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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 09:41
Une France
sans rivages
 

 

HISTOIRE
L'Empire
colonial français.
Dimitri Casali
et Nicolas Cadet.
Gründ.
Septembre 2015.
208 pages.
 

 
Dimitri Casali, né en 1960, est historien et essayiste. Passionné par Napoléon et l'épopée du Premier Empire, auteur de nombreux ouvrages, il est à la pointe du combat pour sauvegarder l'enseignement de l'histoire nationale. Il a récemment publié : Histoire de France. De la Gaule à nos jours. (Armand Colin, 2013), L'Histoire de France de l'ombre à la lumière. (Flammarion, 2014), Qui a gagné Waterloo ? Napoléon. (Flammarion, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
La France a longtemps éclairé le monde. Après avoir été, pendant quatre siècles, une puissance dominante, son influence n'a cessé de décroître depuis 1940. Pourtant, l'importance de la culture française reste aujourd'hui encore considérable. La communauté francophone représente 274 millions de personnes réparties sur les cinq continents, héritage d'un immense empire colonial. La découverte et la colonisation de ces territoires sont une épopée bien plus complexe que ne nous l'explique la plupart des livres et des manuels scolaires : incontestable œuvre éducative et sanitaire, la colonisation a entrainé l'éradication des maladies équatoriales, des progrès démographiques sans précédent, la construction d'infrastructures gigantesques et, après 1848, un combat contre l'esclavage bien oublié aujourd'hui, mais elle a aussi donné lieu à une part d'exploitation commerciale, politique et philosophique… Loin de tout esprit de repentance et d'autoflagellation, cet ouvrage souhaite réconcilier les Français avec leur histoire coloniale, reflet d'une France plurielle et ouverte, expliquant sereinement la diversité de notre société. Dans ce monde globalisé qui est le nôtre, la richesse de ce passé est une chance extraordinaire pour la France de demain, car cette histoire de France, c'est aussi l'histoire du monde à venir.
 
Recension de Maurice Faivre. - Nouvelle Revue d'Histoire. - juillet-août 2016.
Ce magnifique ouvrage de synthèse est une œuvre de relecture de l’histoire de France, qui refuse toute idée de repentance. Sont ainsi passés en revue les deux empires français, celui des XVIe-XVIIe siècles en Amérique et dans l’Océan indien, et celui dont l’histoire s’étend de 1830 à 1931. Le soleil ne se couche alors jamais sur un empire de 12 millions de kilomètres carrés, et 50 millions d’habitants. Les auteurs ne méconnaissent pas les erreurs et les excès qui ont été commis, mais ils les mettent en relation avec la lutte contre les esclavagistes africains et les conquérants ottomans ou chinois. Aucun territoire ou thème de réflexion n’est oublié : la Louisiane, les Caraïbes, les Mascareignes, l’Égypte, la protection des chrétiens d’Orient, l’œuvre des missionnaires, le loyalisme des troupes indigènes. L’épopée des Cartier, Champlain, Montcalm, Dupleix, Gallieni, Faidherbe, Mangin, Brazza et Lyautey est mise en valeur, ainsi que l’œuvre sanitaire des Laveran, Foley, Calmette et Yersin, et le prodigieux développement des infrastructures (routes et voies ferrées, hôpitaux, ports et aéroports, écoles, barrages et canaux). L’histoire s’arrête aux années 30, quand les colonies deviennent un fardeau économique (cf. les ouvrages de Jacques Marseille et Daniel Lefeuvre) et quand on remet en cause l’idéologie humaniste qui justifiait l’Empire et le projet sous-jacent d’assimilation. Ce livre devrait être acquis dans toutes les familles où les enfants sont le plus souvent ignorants de ces questions ou désinformés par des cours d’histoire plombés par la partialité et la repentance.
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9 avril 2016 6 09 /04 /avril /2016 22:25
Fascisme et crise
de la démocratie
 

 

HISTOIRE
Soudain,
le fascisme.
La marche sur Rome.
Emilio Gentile.
Traduit de l'italien
par Vincent Raynaud.
Gallimard, "Essais".
Novembre 2015.
406 pages.
 

 
Emilio Gentile, né en 1946, est historien. Professeur à l'Université de Rome, son oeuvre porte principalement sur le fascisme italien, les phénomènes totalitaires et les religions politiques. Il a récemment publié : Les Religions de la politique. Entre démocraties et totalitarismes. (Seuil, 2005), L'Apocalypse de la modernité. La Grande Guerre et l'Homme nouveau. (Aubier, 2011), Pour ou contre César. Les religions chrétiennes face aux totalitarismes. (Aubier, 2013).
 
Présentation de l'éditeur.
Il s’était rasé de près, avait dissimulé son crâne chauve sous une perruque, pris un tram et, en cette nuit du 24 au 25 octobre 1917, s’était rendu au Palais d’Hiver tour s’emparer du pouvoir. Lénine avait compris qu’il fallait saisir l’occasion favorable qui ne se représenterait pas. Cinq années plus tard presque jour pour jour, dans la soirée du 29 octobre 1922, Benito Mussolini, chauve et mal rasé, vêtu d’une chemise noire, monta dans un train, acclamé par la foule, pour se rendre à Rome et y prendre le pouvoir. Lui aussi avait pressenti qu’il fallait profiter du moment propice. Au terme d’une insurrection de deux jours qu’il avait lui-même baptisée « marche sur Rome », l’Italie n’eut pas seulement un gouvernement, mais une dictature. Si les historiens conviennent qu’il y eut non une révolution bolchevique, mais un coup d’Etat, il n’en va pas de même pour la marche sur Rome. Comment se peut-il, pour reprendre des expressions de contemporains de l’événement, qu’un « opéra-bouffe», « une kermesse maladroite », « un rassemblement sans importance d’idiots utiles » ait donné naissance à l’un des régimes les plus tragiquement antidémocratiques et impérialistes du XXe siècle ? Prenant pour fil conducteur du récit la confrontation entre l’homme d’action et l’occasion à saisir, c’est-à-dire le moment où la décision humaine intervient sur les circonstances pour fixer la voie à suivre, sans aucune garantie de succès, Emilio Gentile, dans une étude radicalement nouvelle, montre à l’oeuvre un parti organisé comme une milice qui conquiert le gouvernement d’une démocratie parlementaire paralysée par ses renoncements. Le but de la conquête est affiché depuis le commencement : détruire l’Etat libéral et la démocratie, grâce, à l’indifférence et à la passivité de la majorité de la population. La dictature fasciste débuta dès la marche sur Rome ; puisqu’elle était l’inexorable conséquence de la nature même du parti.
 
Recension de Catherine Brice. - L'Histoire. - février 2016.
Le Duce et la faiblesse des démocraties. Le titre du nouveau livre d'Emilio Gentile, spécialiste du totalitarisme, diffère dans sa traduction du titre italien. E fu subito regime. Il fascismo e la marcia su Roma que l'on pourrait traduire par « Et ce fut tout de suite le régime. Le fascisme et la marche sur Rome ». Il renvoie à une réévaluation de la chronologie traditionnelle qui date la découverte du « vrai visage » - totalitariste - du régime des lois fascistissimes de 1925 et non de la marche sur Rome du 28 au 30 octobre 1922. Moins qu'à la présence de la violence inhérente aux faisceaux de combat dès 1919, c'est à la nature du parti-milice et à son efficacité que s'intéresse Emilio Gentile. Suivant la mise en place du projet de cet étrange « coup d'État » sans effusion de sang, qui déboucha, selon lui dès octobre 1922, sur l'écroulement du système politique parlementaire italien, il propose une réflexion sur la faiblesse des démocraties confrontées à des acteurs politiques qui réfutent ouvertement leurs valeurs. « Le fascisme n'est pas une bande de politiciens, mais un groupe de guerriers », écrivait Benito Mussolini. Un Duce dont le rôle est d'ailleurs fortement évalué à la baisse durant ces premières années, alors que celui de Michele Bianchi, artisan de la marche sur Rome, est mis en lumière. La nature révolutionnaire du fascisme était connue, la manière dont il agissait ne pouvait être ignorée et, par conséquent, le projet du gouvernement libéral de normaliser le fascisme en lui offrant le pouvoir découlait d'une incompréhension totale de ses objectifs. Ce qui frappe, c'est de constater combien les hommes d'État libéraux avaient peu confiance dans leur propre régime et combien, au fond, ils purent pour certains d'entre eux croire que Mussolini allait réparer le système, alors qu'il aspirait à le détruire. Une inquiétante méditation sur les faiblesses des régimes parlementaires.
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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 11:23
Naissance du
classicisme
 
 
 

 

HISTOIRE
Le roi et
l'architecte.
Louis XIV, le Bernin et
la fabrique de la gloire.
Laurent Dandrieu.
Le Cerf.
Novembre 2015.
197 pages.
 

 
Laurent Dandrieu, né en 1963, est journaliste et critique littéraire. Auteur d’essais sur l’histoire, l’art et le cinéma, bon connaisseur de Gustave Thibon et des Hussards, il dirige les pages culturelles de l’hebdomadaire Valeurs actuelles. Il a récemment publié : Woody Allen, portrait d'un antimoderne. (CNRS éditions, 2010), Dictionnaire passionné du cinéma. (Ed. de l’Homme nouveau, 2013), La Compagnie des anges. Petite vie de Fra Angelico. (Le Cerf, 2014).
 
Présentation de l'éditeur.
Enivré de fête, de théâtre, de faste et d’ores et déjà passionnément épris de grandeur, le jeune Louis XIV avait tout pour être séduit par le cavalier Bernin. Pourtant la rencontre du jeune roi de gloire et du maître de la splendeur baroque allait s’achever piteusement, par une rebuffade qui n’osait pas dire son nom. Mais cet échec fut curieusement fécond, et peut-être aura t-il fallu la visite à Paris du plus grand des artistes italiens pour que Louis XIV prenne pleinement conscience que la grandeur du royaume à laquelle il entendait si passionnément travailler ne pouvait se faire qu’en créant les conditions d’éclosion d’un art proprement français, qui ne dût rien à personne.
 
L'article de Jean-Marc Bastière. - Le Figaro littéraire. - 10 décembre 2015.
Louis XIV-Le Bernin : le rendez-vous manqué. Un rendez-vous manqué qui se révéla fécond pour l’art français : ainsi pourrait se résumer le séjour à Paris, de juin à octobre 1665, du célébrissime Gian Lorenzo Bernini, architecte de Saint-Pierre de Rome et plus grand sculpteur de tous les temps, à la demande de Louis XIV. Laurent Dandrieu nous offre sur cette péripétie artistique un petit livre ciselé et intelligent qu’on peut qualifier d’essai historique. De la matière qu’il pétrit avec fermeté, une idée forte se dégage. Le passage en tornade du maestro catalyse le désir de l’art français de se trouver une voie originale. Ce qu’on reproche à ce dernier, sa manière trop étriquée, sera intégré en partie par les architectes français. Telle la colonnade de Perrault. Si la réalité historienne est toujours buissonnante, la thèse est assez convaincante. En 1665, donc, le tout jeune « Dieudonné » demande au pape de bien vouloir se séparer quelques temps du Cavalier Bernin pour venir s’occuper de l’achèvement du Louvre. Louis paraît alors sous le charme du vieux sculpteur. Son séjour se termina pourtant dans les rancœurs et les soupçons. Car si le maître fut traité avec honneur, ce projet grandiose ne se concrétisera jamais. Il sortit tout de même du magicien un buste en marbre de Louis XIV, qui dégage prestance, assurance et majesté. Vingt ans plus tard, en 1685, le roi découvre aussi sa propre statue équestre, commandée jadis à l’artiste, dans l’Orangerie de son château de Versailles. Le Bernin est mort depuis cinq ans. Louis éprouve alors une déception si vive qu’il a la tentation de détruire l’œuvre. Il se contentera de l’exiler au fond du parc. Triste épilogue de cette méprise entre le roi-artiste tout puissant et le maître de la splendeur baroque. L’auteur doit une partie de son inspiration à l’académicien Philipe Beaussant auquel il rend un juste hommage. Ses livres Vous avez dit baroque ? et Vous avez dit classique ? furent le bréviaire d’une génération de baroqueux. Durant les années 1980 et 1990, le musicologue et romancier, qui avait cofondé le Centre de musique baroque de Versailles, conceptualisait avec finesse tandis qu’un William Christie mettait en scène avec faste l’Atys de Lulli ou que le public découvrait les accents délicats de la viole de gambe dans le film Tous les matins du monde. Comme le rappelle Dandrieu, le baroque et le classique, loin de s’opposer, entretiennent des rapports subtils. Ce qui fait de la France de Louis XIV, selon Tapié, « une réussite classique (…) bien souvent vivifiée par la ferveur baroque ». Ce n’est pas seulement l’histoire d’un fiasco que décrit l’auteur, en s’appuyant notamment sur le Journal du maître d’hôtel Paul Fréart de Chantelou (il servit de guide au Bernin pendant son séjour parisien). Si l’on n’ignore rien de la cabale des architectes, de la mésentente avec Colbert, des courbettes diplomatiques ni non plus de l’arrogance d’un génie, l’ouvrage garde l’empreinte d’un éblouissement, entre extase baroque et sérénité classique, qui dissipe les mesquineries du temps.
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19 septembre 2015 6 19 /09 /septembre /2015 15:13
Illusions et
aveuglement
 
 
 

 

HISTOIRE
La Grande Illusion.
Quand la France
perdait la paix. 1914-1920
.
Georges-Henri Soutou.
Tallandier.
Avril 2015.
376 pages.
 

 
Georges-Henri Soutou, né en 1943, est historien. Professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Paris-Sorbonne et membre de l'Académie des sciences morales et politiques, c'est l'un des meilleurs connaisseurs européens de l'histoire des relations internationales. Il a récemment publié : La Guerre de cinquante ans. Les relations est-ouest. 1943-1990. (Fayard, 2001), L'Europe de 1815 à nos jours. (PUF, 2007)
 
Présentation de l'éditeur.
La grande illusion : que la guerre de 1914-1918 serait courte et mettrait fin à la position dominante occupée par l'Allemagne depuis Bismarck ; que la France récupérerait les territoires perdus depuis la Révolution française, mais aussi établirait une sphère d'influence de premier rang et une mainmise sur les régions rhénanes, voire remettrait en cause l'unité allemande ; et, pour finir, que les traités de paix réaliseraient au moins les principaux objectifs poursuivis et en tout cas garantiraient la sécurité à long terme. Ces illusions, largement partagées, étaient portées par l'obsession de la sécurité face à l'Allemagne et par l'affirmation du modèle républicain face au «militarisme prussien». Ceux qui tentèrent d'achever le conflit par la négociation furent écartés. Paris a joué son rôle dans la marche à la guerre et a défini des buts qui ont largement contribué à déterminer le déroulement du conflit et ensuite la paix. Finalement, les dirigeants n'ont pas obtenu ce qu'ils souhaitaient, tout en compromettant, par leurs exigences et par leur vision biaisée des réalités, la restauration du système internationa. C'est ainsi que la France a perdu la paix.
 
L'article de Jean-Dominique Merchet. - L'Opinion. - 14 avril 2015.
Un livre majeur sur la Grande Guerre. C'est un livre important que le professeur Georges-Henri Soutou, l'un des meilleurs historiens français des relations internationales, vient de publier sur la première guerre mondiale, chez Tallandier. Il serait dommage que, dans l'avalanche des ouvrages récemment parus sur 14-18, celui-ci ne rencontre pas le succès mérité. Certes, Georges-Henri Soutou n'a pas écrit un livre à la mode du jour, celle de l'histoire d'en bas, avec ses approches anthropologiques et socio-culturelles, s'intéressant au vécu des poilus ou des civils de l'arrière. Il le revendique : c'est de l'histoire d'en haut, celles des cercles du pouvoir, essentiellement politiques et diplomatiques. Ces cercles dont les décisions pesèrent tant sur le destin dramatique de ceux d'en bas... La Grande Illusion est un livre centré sur la France et notamment ses "buts de guerres". Il court de l'avant-guerre à l'après-guerre, apportant son lot d'éléments nouveaux et de perspectives passionnantes. Reprenant à nouveaux frais la vieille question de la responsabilité du déclenchement de la guerre, il montre que la France en a sa part. En particulier dans le choix de l'alliance franco-russe qui contribua à la mécanique infernarle de l'été 14. Un petit groupe d'hommes (Raymond Poincaré, Théophile Delcassé, Maurice Paléologue et Joseph Joffre, en particulier) jouèrent un rôle important dans ce sens, alors que d'autres options étaient possibles. Sur le déroulement de la guerre, on lira avec beaucoup d'intérêt le chapitre consacré à l'année 1917. Se plongeant dans les archives, l'historien raconte le processus de décision qui abouti à l'offensive Nivelle - où l'on voit l'importance des désaccords au sein du groupe dirigeant, qu'il soit politique ou militaire. Encore plus passionnant, le récit des "négociations secrètes" en vue d'une paix de compromis, avec des personnalités comme Paul Painlevé ou Artistide Briand. L'échec de ces tentatives prolonge la guerre, mais surtout fait basculer l'Europe dans un nouveau siècle. Faute d'une solution entre puissances européennes, l'alternative, incarnée par Clemenceau, sera celle d'une alliance atlantique, avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Sur de nombreux points, l'auteur corrige d'ailleurs l'image un peu caricaturale que l'on se fait du Tigre. Sur ses buts de guerres, la France se raconta longtemps des histoires, espérant prendre le contrôle de la rive gauche du Rhin, sous une forme ou une autre, voire de revenir sur l'unité allemande. Visions chimériques qui seront balayées dans l'après-guerre. Comme tous les grands livres d'histoire, celui du professeur Soutou n'est pas sans résonnance avec l'actualité : le poids de l'idéologie, le processus de décision souvent aléatoire, les opportunités que l'on ne saisit pas. Lisez La Grande Illusion - vous perdrez au passage quelques unes des vôtres, d'illusions. Sauf sur un point : celle qu'il n'y a plus rien à apprendre sur cette période essentielle
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21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 09:48
Richelieu, morale
et politique
 
 
 

 

HISTOIRE
Richelieu.
L'aigle et
la colombe.
Arnaud Teyssier.
Perrin.
Août 2014.
526 pages.
 

 
Arnaud Teyssier, né en 1958, est essayiste et historien. Inspecteur général de l'administration, professeur associé à la Sorbonne, il est notamment l'auteur de deux biographies, l'une de Lyautey, l'autre de Péguy, qui font référence. Il a récemment publié : Louis-Philippe. (Perrin, 2010), Le Testament politique de Richelieu. (Perrin, 2011), Histoire politique de la Ve République. (Perrin, 2011)
 
Présentation de l'éditeur.
De Richelieu, demeure trop souvent l'image d'un politique froid et déterminé, animé depuis son plus jeune âge par une ambition sans limites et conduit par les seuls impératifs de la raison d'Etat. S'il est désormais admis qu'il fut à ses débuts un évêque appliqué, "l'homme rouge" est décrit surtout comme un politicien sinueux et un maître de l'intrigue, perçu à l'aune de nos critères d'aujourd'hui. En réexaminant ses années de jeunesse, en relisant avec une attention nouvelle ses abondants écrits politiques et religieux, en réinterprétant l'imposante production de ses documents d'Etat, l'auteur propose un Richelieu étonnant qui tranche sur la tradition : un grand politique certes, mais habité par une vision constamment religieuse du monde. Il redessine ainsi une aventure d'homme d'Etat qui reste sans équivalent dans l'histoire de la France et de l'Europe : celle d'un ministre qui, en des temps tragiques, raisonne constamment en prêtre et lutte pied à pied contre la faiblesse des hommes - celle du roi, celle des Grands, celle des corps constitués. Tel est le vrai secret de "cette puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus extraordinaires qui aient existé" (Les trois mousquetaires).
 
L'article de François Broche. - Service littéraire. - décembre 2014.
Sur Richelieu, voyez Teyssier ! Philippe de Champaigne et Alexandre Dumas, chacun à leur manière, n’ont pas rendu service au cardinal de Richelieu – le premier en en laissant plusieurs portraits montrant un homme austère, rigide incarnation de la raison d’Etat, le second en campant dans Les Trois Mousquetaires un politicien manœuvrier, prêt à tout pour renforcer son pouvoir et s’imposer aux yeux d’un souverain falot et d’un peuple sous le joug, tout en lui reconnaissant « une puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus extraordinaires qui aient existé ». C’est peu dire que ce diable d’homme a tenté les biographes, de François Bluche à Roland Mousnier, en passant par Michel Carmona, Philippe Erlanger et Françoise Hildesheimer… Arnaud Teyssier est le dernier en date et, sans nul doute, le plus surprenant par l’empathie qu’il éprouve pour un homme d’Eglise qui demeure à jamais le modèle du grand serviteur de l’Etat au « Grand Siècle », pour « l’homme qui compte et pense plus vite que les autres », selon une des innombrables et heureuses formules de l’auteur. « A travers lui, à travers le voile de la prétendue « raison d’Etat », écrit Teyssier, nous continuons de sentir obscurément la substance même du vrai pouvoir, celui qui poursuit d’autres fins que lui-même. » Tout au long de ces 500 pages, pleines d’érudition et d’intelligence, le lecteur ne cesse d’être effleuré par la tentation d’établir des comparaisons entre le grand cardinal et les tout petits princes qui nous gouvernent. Il faut se garder d’y succomber, sous peine d’être envahi d’un pessimisme sans fond. Teyssier a dirigé naguère une magistrale Histoire politique de la France depuis 1789 en dix volumes (Pygmalion/ Gérard Watelet). Il en a personnellement signé trois, dont une Cinquième République de référence, qu’il a prolongée d’une pénétrante étude du dernier septennat (1995 - 2002). Mine de rien, il s’affirme comme l’un des nouveaux maîtres de la biographie historique. Sur Lyautey ? Voyez Teyssier. Sur Louis-Philippe ? Voyez Teyssier. Sur Péguy ? Voyez Teyssier, vous dis-je. Sur Richelieu ? Mais c’est bien sûr : voyez Teyssier !
 
Autre article recommandé : Bertrand Renouvin, "Richelieu, la difficulté de gouverner." - Royaliste. - 8 novembre 2014. 
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24 août 2014 7 24 /08 /août /2014 07:36
Panorama
d'un conflit
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HISTOIRE
La Grande Guerre.
Fin d'un monde,
début d'un siècle.
François Cochet.
Perrin.
Janvier 2014.
517 pages.
 

 
François Cochet, né en 1954, est historien. Spécialiste des deux guerres mondiales, il enseigne à l'Université de Metz et fait partie du Conseil scientifique de la Mission du centenaire. Il a récemment publié : Pierre Messmer (Rineneuve Editions, 2012), Les soldats inconnus de la Grande Guerre (Soteca, 2012), Armes en guerre (CNRS-éditions, 2012).
 
Présentation de l'éditeur.
La guerre de 1914-1918 ouvre tragiquement le XXe siècle, souvent nommé le « siècle de la guerre ». Mais ce conflit n'a pas soudainement éclaté à l'été 1914 pour s'interrompre tout aussi brutalement en 1918 : il s'inscrit mentalement dans des comportements issus d'un long XIXe siècle, tout autant qu'il innove et ouvre la voie aux affrontements du XXe siècle. Sondant les mentalités, l'action des chefs comme des humbles, des civils comme des militaires, interrogeant les attitudes de ceux qui décident, autant que de ceux qui vivent la guerre dans le froid des usines ou dans la boue des tranchées, l'auteur envisage, sans parti pris, toutes les dimensions - militaires, économiques, sociales et politiques - de ce conflit total. Il aborde aussi bien le monde des combattants que celui des arrières, les fronts européens qu'asiatiques ou africains. Synthèse d'ampleur, l'ouvrage répond à toutes les questions que l'honnête homme se pose sur cet affrontement parfois dantesque. Refusant de céder à une lecture partisane et exclusivement hexagonale, il se place résolument dans une approche comparative de la première des deux guerres mondiales, un conflit qui a profondément marqué les sociétés contemporaines et demeure, pour les Français, LA Grande Guerre par l'ampleur des pertes, des destructions et des deuils.
 
L'article de Bertrand Renouvin. - Royaliste. - juillet-août 2014.
La Grande Guerre. Dans son ouvrage François Cochet examine tous les aspects de ces quatre années de guerre. Avec lui, nous sommes dans les États-majors et dans les tranchées, à la Chambre des députés et au Reichstag, sur les fronts de France, de Russie et d’Orient, sur mer et dans les déserts d’Arabie, avec les paysans et les ouvriers de l’arrière, dans les territoires français occupés, avec Foch, Joffre, Pétain, Hindenburg, Churchill, Clemenceau et Woodrow Wilson… loin des discours doloristes ou héroïsants qui masquent les logiques complexes de la guerre. Sans oublier les souffrances endurées par les combattants et la fatigue croissante des peuples, il faut commencer cette commémoration par une mise en perspective politique et stratégique.
Les causes de la guerre, naguère étudiées par Pierre Renouvin puis par Fritz Fischer, font toujours l’objet de vives discussions sur lesquelles François Cochet porte des appréciations pertinentes. On incrimine classiquement la rigidité des systèmes d’alliance or «les conflits balkaniques de 1912-1913 ont montré que les alliances étaient faites pour évoluer en se formant ou se défaire au gré des événements.» Quelle rigidité en 1914 ? Ce n’est pas pour défendre la France que l’Angleterre entre en guerre, mais pour secourir la Belgique envahie – alors que l’Italie, qui appartient à la Triplice, ne se range pas du côté des Empires centraux. L’explication par la course aux armements ? Elle concerne les marines anglaise et allemande mais s’il y avait eu de véritables surenchères industrielles, les différentes armées n’auraient pas manqué d’obus pendant l’été 1914. Les rivalités des impérialismes coloniaux ? Elles opposent surtout la France et l’Angleterre… qui s’allient après la crise de Fachoda (1898) alors que des capitalistes français et allemands tissent des liens financiers avant 1914. Les sentiments nationalistes ? Ils sont vigoureux en France et en Allemagne mais les thèmes internationalistes et pacifistes ont un large écho.
Ce ne sont pas les nations qui ont déclenché la guerre selon une mécanique belliqueuse qu’elles recèleraient mais très précisément les Empires centraux. C’est la volonté de puissance de Guillaume II qui provoque des tensions croissantes à partir de 1905: l’Allemagne, qui dénonce la présence de la France au Maroc (discours de Tanger), constate avec plaisir que le Tsar est affaibli par la première révolution russe et le Kaiser estime que son pays peut être agressif à l’Ouest parce qu’il n’aura pas à combattre sur deux fronts. En 1911, la crise d’Agadir confirme l’agressivité allemande qui se manifeste aussi sur mer, face aux Britanniques. L’attentat de Sarajevo donne à l’Autriche-Hongrie un prétexte pour faire la guerre à la Serbie afin d’empêcher la réunion des Slaves du Sud ; puis Vienne, qui se heurte à la fermeté de Saint-Pétersbourg, envisage avec confiance un conflit avec la Russie. L’Allemagne, qui se prétend encerclée, veut également la guerre : « La mobilisation allemande du 31 juillet est décidée avant même que la nouvelle de la mobilisation russe n’arrive à Berlin. On sait aujourd’hui que si la France avait répondu favorablement à l’ultimatum allemand du 31 juillet lui demandant de rester neutre en cas de conflit entre l’Allemagne et la Russie, l’ambassadeur von Schoen avait ordre de rendre les choses inacceptables pour Paris, notamment en revendiquant les villes de Verdun et Belfort comme gages. »
Cette guerre est mondiale. Les images de Verdun hantent nos mémoires mais nous ne saurions oublier les batailles sur les autres fronts. La plupart des Français oublient le front russe pour ne retenir que le traité de Brest-Litovsk signé le 3 mars 1918. Les troupes russes se sont battues pendant près de quatre ans. En août et septembre 1914, elles obtiennent plusieurs succès contre les Autrichiens et les Allemands, malgré leur victoire à Tannenberg, livrent de durs combats et doivent maintenir à l’Est des troupes qui leur feront défaut à l’Ouest : la victoire française sur la Marne doit beaucoup à la pression russe. Il faut aussi se souvenir de la résistance des Serbes, de la guerre en Italie, des opérations en Afrique. La lutte des Britanniques contre les Turcs est bien connue grâce au prestige de Lawrence d’Arabie mais nous ne saurions oublier la mission du colonel Brémond, qui était dépourvue des moyens nécessaires à l’affirmation de l’influence française au Proche-Orient mais qui s’est faite apprécier par son absence de racisme : les Hachémites constatent qu’un musulman peut devenir officier dans l’armée française, chose impossible dans l’armée italienne comme dans l’armée égyptienne commandée par les officiers anglais. Il faut surtout s’intéresser à l’armée d’Orient : commandée en 1918 par le général Franchet d’Esperey, elle compte 26 divisions grecques, françaises, serbes, britanniques et italienne qui remontent la vallée du Vardar et disloquent l’empire austro-hongrois : « c’est bien par la Turquie, via ses possessions en Palestine, et par la Bulgarie que la Grande Guerre s’achève d’autant plus que ces deux États constituent les deux maillons faibles des alliances conclues par les Empires centraux. »
Les mutations stratégiques sont considérables pendant la Grande Guerre. L’année 1914 est terriblement meurtrière. Les stratèges français et allemands ont oublié que la guerre de 1970 était déjà remarquable par la puissance du feu et ceux qui voient qu’elle a plus que doublé en quarante ans pensent la contourner par des offensives fougueuses en vue de la « bataille décisive » qui conclut une guerre courte. Or les combattants découvrent le « mur de feu », la cadence des mitrailleuses, les déluges d’obus. Ce ne sont pas les pantalons garance qui marquent l’infériorité française mais le manque d’artillerie lourde. Quelle que soit la couleur de l’uniforme, les pertes sont effroyables de tous les côtés et, après l’été, les combattants s’abritent dans un système complexe de tranchées. Général en chef, Joffre tire très vite les leçons des revers de l’été, écarte 144 généraux sur 344 et promeut Nivelle, Pétain et Foch. Certes, il est « toujours prompt à faire retomber sur d’autres ses propres erreurs » mais il a une vision d’ensemble de la guerre et « pense en permanence le front occidental à la lumière du front oriental. »
À la fin de l’année 1914, il est clair que la partie se jouera sur le front des industries d’armement mais les militaires et les politiques restent fascinés par la stratégie de l’offensive qui permettrait d’exercer un ascendant moral sur l’adversaire et d’entretenir l’ardeur des troupes. C’est pourquoi, « en 1915, Joffre entend mener une guerre avec les moyens de 1914, alors qu’il a déjà compris que l’industrialisation de la guerre est désormais inéluctable et constitue le seul moyen de la gagner.» On attaque en Woëvre, en Artois et en Champagne mais les résultats de l’année 1915 sont décevants et le moral des Français s’en ressent d’autant plus que l’opération des Dardanelles est un échec. Les pertes sont considérables mais les chefs militaires ne sont pas les bouchers fustigés par la propagande pacifiste et communiste de l’entre-deux-guerres : très vite, ils s’ingénient à épargner les soldats de première ligne mais la nouvelle stratégie n’est pas toujours comprises par les commandants de compagnie. Sur tous les fronts cependant, on bascule dans la guerre de matériel : artillerie, avions, mines, lance-flammes, gaz de combat…
La « bataille décisive », courte et brutale, se transforme en hyperbataille qui présente trois caractéristiques : haute intensité de feu, concentration massives de troupes pour l’offensive ou la contre-offensive, accumulation de moyens matériels, parmi lesquels un nombre considérable de pièces d’artillerie. C’est Verdun, « bataille paradoxale » notamment par le fait que « des millions d’hommes, dans les deux camps, ont fréquenté le site mais la plupart des combats, à l’exception des grands coups du 21 février ou de la reconquête de Douaumont, n’ont concerné que des unités élémentaires. La compagnie constitue ici l’unité de référence, comme souvent. » C’est la bataille de la Somme, celle de l’Isonzo sur le front des Alpes, les offensives de Broussilov en 1916 et 1917, la bataille de Marasesti qui oppose l’armée roumaine assisté d’une mission française aux troupes allemandes ou encore la bataille navale du Jutland du 31 mai 1916.
L’année 1918 marque le retour à la guerre de mouvement, qui provoque des pertes plus importantes que les hyperbatailles : 941 000 soldats français sont tués, blessés ou prisonniers entre janvier et le 11 novembre. À l’ouest, les Allemands lancent à partir de mars plusieurs offensives qui sont d’abord couronnées de succès : début juin, ils sont à soixante kilomètres de Paris… comme en septembre 1914. Mais l’armée allemande manque d’hommes et les difficultés d’approvisionnement en matières premières amoindrissent la qualité des armes et des munitions. «Jusqu’à la fin juin 1918, l’armée allemande est matériellement très puissante. Au-delà, les matériels ne sont plus remplacés et le nombre de pièces d’artillerie décroît.» La bataille industrielle est perdue, la démoralisation gagne les soldats, l’arrière veut la paix, les Autrichiens plient devant les Italiens… C’est la fin.
Il faudra revenir sur d’autres aspects de la guerre que François Cochet analyse de manière passionnante : les gouvernements de guerre, les évolutions de l’opinion publique, le mouvement pacifiste, les grèves, l’engagement américain, les rafles et les déportations effectuées (déjà) par les Allemands, la résistance française dans les départements occupés qui esquisse celle qui se développe à partir de juin 1940… Notre travail de mémoire ne fait que commencer.

 

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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 08:36
Apaisement
et reconstruction
 
 
  YVERT Benoit La restauration

 

HISTOIRE
La Restauration.
Les idées et
les hommes.
Benoît Yvert.
CNRS Editions.
Octobre 2013.
262 pages.
 

   
Benoît Yvert, né en 1964, est historien et éditeur. Spécialiste du XIXe siècle, il a longtemps enseigné l'histoire politique à l'Institut catholique de Paris avant de rejoindre le ministère de la culture. Il dirige aujourd'hui les éditions Perrin. Il a récemment publié : Dictionnaire des ministres de 1789 à 1989. (Perrin, 1990), Histoire de la Restauration (1814-1830). (avec Emmanuel de Waresquiel, Perrin, 1996)
 
Présentation de l'éditeur.
Assise sur une conception politique et mystique de la légitimité royale, croisant le cynisme de Talleyrand et le christianisme de Chateaubriand, période extraordinairement féconde en histoire politique et littéraire, et en bouleversements économiques, la Restauration confronte trois générations : celle des survivants de l’Ancien Régime, celle des jeunes nés avec l’Empire, celle enfin des enfants de la révolution industrielle en devenir. Elle brasse les hommes et les pensées : romantiques contre classiques, gallicans contre ultramontains, ultras contre libéraux. Sans oublier la naissance des doctrinaires, l’invention du bonapartisme par la publication du Mémorial de Sainte-Hélène et celle du premier socialisme par Fourier et ses disciples. Reflet de ce bouillonnement, le passionnant essai de Benoît Yvert montre que tous les grands principes relatifs à la souveraineté ou à la séparation des pouvoirs sont alors posés et débattus… De la Terreur blanche à la Révolution de 1830, du double-jeu de Fouché aux théories institutionnelles de Chateaubriand, des origines de l'orléanisme à la pensée politique d’Auguste de Staël, cet ouvrage fait revivre une époque foisonnante où la liberté de ton n’avait d’égale que l’élévation dans l’esprit et l’art, oratoire ou écrit, de les mettre en mots.
 
Recension. - L'Histoire. - février 2014.
Un âge d'or. En dépit de quelques travaux récents et bienvenus, comme la somme de Francis Démier (Gallimard, « Folio », 2012), la Restauration demeure confinée, écrit Benoît Yvert en préface de son ouvrage, « entre oubli et mépris », en raison de ses origines, liées à des défaites françaises, et de sa chute, obtenue au nom de la liberté portée par les Trois Glorieuses. L'appellation même de Restauration, qui laisse penser à un rétablissement des institutions et des moeurs d'Ancien Régime, n'avait rien pour populariser ce qui fut pourtant tout autre chose : l'établissement d'un gouvernement constitutionnel et l'apprentissage du système représentatif, fondés sur l'égalité civile et les libertés individuelles. Il n'est donc pas sûr que, le 2 juin 2014, la commémoration du bicentenaire de la promulgation de la Charte fasse grand bruit. Pourtant, comment ne pas être frappé, avec l'auteur, de l'extraordinaire floraison intellectuelle à laquelle a donné lieu l'entrée de la société française dans des eaux nouvelles et apaisées après les tourments et les excès de la Révolution et de l'Empire ? Ce fut l'âge d'or de la littérature politique et de l'éloquence parlementaire. Offrant un résumé saisissant des destinées politiques de la Restauration, les deux études centrales du livre, consacrées à Decazes et à Polignac, qui tinrent en quelque sorte les deux bouts de la chaîne chronologique et politique, montrent la tension entre les deux monarchies possibles, l'une qui consistait à rendre la royauté populaire en la «désultracisant » par l'injection des libertés, l'autre qui imaginait pouvoir corseter l'interprétation de la Charte jusqu'à en anéantir l'esprit.
 
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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 08:36
Naissance
d'un César
 
 
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HISTOIRE
Bonaparte.
1769-1802.
Patrice Gueniffey.
Gallimard.
Septembre 2013.
860 pages.
 

   
Patrice Gueniffey, né en 1955, est historien. Spécialiste de la Révolution française et de l'Empire, il dirige actuellement le Centre d'études politiques Raymond Aron au sein de l'EHESS. Il a récemment publié : Le Dix-huit brumaire. L'épilogue de la Révolution française. (Gallimard, 2008), Les derniers jours des rois. (Perrin, 2014), ainsi qu'une remarquable préface au Napoléon de Jacques Bainville (Gallimard, 2005)
 
Présentation de l'éditeur.
Thiers, Bainville, Lefebvre, Tulard. Napoléon ne manque pas de biographes. On s'en étonnerait à tort. Les hommes qui ont laissé une empreinte aussi profonde sur leur temps sont-ils si nombreux ? L'histoire de Napoléon, son souvenir, son mythe ont littéralement obsédé le XIXe siècle et une partie du XXe. Aujourd'hui, la légende a pâli, le monde a changé. L'épopée guerrière de l'Empire ne fait plus guère rêver nos contemporains, pour qui la guerre apparaît l'incarnation du Mal.  Mais Napoléon n'a pas été seulement un conquérant. Stratège hors pair, il est aussi le plus doué des élèves de Machiavel dans l'art de gouverner. Plus que le guerrier, c'est le Premier consul qui, pour avoir fini la Révolution et fondé les institutions dont elle avait eu l'idée, fascine encore. A la fois héros ancien et bourgeois moderne, il occupe une place unique dans l'histoire universelle. Ce premier volume, Bonaparte, retrace l'histoire du jeune Napoléon, de la Corse aux Tuileries, des années obscures de l'enfance jusqu'à la proclamation du Consulat à vie en 1802 où, sans encore porter le titre d'Empereur, il rétablit à son profit la monarchie héréditaire. S'il est dans la vie de chaque homme, comme dit Jorge Luis Borges, un moment où il sait "à jamais qui il est", ce livre s'attache à le déterminer pour comprendre comment Napoléon est devenu Napoléon.
 
L'article de Thierry Lentz. - L'Histoire. - octobre 2013.
Moderne Bonaparte. Couvrant la période 1769-1802, de la naissance au Consulat à vie, la brillante biographie de Patrice Gueniffey révèle un Bonaparte authentiquement révolutionnaire. Ce premier des deux volumes que Patrice Gueniffey entend consacrer à Napoléon comble un vide paradoxal : il y a longtemps que n'avait pas été publiée une biographie stricto sensu de ce personnage multiforme qui a tellement envahi son temps qu'il est difficile de suivre sa carrière et son destin sans s'écarter à tout bout de champ du chemin. Ce Bonaparte couvre la période 1769-1802, de la naissance au Consulat à vie : ce choix de la coupure de 1802 est l'occasion d'une éblouissante mise au point introductive qui replace le livre dans les grands courants historiques auxquels ce personnage écrasant n'a cessé depuis deux siècles de faire problème. Patrice Gueniffey réussit le pari de ne quasiment jamais le quitter des yeux, tout en se permettant sur l'époque quelques haltes fort éclairantes. En prenant son temps (dix ans) pour nous livrer cette première partie, l'auteur a porté sa réflexion à maturation et domine remarquablement son sujet. Avec un sens du récit qui ajoute du plaisir de lecture au profit intellectuel, il nous accompagne sur la route au fond pas si tortueuse de ce fils, acteur et héritier de la Révolution, qui voulut la « finir » tant au sens de la « terminer » que de la rendre « parfaite ». Après de brillants chapitres consacrés à la période corse dans lesquels il ne se laisse aveugler ni par les légendes insulaires ni par les mythes (comme celui de Paoli), s'appuyant sur une documentation entièrement revisitée, Patrice Gueniffey démontre que le parcours du jeune Bonaparte est authentiquement français et révolutionnaire, sur fond d'idées politiques moins mouvantes qu'on le dit parfois. Avec raison, l'auteur montre que si Bonaparte admira Robespierre, il ne fut robespierriste qu'à la marge et par une passagère nécessité. Bonaparte s'inscrit au contraire, presque sans accrocs, dans une modération dont, fort du laboratoire italien et égyptien, il ne se départira jamais, y compris après son accession au pouvoir. Ce « Bonaparte et la Révolution » s'achève par une analyse serrée des deux premières années du Consulat qui rappelle à la fois l'oeuvre accomplie, sa cohérence idéologique et sa modernité. Patrice Gueniffey raconte, analyse, donne à réfléchir et, finalement, aide à comprendre ces naissances successives mais logiquement emboîtées, en montrant comment, dans des circonstances qui en ont perdu plus d'un, ce petit bout d'homme se saisit de sa propre vie, passa finalement sans regret de la Corse à la France, de la guerre à la politique, de l'ambition au pouvoir de faire, sans négliger jamais des événements plus personnels, qui ne sont pas sans retentissement sur le reste : la vie, la famille, l'amour, l'argent.
  
Autre article recommandé : Marc Riglet, "Napoléon, revu et réinventé." - Lire. - octobre 2013. 
 
 
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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 08:50
Raison et pouvoir
 
 
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HISTOIRE
Richelieu.
La pourpre
et le pouvoir.
J.V. Blanchard.
Belin.
Novembre 2012.
331 pages.
 

   
Jean-Vincent Blanchard, docteur ès lettres de l'université de Yale, est un spécialiste du XVIIe siècle. Il enseigne à Swarthmore Collège (Pennsylvanie). Éminence, sa biographie en langue anglaise du cardinal de Richelieu, a été l'objet de critiques élogieuses dans des journaux comme le Wall Street Journal ou Foreign Affairs. Publications récentes : L'optique du discours au XVIIe siècle : de la rhétorique des jésuites au style de la raison moderne.  (Université de Laval, 2011).
 
Présentation de l'éditeur.
L’auteur propose ici un récit captivant, mené prestement, pour restituer l’intensité de la vie du cardinal, avec ses extraordinaires péripéties politiques, diplomatiques et militaires. Il en ressort une image du cardinal très différente de celle qui a été proposée jusqu’à présent. Certes, on y trouve le Richelieu posé et intellectuel, l’homme au savoir-faire politique hors du commun. Mais on y voit aussi un homme qui vit sous haute tension, luttant constamment pour survivre à la cour, non seulement face aux complots de la haute noblesse et aux revers de fortunes sur les champs de bataille, mais aussi en raison de ses propres faiblesses et erreurs d’appréciation. C'est donc beaucoup moins en incarnation d'une certaine grandeur qu'en authentique héros baroque que l'on redécouvre Richelieu. Courage, sens de l'occasion et de la décision apparaissent comme ses plus grandes qualités. Au premier plan de l'histoire se trouve, bien entendu, la fascinante relation du ministre avec Louis XIII, roi mélancolique et aux inquiétants secrets. 
 
Le point de vue de la Revue critique. 
Une biographie de Richelieu qui complète la belle étude publiée en 2007 par Arnaud Teyssier (Richelieu, la puissance de gouverner - Michalon) par une approche nouvelle de la personnalité du cardinal, de son oeuvre politique et de son siècle. Voilà un ouvrage à faire lire d’urgence à tous nos dirigeants politiques, en commençant par ceux qui pensent que le volontarisme est passé de mode ou qu’il n’est plus qu’un motif de discours.On le doit à un jeune universitaire canadien, au style ferme et nerveux, qui a su s’entourer d’une documentation solide et qui traite son sujet sans jamais jargonner, ce qui est suffisamment rare pour ne pas être souligné. M. Blanchard, qui comptait déjà à son actif une thèse remarquée sur la rhétorique au XVIIe siècle, signe là un ouvrage qui fera longtemps référence.Son étude suit pas à pas Richelieu tout au long de sa carrière politique. On mesure mieux, au fil des pages, la personnalité exceptionnelle du grand cardinal, l’œuvre qui fut la sienne et ce que la France lui doit, jusqu’à aujourd’hui. Mais M. Blanchard ne fait pas seulement œuvre d’historien, c’est aussi un psychologue hors pair et un fin conteur. Il sait démêler les fils des destins croisés de Richelieu, de Louis XIII, de Gaston d’Orléans et de la reine-mère, l’imprévisible Marie de Médicis. Il sait également faire revivre les complots, les intrigues de cour et les mouvements d’opinion. Guerres, révoltes, coups d’état, batailles, grand jeu diplomatique… il est peu de choses qui échappent à sa sagacité.Il est vrai que le personnage d’Armand du Plessis n’a jamais laissé personne indifférent. Célébré par les classiques, détesté par les romantiques, malmené par l’historiographie républicaine, il a fallu attendre les travaux des historiens modernes pour l’entrevoir enfin tel qu’il fut. Ce qui caractérise d’abord Richelieu, c’est l’audace, nous dit M. Blanchard. Perpétuellement mobile, sa force consiste à agir là ou on ne l’attend pas. Ferme dans ses objectifs, d’un pragmatisme absolu sur les moyens, il sait manier la violence et la ruse, l’offensive comme le retrait tactique, l’alliance ou le retournement d’alliance, quant il le faut. Mais Richelieu est aussi un homme de son temps. S'il croit à la raison, si sa politique doit beaucoup aux leçons d'Aristote, il est profondément pieux, angoissé à la vue des décisions qu’il doit prendre, jamais indifférent aux conséquences qu’elles peuvent avoir. L’homme d’Eglise n’est jamais loin derrière le ministre.Il faut surtout féliciter M. Blanchard d’avoir si bien su retracer les relations entre Louis XIII et Richelieu. Loin d’être le personnage falot et indécis que l’on a souvent décrit, le monarque apparait ici comme un homme qui sait prendre son temps et tirer le meilleur parti des avancées réalisées par un ministre, qu’il protégera en toutes occasions, y compris contre sa propre famille. Il a très tôt l’intuition, le pressentiment que l’œuvre qui s’accomplit va changer la nature de l’Etat et que la France ne sera plus gouvernée de la même façon avant et après Richelieu. En conjuguant leurs destins, le roi et le cardinal préfigurent l’homme d’Etat moderne, à la fois prince légitime et homme d’action. Louis XIV saura se saisir, le premier, de ce double héritage.
Antoine Longnon.
 
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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 09:57
Colonies, un
héritage français
 
 
RIOUX Jean-Pierre La France coloniale

 

HISTOIRE
La France
coloniale
sans fard ni déni.
Jean-Pierre Rioux.
André Versaille.
Septembre 2011.
192 pages.
 

 
Jean-Pierre Rioux, né en 1939, est un des meilleurs spécialistes de l'histoire de la France contemporaine. Directeur de recherche au CNRS puis inspecteur général de l'éducation nationale, il contribue à de nombreuses publications et donne des chroniques régulières au quotidien La Croix. Il a récemment publié : La France perd la mémoire. (Perrin, 2006), Les Populismes. (Perrin, 2006), De Gaulle et l'Algérie. (De Vive Voix, 2010), Les Centristes. (Fayard, 2011).
 
Présentation de l'éditeur.
Dans le contexte actuel, et face aux assauts des lois mémorielles et des interrogations sur l'identité nationale, il s'agit, à propos de la colonisation française, de dire le plus vrai qu'il est possible, sans soupçons ni remords. Aujourd'hui, il n'est pas plus question de se contenter de refaire le procès du colonialisme ou d'un "système" colonial, que de glorifier une "épopée" : il s'agit de tenir compte des interpellations du présent et d'affirmer qu'en effet une France "coloniale" a existé, et qu'elle a une légitimité à l'instar de la France "rurale", "urbaine", "politique" ou "culturelle". Faire ici de l'histoire exige de rappeler ce que la France a entendu aux XIXe et XXe siècles par "colonies" et "colonisation", et ce qu'il en a été en intentions comme en actes : qu'impliquait le rêve de Jules Ferry ? Comment évaluer l'action de De Gaulle en outre-mer ? Pourquoi la décolonisation fut-elle manquée en Algérie ? Etc. Mais il s'agit également (pour rendre compte des avancées de la recherche en histoire) de dresser un inventaire, aussi large et rigoureux que possible, sans nullement prétendre contribuer à l'établissement de vérités ou d'une histoire officielles.  Il est temps pour la France de s'examiner elle-même au miroir colonial. Et de se poser, au présent et au futur, des questions restées en souffrance depuis trop longtemps : que faire de ce passé ? Quel avenir pour tous ceux qui sont venus d'outre-mer ? En réfléchissant à la France coloniale de Ferry à de Gaulle, en passant par Alger, Jean-Pierre Rioux ouvre largement les débats difficiles mais essentiels auxquels les Français du XXIe siècle sont confrontés.
     
Le point de vue de La Revue Critique.  Est-il enfin possible de parler de l’histoire coloniale de la France de façon objective, ou, tout du moins, d'une manière apaisée ? En oubliant un instant les souvenirs sanglants, les postures idéologiques des uns ou des autres, la pression des lobbys mémoriels ? Jean-Pierre Rioux, qui nous a donné il y a cinq ans un remarquable Dictionnaire de la France coloniale, s’y est essayé et le résultat est plus que convaincant. Les quinze articles qu’il a réunis dans cet essai donnent un aperçu très complet de ce que fut l’Empire français, ses origines, son organisation économique et politique, la puissance toute relative du fameux parti colonial, les attitudes des milieux politiques et intellectuels ainsi que les variations d’une opinion publique, parfois enthousiaste mais le plus souvent indifférente au sort de nos territoires lointains. Il en ressort que le colonialisme à la française fut une affaire assez singulière. Contrairement à la Grande Bretagne, pour qui puissance et empire sont liés, il n’y eut jamais chez nous ni de grand dessein ni même d’idée coloniale. Comme le souligne Jean-Pierre Rioux, il y eut une France colonisatrice, une France colonialiste, une France colonisée, mais pas à proprement parler de politique coloniale. L'expansion outre-mer a consisté la plupart du temps en « un mélange de coups de tête et de coups fourrés, de pressions et d’immobilisme, une affaire de réseaux et de groupes de pression ». L’Empire français n'est ni le résultat d'un calcul politique, ni l'expression positive de la volonté d'un homme ou d'un groupe d'hommes. Il trouve ses origines dans un désastre, celui de la guerre de 1870. Pour la IIIe République, l’expansion outre-mer est d’abord conçue comme une sorte de dérivatif à la défaite militaire. C’est l’occasion pour la France d’oublier l’Europe et, pour le régime, de redorer son blason par des victoires rapides et faciles. C’est aussi l’occasion de changer d'adversaire, d’oublier la Prusse victorieuse et de retrouver notre vieille rivalité avec l'Angleterre. Les milieux nationalistes regardent d'ailleurs d’un mauvais œil ces expéditions militaires qui détournent la France du seul combat qui vaille, celui de la Revanche. Quant à l’opinion publique, si elle s’enthousiasme au départ pour nos faits d’armes en Afrique ou en Indochine, c’est davantage par patriotisme que par esprit impérialiste. Les républicains, eux-mêmes, sont mal à l’aise avec la colonisation. Pas question de recourir aux arguments mercantiles. Ferry invoque la vocation civilisatrice et universelle de la France et c'est l'antienne que tous les gouvernements reprendront pendant près d’un demi-siècle, y compris ceux du Front populaire. Ce mélange de patriotisme et de mauvaise conscience sera à l’origine des drames qui marqueront la décolonisation. Si, dès la fin du deuxième conflit mondial, l’Angleterre se replie en bon ordre et transforme son empire en une vaste zone de coprospérité, le Commonwealth, la France s’accroche à son mirage coloniale et chacun de ses reculs se transforme en tragédie. La IVe République essaiera de sauver l’héritage de la IIIe, mais sans vraiment s’en donner les moyens, ni au plan militaire, ni au plan diplomatique. L'opinion publique, d’abord indifférente, lachera le régime lorsque la guerre d'Algérie prendra la forme d'une guerre civile. Il faudra attendre le retour au pouvoir du général de Gaulle pour que le drame prenne fin et pour que la France sauve, mais à quel prix, son influence en Afrique, en Asie de l’est et dans le monde arabe. Le dossier colonial s’est-il refermé avec les années 60 ? Non, répond Jean-Pierre Rioux. Une grande partie des immigrés qui vivent en France sont des descendants de colonisés et les questions qu’ils soulèvent – intégration, nationalité, citoyenneté, communautarisme, revendications mémorielles – sont parmi les plus brulantes qui se posent à nous aujourd’hui. La république, qui n’a su vraiment ni coloniser, ni décoloniser, saura-t-elle y répondre ? Rien n’est moins sûr. Jacques Darence.
 
Entretien avec Jean-Pierre Rioux. - Royaliste, 5 mars 2012.
Colonisation, un projet dérivé. Historien, auteur de nombreux ouvrages, invité à plusieurs reprises à s’exprimer dans nos colonnes, Jean-Pierre Rioux a voulu sortir du champ polémique la question coloniale qui hante nos mémoires et qui marque le présent puisque de nombreux immigrés ou anciens immigrés viennent de l’ancien empire français. Sur la politique coloniale, le colonialisme, la décolonisation, la tragédie algérienne, voici une mise au point équilibrée qui sera source de débats apaisés.
Royaliste. - Pourquoi avez-vous décidé de reprendre la question coloniale ?
Jean-Pierre Rioux. - Ma génération a été profondément marquée par la guerre d’Algérie et la question coloniale n’a cessé de nous hanter. J’ai voulu poser un regard hexagonal sur cette aventure coloniale et post coloniale en publiant des textes variés : il y a des analyses générales, des portraits, une petite étude sur la chanson colonialiste... Ma génération d’historiens a longtemps vécu avec le livre que Raoul Girardet avait publié en 1972 sur L’idée coloniale. Mais aujourd’hui de nombreux travaux mettent en cause non pas l’idée coloniale mais l’État colonial et même la République coloniale. Ma réflexion se situe dans l’entre-deux. I1 est temps d’examiner sans fard ni déni ce que fut la France coloniale en intentions et en actes.
Royaliste. - Vous prenez comme point de départ le contexte actuel...
J-P R. - Cette histoire de la France coloniale est loin d’être close. Les groupes de pression mémoriels s’activent pour en tirer les leçons - à condition que ces leçons corroborent leur vision singulière du passé. Les politiques s’en sont mêlés : vous vous souvenez que l’article 4 de la loi du 23 février 2005, invalidé par le Conseil Constitutionnel, demandait que soit présentés les aspects positifs de la colonisation. Dès lors se posent de graves questions. Comment empêcher cette guerre des mémoires ? Comment empêcher que les mémoires des victimes imposent à la collectivité leur vision partielle et partiale du passé ? Comment surtout inscrire le plus utilement possible dans les débats d’aujourd’hui les questions et les conflits dont sont porteurs les mémoires des victimes ? Ruse de l’histoire : les descendants de colonisés sont aujourd’hui dans le métro. Ce qui redouble en intensité la question de l’immigration, de la distinction entre nationalité et citoyenneté, de l’avenir de l’Outre-mer français. La question coloniale entre dans la question beaucoup plus vaste du rapport au passé. Au fond, il faudrait que la France puisse comprendre pourquoi l’Algérie - seule terre colonisée organisée dans un cadre départemental - a connu une très grande violence. La question est de savoir comment on arrive ou non, à mêler deux histoires, deux espaces, deux sociétés hétérogènes tout en maintenant la domination de l’une par l’autre. Cette tentative aventureuse conduisait à une impasse, à une guerre sans fin dès lors que les Français d’Algérie considéraient qu’ils avaient fait l’Algérie, alors que les Algériens soutenaient que les Français avaient défait l’Algérie. Cela explique pourquoi la notion d’amitié franco-algérienne n’a jamais pu faire l’objet d’un traité malgré toutes les tentatives faites en ce sens.
Royaliste. - Qui a voulu coloniser ?
J-P R. - Première remarque : la colonisation en France n’a pas eu beaucoup d’adversaires. L’anticolonialisme a toujours été ténu et sans influence durable sur l’opinion. Jamais il n’a été fait de distinction entre la colonie de peuplement et la colonie de domination - au service de la puissance. L’opinion française s’est toujours cantonnée dans une serai-indifférence ponctuée d’enthousiasmes éphémères. Le ministère des Colonies n’a jamais été un grand ministère... La politique coloniale est restée un mélange de coups de tête et de coups fourrés, de pressions et d’immobilisme, une affaire de réseaux et de groupes de pression - le parti colonial ayant été très influent sous la III° République. Deuxième remarque : l’entreprise coloniale n’a jamais été rentable sur le plan économique, notamment à l’âge de l’impérialisme ! Il y a un fort contraste entre le dynamisme de la métropole et le déclin des affaires coloniales. En 1914, l’Empire colonial français représente 9 % des investissements à l’extérieur, contre 25 % en Russie. Troisième remarque : la France subit une décolonisation sanglante avec une défaite militaire qui s’appelle Dien Bien Phu.Jamais l’Angleterre n’a connu ça ! Le rythme et la violence de la décolonisation lui ont été imposés de bout en bout après 1945. Les suites humaines de cette victoire des colonisés ont été si fortes mais si mal admises en France que nous ne leur avons pas donné la place qu’elles méritaient dans notre Nation. Du coup, nous avons maintenu le mutisme sur les rapatriés, sur les harkis, sur les immigrés venus de notre ancien empire. Mais les fils des harkis militent comme leurs parents l’avaient fait et certains immigrés d’Afrique du Nord continuent de penser que la France est toujours une république coloniale dont ils seraient les indigènes. Cela tient au fait que nous ne maîtrisons pas la métropolisation du fait colonial aujourd’hui - puisque c’est à domicile que les questions se posent.
Royaliste. - Qui a colonisé ?
J-P R. - Il y eut d’abord les militaires, les négociants et bien entendu les missionnaires qui ont permis la formation des premières élites colonisées. Puis les administrateurs, les médecins, les ingénieurs, les banquiers, quelques maîtres d’école.Par la suite, les processus de colonisation se sont ennoyés dans l'urbanisation - la ville coloniale d'origine a été, elle aussi, bousculée et englobée dans la nouvelle urbanisation.
Royaliste. - Parlons des colonisés...
J-P R. - Pour Franz Fanon, pour Albert Memmi, l’histoire des colonisés n’aurait été qu’une damnation ou une sortie de l’histoire. Ce que les historiens disent, c’est que ce fut toujours plein d’une violence originelle puis dérivée, propre à la situation coloniale. Ce qui fait que, au fil des décennies, la France colonisatrice à la Jules Ferry est devenue une France colonialiste. Par exemple, à la fin de la guerre d’Algérie, deux millions d’Algériens sur neuf étaient placés dans des processus d’internement. Cela dit, les rapports de force ont été fluctuants - il y avait des colonisés faussement soumis et des colonisateurs roulés, il y avait des métissages et des acculturations en tous genres. Il y a toujours eu un jeu subtil entre l’impossible assimilation républicaine et une sorte de communautarisme toléré sur lequel les historiens travaillent beaucoup aujourd’hui. L’islam a joué un rôle beaucoup plus important qu’on ne le croit dans ce jeu. Mais ce n’était pas l’islamisme politique tel que nous le connaissons aujourd’hui. Surtout, il faut bien voir que le sens profond du combat du FLN n’était pas religieux : il s’agissait de construire une nation algérienne. Tous les mouvements d’indépendance ont pour objectif la construction d’un État national en référence à l’histoire précoloniale. C’est vrai au Maroc où il y a un sultan, en Tunisie qui est un protectorat. C’est plus difficile de construire une nation sur trois départements français.
Royaliste. - Somme toute, il y a bien une France colonialiste mais peut-on parler d’un impérialisme français ?
J-P R. - La France a participé avec les autres puissances occidentales à la politique de partage de la terre. Mais elle n’a pas eu de politique coloniale, de pensée coloniale ou impérialiste continue et cohérence. C’est une particularité française qui s’explique par la démographie de notre pays, trop faible pour qu’il y ait des colonisations de peuplement. I1 y a aussi des raisons économiques : la vocation et l’activité marchandes de la France n’ont jamais été à la hauteur des ambitions de l’Espagne ou de l’Angleterre. Dans son développement historique, la France est restée très orientée vers le continent européen : il n’y a pas eu de véritable balancement entre la vocation maritime et la vocation continentale. Il y a enfin des raisons politiques : l’Ancien régime, la Révolution, les deux Empires, la III° ; République ont toujours considéré que la vocation naturelle de la France était de défendre le pré carré. Il s’agissait d’assurer la puissance et le rayonnement en Europe d’abord puis de porter le plus loin possible l’idée universelle des droits de l’homme. Autrement dit, l’idée coloniale a été tenue comme une dérivation de la vocation nationale. Les Français ont toujours eu une vision de « leurs » colonies étroitement rapportée aux enjeux franco-français et franco-européens.
C'est bien cette conception nationale que le général de Gaulle exprime en avril 1961 à la veille du putsch des généraux : « Notre grande ambition nationale est devenue notre propre progrès, source réelle de la puissance et de l’influence. La décolonisation est notre intérêt et par conséquent notre politique. » Telle est le raisonnement qui conduit le général de Gaulle à mettre fin à la guerre d’Algérie en accord avec la grande majorité des Français qui refusaient de vivre un violent conflit interne et qui voulaient profiter du bien être assuré par la croissance économique.
La colonisation avait toujours été sur trois registres mal démêlés : - le registre économique ; la politique coloniale étant conçue comme la fille de la politique industrielle -  ce fut un échec ; - le registre humanitaire-civilisateur au temps de Ferry et jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie : on apprenait aux enfants des écoles que « les races supérieures ont le droit et le devoir de civiliser les races inférieures »; - le registre national : pour une grande nation, révolutionnaire de surcroît, ne pas rayonner c’est abdiquer. Il faut qu’elle rayonne selon ses principes. C’est le grand débat entre Ferry et Clemenceau à la Chambre en 1885. Ferry développe ces trois arguments et Clemenceau lui rétorque qu’il ne faut pas recouvrir la violence du manteau hypocrite de la civilisation. Mais l’Outre-mer n’a pas marqué de façon décisive le cours de l’histoire de France et n’a infléchi le régime républicain que pendant la guerre d’Algérie, en 1958 et en 1962. L’idée coloniale a débouché sur l’aveuglement : nous avons introduit aux quatre coins du monde une contradiction entre nationalité et citoyenneté ; entre colonisation et émancipation ; entre mondialisation et nation. C’est pour toutes ces raisons que la France coloniale a un écho aujourd’hui beaucoup plus large que les débats mémoriels.
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