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2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 19:42
Il signor Marsan                      

 

Une sympathique petite maison de livres, l'Editeur singulier, vient de rééditer un bouquet oublié de textes d'Eugène Marsan, parmi lesquels ces Cannes de Monsieur Paul Bourget[1], qui firent, dans les premières années du siècle précédent, le délice des gens d'esprit et des amateurs de forme parfaite. On sait ce que cette revue doit à Eugène Marsan. Il en fut, avec Jean Rivain, le créateur, l'âme vivante et le génie attentif. Il en fut aussi l'aimant, celui qui sut rapprocher les talents, et, par une curieuse alchimie, faite d'amitié et de séduction, "faire lever la pâte". C'est donc par fidélité que nos lecteurs se procureront ce petit recueil. Mais sa lecture les poussera vers d'autres sentiments, l'admiration d'abord, puis le plaisir de découvrir une âme singulière.

Eugène Marsan n'était pas de son siècle et il aurait détesté le nôtre. Son raffinement extrême, sa courtoisie, son immense culture, ses exigences morales, concouraient à faire de lui le type représentatif d'une autre époque. Il avait tout de ces seigneurs italiens, joyeux et  affables, qu'on rencontrait au XVIIIe ou au XIXe siècles dans les rues de Rome, de Naples ou de Florence. Né à Bari, d'une mère italienne et d'un père provençal, Marsan était un vrai latin, esprit léger bien que lesté par deux mille ans de culture, ordonné bien qu'attiré par la fantaisie, curieux de toutes les formes de la vie et de l'intelligence. Il avait aussi un peu de sang espagnol dans les veines et la sensualité cohabitait chez lui avec une certaine mélancolie.

Cet atavisme, sa formation et les admirations de sa jeunesse devait faire de lui un ardent défenseur du classicisme, dans lequel il voyait le fond même de l'esprit français. "Je suis de ceux, écrivait-il, qui refusent de confondre esprit classique et routine. L'esprit classique ne s'oppose pas à la nouveauté. Sans se laisser séduire, il l'appelle". C'est assez dire qu'il ne limitait pas son classicisme au seul dix-septième siècle et que dans ses innombrables articles de la Revue critique, de l'Action française, du Figaro, du Temps ou de l'Echo de Paris, on saluait Carco, Gide, Montherlant, Cendrars, Ramuz, Proust ou Drieu au même titre qu'on honorait Racine, Corneille, Boileau ou La Fontaine. Stendhal était pour lui le modèle absolu, écrivain de la vitesse et de la légèreté, capable d'exprimer, dans une langue simple et superbe, l'exaltation de Fabrice à Waterloo et la nostalgie du consul de Civita-Vecchia.

Il signor Marsan fut aussi l'homme de curieux et de charmants essais sur le costume masculin, la mode féminine, les chapeaux, les cannes et les cigares. Mais ce serait se tromper sur sa vraie nature que de ne voir en lui qu'un être superficiel, une sorte de dandy français. Dans ses goûts littéraires comme dans ses fétichismes de collectionneur, ce qui touchait d'abord Marsan, c'était la beauté et la poésie des choses. Son esthétique était aussi très liée à la vision qu'il avait de l'ordre du monde. Comme l'écrivait son ami, le critique stendhalien Henri Martineau: "s'étant fait l'historiographe de la vie élégante, il a souvent répété que, sans raffinement du ton, des manières et de l'habitation, il ne saurait plus rien exister de cette aristocratie de la pensée qui est le signe le moins douteux de la civilisation".

Nous aurons l'occasion de revenir plus amplement sur l'oeuvre d'Eugène Marsan et de fournir à nos lecteurs l'accès à certains de ses écrits rares. D'ici là, procurerez vous sans attendre ce petit récit où il est aussi peu question de cannes que de M. Bourget, mais où l'on parle de mille autres choses tout aussi intéressantes. Vous ferez le bonheur d'un jeune éditeur méritant et vous compterez vite parmi les lecteurs passionnés d'un grand écrivain.

Eugène Charles.

 


[1]. Eugène Marsan, Quelques portraits de dandy, précédé de Les cannes de M. Paul Bourget. (L'Editeur singulier, 2009, 70 p.)

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20 novembre 2009 5 20 /11 /novembre /2009 19:42
Ces écrivains
qui nous gouvernent                       

 

Stéphane Giocanti transforme en or tout ce qu'il touche. Après le beau Maurras [1] qui nous a enchanté en 2006, après Kamikaze d'été [2] que nous classons parmi les meilleurs romans récents, voilà qu'il nous apporte une rafraichissante histoire politique de la littérature [3]. Dans quel pays sinon en France voit-on des rois caresser la muse, des cardinaux fonder des académies, des écrivains ratés devenir empereur, des Premiers ministres publier des anthologies, des ambassadeurs s'enflammer pour le théâtre ou pour la poésie ? C'est bien connu : nos littérateurs ont la politique dans le sang et le rêve de tous nos politiques est de finir à l'Académie. Voilà encore un de ces traits qui nous distingue du reste du monde. Pour le meilleur et pour le pire.

Pour rendre compte de ce phénomène, les historiens ont souvent remué ciel et terre, décompté les écrivains engagés, ils les ont rangé par affinités politiques, par chapelles ou par sous chapelles. Fastidieux et peu probant, nous répond Giocanti. Il propose un autre  critère de classement qui a le mérite de sortir des sentiers battus: la proximité entre écrivains se décelerait moins dans les attaches idéologiques que dans l'attitude qu'ils peuvent prendre vis à vis de la politique, la façon dont ils l'intègrent à leur oeuvre, leurs formes d'engagements. Et Giocanti de nous soumettre une typologie  originale des écrivains en politique : "il y a les auteurs engagés et les tours d'ivoire, les écrivains courtisans et les schizophrènes; à côté des prophètes et des mystiques se dressent les pamphlétaires et les maudits, tandis que les idéologues se tiennent face aux sceptiques." On y trouve aussi quelques vaillants, une légion de prudents, un fort contingent de littérateurs égarés en politique : ceux qu'il appelle plaisamment les "plantés".

Mais  le travail de Giocanti ne consiste pas seulement à bouleverser les catégories de la psychologie et de l'histoire littéraire.  Non content de disposer ses personnages dans de nouvelles boites, il les animent, il les met en scène, il provoque entre eux des discussions animées, parfois véhémentes.  Prenons l'exemple des courtisans : aucun d'entre eux ne revendique cette épithète, bien au contraire. Et pourtant, un sixième sens nous les fait reconnaître à dix lieues. Si Claudel en est une sorte d'archétype, Mauriac et sa gaullâtrerie ridicule en marque la forme dégénérée. Comme le dit assez drolement Jacques Laurent dans Mauriac sous de Gaulle : "le gaullisme est une maladie qui m'inspire de la terreur. Voilà ce qu'il a fait de l'un des écrivains les plus doués de sa génération: une dupe". Autour de ces grandes figures de la flatterie gravitent des personnalités  plus mineures, certaines parfaitement oubliées comme Julien Benda, petit maître à penser de la IIIe République, d'autres bien vivantes comme Denis Tillinac ou Erik Orsenna, incontournables hagiographes de Chirac et de Mitterrand. Giocanti note toutefois que la vraie courtisanerie comme la vraie noblesse se font plus rares. Il va même  jusqu'à prédire son extinction prochaine, faute de grands hommes à caresser.

  Il serait vain de chercher à résumer en quelques phrases ce livre bourré d'érudition, où éclatent à chaque chapitre trouvailles, cocasseries et traits parfaitement ajustés. Ainsi ce portrait de Sartre, plus vrai que nature : " Si Sartre théorise l'engagement et qu'il en fait un outil de terreur intellectuelle, ce n'est pas seulement pour dominer son temps, c'est aussi pour construire à rebours une identité d'écrivain résistant. Son jusqu'au-boutisme moralisateur ou moraliste (dénonciation du colonialisme, du capitalisme et, dans un premier temps, du communisme) découle d'une conscience coupable et d'une tentative de rattrapage. Souillé, Sartre doit poursuivre toutes sortes d'adversaires et débusquer les coupables, dans un interminable  processus d'autoacquittement."  Aragon et Drieu, frères ennemies de la littérature, en prennent également pour leurs grades, tout comme Céline et Rebatet, dont Giocanti retrace les visages de parfaits salauds.

Il est malgré tout assez difficile de faire un aussi long voyage dans la littérature française sans éprouver une sorte de tendresse pour tous ces hommes de lettres, y compris pour les moins fréquentables. Giocanti n'échappe pas à la règle au terme de son enquête. Il regrette que la tribu des écrivains encartés, des prophètes, des inquiets, des mystiques et des pamphlétaires ne trouve plus sa place dans la France actuelle. Il n'accepte pas "qu'un monde de prétendus adultes supporte que des journalistes et des publicitaires établissent le règne consensuel de la porcherie langagière". Il appelle de ces voeux un royaume de la langue littéraire, où Chateaubriand, Hugo, Maurras, Camus, Barrès, Claudel et Aragon se trouveraient réconciliés dans une pure lumière. Nous le suivrions assez volontiers dans son rêve.


Eugène Charles.

 

P.S : Dans le Monde littéraire du 13 novembre, un certain Jean-Louis Jeannelle instruit un véritable procès à charge contre Stéphane Giocanti et son ouvrage. M. Jeannelle n'aime pas Maurras, ce qui est son droit, et lui préfère Aragon et Sartre, ce qui est également son droit. Ces inclinations et cette inimitié ne lui donne en revanche aucun droit à mentir. Dire, parmi dix autres contre-vérités, que Giocanti ne place dans sa catégorie des "plantés" que des auteurs de gauche est archi faux: il suffit d'ouvrir le livre pour y trouver en bonne place, aux côtés d'Aragon et de Sartre, les noms de Claudel, de Montherlant, ou de Céline qui ne sont pas des modèles d'écrivains prolétariens. Ce qui semble géner Jeannelle, c'est le perseverare diabolicum d'Aragon et de Sartre, leur aveuglement maladif, leur endurcissement dans l'erreur, leur foi incurable dans l'abjection communiste. Hélas, les écrits restent et les faits sont tétus.



[1]. Stéphane Giocanti, Charles Maurras, le chaos et l'ordre (Flammarion, 2006).

[2]. Stéphane Giocanti, Kamikaze d'été (Editions du Rocher, 2008).

[3]. Stéphane Giocanti, Une histoire politique de la littérature (Flammarion, 2009).


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13 novembre 2009 5 13 /11 /novembre /2009 19:42
Abondance de biens         
ne nuit pas
 

Vous avez perdu vos dernières illusions sur le Goncourt en découvrant Marie Ndiaye et ses Trois femmes puissantes ? Beigbeder vous insupporte et vous ne lirez jamais son "Roman français", même couronné par le Renaudot ? Eh bien, rassurez vous ! Les librairies sont pleines de choses qui peuvent vous consoler, certaines tout à fait sérieuses et d'autres parfaitement charmantes. Prenez Michel Déon par exemple. Il savait que la saison serait mauvaise pour les prix littéraires et qu'il fallait très vite nous faire changer d'air. Il arrive, précédé comme d'habitude par sa petite musique, mais cette fois ci, il ne vient pas tout seul. Il se met même en trois pour nous satisfaire. Trois beaux Déon, qui sortent tout chaud de chez l'imprimeur, c'est de la gourmandise, presque du vice. - Pensez donc ! Quod abundat non vitiat.

Le premier de ces petits présents du ciel est un journal [1] ou plus précisément les pages choisies d'un carnet de notes qui court de 1947 à 1983. N'allez surtout pas croire que Déon va vous livrer quoi que ce soit de ses secrets. Il a beau déclarer que " tenir un journal aide peut-être à croire à sa propre existence", l'existence qui l'intéresse c'est celle des autres, de ces mille autres rencontrés au hasard d'une vie, écrivains, politiques, cinéastes, vieilles gloires ou jeunes talents, croisés dans un dîner, un avion ou au bord d'un lac italien. Déon est excellent dans la prise de notes. Il sait croquer n'importe quelle célébrité en trois phrases et on voit qu'il a été élevé à l'école de Stendhal, celle de la vitesse. Ses personnages se meuvent tout seuls. On a juste à les écouter ou à les suivre. Ainsi d'Eva Peron à Saint Moritz qui lui refuse un interview, "tend sa main baguée et s'en va dans un nuage de parfum"; ainsi de cette rencontre à Venise avec Margherita Sarfati, ancienne égérie de Mussolini, vieille dame fantasque qui l'entraîne jusqu'à l'Accademia chez un jeune peintre communiste, son nouveau protégé. Au détour d'une page, on  croise Léautaud et Benda, "affreux vieillards", Edwige Feuillère, "son visage très beau, l'élégance de son long cou qui eût enchanté Van Dongen", André Fraigneau, Jean Cocteau, Jacques Chardonne et Paul Morand, pleins d'élégance. Et bien sûr cette nuée d'amitié qui siège en permanence au dessus de la tête de Michel Déon et qui égaie les soirées parisiennes et les plus beaux sites de Grèce, d'Italie ou du Portugal.

Après le carnet de croquis, voici que Déon nous offre, sous le titre Lettres de château[2], un recueil d'études plus minutieuses. C'est l'occasion pour lui de retourner le miroir : les écrivains, les peintres nous proposent des vies par procuration, faites d'une multitudes d'images volées à la vraie vie. Mais "qui est réellement derrière le récit, tantôt invisible et secret, tantôt irritant et tonitruant, qui est le magique créateur de ces vies?" Cette question ne souffre pas les platitudes théoriques, elle appelle les travaux pratiques et comment mieux les pratiquer qu'en les appliquant aux artistes et aux auteurs que l'on aime. Qu'est ce qu'une lettre de château, sinon ce témoignage d'amitié que l'on adressait à ceux qui vous avait bien reçu, au temps où la démocratie n'avait pas encore fait disparaitre la politesse? Tel est le style de ces dix petits essais, purement subjectifs, qui sont d'abord des témoignages d'admiration et de reconnaissance. Qu'ont en commun Larbaud, Conrad, Giono, Stendhal, Toulet, Apollinaire et Morand? Quelle mystérieuse alchimie du goût peut relier Poussin, Manet et Braque ? Un amour de la vie, une grande curiosité pour le monde, le sens de la beauté, de la grandeur et de l'éternité, une certaine élégance aussi. Déon a raison de dire que nous sommes "les enfants soumis ou rebelles" des oeuvres qui ont enchanté notre enfance. Le panthéon qu'il nous présente est à l'image de son oeuvre. Il est aussi à l'image d'une certaine civilisation, toute classique et française, qui continue à nous nourrir, presque malgré nous. 

Terminons par un hommage, celui que les Cahiers de l'Herne[3], dans une splendide livraison, viennent de rendre à l'auteur du Rendez-vous de Patmos. Il y a là une trentaine de très beaux textes réunis avec le plus grand goût par Laurence Tacou, prêtresse inspirée des éditions de l'Herne. On y trouve de grands vivants comme Milan Kundera, Olivier Frébourg, Emmanuel Carrère, Eric Neuhoff, Patrick Besson, Félicien Marceau, Frédéric Vitoux, ou Jean d'Ormesson, réunis par l'amitié et par le talent. On y trouve bien sûr le souvenir de tous les amis disparus: Blondin, Jacques Laurent, Roger Nimier, André Fraigneau, Chardonne, Morand, tous restitués de pied en cape. Une sélection de textes de Déon, parmi lesquels un hommage émouvant à Charles Maurras, maître de sa jeunesse, à l'occasion de la restauration du Chemin de Paradis. Et pour finir quelques extraits de correspondance, dont deux lettres assez fines signées ... François Mitterrand ("Vous n'aimez guère ma politique. J'aime vos livres," lui écrit l'ancien Président de la République).

Avec tout cela, nous voilà armés pour passer l'hiver, loin des miasmes de la grippe et de la mauvaise littérature !

Eugène Charles.



[1]. Michel Déon, Journal 1947-1983. (Editions de l'Herne, septembre 2009, 139 pages).

[2]. Michel Déon, Lettres de château. (Gallimard, NRF, août 2009, 168 pages).

[3]. Cahiers de l'Herne n°91: Michel Déon, dirigé par Laurence Tacou. (Editions de l'Herne,  2009, 276 pages).

 

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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 18:42
Mort d'un                          
grand vivant   

     



chessex.jpeg
 

Que dire de Jacques Chessex, disparu mercredi dernier, sinon que nous l'aimions. Le personnage n'était pas facile et ses provocations, ses coups de gueule et ses algarades en rebutèrent plus d'un. Mais ils lui attachèrent une vaste légion d'amis, fidèles jusqu'au bout. Non seulement parce qu'il était un vrai poète, dans la veine, si belle, de Gustave Roud, et parce qu'il était un écrivain plein de ressort, sachant mener la langue française des verdeurs de son Jorat jusqu'aux rives les plus neuves  et parfois les plus dramatiques de la modernité. Mais aussi et surtout parce qu'il était un grand vivant, un de ces hommes déchirés par la vie et qui savent faire de leurs déchirures un chant et une façon particulière de vivre.

Comme Cingria qu'il aimait, Chessex revendiqua jusqu'au bout sa singularité. Suisse, romand, vaudois, natif d'un pays qui étend ses crêtes et son plateau au dessus de Lausanne, il resta fidèle jusqu'au bout à ces coins de terre qu'il aimait, de même qu'il assuma stoïquement son double héritage calviniste et latin. A ces éléments, qui composaient déjà une âme particulière, s'ajouta un drame personnel, celui du suicide de son père, forte personnalité, professeur d'histoire adulé, grand amateur de femmes, qui marqua profondément ses livres. Chessex faisait ainsi partie de ce club secret, dominé par les hautes figures de Nietzsche, de Kierkegaard, de Dostoïevski, de Malraux ou de T.E. Lawrence, où l'écriture cherche à exorciser cette figure du père absent, à s'en arracher douloureusement ou à s'en détacher plus paisiblement. De l'oeuvre de Chessex, nous retiendrons d'abord cette lutte filiale, ce combat qui traverse trois grands livres, L'Ogre, qui lui valut en 1973 le Prix Goncourt, Monsieur en 2001, suivi de l'Economie du ciel en 2003 [1]. Auxquels nous rajouterions volontiers ces belles chroniques publiées en 2001 sous le titre De l’encre et du papier [2], récit d'une libération où l'appel du pays vaudois, ses paysages, ses habitants, ses chapelles, blanches et nues, aux autels en faux marbre, surchargés de bouquets multicolores, qui surgissent dans chaque village, apaisent progressivement la douleur du père disparu.

Jacques Chessex avait rejoint début septembre le jury du Prix Giono, qui l'avait d'ailleurs couronné en 2007 pour l'ensemble de son oeuvre. Rien là de plus normal, les affinités entre les deux oeuvres, celle du Suisse et celle du maître de Manosque étant frappantes. Même écriture pouvant aller de l'extase à la pleine violence, même volonté de montrer la nature humaine telle qu'elle est, cruelle, souvent impitoyable, sous le soleil d'un Dieu absent. Chessex prolonge Giono, comme il prolonge Ramuz. Mais il va plus loin qu'eux car son humanité n'est pas seulement hantée par le péché, par le diable ou en désaccordement avec la nature. Chez Chessex, écrivain de notre temps, le premier ennemi de l'homme, c'est l'homme lui même. Il nous dit que dans des paysages sans tâche, au milieu des Alpes, sur les bords riants du Rhône et du lac Léman, il peut y avoir aussi quelque forme de l'enfer. Sainteté ou libertinage, innocence ou perversité, vie intense ou contemplation, les livres de Chessex nous entraînent brusquement et rapidement d'un de ces môles à l'autre. Et l'on sent que lui-même s'est complu à ne pas choisir entre ces existences exagérées. Comme si lui avait manqué ce guide, ce passeur, cet autre soi même avec qui l'on peut partager ses choix, bref, encore une fois, l'ombre du père absent.


  Eugène Charles.



[1]. Jacques Chessex : L'Ogre (Grasset, 1973), Monsieur (Grasset, 2001), L'économie du ciel (Grasset, 2003).
[2]. Jacques Chessex, De l'encre et du papier, Chroniques (La Bibliothèque des Arts, 2001).

 

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1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 18:42
Nouvelles                 
du quart de siècle
     




 

Patrick Besson a du talent, et il le sait. Qu'il nous plonge dans de sombres tribulations familiales  - Les Braban, Belle-Soeur, pour en rester aux titres récents - ou qu'il nous livre quelques nouvelles courtes, légères et aériennes, son style est inimitable. Le recueil qu'il publie chez Fayard, sous le titre 1974 [1], en est la parfaite illustration. Il a beau se mettre dans les situations les plus absurdes ou les plus émouvantes, c'est lui, c'est bien lui qui est au bout de l'histoire, avec ses mots clairs et nets, son sens du dialogue et sa façon si taquine d'imiter le langage de ces contemporains. Voici six récits tirés de ses aventures journalistiques (L'Humanité, l'Idiot international, VSD, Madame Figaro) et qui sont du meilleur cru.

Le choix de ces textes ne doit rien au hasard. Ils forment au contraire une sorte de chronique amusée et mélancolique de la dernière partie du XXe siècle. Et ils correspondent en même temps à une tranche de vie de l'auteur, qui l'emmène de la jeunesse à l'âge mûr. 1974, c'est à la fois l'année de la publication de son premier roman - les Petits Maux d'Amour -  et le titre de la première nouvelle du recueil. On y voit un jeune français partir à la découverte de l'Europe du sud, découvrir une Grèce libérée de ses colonels et envahie par la jeunesse du continent, faire la connaissance d'un étonnant couple nordique et vivre sa première histoire d'amour. Autre récit, autre temps : celui du New York des années 80, où deux pianistes venus de l'est, deux frères "abrutis d'alcool et de nostalgie" transforment de fond en comble la vie d'une jeune et jolie attachée de presse, belge de surcroit. Dans l'histoire suivante, encore plus improbable, on suit deux journalistes de l'Humanité, en goguette, claquer l'argent du parti dans une tournée de night-clubs, entre Interlaken et Munich. Et voici Belgrade, bien connu de l'auteur, où le meurtre d'un e journaliste française serbophobe est élucidé, non sans mal, par un vieux commissaire et une jeune inspectrice gay. Nous nous retrouvons enfin à Paris pour deux histoires pleines de pudeur : celle d'un père divorcé qu'un triste dimanche projette dans son passé, il y retrouve sa femme de l'époque qui ignore qu'il vient de la quitter; celle enfin d'un romancier d'entre deux âges fascinée par une jeune beauté noire. De la suédoise d'Athènes à la camerounaise du XVIIe arrondissement, du jeune routard à l'écrivain confirmé, un cycle s'achève.

On sent que Besson a pris plaisir à dessiner cette ribambelle de personnages qui ont tous un peu de lui-même, sans être entièrement lui. Il a visiblement aimé cette époque fin de siècle où les héros et les tragédies d'hier ont laissé la place à des hommes plus craintifs, plus maladroits, souvent désemparés et que l'ironie devait aider à vivre. Les nouvelles de Besson en sont toutes parsemées, de cette gentille ironie qui fait entendre sa voix au moment où la nostalgie, la tendresse nous submergent, ou, comme aurait dit Barrès, nous empoisonnent. Besson a beau proclamer crânement "qu'il n'y a pas de douceur grecque", que "celle-ci est une invention du ministère du tourisme hellène", il peut bien affirmer que "la meilleur façon de dominer le monde est de le gêner", il peut snober ses souvenirs, faire le blasé, se cacher derrière le masque de quelque bonne formule, on ne le croira pas. Son brusque frémissement au rappel d'un amour passé, son étonnement presque enfantin devant les personnages hors normes, les paumés comme les forces de la nature, son angoisse devant la vie qui s'écoule trop vite montrent qu'il est d'une autre race que celle des insensibles et des mufles. Ayant beaucoup vu, il n'est revenu de rien.

 

Eugène Charles.



[1]. Patrick Besson, 1974. (Fayard, mars 2009, 170 pages)


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17 septembre 2009 4 17 /09 /septembre /2009 18:42
Visages                 
de Malaparte
     




 

Il y a un mystère Malaparte. Un mystère qui nimbe d'ombre toute son existence, au point d'en faire un personnage insaisissable : tantôt théoricien, tantôt condottiere, étoile montante du fascisme avant d'en devenir le pire cauchemar, communiste sans foi et chrétien sans église, archi italien et en même temps complètement cosmopolite. Il fait partie à coup sûr de ce petit nombre d'hommes qui vécurent plusieurs vies entremêlées, prenant au sérieux chacune d'entre elles, les épuisant l'une après l'autre avec le même irrépressible goût de vivre. Ses deux immenses romans, Kaputt et La Peau, sont à l'image de ce parcours singulier; ils racontent en réalité plusieurs histoires parallèles, bourrées de contradictions; les situations y sont instables, les hommes, pris dans la tourmente de la guerre, également héroïques et pitoyables, les cieux remplis d'espoir, puis, dans l'instant qui suit, désespérément vides. On a pu croire que la mort mettrait fin à cette énigme et que les témoins, les carnets, les correspondances nous livreraient le vrai visage de Malaparte, en même temps que ce que Malraux appelait "son misérable  petit tas de secrets". Il n'en est rien : les témoins se contredisent,  les notes et les écrits posthumes ne font que brouiller davantage encore les cartes. L'image de Malaparte est elle-même une image à éclipse, ce qui ne fait rien pour arranger les choses : après de longues périodes d'oubli, il resurgit brusquement dans la lumière, avec généralement une figure nouvelle. Et pourtant, ce sourire, ce geste amical qu'il nous fait de la main, c'est lui, c'est bien lui.

Deux petits livres, sortis presque coup sur coup, nous donnent subitement de ces nouvelles. Un récit tout d'abord, celui du séjour que fit Raymond Guérin à Capri, en mars 1950, à l'invitation de Malaparte[1] et que la sympathique maison d'édition Finitude a le bon goût de rééditer. "Venez. C'est l'hiver qu'il faut voir Capri. L'été, l'île est envahie par toute la saleté de Rome et de Naples. Venez donc, vous passerez chez moi des jours formidables et vous pourrez y travailler en toute tranquillité". Capri, c'est bien sûr la fabuleuse villa de Malaparte, sorte de trirème d'Ulysse échouée sur les hauteurs du cap Massullo, qui est, à elle seule, un personnage du récit. Mais Capri, c'est aussi la bande à Malaparte, écrivains, peintres, maîtresses, aristocrates, amis divers qui forment une joyeuse compagnie loin de Rome et de ses fausses réputations. Guérin et son épouse, d'abord sur la réserve, se laissent finalement séduire par les moeurs de cette petite troupe et ils ont tôt fait d'être adoptés. Raymond Guérin et Curzio Malaparte, ces deux là n'avaient pourtant aucune raison de se croiser. Le Français, écrasé par l'expérience de la guerre et de la captivité, vit une sorte de convalescence. Le voyage à Capri le rattache à d'autres temps, plus heureux, ceux de l'avant guerre, d'une fuite en Italie avec son épouse, loin de Paris et d'une jeunesse étriquée. Quant à l'autre, l'Italien, il joue son rôle de grand seigneur, d'aristocrate toscan, à qui tout a réussi, y compris la guerre. Un connétable des lettres, dit Guérin, sous le charme, et qui passe tout à son nouvel ami :


- On vous a reproché d'embellir par trop vos histoires, d'en remettre; et nous-mêmes, ici, quand nous nous vous écoutons, nous sentons bien parfois, le moment oû vous interprétez la vérité pour la rendre plus significative. - Est-ce que je la déforme?  - Et quand vous la déformeriez? Ce qui nous séduit, c'est justement ce sens aigu que vous avez de l'image saisissante. On dirait qu'il y a en vous  un don de prémonitie qui vous permet d'anticiper les événements et de rendre plausibles les situations les plus révoltantes.


Au gré des jours qui passent, les échanges entre les deux écrivains se font plus sensibles, moins apprêtés, réellement amicaux. Malaparte est en plein dans sa période cinéma, il travaille à son unique film, Le Christ interdit, qui sortira sur les écrans en 1950, avec Ralf Vallone et Alain Cuny. Il aime le cinéma, en parle bien, mais on sent que le cinéma ne lui réussira pas. Guérin, silencieux, comprend l'échec qui se prépare. Il regarde Malaparte s'agiter, s'enthousiasmer, réciter son film par coeur, comme un joueur qui sent déjà que la partie est perdue. Le condottiere a changé de visage, son assurance exubérante a disparu, il n'est plus subitement qu'un pauvre grand homme devant le destin qui le dépasse. Un autre lui-même pour Guérin, qui finira en plein bonheur ce séjour capriote.

Alors que Malaparte travaille sur son film, il rêve déjà d'un autre projet cinématographique qui ne verra jamais le jour. Le Compagnon de Voyage, tel est le titre de cette aventure sans lendemain, tiré d'une nouvelle longtemps oubliée et que l'éditeur Quai Voltaire vient de réexhumer[2]. L'histoire a pour cadre l'Italie de 1943, après la chute de Mussolini, alors que l'armée italienne découvre qu'elle n'a plus ni chefs ni d'alliés. Un petit détachement guette, sans illusion,  le débarquement anglais qui se prépare sur les côtes de Calabre. Dans l'affrontement dérisoire, le lieutenant meurt, après avoir fait promettre à son ordonnance, un brave bergamasque du nom de Calusia, qu'il ramènerait sa dépouille chez sa mère, à Naples. S'ensuit un odyssée de la misère où, l'honnête Calusia, en compagnie d'un âne et d'une jeune fille qu'il a prise sous sa protection s'efforce de tenir sa promesse. L'autre personnage de ce récit, c'est l'Italie, une Italie en débâcle, rongée par la faim et par la peur, un peuple en berne en proie aux profiteurs, un moment abattu, mais qui, dans l'instant suivant, retrouve son courage et sa générosité. Le voyage de Calusia, ce sont aussi ces moments de brève mais d'intense émotion, dans lesquels Malaparte excelle et qu'il fait brusquement surgir au milieu d'une scène de farce. Ainsi de ce moment terrible, qui clôt le récit, où Calusia ramène le corps de l'officier dans sa famille. Le visage que Malaparte tourne alors vers le monde n'est plus le même. On  n'y trouve plus trace de l'aristocrate hâbleur, du séducteur de Capri. Son sourire est celui, fraternel, du compatissant.

Eugène Charles.



[1]. Raymond Guérin, Du côté de chez Malaparte. (Editions Finitude, 124 pages, Mars 2009)

[2]. Curzio Malaparte, Le compagnon de voyage. (Quai Voltaire, 110 pages, Juin 2009)


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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 22:00
Un Perret en culottes courtes     



 
 

On avait pris l'habitude de rencontrer Jacques Perret en reporter, en chercheur d'or, en prisonnier de guerre, en franc tireur, en capitaine au long cours ou en camelot du roi. Mais on avait un peu oublié sa période culottes courtes, bottines et costume marin. Les éditions du Dilettante [1] viennent de réparer cette lacune en rééditant six nouvelles qui sentent bon l'enfance et ses enchantements. Qu'on ne s'y trompe pas, le Perret que nous aimons, cette silhouette longue et fine, pipe au bec et l'air malicieux, qu'il soit glabre comme Gary Cooper ou qu'il porte, ferme, sa moustache de mousquetaire, a conservé le même regard que celui du petit Perret, ce "garnement de 1913"  auquel il avouait être toujours resté fidèle. Des sentes des Guyane au maquis de l'Ain, des îles à sucre aux bistrots parisiens, c'est toujours le même petit écolier français que l'on retrouve, avec ses cauchemars, ses monstres et ses émerveillements, derrière l'homme mûr qui manie avec aisance la corde à noeuds, le cran d'arrêt et le sextant de marine. Perret respire l'enfance, la vraie, celle que l'on passe en rêvant devant des cartes coloniales, des livres d'histoire  ou des récits de conquête. Il en parle bien, sans en parler, et c'est aussi pour cela que nous l'aimons. 

Voilà Perret dans sa France provinciale, celle des grand-oncles et des grand-tantes, qui offre au gamin parisien ses premières terreurs et ses premiers étonnements. On lui donne la chambre rouge, celle du bourreau, dont on exorcise les légendes à coup de lampe Pigeon. Il découvre la compagnie des vaches et s'acoquine avec un petit vacher "parfait abruti doublé d'un exemplaire voyou comme on en trouve pas dans les villes". Les vacances, c'est l'apprentissage du temps long, des après midi passés à ne rien faire, des parents qui glissent insensiblement du déjeuner  au diner puis au souper. Ces parents que l'on découvre avec d'autres yeux, et d'abord ce père  "qui promène sur le décor le regard de ses petits yeux bleus, très indulgents, mais parfaitement étrangers à tous les aspects d'un monde qu'il semblait habiter par accident, comme un séjour d'étape qui tirait un peu en longueur".

A ce paradis autobiographique succèdent d'autres histoires qui mettent en scène d'autres petits Perret, leurs jumeaux ou leurs doubles. On y trouve un éloge de la bicyclette, ou, mieux, du vélo, belle machine qui rend nos villes aimables et nous donne un coup de jeunesse pour pas cher. On y découvre les mésaventures d'un pique nique familial, sauvé de l'apocalypse par le cancre de la famille, aidé d'un oncle non conformiste. On y fait l'apologie du cartable -en éreintant au passage ses formes dénaturées, serviettes ou modernes porte-documents. On y raffole des compositions de calcul, surtout lorsqu'elles se transforment en contes de fées surréalistes, façon Lewis Carroll. On y chante, pour conclure, les louanges de la tirelire, cette grenouille des familles qui a formé à l'économie des colonies de morveux, dont le rêve dans la vie ne fut jamais de ressembler à Jérôme Kerviel.

Six nouvelles donc, six petits textes bien charnus et plein d'existence, jusqu'ici dispersés dans divers volumes de l'oeuvre perretienne et que l'éditeur a rassemblé sous le titre évocateur d'Enfantillages. On y retrouve à pleines phrases ce talent de conteur, cette joie de vivre, mais toute en retenue, cette mélancolie, jamais sans ironie, qui font les charmes de l'auteur du Caporal. Quant à ceux d'entre nous - et ils sont encore quelques belles cohortes -  qui ont pris le parti de ne plus sacrifier chaque matin au culte végétarien de la démocratie et de la République, qu'ils se rassurent : ils reviendront de leur lecture les bras chargés de ces bons mots ou de ces  aphorismes qui font pleurer de rage les sectateurs de Jaurès et du petit père Combes. Comme en  témoigne ce beau passage qui jettera dans la consternation plus d'un sénateur rural : 


Les noms des quatre-vingt-trois départements n'ont jamais chanté à mes oreilles comme le vivant  poème de l'amour patriotique, j'en trouve la déclamation froide, monotone et scolaire quand elle n'est pas tristement associée à l'atmosphère trouble des scrutins. Mon jugement est évidemment marqué d'un parti  pris contre les réformateurs brouillons de la Constituante, je le reconnais, mais il a sa véritable origine dans l'affreux souvenir des leçons de géographie qui obligeaient encore les gamins de ma génération à savoir par coeur la liste des départements avec chefs-lieux et sous-préfectures.


Mais au fond peu importe! Que vous soyez royaliste ou jacobin, impérialiste ou plébiscitaire, kantien ou leibnizien, stalinien, anarchiste ou prochinois, lisez Perret. C'est un signe de bonne santé, qui vous permettra  de prolonger en toute quiétude votre enfance loin, très loin, vers le grand âge. 

Eugène Charles.



[1]. Félicitons les excellentes Editions du Dilettante (19, rue Racine - Paris 6e), qui nous restituent année après année des petites merveilles oubliées ou méconnues de Jacques Perret : Les Collectionneurs (1989), Comme Baptiste... ou les tranquillisants à travers les âges (1992), François, Alfred, Gustave et les autres... (1996), L'Aventure en bretelles, suivi de Un Blanc chez les Rouges (2004) et pour finir Mutinerie à bord (2006), avec une belle préface d'Erik Orsenna.

 

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28 juillet 2009 2 28 /07 /juillet /2009 18:24
Le ménage de Jean Racine 

 

On connait tout, ou presque tout,  de la jeunesse de Racine. Au sortir de Port Royal, lassé comme il le dit lui même de "faire l'hypocrite", notre poète mord la vie à pleines dents. A vingt huit ans, l'année où il donne Andromaque, il fait figure d'auteur comblé, éprouvant au sein d'une cour galante, où il jouit de la faveur du monarque, toutes les couleurs du bonheur. Les femmes, surtout, l'occupent. Ses maîtresses sont charmantes : grandes dames, femmes d'esprit, petites starlettes ou actrices en vue. On se souvient de ses démélés avec la Duparc, qu'il enlève à la troupe de Molière,  de la Champmeslé, avec laquelle il vit une passion orageuse, de quelques autres. On sait moins que Racine n'attendit pas l'âge déclinant pour revenir à la sagesse.  Lassé des passions, comme il l'avait été des règles du jansénisme, il se marie, fait beaucoup d'enfants et exerce le plus sérieusement du monde son office d'historiographe du roi. C'est ce Racine rangé, ce bourgeois parisien à la vie bien réglée, qu'évoque le poète Charles Le Goffic, dans un article plein de charme publié en 1913 par la Revue Critique des Idées et des Livres [1], que nous reproduisons ci-dessous.

P. G.

 

Crise de conscience provoquée par la vague terreur des suites éventuelles de ses relations avec la Voisin, nausée de dégoût à la pensée des indignes rivaux qu'on lui suscitait, désir aussi de se consacrer en toute liberté d'esprit à son nouvel emploi d'historiographe, il y eut évidemment de tout cela, et autre chose encore peut- être, dans la résolution que prit Racine de divorcer d'avec le théâtre après Phèdre.

Il avait trente-sept ans. La Champmeslé, qui avait créé le rôle de Phèdre à côté de la d'Ennebaut, qui jouait Aricie (on ne sait point exactement les noms des autres acteurs), s'était disputée avec Racine au sujet des vers fameux :


...Je ne suis pas de ces femmes hardies, etc.,


qu'elle ne voulait point réciter parce qu'elle craignait, sans doute, qu'on ne lui en fît l'application. Racine tint bon : la Champmeslé céda, mais son ressentiment put bien lui inspirer de faire payer à l'amant la défaite de la comédienne. Peu après la première de Phèdre, - si ce n'est un peu avant, - elle brisait avec le poète. On a invoqué, pour expliquer sa décision, de prétendues raisons d'intérêt professionnel : comme par suite de l'épuisement de Racine et du tarissement de sa veine, elle ne pouvait plus attendre de lui de nouveaux rôles, elle aurait saisi ce moment pour le congédier et le remplacer par le comte de Clermont-Tonnerre. Et il est vrai que ce fut ce grand seigneur, personnage qu'on nous peint, d'ailleurs, comme assez équivoque, poltron, escroc, mais fort spirituel, qui succéda au poète dans les faveurs de l'actrice. Mais on ne voit point en quoi ce changement pouvait servir ses desseins et, si la Champmeslé était tant soucieuse de se faire composer des rôles par ses amants, c'est Pradon ou Longepierre ou Boyer qu'elle eût donné pour successeur à Racine, et non un gentilhomme ignorant de la tragédie et probablement de la grammaire.

La vérité est qu'on ne sait rien sur la rupture de Racine et de la Champmeslé, sauf que l'initiative de la rupture vint de la Champmeslé. Et, quoiqu'il y eût dans son attachement à cette comédienne plus de sensualité que de passion véritable, il put fort bien éprouver du congé qu'on lui signifiait une assez vive mortification, qui, s'ajoutant à ses déceptions d'auteur et aux scrupules religieux dont il commençait de ressentir la pointe, ne laissa point de le confirmer dans son intention d'abandonner le théâtre et le fit même balancer un moment s'il ne quitterait point le monde en même temps que la poésie. Son confesseur, qui jugeait les choses avec plus de sang-froid, le détourna de ce parti extrême : il lui représenta, dit Louis Racine, « qu'un caractère tel que le sien ne soutiendrait pas longtemps la solitude ; qu'il ferait plus prudemment de rester dans le monde et d'en éviter les dangers en se mariant à une personne remplie de piété ; que la société d'une épouse sage l'obligerait à rompre avec toutes les pernicieuses sociétés où l'amour du théâtre l'avait entraîné ». Il parut sans doute à Racine que le mariage ainsi entendu était une pénitence qui valait bien les austérités du cloître ; il s'ouvrit de ses nouvelles intentions aux Vitart, qui entrèrent tout de suite dans ses vues et n'eurent point de peine à lui dénicher l'épouse qu'il souhaitait.

Elle était de leurs relations et un peu même leur parente par les Le Mazier : elle s'appelait Catherine de Romanet, née à Montdidier, domiciliée à Paris chez Louis Le Mazier, et fille d'un ancien trésorier de France en la généralité d'Amiens, deux fois maïeur (maire) de Montdidier. La mère de Mlle de Romanet appartenait elle-même par son père, Nicolas Dournel, notaire, à la bonne bourgeoisie parisienne. Le douaire de la future, sans être considérable, ne devait pas être trop médiocre. Le Mercure galant, qui annonçait le mariage, ajoutait que Mlle de Romanet était « une aimable personne ». Il n'y a point d'autre mot sur sa beauté chez les contemporains, et celui-ci n'est que de simple politesse, ce qui a fait penser que Mlle de Romanet n'était point très avantagée au physique. Louis Racine, du reste, prend grand soin de nous prévenir que « l'amour ni l'intérêt n'eurent aucune part » au choix de son père. Encore a-t-on peine à croire qu'il ait poussé l'esprit de pénitence jusque-là d'épouser un laideron. Mlle de Romanet n'avait point grande beauté peut-être, mais elle ne devait point être déplaisante. L'âge avancé qu'elle atteignit (quatre-vingts ans, 1652-1732) atteste tout au moins sa robuste constitution : elle était assez jeune enfin, n'ayant point passé vingt-cinq ans au moment de son mariage, qui fut célébré dans l'église Saint-Séverin, le 1er juin 1677, en présence de Nicolas Vitart et de Boileau-Despréaux, témoins du futur, de Claude de Romanet et de Louis Le Mazier, frère, cousin et témoins de la future.

Si les contemporains n'ont point été plus prodigues de renseignements sur la nouvelle mariée, il y a, du reste, une bonne raison à cela : c'est que la vie menée par Mmc Racine, ou, comme on disait alors, Mlle Racine, la mettait à l'abri des indiscrétions. Sans être la vie d'une recluse, c'était la vie d'une bourgeoise dont le mari avait de hautes relations dans le monde, mais qui n'était point admise elle-même à jouir de ses relations, et vraisemblablement ne souhaitait point d'en jouir. Racine passait presque tout son temps à Versailles, à Marly ou aux armées : sa femme ne l'y suivait point. Elle restait au logis, et il est probable que le roi ne demanda jamais à la voir (sauf après la mort de Racine, où elle lui fut présentée à titre de solliciteuse) ; elle n'était point priée chez les grands qui, à tout instant, comme Condé, quand il savait Racine à Paris, l'envoyaient quérir en carrosse. Bref, cette femme d'un gentilhomme de la chambre ne menait point une existence différente de celle d'une Mme Pernelle ou d'une Mme Jourdain, fors qu'elle n'avait point la disposition de son mari aussi souvent qu'elles. Quand Racine, au comble de la faveur, sera pourvu d'un appartement à Versailles, il lui arrivera, nous dit son fils, de ne pouvoir s'en échapper « une fois la semaine ». Du moins et pendant les trop courts relâches que lui laissait sa vie mondaine, prétendait-il se donner tout entier à sa femme et à ses enfants. En embrassant l'état matrimonial, il en avait épousé toutes les vertus bourgeoises, l'esprit d'ordre, le goût de l'épargne, l'amour de la tranquillité, etc. Il apparaît assez par ses lettres que très peu de personnes fréquentaient chez lui et qu'il n'y traitait que des intimes comme Boileau, Valincourt, La Fontaine, l'abbé Renaudot. Et lui-même, quand il va dîner à Auteuil chez Boileau, c'est presque toujours seul. Par exception, quelquefois, les siens l'y viennent chercher, comme ce jour où un orage épouvantable les prit « sur la chaussée » et où la grêle, le vent et les éclairs firent une telle peur aux chevaux qu'ils s'emballèrent et qu'une des filles du poète, ouvrant la portière, alla rouler dans le ruisseau. Le plus souvent, « Mlle » Racine ne se mêle point aux affaires de son mari : elle a bien assez de conduire son ménage et de former aux bonnes mœurs ses sept enfants : Jean-Baptiste, Marie-Catherine, Nanette, Babet, Fanchon, Madelon et Louis, le dernier, que ses parents appelaient plus familièrement Lionval, du nom d'une ferme près de la Ferté-Milon, qui n'appartenait point aux Racine, mais d'où l'on suppose qu'était la nourrice du poupon. Et les sept enfants sont élevés dans des sentiments d'une piété si ardente que peu s'en faut que le cloître ne les confisque tous les sept : Jean-Baptiste, avant qu'il n'entrât dans les bureaux de M. de Torcy, voulait se faire chartreux - comme son père ; Marie-Catherine, qui épousa M. de Moramber, n'aspirait qu'à se faire carmélite et n'en fut empêchée que par le faible état de sa santé. Mais Nanette, Babet, Fanchon, Madelon, tinrent ferme et se donnèrent à Dieu toutes les quatre.

Encore ne faudrait-il s'exagérer la sévérité de cet intérieur janséniste où les enfants prenaient de si bonne heure le dégoût du monde et la vocation du sacrifice. Si Mlle Racine suivait les offices avec assiduité, si la prière, matin et soir, se faisait chez elle à haute voix et devant les domestiques assemblés et si le chef de famille lui-même, quand il était présent, y ajoutait la lecture et un commentaire édifiant de l'évangile du jour, cela n'excédait point les pratiques courantes dans la bourgeoisie chrétienne de l'époque. Tout avait son temps chez les Racine, et les amusements comme le reste. Tel jour, Mlle Racine conduisait ses enfants à la foire, où le petit Lionval « eut une belle peur de l'éléphant et fit des cris effroyables » quand il le vit qui introduisait « sa trompe dans la poche du laquais qui le tenait par la main » et d'où « les petites filles, plus hardies », s'en revinrent « chargées de poupées » ; tel autre jour, à l'occasion, sans doute, d'un des anniversaires du poète, on mettait les petits plats dans les grands et l'on festoyait en famille autour d'une belle carpe de la valeur d' « un écu ». Et, d'autres fois, c'était le bon M. Despréaux qui régalait tout le monde, menait « Lionval et Madelon dans le Bois de Boulogne, badinant avec eux et disant qu'il voulait les mener perdre », et y attendait la « compagnie » qui venait l'y rejoindre et qui était composée de Mlle Racine, d'une autre de ses filles, de « M. et Mlle de Frescheville ».

Ce sont là de petits traits, mais qui suffisent pour montrer que l'intérieur de Racine n'avait rien de morose, si tout y respirait l'honnêteté et les vertus chrétiennes. Enfin cet intérieur (surtout dans les dernières années) n'était pas celui du premier bourgeois venu. Le 2 novembre 1692, Racine, qui se sentait un peu à l'étroit, rue des Maçons, achetait cet hôtel de Ranes, dans la rue des Marais (aujourd'hui Visconti), où il devait mourir et qui, habité avant lui par la Champmeslé, devait l'être par la Lecouvreur. Une maison de cette importance sans rien de somptueux pourtant - suppose un domestique à l'avenant, et le fait est que Racine avait tout un personnel à ses ordres : cocher, laquais et servantes. Nous le savons par ses lettres à son fils et qu'il avait aussi carrosse, avec deux chevaux pour le moins. C'est un train assez considérable. Joignez-y que, pour un homme qui fréquentait à la cour, il fallait bien que l'habit fût en rapport avec le rang. Racine parle bien de « sévère économie » que lui prescrivent l'état de ses finances et ses nombreuses charges de famille. Mais il a des armoiries sur sa vaisselle, qui n'est pas d'étain ; sa garde-robe d'intérieur est fort riche ; sa bibliothèque fort choisie et telle, avec ses Alde, ses Plantin, son Aristophane de 1540, son Platon in-folio d'Henri Estienne, etc., qu'un bibliophile de profession ne l'eût pas mieux composée [2]; il trouve qu'un parti de quatre-vingt-quatre mille francs, avec autant d'espérances, n'est point suffisant pour son fils Jean-Baptiste et, comme il fait figure dans son quartier, il s'indigne qu'un certain « cousin Henri, fait comme un misérable », ait osé venir chez lui et ait dit à sa femme, en présence de tous ses domestiques, qu'il était son cousin ; quand ce même Jean-Baptiste quitte les bureaux de M. de Torcy pour ceux de l'ambassade de France à La Haye, Racine s'empresse de mettre son hôtel à la disposition de l'ambassadeur, M. de Bonrepaux, qui est attendu à Paris. Et voyez encore l'insistance qu'il apporte près de M. de Bonac, neveu dudit ambassadeur, pour qu'il accepte « la petite chambre » de son cabinet, laquelle ne devait point être si petite pour loger un si grand personnage.

Que Racine ait trouvé l'aisance, sinon la fortune, dans son ménage, cela ne fait plus doute aujourd'hui. Y trouva-t-il aussi le bonheur ? De l'aveu de son fils Louis, on l'entendit répéter à plusieurs reprises : « Pourquoi m'a-t-on détourné de me faire chartreux ? Je serais bien plus tranquille. » Petits mouvements d'humeur, que les plus heureux maris ont connus ! A défaut du bonheur parfait, qui n'est point de ce monde, Catherine de Romanet procura du moins à Racine ce dont il était le plus avide : la paix du cœur et un établissement régulier. Qu'il se soit marié par pénitence ou par hygiène, il importe assez peu. Les sentiments religieux des deux époux suppléèrent à l'absence de sentiments plus tendres et conférèrent à leur union un caractère de gravité et de stabilité qui ne se démentit point jusqu'au bout. Ne nous étonnons point trop, par ailleurs, si Racine, sur le chapitre du mariage, ne raffinait guère plus que le bonhomme Chrysale et croyait avec lui qu'une ménagère n'a besoin que de s'entendre au potage et de savoir distinguer un pourpoint d'avec un haut-de-chausses. Il avait pu apprendre, par La Fontaine, ce qu'il en coûte d'épouser une précieuse et, par Molière, une coquette ; il voulait une femme sans complication et il fut servi à souhait : Catherine ne savait ce que c'était qu'un vers et une rime ; elle n'avait jamais assisté à une représentation des tragédies de son mari, ne les avait point lues et ne montra point davantage le désir de les connaître quand elle fut mariée. Cette sage personne ne perdit la tête qu'une fois dans sa vie, et ce fut seulement après la mort de Racine : prise à la contagion générale, elle hasarda une partie de sa fortune dans le système de Law et l'y laissa.

Charles Le Goffic.



[1]. La Revue critique des Idées et des Livres, N° 119, 25 Mars 1913.

[2]. La plupart de ces livres, paraphés et annotés par le poète, d'une belle écriture régulière, sont à la bibliothèque de Toulouse.


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15 juillet 2009 3 15 /07 /juillet /2009 18:42
Le colonel               
Lawrence         



 
 

La publication d'une nouvelle traduction des Sept Piliers de la Sagesse, dans la version longue, dite « d'Oxford » fait partie des évènements littéraires de cette année et il faut féliciter les Editions Phébus de l'avoir entreprise [1]. Non que la précédente traduction française fut médiocre, bien au contraire. Rédigée dans les années 1930 par le grand critique Charles Mauron, elle restituait parfaitement bien ce qu'avait été la révolte arabe de 1917, cette moderne épopée du désert, pleine de bruits et de fureurs. Mais on sait que l'œuvre de Lawrence connut de multiples avatars. Le travail de Mauron s'appuyait sur une édition de 1926, profondément revue, simplifiée et compactée par Lawrence. La traduction que nous offre aujourd'hui Eric Chedaille part de l'édition originale de 1922, un texte moins travaillé, moins apprêté, mais qui n'a en rien perdu de sa magie. On y trouve au contraire mille détails, mille explications, mille réflexions sur les évènements en cours que Lawrence, dans un souci presque maladif de concision et de pureté, avait soigneusement élagués. Au final, l'œuvre y gagne en plénitude, en clarté et en humanité. Le style en est plus libre, les récits d'action plus riches, les hommes et les paysages y apparaissent avec plus d'intensité. Des pages, pleines de force, témoignent une nouvelle fois du curieux mélange de guerrier et de poète qu'était Lawrence. D'autres sont empreintes de ce doute et de cette sombre mélancolie qui devaient, une fois la gloire passée, le submerger peu à peu.

Car l'homme qui écrit ces pages au début des années 1920 n'est déjà plus le héros de l'Arabie. Ecœuré par les compromissions des traités de Versailles, où il voit s'évanouir le rêve d'une grande nation arabe, il met fin en 1922 à sa carrière de diplomate et de conseiller de Churchill. L'ex colonel Lawrence prend alors le parti de réintégrer l'armée comme simple soldat - ce qui lui vaudra l'incompréhension de l'ensemble de l'institution militaire - et de se consacrer à ses mémoires. Pendant plus de dix ans, à travers une morne vie de garnison,  le conquérant d'Akaba va chercher à s'effacer du monde des vivants[2]., à retrouver une certaine paix intérieure et à faire de sa légende une œuvre littéraire. La rédaction des Sept Piliers est, pour lui, plus qu'une gageure, c'est un combat permanent contre une partie de lui-même, contre cette nature faible, dilettante et jouisseuse dans laquelle il voit l'origine de ses échecs. Le livre, une première fois écrit dans la fièvre en 1919, perdu, réécrit en un mois en mai 1920, sera maturé, complété, enrichi, jusqu'à lui apparaître comme un monstre, parfaitement « indigeste ». C'est alors qu'un  nouveau démon le saisit, celui de la clarté et de la concision. Il faut, couper, trancher, mettre à angle vif, réduire le texte à l'essentiel : l'avènement d'un peuple, l'histoire d'un destin. C'est à contrecœur qu'il acceptera la publication de cette quatrième version en 1926 et c'est à contrecœur qu'il recevra les félicitations et les signes d'admiration de ses contemporains. Seuls peut-être les encouragements de ses amis les plus proches, les écrivains G.B. Shaw, Thomas Hardy et E. M. Forster, ont pu parfois lui faire admettre qu'il pouvait avoir un destin d'écrivain. Une fois cette épisode littéraire terminé, plus rien n'intéressa vraiment Lawrence, qui mourut, comme on le sait, des suites d'un accident de moto, en 1935.

Tout à son combat contre lui-même, Lawrence eut-il conscience de la valeur de l'œuvre qu'il produisait ? Pouvait-il imaginer que cette oeuvre allait devenir un de ces livres mondes où chacun pourrait trouver, selon son âge, son âme et son état, des pages qui aident à vivre. Les Sept Piliers de la sagesse, c'est d'abord le journal d'un homme de guerre. Il plait aux militaires, aux stratèges, aux hommes de guérilla. Lors d'un entretien avec le général Salan en 1946, le général Giap ne déclarait-il pas «  Le livre de T. E. Lawrence est mon évangile du combat. Il ne me quitte jamais. » ? Il séduit évidemment les historiens et les politiques, et l'on sait que Churchill, pour ne parler que de lui, en fit un de ses livres de chevet. Quant aux poètes, ils ne peuvent être insensibles aux passages où, après le récit dérisoire d'un épisode de la guerre des hommes, le monde des déserts, minéral, inflexible, impose à nouveau sa loi, celle de la beauté. Ainsi de cette arrivée au crépuscule dans l'ouadi Roum :


C'est avec de telles pensées que nous défilâmes dans l'avenue de Roum encore rutilante des lueurs du couchant ; les falaises étaient aussi rouges que les nuages à l'ouest, stratifiées comme eux et comme eux horizontales contre le ciel. De nouveau nous sentîmes à quel point la sereine beauté de Roum apaisait notre excitation. Sa grandeur écrasante nous réduisant à la taille de nains, nous dépouilla de ce manteau de rires qui nous avait enveloppés quand nous marchions par les plaines, hilares.

La nuit tomba, et la vallée devint un paysage de l'esprit. Les falaises invisibles, mais présentes, se chargeaient de présages. L'imagination tentait de reconstruire le plan de leurs remparts, en suivant le sombre contour découpé sur un dais d'étoiles. L'ombre, dans la profondeur, avait une réalité solide - une nuit à désespérer du mouvement. 


Comment ne pas voir enfin dans les Sept piliers une forme d'hymne éternel à la jeunesse ? Lorsqu'il rentre en contact avec l'Orient, Lawrence a un peu plus de 22 ans et il débute ses années de guerre à 26 ans. Aucun des protagonistes de son récit n'est beaucoup plus âgé, à l'exception de l'émir Faycal et d'Allenby, curieuses images l'un et l'autre du père absent. On sait quelle fascination Lawrence et son livre exercèrent sur André Malraux. Rien de plus compréhensible : l'Anglais comme le Français ne rêvaient-ils pas de faire d'une de leurs œuvres un de ces livres géants, en face de Moby Dick, des Karamazov et de Zarathoustra. Fascination d'un destin pour un autre destin, dira-t-on. Mais il y a plus que cela. A la fin du livre qu'il lui consacre, le Démon de l'Absolu, Malraux lève imperceptiblement un des coins du voile qui entoure le mystère Lawrence, et sans doute aussi la propre énigme de Malraux :


Un de ses amis avait dit de lui, quand parut The Boy's Book du Colonel Lawrence : « Même s'il n'était pas allé en Arabie, quoi qu'il fît, il aurait fini par habiter l'imagination des enfants, parce qu'il était un grand homme, mais aussi un enfant lui-même. » [...] La fascination particulière que l'art exerçait sur Lawrence, le choix de ses livres titans, la passion de la poésie, tout cela appartient à la jeunesse : c'est cette jeunesse particulière qui chez les grands artistes survit jusqu'au dernier jour. [...] Il n'y a pas de grand art sans une part d'enfance, et peut être pas même de grand destin.

Eugène Charles.



[1]. Thomas Edward Lawrence, Les Sept Piliers de la Sagesse, édition originale de 1922, traduite de l'anglais par Eric Chédaille, introduction de Jeremy Wilson (Editions Phébus, 1076 pages, Avril 2009)

[2]. Dans la belle biographie qu'il lui consacre sous le titre Lawrence d'Arabie ou le rêve fracassé, Jacques Benoist-Méchin imagine le parallèle suivant : "A Clémenceau, âgé de plus de quatre-vingts ans, qui revenait d'un voyage aux Indes, un journaliste avait demandé : - Et maintenant, que comptez-vous faire? - Je vais vivre jusqu'à ma mort, avait répondu le Tigre. Si l'on avait posé la même question à Lawrence, il aurait pu répondre : - Je vais agoniser jusqu'à ma mort - car les années qui lui restent à vivre ne seront plus qu'une longue agonie."

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21 juin 2009 7 21 /06 /juin /2009 10:29
La fuite de la musique

Que ceux de nos lecteurs qui ignorent encore l'existence de la revue Service Littéraire[1] se précipitent vers leur kiosque habituel. Sa livraison de juin est une véritable caverne d'Ali Baba de trouvailles et de bonnes surprises.

Parmi celles-ci, un billet plein de verve de Philippe Tesson, justement intitulé "Je hais les fêtes". Du meilleur Tesson, qui prend en chasse façon Philippe Muray "les fêtes d'aujourd'hui que je hais, les fêtes sinistres qui jalonnent notre calendrier civil et que nous imposent les pouvoirs républicains, chacun en rajoutant sur les précédents, moins pour nous divertir que pour faire diversion à leur incurie". Que tout cela est joliment dit! Et l'excellent Philippe de détailler plus précisément les raisons de sa colère: juin, mois des beautés, est enlaidi par deux célébrations grotesques, la Fête de la Musique et la Fête des Voisins. C'est surtout la première, création inoubliable de Jack le Mirobolant, que Tesson a en ligne de mire. Il ne  passe aucune offense, aucune honte, aucune vexation, aucune humiliation à ce grand moment de vacarme démocratique, collectif et obligatoire. Pour l'exécuter à la fin d'une phrase : "Elle n'est populaire que dans son intention, la joie l'a désertée, le peuple rentre chez lui et ferme ses fenêtres". Promis, Philippe, ce soir, nous fermerons nos volets, et nous dégusterons, loin du monde, dans un  fauteuil moelleux, un bon cigare, quelques pièces de Couperin et une nouvelle d'Eugène Marsan.

Autres sujets de réjouissance de ce numéro de Service Littéraire : un bilan du dernier festival de Cannes, exécuté par Eric Neuhoff, un bel hommage à Pol Vandromme, un portrait en pied de Jean Vautrin,une profusion de grands écrivains montés en notes de lecture (Jacques Laurent, Jean Prévost, Joseph Conrad, Henri Calet, Malaparte, Marc Fumaroli...), et bien sûr les rubriques du mois : écrits et chuchotements, les belles histoires de l'oncle Christian Millau, on trouve ça bien/on trouve ça mauvais, des poches sous les yeux, les enquêtes (gatronomiques) de Magret...

Eugène Charles.



[1]. Service littéraire, mensuel - 24 rue de Martignac 75007 Paris - www.servicelittéraire.fr


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