Gide et l’équipe de la NRF l’ont décapé, l’oreille a changé. De quelle façon sera datée, dans un siècle, la sobriété et l’unité de ton actuelle - nouvelle forme, blanche et à pudeur ostentatoire, du bon goût ? C’est une question que posent les reflets des Déracinés.

  Le roman se referme en 1885 sur une formidable description des funérailles de Victor Hugo : «A une heure cinquante, on affichait cette phrase laconique, plus émouvante qu’aucun pathos travaillé : "Victor Hugo est mort à une heure et demie." Le Palais-Bourbon se vida sur la maison mortuaire ; les parlementaires couraient au cadavre, pour lui emprunter de l’importance […] Dans tout l’univers, averti par les dépêches, les témoignages se composaient et allaient affluer. Bienfaisants car, à les lire, et d’amour pour la gloire, des larmes ont monté de certains cœurs.» La dernière phrase, suspendue comme un beau geste un peu trop affecté, c’est tout le syle de Barrès. Elle ouvre des pages qui sont, avec la visite du philosophe Hyppolite Taine à l’un des élèves de Nancy, ce qui justifie la lecture de ce cabinet de curiosités.

  La description de la fin de Hugo est liée, de manière virtuose, à l’entrefilet signalant le meurtre d’une jeune femme turque. Deux des ex-étudiants l’ont tuée pour voler ses bijoux. Le meurtre, sordide, en bord de Seine, est longuement décrit. Voici la femme qui va mourir : «Un oiseau, un lophophore, vert et bleu, de ses ailes repliées, la coiffait. Sur une robe de dentelle noire, ou verte en carré, et dont les manches venaient au coude, elle avait une jaquette de velours à côté, de nuance tourterelle.» C’était le temps sans images où les mots faisaient du bruit tous seuls. Et voici la femme qui meurt : «Ainsi sanglante eut-elle le temps de penser dans la nuit : "Comme ça m’ennuie de mourir!…." Mais eût-elle aimé vieillir ? Les Orientales s’alourdissent si fort !» L’écrivain luit dans ses clichés. L’un des assassins sera guillotiné.

L’idée centrale du livre est que la race, les racines, ici la région lorraine, fixent l’essence des individus. L’éducation républicaine naissante, avec son modèle universel «kantien», détruirait cette essence : seuls les forts peuvent s’y retrouver. Les Déracinés résonnent étrangement dans la France de 2010. Voici l’état d’esprit des élèves, selon Barrès : «Ces vastes lycées au dehors de caserne et de couvent abritent une collectivité révoltée contre ses lois, une solidarité de serfs qui rusent et luttent, plutôt que d’hommes libres qui s’organisent conformément à une règle. Le sentiment de l’honneur n’y apparaît que pour se confondre avec le mépris de la discipline.» Tout a changé, mais rien ne change.

1897 est l’année où Barrès écrit dans ses Cahiers : «Elle mûrit lentement en moi, cette grande idée d’opposer aux hommes dont je sens l’insondable ignominie (ils sont tels parce que telle est la nature humaine) une systématique politesse et jamais les mouvements de ma sincérité. La réprimer, l’écraser à coups de botte.» C’est le moment où débute l’affaire Dreyfus : l’écrivain devenu politicien choisira de soutenir le mensonge d’Etat, moins par conviction que par mépris. Le mépris périme tout, hommes et œuvres.

 C’est ce qui explique la fêlure du livre. On sent vivre un styliste qui renonce à l’amour de ses personnages, sans cesse jugés, pour rabattre son génie sur le combat politique. Sa puissance littéraire se soumet à ce que Mauriac appelle «le harnachement idéologique barrésien». Petit étalon couvert de cuir et de pompons, il change sans cesse de registre et d’allure : à l’opposé de Flaubert, il mélange sans les unir le récit, la chronique, le reportage, la tirade en surplomb. Ce bric-à-brac désaccordé marque la fin d’une époque où la forme romanesque accueillait tous les rêves, tous les pouvoirs. Les Déracinés a tout l’éclat d’un renoncement.

Philippe Lançon.

  Libération, le cahier des livres -  le 3 juin 2010 



[1]. Maurice Barrès, Les Déracinés. Préface de François Broche. (Bartillat, 2010) .


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