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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 21:49
L'été en enfer
Napoléon III dans la débâcle
 
de Nicolas Chaudun
Mis en ligne : [25-07-2011]
Domaine : Histoire
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Nicolas Chaudun, né en 1962, est écrivain et éditeur. Il a dirigé la rédaction de Beaux-Arts Magazine avant de créer sa propre maison d'édition d’art. Il a récemment publié : Le Promeneur de la Petite Ceinture (Actes Sud, 2003), La Majesté des centaures (Actes Sud, 2006), Haussmann, Georges Eugène, préfet-baron de la Seine (Actes Sud, 2009).  



Nicolas Chaudun, L'été en enfer, Napoléon III dans la débâcle. Paris, Actes Sud, janvier 2011, 176 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Août 1870, l'armée impériale est pulvérisée, le trône renversé, le territoire envahi. L'effondrement instantané du Second Empire abasourdit l'Europe entière ; il inaugure pour la France un siècle de déclin convulsif. On a beaucoup glosé depuis, et d'autant plus que la gabegie du printemps 1940 a reproduit en détail la "débâcle" de l' "année terrible". Dans cette avalanche de commentaires, rien sur l'empereur. Rien, sinon cette sempiternelle rengaine d'un souverain défait, errant sur les champs de bataille en quête d'une mort qui lui épargnerait le déshonneur. L'inanité d'un chef dépossédé du pouvoir, puis dépouillé du commandement militaire, peut justifier ce silence. L'impeccable réserve que s'imposèrent les compagnons d'infortune l'explique encore. Cependant, Napoléon III incarne ici le parfait héros des tragédies classiques. La prémonition du désastre mais aussi son acceptation, les souffrances physiques qu'il endure, une pierre grosse comme le poing lui obstrue la vessie, et la cruauté de ses relations avec l'impératrice soutiennent une tension dramatique qui s'installe dès le brutal début de la crise. Un règne s'alanguit sous le soleil de l'été, et soudain s'époumone dans une folle course à l'abîme. On croirait un roman ; ce n'est qu'une tranche d'histoire.
 
La critique de Jérôme Garcin. - Le Nouvel Observateur, 6 juillet 2011.
Et Napoléon III pleura... «Ca un empereur? En voilà une bête!» L'exclamation répugnée est d'une lavandière de Raucourt (Lorraine) qui, le 30 août 1870, vient de laver le linge de Napoléon III. Souffrant de la maladie de la pierre et ravagé par la dysenterie, sa majesté s'en va par le bas. Il gargouille et coule. La veille, on l'a entendu pleurer. De douleur autant que de désespoir. Moins il est sur le trône, plus il est sur le pot. Le calvaire touche à sa fin. Dans trois jours, après le désastre de Sedan, il aura capitulé. Cela fait plus d'un mois que Napoléon le Petit se traîne et qu'on le traîne sur les lignes de front, battant sans cesse la retraite de Metz à Verdun et de Mourmelon à Tourteron. Dépossédé du pouvoir par la régente, l'impératrice Eugénie, qui lui interdit de revenir aux Tuileries et lui suggère de mourir sur le champ, démis du commandement suprême des armées, entouré de généraux incompétents, ignoré ou raillé par ses propres soldats, Napoléon III n'a plus rien d'un souverain. Même les canons Krupp et les fusils Dreyse ne veulent pas de lui. On dirait qu'ils ont pitié de cet homme de 62 ans au teint jaunâtre et aux cheveux blancs qui ressemble à un vieillard, et dont un calcul gros comme un calot d'agate obstrue la vessie.Il arrive aussi qu'on le sorte de sa calèche pour le hisser sur un cheval, alors qu'il souffre le martyre au moindre soubresaut. Le plus souvent, le roi mage somnole, assommé par l'opium, et toujours au bord du coma. Même sous le soleil d'août, il est couvert de châles et de paletots, avec des culottes bourrées de serviettes éponge. Il ne tremble pas de lâcheté, il grelotte de froid. Jour après jour, défaite après défaite, Nicolas Chaudun relate la marche funèbre de l'empereur. Dans son exercice de reconstitution, il a la précision d'un officier d'ordonnances, l'oeil d'un chirurgien, l'exactitude d'un météorologue et la justesse d'un écuyer. Il décrit la débâcle de la France à travers la faillite de son chef. Un chef humilié, dont seuls le cortège des voitures boueuses appartenant à ses maisons militaire et civile, l'escouade des piqueurs galonnés et la troupe de cuisiniers rappellent la hautaine fonction. Il ne mange plus, il se vomit. Il pisse du sang, lui qui ne supporte pas de verser celui de ses hommes. Quand il ne crie pas, il gémit. S'il parle, c'est pour reconnaître qu'il est en effet «bien délabré» et invoquer la fatalité. Au front, il semble moins lutter contre l'ennemi que contre son mal. D'ailleurs, personne ne le consulte plus, sauf les médecins. En attendant la mort, qui ne vient pas, il finit par se rendre à Guillaume de Prusse. Nicolas Chaudun a l'intelligence de ne pas jouer au justicier d'escalier. Il n'accable ni ne juge le vaincu de Sedan. Il lui suffit de montrer comment la chute du Second Empire s'incarne dans la déroute d'un cadavre ambulant. Aucun historien n'avait si bien écrit la relation journalière de cette agonie. Le plus étonnant est que Chaudun le fasse avec un tel brio. Comme si le style avait le pouvoir d'élever une débâcle pathétique à la hauteur d'une tragédie shakespearienne.

Recension. - Critiques de livres, mars 2011.
«Comment voulez-vous que les choses marchent dans ce pays ? L’Impératrice est légitimiste ; Morny est orléaniste ; moi-même je suis républicain ; il n’y a qu’un seul bonapartiste, c’est Persigny, mais il est fou» (p.90). C’est en ces termes que Napoléon III répondit, un jour, à un donneur de leçons qui, revendiquant une sorte de droit d’inventaire, lui détaillait chacune des lacunes du régime impérial. Cruellement fondée, la boutade rend compte d’une réalité persistante, qui ne fera que s’accentuer au cours de la débâcle.
Dans son dernier ouvrage L’Eté en enfer, l’ancien directeur de la rédaction de Beaux-Arts Magazine retrace la débâcle du Second Empire face à l’Allemagne nouvellement unifiée. Alors que la crise diplomatique entre les futurs belligérants avait d’abord été surmontée, elle fut ravivée in extremis. Si cuisante fut-elle, la défaite impériale qui s’ensuivit n’avait même pas été envisagée lors de la déclaration de guerre. S’abusant et abusant un Empereur souffrant, le Ministre Lebœuf affirma sans ambages : «nous sommes prêts, archiprêts ; (…) la lutte dût-elle durer deux ans, nous n’aurions pas un bouton de guêtre à acheter» (p.35). Les Français plastronnaient et se voyaient déjà déferler sur Berlin.
Pourtant, l’impréparation – voire l’amateurisme – était de mise. D’ailleurs, comme chacun le sait, le sort des armes fut tragiquement défavorable à l’armée française. «Début août, la France alignera quatre-cent-trente-cinq mille hommes en état de se battre ; l’Allemagne unifiée, pas loin du double». Du côté français, d’aucuns s’indignèrent de n’avoir «encore ni cantines ! ni ambulances ! ni voitures d’équipage pour les corps et les états-majors ! Tout est complètement dégarni» (p.56) ! L’armée manquait, il est vrai, de tout. Particulièrement lucide, dès le début de la conflagration, Napoléon III télégraphia à l’Impératrice : «rien n’est prêt, nous n’avons pas suffisamment de troupes, je nous considère comme d’avance perdus» (p.57).
La catastrophe que pressentait secrètement Napoléon III allait se concrétiser de façon fulgurante. Voguant funestement d’échec en désastre, l’Empereur continua de s’affaiblir physiquement. Souffrant de calculs rénaux, demeurés négligés envers et contre tout, le prince avait «dans les reins comme une pelote d’aiguilles qui lui perfor[ai]ent les intestins». Dès les premières chevauchées, nous raconte l’auteur, «il lui a fallu mettre pied à terre à plusieurs reprises ; par-delà les haies derrière lesquelles il s’isolait, on l’entendait à peine réfréner ses plaintes. Et au terme du premier simulacre d’offensive, il a éprouvé de telles difficultés à descendre de cheval que, une fois à terre, il a dû s’appuyer sur arbre, comme hors d’haleine» (pp.70-71).
Dans une très belle langue, l’auteur retranscrit la longue agonie du Second Empire ainsi que le terrible supplice du souverain. Pour ce faire, N. Chaudun rapporte notamment le témoignage de l’écrivain Paul Lindau : «je n’avais jamais vu une personnification si complète de l’apathie. Ce n’était pas une figure vivante, une figure humaine que je voyais, c’était un masque sans vie et sans expression. (…) je ne pouvais pas me persuader que la ruine que j’avais devant les yeux était l’homme dont la voix, quelques semaines auparavant, s’entendait d’un bout à l’autre du monde» (p.153). Défait, Napoléon III erre sur les champs de bataille en quête d’une mort qui lui épargnerait le déshonneur. D’abord dépossédé du pouvoir politique par son épouse la régente et les «Mamelouks» (p.61), l’Empereur sera ensuite privé du commandement militaire. Avec toute sa suite, au gré des retraites, il sera traîné par l’état-major comme un fardeau, «un boulet d’or» (p.104).
Semblable à «ces eaux grossies, qui emportent d’un même élan les glaces de l’hiver et l’arrogance des princes» (p.9), la débâcle du Second Empire parait annonciatrice d’une tragédie pire encore, celle de la Seconde Guerre mondiale. Rien dans la malheureuse campagne militaire de 1871 n’a su inspirer autre chose que colère et mépris auprès des soldats, si ce ne sont les charges héroïques de la cavalerie emmenée par Galliffet, auxquelles l’ennemi lui-même ne demeura pas insensible. «Depuis les hauteurs de la Marfée (…), écrit N. Chaudun, on observe l’assaut, puis son ressac. Guillaume Ier, pour l’heure roi de Prusse, ne lâche pas un instant sa lorgnette, ému d’un panache dont les dogues qui le flanquent, Moltke et Bismarck, n’ont que faire. Et quand, sans plus d’espoir de succès que de salut, les escadrons s’élancent pour l’ultime charge, le roi s’exclame : «Oh, les braves gens !» Des ordres fusent, des estafettes s’agitent : il faut que les honneurs soient rendus aux miraculés de cet élan désespéré. De fait, quand Galliffet et ses diables bigarrés s’esquivent à nouveau, le 81e régiment d’infanterie prussienne qui les tient à sa portée suspend son feu. Crânement, chasseurs et hussards saluent du bout du sabre et de ce cri : «Vive l’Empereur !» C’en est fait. Jamais plus soldat français ne s’égosillera de la sorte» (p.133).
 
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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 21:49
Histoires de la Révolution       
et de l'Empire                               
 
de Patrice Gueniffey
Mis en ligne : [27-06-2011]
Domaine : Histoire
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Patrice Gueniffey, né en 1955, est historien. Il est directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Il a récemment publié Le Dix-huit Brumaire, l'épilogue de la Révolution française. (Gallimard, 2008).  


Patrice Gueniff ey, Histoires de la Révolution et de l'Empire. Paris, Perrin, mars 2011, 744 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Depuis son ouvrage La politique de la Terreur, Patrice Gueniffey s'est imposé comme un historien majeur de la Révolution et de l'Empire. Il le doit non seulement au caractère toujours novateur de son approche et à la densité de ses analyses, mais aussi à la qualité de son style. Le présent ouvrage rassemble pour la première fois ses principaux textes, tous réécrits pour permettre une lecture continue et vivante. Etudes et récits y côtoient les portraits de contemporains (Robespierre, La Fayette, Maistre, Napoléon) et d'historiens (Bainville, Cabanis). L'ensemble propose une vision stimulante de la période 1789-1815 qui fera date.
 
Recension. - L'Histoire, juin 2011.
Finir la Révolution. Ce recueil d’articles fera date. Inédits ou révisés pour l’occasion, les chapitres qui composent ce volume sont précédés d’une introduction incisive liant crise actuelle de l’histoire et disparition de la croyance en l’efficacité de la politique qui caractérisait l’époque considérée. Patrice Gueniffey, dans un style qui marie clarté et profondeur et unit récit et analyse, offre une compréhension de l’ensemble de la période révolutionnaire et impériale dans sa dimension la plus essentielle, la politique.L’impossible quête d’une stabilité gouvernementale et institutionnelle est ouverte par la crise révolutionnaire en 1789. Patrice Gueniffey décrypte les valeurs et passions à l’oeuvre dans cette France en lutte avec elle-même et l’Europe pour le pouvoir. Mais cette histoire qui met aux prises nécessité et volonté n’est pas ici désincarnée. Aussi aux portraits collectifs - Feuillants, républicains jacobins et Cordeliers, la Commune de Paris - l’auteur a-t-il joint quelques itinéraires remarquables : La Fayette, Barnave, Chaptal, Napoléon et un Robespierre tout en nuances, fulgurant de justesse (un texte publié dans L’Histoire en mai 1994). Trois grands thèmes sont privilégiés pour analyser la succession de régimes, de l’Assemblée constituante à l’Empire, et leur difficulté à ancrer leur légitimité. La question de la représentation et de la participation, de la difficile invention du vote individuel à l’introuvable publicité de la compétition électorale. Ensuite, la violence révolutionnaire et la Terreur, avec une remarquable analyse de la loi du 22 prairial an II (10 juin 1794) inaugurant la séquence qu’on appelle la « Grande Terreur », et où Patrice Gueniffey permet de sortir de l’ornière du débat « circonstances versus idéologie » où avait pu s’embourber l’historiographie. Enfin, la question de la guerre, si vite cruciale pour accéder au pouvoir ou s’y maintenir, facteur de consolidation mais aussi de fragilité pour la légitimité. L’ouvrage s’achève avec un hommage à François Furet, occasion de revenir sur Napoléon à la biographie duquel travaillait le grand historien lors de sa disparition en 1997.  
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30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 21:49
Romulus                                    
Le rêve de Rome                                 
 
de Thierry Camous
Mis en ligne : [30-05-2011]
Domaine : Histoire
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Né en 1971, Thierry Camous est historien, spécialiste des origines de Rome. Il est également l’auteur de deux synthèses sur les rapports d’altérité entre les civilisations comme moteur de la violence guerrière, qui ont suscité un certain débat. Il a récemment publié:  Le roi et le fleuve. Ancus Marcius Rex, aux origines de la puissance romaine (Les Belles Lettres, 2004), Orients, Occidents, 25 siècles de guerres (PUF, 2007), La violence de masse dans l'Histoire (PUF, 2010).


Thierry Camous, Romulus, le rêve de Rome. Paris, Payot, septembre 2010, 429 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Personnage de légende, Romulus ne nous est connu que grâce à des écrits bien postérieurs au VIIe siècle avant J.-C. où il vécut. Objet de fascination, il reste pour les historiens une véritable énigme et une sorte de tabou scientifique. Or, des découvertes archéologiques récentes prétendant avoir retrouvé le palais royal de Romulus ou la grotte du Lupercal, dans laquelle la louve allaita les jumeaux, permettent d’éclairer d’un jour nouveau la figure du fondateur de Rome. C’est sur l’apport essentiel de ces découvertes, enfin mises à la portée du grand public, que se fonde cette première biographie de Romulus depuis… Plutarque ! En réalité, Romulus condense plusieurs époques, et donc plusieurs personnages. Quatre, pour être exact : l’homme des bois, enfant sauvage abandonné par sa mère, la vestale violée par le dieu Mars, qui tente de reconquérir son trône perdu ; le fondateur, chef de clan qui s’approprie la colline du Palatin en traçant le fameux sillon délimitant l’Urbs, tue son frère Rémus et enlève ses voisines, les Sabines, pour en faire des épouses ; le roi-guerrier, qui organise la cité unifiée, étend sa domination et finit démembré ; et le héros mythique, descendant d’Énée aux origines troyennes. Cette enquête captivante et érudite nous ouvre les portes d’un monde méconnu, celui de la civilisation des premiers Latins, pâtres belliqueux, de leur métropole mythique au plus profond des bois, Albe-la-Longue, de leur fête sanglante des Lupercales et de leurs terribles batailles contre leurs adversaires étrusques. Au-delà du « portrait en creux » d’un homme, elle nous offre une peinture saisissante de l’Italie primitive, berceau de la civilisation romaine classique. En cela, l’action du roi Romulus, qui se lance dans le Latium à la conquête des voies commerciales, porte en germe un destin impérialiste insoupçonnable alors.Aux frontières du mythe, de l’histoire, de l’archéologie, de l’ethnologie et de l’anthropologie, un essai fascinant sur les origines à la fois tragiques et grandioses de Rome.
 
Recension. - L'Histoire, mai 2011.
Romulus, cette légende. Thierry Camous est trop bon historien pour tomber dans le piège de la biographie impossible. Son Romulus scrute donc la légende du héros en la confrontant aux éléments historiques et archéologiques qui l’éclairent. Cela nous vaut un livre passionnant, qui puise dans l’ensemble des sciences humaines pour reconstituer ce qui a pu se passer dans cette zone de collines environnées de marécages, à l’origine de la Ville par excellence. Thierry Camous se penche naturellement avec soin sur les spectaculaires découvertes d’Andrea Carandini sur le Palatin et le Forum, que les fouilleurs n’ont pas hésité à rattacher à des monuments attestés par les textes à la Rome romuléenne. Il se montre beaucoup plus prudent, même s’il ne récuse pas le fait que l’équipe italienne a mis au jour des éléments « architecturaux » - si un sol de gravier ou quelques traces de murs peuvent être ainsi qualifiés - remontant au milieu du VIIIe siècle av. J.-C., l’époque où la tradition historiographique romaine place la fondation de Rome. Reprenant la légende de la fondation à la lumière de l’évolution possible d’une société « primitive », l’auteur reconstruit patiemment et avec une grande vraisemblance les débuts de Rome, le passage du village isolé à la bourgade qui sait profiter de ses rares atouts (le carrefour de routes, la voie du sel, le marché aux bestiaux) et s’imposer à ses voisins, parfois en les intégrant. Certes la légende a évolué au fil du temps : les sources antiques en conservent de multiples variantes ; mais ces variations mêmes trahissent la difficulté des Anciens à écarter des éléments qui leur paraissaient parfois incompréhensibles, mais dont l’étrangeté même fonde l’historicité. Cette histoire complexe, les Romains l’ont incarnée dans le personnage de Romulus qui s’est ainsi trouvé chargé de multiples pouvoirs, auteur d’actes fondateurs dans tous les domaines de la vie politique, religieuse et sociale que Thierry Camous explore tour à tour avec talent.

 

   
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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 21:49
Bismarck                                  
 
de Jean-Paul Bled
Mis en ligne : [2-05-2011]
Domaine : Histoire
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Jean-Paul Bled, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Paris-Sorbonne, est un spécialiste reconnu de l'histoire de l'Allemagne. Il a récemment publié: Frédéric le Grand (Fayard, 2004), Histoire de la Prusse (Fayard, 2007), Histoire de Munich (Fayard, 2009), Le Général de Gaulle et le monde arabe (Editions Dar An-Nahar, 2009).


Jean-Paul Bled, Bismarck. Paris, Perrin, janvier 2011, 319 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Au panthéon des hommes illustres, Bismarck, né en 1815, occupe une place singulière. Il domine par sa stature et ses succès la deuxième moitié du XIXe siècle, marquée par l'unité allemande dont il a été l'architecte de bout en bout. Après avoir vaincu l'Autriche-Hongrie en 1866, il récidive quatre ans plus tard avec la France, ce qui lui permet de proclamer l'Empire allemand, dominé par la Prusse, dont il est le chancelier depuis 1862. Il demeurera au pouvoir jusqu'en 1890, longévité rare qui l'apparente à Metternich auquel l'oppose sa conception dure « par le feu et le sang » de la diplomatie et de la politique. Pour mieux dominer l'Europe, ce pragmatique oriente les puissances vers la colonisation au congrès de Berlin, tandis qu'il révolutionne l'Allemagne en engageant le combat contre l'Eglise (Kulturkampf) et en posant les jalons d'une politique sociale d'envergure pour contrer la montée du socialisme. Afin de contenir la volonté de revanche de la France amputée de l'Alsace et de la Lorraine, il inaugure une nouvelle Sainte-Alliance, l'Entente des Trois Empereurs, qui ne survivra pas à sa chute. En reniant son héritage, Guillaume II précipitera l'Allemagne à sa perte.
 
Critique de Jean Sévilla. - Le Figaro, 24 janvier 2011.
Bismarck, le rude père de l'unité allemande.Les Français ont peu de raisons de l'aimer: il fut jadis leur implacable adversaire. Et pourtant, Bismarck, personnage majeur de l'histoire européenne, mérite d'être connu. On doit à Jean-Paul Bled, professeur émérite à la Sorbonne, des biographies de François-Joseph, de Marie-Thérèse d'Autriche ou de Frédéric le Grand, dont on retrouve la facture dans l'ouvrage qu'il consacre aujourd'hui au père de l'unité allemande : rigueur de la documentation, clarté de l'écriture *. Le « Chancelier de fer » vient au monde en 1815, quelques semaines avant Waterloo, et il mourra en 1898, après avoir mis en place une partie du système d'alliances qui présidera à la tragédie de 1914. S'il domine son siècle, c'est donc en ayant été l'acteur de la transformation de l'ordre européen et l'homme qui aura hissé son pays au premier rang du continent. Après des études de droit et d'agriculture aux universités de Göttingen et de Berlin, et un passage dans l'administration judiciaire, Otto von Bismarck s'établit en 1839 dans sa propriété de Kniep hof. Issu d'une lignée luthérienne des Marches de l'Est, ce Prussien est le prototype du junker, guerrier attaché à sa terre et à ses arbres. Plus tard, il acquerra d'autres domaines, devenant un des plus grands propriétaires fonciers d'Allemagne. Député au Landtag de Prusse en 1847, classé ultra-conservateur, il défend la monarchie lors de la révolution de 1848. A partir de 1851, représentant du royaume au Parlement de Francfort - l'organe de la Confédération germanique - il réclame l'égalité des droits avec l'Autriche, entamant ce qui sera le combat de sa vie : évincer d'Allemagne les Habsbourg. En 1859, il est envoyé à Saint-Pétersbourg, où il reste ambassadeur trois ans, avant d'être mandaté à Paris. En 1862, Guillaume Ier le nomme enfin Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de la Prusse. A la tête du gouvernement, il donne sa mesure, mais dans son style : à ses yeux, les problèmes ne sauraient être résolus par voie parlementaire, mais «par le sang et par le fer». Réorganisant l'armée, gouvernant sans budget, pratiquant sans vergogne l'intimidation de ses opposants, Bismarck exerce une certaine forme de dictature à l'intérieur du cadre constitutionnel. Il poursuit surtout son but : imposer l'hégémonie de la Prusse dans l'espace germanique. Jean-Paul Bled souligne néanmoins que «la conception raciale (völkisch) de la nation lui est totalement étrangère». Pas d'idéologie chez Bismarck, mais une froide logique politique. Par étapes, il travaille à l'élimination de l'Autriche :Zollverein contre les intérêts économiques de Vienne (1864), pourparlers avec la France et l'Italie (1865 et 1866) qui consacrent l'isolement diplomatique de François-Joseph. La guerre éclate alors : le 3 juillet 1866, les troupes des Habsbourg et de leurs alliés sont écrasées par les Prussiens à Sadowa. Le mois suivant, au traité de Prague, l'Autriche doit se résoudre à la dissolution de la Confédération germanique et à la création d'une nouvelle confédération, regroupant 22 Etats d'Allemagne du Nord sous la houlette de la Prusse. La dernière étape est franchie à l'issue de la guerre de 1870, que Bismarck a consciemment déclenchée comme un préalable à la réorganisation de l'Allemagne. Le 18 janvier 1871, à Versailles, le roi Guillaume Ier est proclamé « empereur allemand ».
Si la Bavière, le Wurtemberg et la Saxe conservent d'importantes prérogatives au sein du nouveau Reich, c'est une victoire éclatante pour Berlin. Victoire à la Pyrrhus ? A la fois chancelier d'Empire et Premier ministre de Prusse, Bismarck veut imposer la primauté de cette dernière tout en sauvegardant sa particularité, ce qui constitue, ainsi que l'explique Jean-Paul Bled, une tentative incertaine. Mais ce chancelier est plus complexe qu'il n'y paraît. Si nécessaire, pour les besoins de sa politique, il peut s'appuyer sur les libéraux. Toutefois, de 1871 à 1878, il mène le Kulturkampf contre l'Eglise. Et en dépit des mesures sociales qui accom pagnent l'essor éco nomique du Reich (assu rances maladie, acci dent, vieillesse ou invalidité instituées au début des années 1880), la social-démocratie allemande double ses voix de 1887 à 1890. «Catholiques et socialistes, obser ve Bled, restent à l'écart de la cultu re dominante et développent séparément leur propre subculture. En 1890, l'unité morale des Allemands n'est pas faite. Le père de l'unité politique porte la responsabilité de ce retard.» Le premier système de Bismarck, en 1872, repose sur la solidarité des trois empereurs (Allemagne, Autriche, Russie). Mais la rivalité austro-russe dans les Balkans le con traint à choisir entre Vienne et Saint-Pétersbourg. Arbitre de l'Europe au congrès de Berlin, en 1878, Bismarck s'allie finalement avec l'Autriche (1879), puis avec l'Italie (1882), tout en maintenant de bonnes relations avec la Russie (traité secret de 1887). Sur ces entrefaites, Guillaume Ier meurt en 1888 et son successeur, Frédéric III, disparaît au bout de trois mois. A peine Guillaume II règne-t-il qu'il engage une stratégie maritime et coloniale d'ambition mondiale, dressant la Grande-Bretagne con tre l'Allemagne, et qu'il s'éloigne de la Russie, la poussant dans les bras de la France. Ainsi s'enclenche le fatal mécanisme de 1914... En désaccord avec son souverain, Bismarck quitte le pouvoir en 1890 et passera le reste de sa vie à défendre son bilan et à forger sa légende. Jean-Paul Bled conclut en soulignant l'ambivalence du personnage, parfois surnommé le «réactionnaire rouge» ou le «révolutionnaire blanc». Mélange de force et de ruse, de hardiesse et de prudence, figure typique d'une époque et d'un pays, Bismarck était en tout cas un authentique homme d'Etat. Une dimen sion qui échappera, plus tard, à la plupart de ceux qui se réclameront de lui.
 
Autre critique: Marc Riglet, "De l'Allemagne", Lire, mars 2011.
 
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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 08:00
Retour sur le XXe siècle          
Une histoire de la pensée contemporaine 
 
de Tony Judt
Mis en ligne : [4-04-2011]
Domaine : Histoire
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Tony Judt (1948-2010) fut un des grands historiens britanniques de la période récente, spécialiste des questions de l'Europe, professeur à l'Université de New York. Il a récemment publié  :  Après guerre. Une histoire de l'Europe depuis 1945 (Armand Collin, 2007). 


Tony Judt, Retour sur le XXe siècle. Une histoire de la pensée contemporaine. Paris, Héloïse d'Ormesson, octobre 2010, 618 pages.


Présentation de l'éditeur.
Des marxistes français à l'économie de la mondialisation, de Primo Levi à Albert Camus, de la Grande-Bretagne à Israël, les essais réunis ici couvrent un éventail remarquable de sujets et un large espace géographique. Deux préoccupations dominantes sous-tendent le recueil: le rôle des idées et la responsabilité des intellectuels, et la place de l'histoire récente dans une ère d'oubli. Car, pour avancer hardiment dans le suivant, il s'agit d'abord de ne pas tourner le dos au XXe siècle troublé qui vient de s'achever, mais d'en donner un sens et d'en tirer des leçons. Liberté de ton, critiques acerbes, analyses fulgurantes ponctuent la pensée rigoureuse et lumineuse de Tony Judt, qui ouvre des perspectives infinies.
 
Critique de Clémence Boulouque. - Le Magazine littéraire, décembre 2010.
Retour sur le XXe siècle. Tony Judt s’est éteint le 6 août dernier, à 62 ans. Dressant son inépuisable activité intellectuelle contre la maladie de Charcot qui l’emprisonnait dans son propre corps, l’historien a travaillé et dicté jusqu’à son dernier jour : deux livres et une multitude d’articles, en vingt-deux mois. Cette force morale de Tony Judt est l’ultime et douloureuse manifestation d’une vigueur intellectuelle peu commune que la traduction de Retour sur le XXe siècle donne à saisir. En 2005, dès sa parution, Après-guerre , cadastre de neuf cents pages de l’Europe de 1945 à 1989, est devenu une référence, unanimement acclamée par l’académie et le grand public. Publié trois ans plus tard, tout en écho et réfractions, Retour sur le XXe siècle est un recueil d’articles parus entre 1994 et 2006, pour la majorité dans The New York Review of Books. Diplômé de Cambridge et professeur à la New York University, où il dirigeait l’Institut Remarque, Tony Judt était l’un des public intellectuals prompt à nourrir le débat public sur ses sujets de prédilection : les questions sociales, l’Europe et la France, ses gauches, les incarnations et réincarnations du marxisme, les intellectuels, Israël et une certaine idée de la judéité. La France a paradoxalement peu reconnu celui qui, dans le monde entier, est salué comme l’un des plus grands historiens contemporains. Ce pays avec lequel il avait une affinité élective était son premier champ d’étude, et ce dès sa thèse La Reconstruction du Parti socialiste (1921-1926) , sous la direction d’Annie Kriegel. À celle-ci et au Britannique George Lichtheim est dédiée cette dernière parution. Deux polémistes, deux penseurs divorcés du marxisme, qui ont su tisser ensemble l’histoire sociale et intellectuelle de l’Europe : deux dettes et une filiation. Le goût de Tony Judt pour la polémique était l’aveu muet d’une nostalgie, d’un idéaliste déçu. Juif anglais, aux racines est-européennes, d’une famille marxiste, sioniste de gauche dans sa jeunesse, Tony Judt a suscité bien des ires pour ses articles provocants sur Israël dont ce volume donne un aperçu. Pourtant, il ne cesse de scruter la judéité et de clamer ce qu’il y voit d’exemplaire ; ainsi convoque-t-il celles de Koestler ou de Sperber, celle de l’homme des marges, de la Mitteleuropa défunte, qui porte témoignage des engloutissements : « L’extermination du passé - par dessein, négligence ou bonnes intentions - est le propre de l’histoire de notre temps. C’est pourquoi la mémoire anhistorique d’une communauté marginale qui s’est trouvée dans le tourbillon peut être encore le meilleur guide de notre époque. Il n’est pas nécessaire d’être juif pour comprendre l’histoire de l’Europe au XXe siècle, mais cela aide. » La formule d’Isaac Deutscher, « Juif non juif », que cite Tony Judt à propos de Koestler, est éclairante. Dans ses fratries, l’homme est déraciné, « toujours légèrement à la tangente de ses affinités », comme il décrit Edward Said. Cosmopolite devenu figure de proue du nationalisme palestinien et des études postcoloniales, ce dernier partageait peu avec ceux qui se réclamaient de lui. Un malentendu dans lequel Tony Judt se retrouve. Classé en penseur de gauche, il clame son goût pour l’histoire des dead white men, de la culture classique ; le postmoderne, les gender ou cultural studies , prétextes aux revendications identitaires, lui sont importuns. Il y voit une invasion de la mémoire et une corruption du projet qui fonde toute société et le métier d’historien. Les identités brandies fragmentent les sociétés, autant que les nouvelles technologies : l’économie se substitue alors au politique comme plus petit dénominateur commun et dessine des programmes électoraux sans âme ni avenir. Au fil de ces critiques se profilent les interrogations et indignations sur le tour pris par nos sociétés, sur la défaite du politique. « Le paradoxe, bien entendu, est que la réussite même des États providence et de leur économie mixte - assurant la stabilité sociale et la démobilisation idéologique [...] - a conduit la jeune génération politique à tenir pour acquise cette même stabilité et passivité idéologique et à exiger que l’on diminue l’"obstacle" d’un État qui [...] intervient. » L’historien de la gauche ne pouvait que déplorer le champ perdu par la social-démocratie et son incapacité à forger une vision. C’est pourtant cette aspiration à une rectitude morale, au coeur de la faillite des idéaux, qu’il décèle dans l’engouement pour Camus et pour Le Premier Homme lors de sa parution en France. Car le moraliste veille en Tony Judt. Les mémoires approximatives, le « charabia » d’Althusser, les intellectuels américains pervertis par l’ère Bush, sont d’incessants foyers de combustion - où il préférait jeter ses amitiés plutôt que ses convictions. Son admiration pour l’historien Eric Hobsbawm ne le conduit pas à la mansuétude lorsque son aîné marxiste s’obstine à ignorer les crimes commis pour la cause. Comme Aron, qui, rappelle-t-il, connaissait mieux les écrits de Marx que nombre de marxistes, ou comme Kolakowski, Judt excelle à tracer les généalogies de la pensée tant il connaît les textes fondateurs, souvent dans leur version originale. Il fait surgir des rapprochements imperceptibles et implacables, fait de ses critiques de véritables essais. Ainsi, au détour de la recension d’une biographie d’Arendt, il souligne ce que son analyse de l’impérialisme doit au méconnu John Hobson ou à Rosa Luxemburg - fidèle, en cela, aux indications qu’Arendt donne elle-même dans ses Vies politiques (1974). Il aime à rappeler des noms qu’on ne lit plus, de Margarete Buber-Neumann à Sidney Hook ou Alva Myrdal. Ses textes sont des réparations face à l’hypermnésie oublieuse. Une prédilection pour le sarcasme, à la Kraus, perce souvent dans l’ouvrage. Les emportements les plus mordants ont un sourire en coin - lorsque Tony Judt note le commentaire de Mary McCarthy sur un dîner londonien avec des « zombies imbéciles » ou savoure d’évidence le titre d’un ouvrage de Kolakowski, « Mes vues correctes sur presque tout » , en réponse à de piteux ennemis. Se lisent aussi les prémices de sa réflexion sur la social-démocratie, prolongée lors d’une ultime conférence en octobre 2009 - de l’aveu de tous, une des grandes heures de la vie intellectuelle new-yorkaise. De là est né Ill Fares the Land , dicté dans la foulée et paru en mars dernier aux États-Unis : un bréviaire dédié à ses deux fils, manuel à l’usage des jeunes générations pour retrouver le sens du politique. Retour sur le XXe siècle dessine aussi l’autoportrait intellectuel que prolongera, plus intimement, son Memory Chalet , publié aux États-Unis cet automne, recueil des miniatures autobiographiques parues dans The New York Review of Books au long de ses derniers mois. Ses étudiants reconnaîtront dans ses écrits le ton précis et limpide de sa conversation. Tony Judt aimait enseigner, donner à penser et penser au loin. Transmettre la conviction que l’histoire sait éclairer la politique, en quête de la « bonne société ». Dans ses ultimes échanges, il confessait, face à la maladie, n’avoir d’autre recours, ni espoir, que de laisser ses livres poursuivre son oeuvre, à travers d’autres. Retour sur le XXe siècle grondait déjà de cette force, de cet appel - une conscience qui scrute ses héritiers.  

 

Autre critique : Eric Aeshiman, "Maux du siècle", Libération, 4 novembre  2010.

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 13:00
Devenir de Gaulle                   
1939-1943
 
de Jean-Luc Barré
Mis en ligne : [28-02-2011]
Domaine : Histoire
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Auteur de nombreuses biographies, Jean-Luc Barré dirige la collection « Témoignages pour l’Histoire » aux éditions Fayard ainsi que la collection « Bouquins », aux éditions Robert Laffont.  Il a récemment publié  :  Philippe Berthelot (Plon, 1998) , Dominique de Roux, le provocateur (Fayard, 2005), Mauriac, biographie intime (Fayard, 2009 et 2010). 


Jean-Luc Barré, Devenir de Gaulle, 1939-1943. Paris, Editions Tempus/Perrin, septembre 2009, 601 pages.


Présentation de l'éditeur.
La destinée de Charles de Gaulle se joue entre le 17 juin 1940, quand il décide d'entrer en rébellion, et le 9 novembre 1943, quand il parvient à s'imposer, contre Giraud et les Alliés, à la tête du premier gouvernement de libération nationale. Entreprise improbable dont Jean-Luc Barré relate et analyse chaque péripétie en s'appuyant sur des données jusqu'ici méconnues. Il est en effet le premier à avoir eu accès aux archives privées du général de Gaulle et aux manuscrits des Mémoires de guerre. Autant de sources inédites qui modifient profondément la connaissance et surtout l'appréciation des principales étapes fondatrices de l'épopée gaullienne. Ces documents apportent des éclaircissements saisissants sur des épisodes aussi controversés que l'affaire de Dakar, à l'automne 1940, ou celle de Syrie au printemps 1941. Ils conduisent à reconsidérer sous un jour inattendu un dossier aussi complexe que celui de l'assassinat de l'amiral Darlan. Ils fournissent des indications précieuses sur les relations entre le Général et la Résistance, notamment après la mort de Jean Moulin, et les tractations avec les communistes. Ils aident surtout à mieux comprendre comment l'homme du 18 Juin a conquis sa légitimité, inventé son mythe et son personnage, intégré peu à peu le rôle auquel il s'est toujours cru destiné pour véritablement devenir de Gaulle.
 
Critique de Daniel Rondeau. - L'Express.
Inépuisable de Gaulle. Il s'est arrangé pour que l'Histoire l'attrape par un pan de sa veste. Et l'on n'en finit pas de raconter comment l'affaire s'est passée. (...). Certains s'interrogent. Après Jean Lacouture, Alain Peyrefitte, Eric Roussel et tant d'autres, y a-t-il encore quelque chose à découvrir? Oui, répond avec raison Jean-Luc Barré, qui est le premier à avoir eu accès aux archives privées du Général et aux manuscrits des Mémoires de guerre. Barré rappelle aussi son talent à s'envelopper de mystère et de ruse. On peut prédire avec lui que de Gaulle n'a pas fini de s'abandonner à ce que Nimier appelait la «publicité des siècles» (mais il parlait de César). Si le héros de la France libre est devenu si vite un personnage inépuisable (et insaisissable), c'est sans doute parce qu'il eut l'audace d'écrire sa vie sur l'étoffe des songes, de la poésie et de la guerre, qui sont autant d'abîmes tournés vers l'inconnu. Les songes étaient ceux qu'avait évoqués autrefois Chateaubriand. C'est en rêvant que de Gaulle entrait en relation avec les Français pour les mener vers les plus hautes marches d'eux-mêmes. Sa poésie n'était pas seulement celle d'un «saint langage». C'était aussi une attitude: silence, chagrins cachés, gloire des royaumes intérieurs, tourments d'orgueil et de solitude. Sa guerre fut une guerre de libération, et son armée des va-nu-pieds. Son uniforme était cousu d'humiliations et de souffrances. Il finit en vainqueur, mais se garda bien d'oublier qu'il n'y a jamais de victoire. D'ailleurs, Londres, Kenmare (Irlande) ou Colombey, il y avait toujours un exil qui l'attendait.  Ces vies parallèles, mises en perspective par lui-même, ont créé du légendaire et aiguisé l'appétit des historiens. Jean-Luc Barré cite Malraux: «Tout grand créateur devient un mythe suscité par ses propres œuvres.» Barré n'entend pas faire un portrait de l'homme en pied, mais il s'attache à comprendre sa métamorphose décisive.  De l'entrée en rébellion d'un général quasi inconnu des Français au sacre d'Alger, quand il n'y a plus de Charles, seulement un homme qui s'identifie à la France. Fidèlement, Barré reconstitue ce parcours de quatre ans. La faillite de l'élite, l'adoubement de Mandel, le départ pour Londres, «sans romantisme ni difficulté», puis cette lutte au couteau, au bluff et au quotidien, pour rendre à la liberté française son feu et ses épines. Oui, dit-il, il y a bien eu négociations avec les Britanniques avant l'appel du 18 juin. Oui, de Gaulle était opposé à une deuxième tentative de débarquement à Dakar, après le désastre du 24 septembre. Non, l'Angleterre, avide de pétrole et voulant tenir la route des Indes, n'entendait à aucun prix laisser les mains libres aux Français en Syrie et au Liban. Oui, la question d'Orient pèse tellement sur ses relations avec les Anglais qu'il se décide à faire des avances aux Américains, etc. Tous les fidèles de l'histoire gaullienne liront Barré avec profit.

 

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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 13:00
Louis-Philippe                          
Le dernier roi des Français
 
de Arnaud Teyssier
Mis en ligne : [31-01-2011]
Domaine : Histoire
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Arnaud Teyssier, né en 1958, ancien élève de l'École normale supérieure et de l'ENA est inspecteur général de l'administration. Il est aussi professeur associé à l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne. Il a récemment publié  : Richelieu, la puissance de gouverner.(Michalon, 2007), Charles Péguy, une humanité française. (Perrin, 2008), Liautey. (Perrin, 2009). 


Arnaud Teyssier, Louis-Philippe, le dernier roi des Français. Paris, Perrin, septembre 2010, 450 pages.


Présentation de l'éditeur.
En dépit d'un règne libéral, pacifique et prospère de dix-huit ans, Louis-Philippe est resté le " roi bourgeois ", marqué à jamais du trait assassin de Daumier qui le figurait par une poire. Ne parle-t-on pas parfois, pour le dénigrer, d'un style " Louis-philippard " ? Arnaud Teyssier réhabilite ce prince d'une rare lucidité, qui a cherché, à travers l'exercice du pouvoir, à ressaisir la maîtrise d'une histoire nationale vertigineuse. Après les coûteuses expériences de la Révolution et de l'Empire, puis l'échec de la Restauration, il fallait réparer la France et cicatriser les blessures du passé. Louis-Philippe s'est donc efforcé de bâtir une nouvelle monarchie adaptée à une société transformée, jetant les bases de la politique moderne. Comme il arrive. souvent, il a été victime en 1848 de l'élan qu'il était lui-même parvenu à donner. " Cet homme rare ", a écrit Victor Hugo, " a su faire du pouvoir malgré l'inquiétude de la France, et de la puissance malgré la jalousie de l'Europe ".
 
L'article de Philippe de Saint Robert. - Valeurs actuelles, 9 décembre 2010.
Louis-Philippe, le réparateur. «La monarchie de Juillet tire sa légitimité de son esprit national », mais Louis-Philippe « est aussi l’héritier des meilleures traditions de la vieille monarchie ». Une biographie d'Arnaud Teyssier fait justice de ses caricatures. Après quelque hésitation, Louis-Philippe rentre en France en 1817. Fils aîné du duc d’Orléans, dit Philippe Égalité, il a 44 ans. Il a reçu son éducation de Mme de Genlis, qui le porte vers les idées nouvelles, presque républicaines, remises en cause par les horreurs de la Terreur, puis revues et corrigées par l’exil et le voyage en Amérique. Son nouveau biographe, Arnaud Teyssier, le dépeint accablé d’un complexe de culpabilité qu’il mettra toute sa vie à dominer. Le soldat de Valmy, de Jemappes, qui plus tard refusera de se confondre avec les émigrés de Coblence, avait pourtant donné suffisamment de preuves de son patriotisme. Une fois la Restauration stabilisée, c’est à la légitimité qu’il lui faudra donner des gages. Outre le handicap de sa filiation, il y a la suspicion qui pèse sur les branches cadettes. Louis-Philippe apparaît soucieux de ne jamais donner le sentiment de comploter. De fait, se contentant d’être lui-même, il ne complota pas, mais, comme le dira Louis XVIII, « comment s’y prendre pour empêcher de marcher un homme qui ne fait aucun pas » ? Louis-Philippe sera en meilleurs termes avec Charles X qu’avec LouisXVIII, qui lui refusera le prédicat d’altesse royale, ce que Charles X au contraire lui consentit dès son avènement. Or Louis-Philippe, même lorsqu’il se laissera dépeindre en “roi bourgeois”, ne cessera jamais d’être imbu de son rang de prince du sang. De “bourgeois”, il aura une vie de famille forgée dans l’exil et les vertus privées qui furent celles de Louis XVI. Il y a la Charte, dont on a dit qu’elle « était une constitution moderne avec un préambule d’Ancien Régime ». Louis-Philippe s’en entretient souvent avec Charles X jusqu’à la veille des événements de juillet 1830. Ceux-ci feront vite apparaître que l’un et l’autre en ont une interprétation différente, voire opposée. Louis-Philippe ne comprendra pas que Charles X ait pu lui affirmer sa fidélité à la Charte, puis recourir à l’article 14 auquel (tout comme l’article 16 de notre actuelle Constitution) on ne peut faire appel qu’au cas où la sécurité de l’État est en danger. Cet article 14 dont Chateaubriand, que l’auteur ne cesse à tort de brocarder, avait « depuis longtemps annoncé que l’on confisquerait la Charte » à son profit. Il suffit d’examiner, dans les Mémoires d’outre-tombe, la position réelle de Chateaubriand au cours des événements pour se persuader qu’il avait tout prévu : n’avait-il pas été un défenseur acharné de la liberté de la presse que les ordonnances veulent supprimer ? N’était-il pas, comme Louis-Philippe, depuis plusieurs années du camp des libéraux ? Arnaud Teyssier nous donne une version trop abrégée des conditions dans lesquelles Louis-Philippe a succédé à Charles X, en 1830.
“Croyez, Sire, ce que ce colonel va vous dire de ma part”. Chateaubriand fait état des scrupules qui vont conduire le duc d’Orléans au geste suivant : il envoie à Charles X, sur le chemin de l’exil, un messager, attaché militaire de l’ambassade d’Angleterre, porteur d’un billet de sa main : « Croyez, Sire, ce que le colonel Caradoc va vous dire de ma part. » L’envoyé expose que Louis-Philippe demande qu’on lui confie Henri, le tout jeune duc de Bordeaux. Charles X hésite mais la duchesse de Berry, sa mère, dont Chateaubriand nous rapporte qu’elle passait au Palais-Royal pour “si légère”, se cabre et fait échouer cette ultime tentative qui eût pu conserver les droits de son fils, le futur comte de Chambord. Toute la faiblesse de la monarchie de Juillet viendra de ce moment perdu. La France est alors agitée par trois courants significatifs : le courant légitimiste, le courant bonapartiste et le courant républicain. Il n’y a pas à proprement parler de courant orléaniste, sinon dans la sphère des hommes politiques qui veulent à tout prix éviter la République et ont pris en grippe la branche aînée des Bourbons. Les deux premières années du règne de Louis-Philippe vont se ressentir de cette fragilité. Le roi a su se débarrasser de l’encombrant La Fayette ainsi que de Laffitte et autres banquiers ; il constitue en 1831 un cabinet autour de Casimir Perier, dont il « supportait assez mal la personnalité forte, mais assez torturée », et qui sera emporté par le choléra (1832). Il usera par la suite un grand nombre d’hommes politiques : le baron Louis, Soult, Gérard, Mortier, Molé, Thiers, Broglie… En fait, le roi lui-même organise cette instabilité ministérielle afin de garder la main. Il rappelle à ses ministres qu’ils ne sont pas « le gouvernement » mais « le gouvernement du roi ». À partir de 1840 et jusqu’à février 1848, Guizot va exercer sans discontinuer un pouvoir dont on dit grand bien. L’oeuvre majeure de ce dernier date de la loi du 28 juin 1833 sur l’enseignement primaire ; on lui doit aussi un vaste plan de financement de travaux publics ainsi qu’une réforme de la procédure budgétaire qui donne le sentiment d’un retour à la stabilité. Pourtant, notre politique ne cessera, à l’extérieur, de se heurter à l’hostilité de Palmerston, qui déteste la France. C’est le temps où Thiers, passé dans l’opposition, attaque, « en termes à peine voilés, l’attitude castratrice du roi ». Rival de Guizot, il connaît les arcanes du système “philippiste” : « Pendant des mois, c’est une véritable guérilla parlementaire que se livrent Thiers et Guizot. » Bien que respectant scrupuleusement la Charte modifiée, Louis-Philippe se laissera peu à peu aller à une personnalisation du pouvoir qui va l’isoler. Attaqué de toutes parts, il devra se résoudre en 1835 à rétablir la censure préalable. Les émeutes et les attentats se répètent, dont le plus célèbre est celui de la “machine infernale” de Fieschi. Rémusat se demandera si, « trop préoccupés de la question politique, [ils n’avaient] pas négligé la question sociale ». Les premiers ferments du socialisme apparaissent avec Pierre Leroux, Saint-Simon, Fourier, Louis Blanc : « Tous convergent vers une vision révolutionnaire de la société qui trouvera son accomplissement, en février 1848, avec la parution du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels. » Louis-Philippe va se passionner pour les affaires extérieures, où il embrasse le jeu des cours européennes, mais avec une certaine timidité dont témoignent son refus de la couronne de Belgique offerte au duc de Nemours et son opposition au mariage du duc de Montpensier avec la reine Isabelle II d’Espagne. Il poursuit une politique de paix, dite du “juste milieu”. On peut toutefois se souvenir qu’à l’occasion des “affaires d’Espagne”, en tant que duc d’Orléans, il avait voulu « prendre les armes pour soutenir la monarchie légitime de Ferdinand VII ». Mais l’Angleterre fit obstacle à son intervention, dont l’initiative sera plus tard réalisée par la “guerre d’Espagne” de Chateaubriand sous la Restauration. Ce qui tend à prouver que Louis-Philippe et Chateaubriand ont eu beaucoup plus d’idées en commun que semble le croire l’auteur, entiché de Victor Hugo, ce célèbre caméléon politique. Entre 1830 et 1832, par Talleyrand interposé, envoyé à Londres comme ambassadeur, le roi avait opéré un rapprochement avec l’Angleterre à l’occasion de l’indépendance que prend la Belgique en se séparant des Pays-Bas. Cela aboutira même à une intervention armée conduite par le maréchal Gérard afin de dissuader le roi des Pays-Bas de remettre la main sur ses anciennes provinces. Entre-temps, Louis-Philippe a réussi à marier le nouveau roi des Belges avec sa fille, la princesse Louise. Jacques-Alain de Sédouy, dans le Concert européen, donne une analyse très fouillée de cet épisode. Vers la fin du règne va se lever, en la personne de Lamartine, un poète utopiste qui se prend pour La Fayette. Dès 1839, il avait pris position : « 1830 n’a pas su se créer son action et trouver son idée. Vous ne pouviez pas refaire de la légitimité, les ruines de la Restauration étaient sous vos pieds. Vous ne pouviez pas faire de la gloire militaire, l’Empire avait passé… La France est une nation qui s’ennuie » (refrain connu). Lamartine se convainc alors qu’il assumera un jour un destin historique national. On sait ce qu’il sera en 1848.
La fin du régime, moins une chute qu’une pente. Le roi vieillit et, dans son entourage même, beaucoup pensent qu’il fausse l’esprit des institutions par un excès d’autoritarisme dû à l’âge. En juillet 1842, l’héritier du trône se tue dans un accident de cabriolet. Coup terrible car, des enfants de Louis-Philippe, le jeune duc d’Orléans était le plus capable de continuer l’oeuvre de son père, qu’il se donnait pour mission de “poétiser” ; il lui arrivait de critiquer, mezza voce, le manque de grandeur de la politique du roi. En 1847, autre coup dur, Madame Adélaïde, sœur du roi et son plus sûr soutien depuis le début, est emportée par une crise d’asthme. La fin du régime fut moins une chute qu’une pente, un “effet sans cause”. Trois mois après l’exil du roi, en mai1848, la République étendra par un décret de bannissement « à la branche cadette les dispositions prises par la loi du 10 avril 1832 contre la branche aînée ». On commence à se souvenir de celle-ci. Guizot préconise un rapprochement. Dans son exil de Claremont, Louis-Philippe reconnaît que la branche cadette doit reprendre son rang successoral ancien. Le légitimisme revient à la mode: Chateaubriand avait raison. Ses adversaires ont été injustes avec Louis-Philippe que les circonstances, lors de son avènement, ont mis devant des événements qu’il ne maîtrisait pas assez. Sa personne sort “réparée” de ce livre qui le situe lui-même en “grand réparateur” : nous lui devons d’avoir sauvé Versailles sur ses propres deniers, Versailles que la Restauration laissait aller à vau-l’eau ; il a également restauré le Palais-Royal, les châteaux de Neuilly, de Randan et d’Eu. Ce livre est un hommage bienvenu à son honnêteté, trop souvent contestée. Selon l’esprit du temps, « la monarchie de Juillet tire sa légitimité de son esprit national », mais Louis-Philippe « est aussi l’héritier des meilleures traditions de la vieille monarchie : éviter, autant que possible, les confrontations extérieures, veiller au bon équilibre des relations entre les puissances européennes ». C’est une “monarchie administrative” comme l’avait été celle de LouisXIV. Notre actuelle Constitution, observe l’auteur, a un caractère « orléaniste » qui, surmontant la méfiance envers le suffrage universel, faisait de celui-ci le principe central de la Ve République contre le vœu de la plus grande partie de la classe politique – laquelle, depuis, n’a pas manqué de prendre sa revanche.  
  

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3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 13:00
La grandeur de l'homme          
au siècle de Périclès        
 
de Jacqueline de Romilly
Mis en ligne : [3-01-2011]
Domaine : Histoire
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Jacqueline de Romilly, récemment disparue, était philologue et hélléniste. Membre de l'Académie française, première femme professeur au Collège de France, elle est connue sur le plan international pour ses travaux sur la civilisation et la langue de la Grèce antique, en particulier à propos de Thucydide. Elle  a récemment publié  : Dans le Jardin des mots (LGF, août 2008), Petite leçon sur le grec ancien (LGF, 2010). 


Jacqueline de Romilly, La grandeur de l'homme au siècle de Périclès Paris, Editions de Fallois, juin 2010, 123 pages.


Présentation de l'éditeur.
A travers la lecture des grands écrivains grecs, Jacqueline de Romilly tente de nous faire mieux comprendre cette théorie de la grandeur de l'homme qui apparaît, pour la première fois peut-être, au Ve siècle avant Jésus-Christ à Athènes. Pour la première fois, les dieux n'ont plus des têtes d'oiseaux ou d'animaux, ne sont plus des faucons, des béliers, des chiens ou des vaches, ni des êtres impossibles aux attributs terrifiants, comme en Asie, ni des divinités aux mille bras, comme en Inde. Pour la première fois, ce sont tout simplement des humains. Mais cet essai ne conduit pas à un optimisme naïf. Les Grecs ne croient pas que tout va bien pour l'homme. La tragédie et l'histoire nous montrent au contraire qu'ils sont parfaitement conscients des défaites, des malheurs, des souffrances auxquelles l'humanité est exposée.
 
Recension. - L'Express, 24 juin 2010.
Jacqueline de Romilly porte un regard sur la civilisation. L'oeuvre de Jacqueline de Romilly est immense. Nul n'a su mieux qu'elle allier la connaissance érudite du monde grec et ce qu'il nous apprend, pour l'éternité, de notre humaine condition. Dans une méditation à la fois inquiète et pourtant optimiste, Jacqueline de Romilly s'attache une fois encore à exposer l'apport des Grecs à ce que l'on nomme justement après eux : la civilisation. C'est à la découverte à Athènes, au Ve siècle avant Jésus-Christ, de l'homme et de sa grandeur que nous devons ce saut décisif. S'appuyant sur son cher Thucydide, qui s'attache à penser la raison dans l'histoire, Jacqueline de Romilly montre que c'est bien à ce moment-là que l'homme s'émancipe du monde magique dans lequel il s'inscrivait jusqu'alors. De ce moment, et avant même que Protagoras ne le formule, l'homme devient la mesure de toute chose. La culture s'émancipe de la nature. L'homme est, désormais, seul et c'est la condition de sa grandeur. De cette audace ne doit pas naître, cependant, l'ubris, la folie des grandeurs. La tragédie grecque est alors là pour nous rappeler à quels malheurs les passions nous exposent. Mais "le lumineux mérite de la pensée de la Grèce est d'avoir eu le désir passionné de dominer cette situation et de se vouer à un idéal supérieur qui serait quelque chose de durable et de beau". Il faut donc lire cet admirable plaidoyer pour les humanités qui est inséparablement un acte de foi en l'humanité. D'autant que dans les dernières lignes, bouleversantes, de ce court texte, Jacqueline de Romilly nous avertit que l'âge exerce sa tyrannie et que le temps de ne plus écrire est sans doute venu. "Je ne sais, nous dit-elle, si l'on m'entendra [...] du moins aurais-je essayé et c'est comme si le dernier mot que j'écrivais était pour dire merci." 
 
Recension de Marie Goudot. - Etudes, novembre 2010.
Comment concilier le rôle écrasant des dieux dans les tragédies du ve siècle avec le sens de la grandeur de l’homme qu’a l’Athénien d’alors ? J. de Romilly dit consacrer à cette interrogation ses « dernières forces ». Des forces tou­jours vibrantes : son livre est un magni­fique plaidoyer en faveur de la pensée de la Grèce classique, de la pérennité des questions qui s’y posent. Il pourra constituer en même temps une belle introduction à l’oeuvre de Thucydide, l’écrivain qu’elle a si souvent traduit, commenté, réalisant ainsi son souhait d’être utile par-delà les siècles. Mais c’est, cette fois, dans une confrontation de ses perspectives et de celles de Sophocle. Chez l’historien de La guerre du Péloponnèse, nulle évocation du rôle des dieux mais une dénonciation des excès des hommes, des méfaits de tout impérialisme. Malgré ses héros abat­tus, la tragédie de Sophocle présente « un idéal de tolérance, de pardon ». Si éloignés au premier abord, les deux écrivains se rejoignent dans l’idée que « le sens de la grandeur est un but, une conquête » auxquels un homme digne de ce nom doit se consacrer. Une idée, un message qui concernent tous les siècles. Cette foi de la Grèce classique dans les possibilités de la raison humaine, les deux heures d’entretien de J. de Romilly avec P. Lismonde la déclinent, soulignant aussi comment elle peut aider à traverser les crises. C’est pourquoi ce « professeur dans l’âme » n’a cessé de combattre pour le maintien des études classiques. Si son livre s’achève sur un « merci » à ses lec­teurs, c’est le même mot qu’on a envie de lui adresser. Pour ses luttes, pour ses oeuvres. Pour ce livre qui, en dépit de sa cécité, ne saurait être le dernier.

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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 13:00
Régner et gouverner               
Louis XIV et ses ministres           
 
de Thierry Sarmant et Mathieu Stoll
Mis en ligne : [6-12-2010]
Domaine : Histoire
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Thierry Sarmant, ancien élève de l'Ecole nationale des chartes, docteur habilité en histoire, est conservateur en chef au Musée Carnavalet. Il a récemment publié : Les Ministres et Secrétaires d'Etat de la Guerre, 1570-1792.(Perrin, 2007),  Politique, guerre et fortification au Grand Siècle. Lettres de Louvois à Louis XIV. (Société de l'histoire de France, 2007).  
Mathieu Stoll, ancien élève de l'Ecole nationale des chartes, docteur en histoire est conservateur à la Bibliothèque de la Sorbonne.


Thierry Sarmant et Mathieu Stoll, Régner et gouverner. Louis XIV et ses ministres.  Paris, Perrin, avril 2010, 672 pages.


Présentation de l'éditeur.
Comment gouverne-t-on la France sous Louis XIV ? Comment le roi choisit-il ses conseillers ? Qui sont-ils ? Ambitieux, courtisans et hommes d'épée, patriarches, hommes d'affaires, directeurs d'administration, chefs de cabinet, les ministres de Louis XIV développent par de multiples facettes l'art de gouverner. Ils entourent, informent, conseillent le Roi-Soleil, relaient ses ordres dans les provinces par les rouages d'une véritable machine administrative. Dans l'univers des grands ministres - Le Tellier, Colbert, Seignelay, Louvois -, le pouvoir est affaire d'influence et d'argent, mais aussi de travail acharné et de compétences. Les charges s'obtiennent et se cumulent au gré des méandres de la faveur royale, des fortunes personnelles et familiales, des talents et des inimitiés de Cour. Nourri par plusieurs années de dépouillement d'archives, cet ouvrage novateur dévoile l'intimité des ministres comme le secret de leur travail de cabinet. A travers le prisme de ces personnalités - remarquables ou falotes -, le gouvernement de Louis XIV révèle son volontarisme et sa modernité, mais aussi son héritage féodal et ses imperfections.
 
Recension. - L'Histoire, octobre 2010.
Royaume de papier. Dans le secret des conseils et des appartements de Versailles, le métier "réel" du roi est paradoxalement peu connu. De même sont pratiquement ignorés le travail au quotidien du souverain avec ses ministres, l'activité des départements et des bureaux ministériels, les rapports entre les ministres. En fait, c'est l'ensemble de la conduite des affaires au sommet de l'Etat, au temps de Louis XIV, qui est encore, largement, terra incognita. Cette méconnaissance est en grande partie dissipée grâce à ce livre écrit à deux mains par Thierry Sarmant et Mathieu Stoll, tous deux archivistes de formation. C'est la première fois que le travail, au quotidien, des ministères est reconstitué à partir des bureaux des commis. Entre 200 et 300 personnes constituent le monde restreint des "secrétaires", "commis", "copistes" payés à la journée, tout ce petit monde des greffiers à la plume d'oie sans lesquels la machine gouvernementale s'arrêterait de fonctionner. Or, ce "royaume de papier" est le siège d'une essentielle métamorphose : de l'atelier de l'écriture où se cotoyaient au début du règne quelques parents et domestiques du ministre parvenus là par la faveur on passe à l'Administration, marquée par la pérennité, l'anonymat et surtout une connaissance des dossiers. "Je m'en vais, mais l'Etat demeurera toujours. " Ce sont les dernières paroles prononcées par Louis XIV à la veille de sa mort. Elles résument magnifiquement la révolution silencieuse qui s'est déroulée pendant son long règne : au-delà des clientèles, des réseaux de fidélité et des "lobbys", l'émergence d'une haute administration de mieux en mieux structurée. Le gouvernement de Louis XIV inaugure ainsi une longue tradition, bien française, qui mène à nos hauts fonctionnaires, serviteurs de la "chose publique", placés à la charnière de l'administration et de la politique.

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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 13:00
Lapérouse                                   
 
de Anne Pons
Mis en ligne : [1-11-2010]
Domaine : Histoire
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Anne Pons est romancière et essayiste. On doit à ses origines irlandaises La Villa irlandaise (Grasset, 1985) et Dark Rosaleen (Grasset, 1991) ainsi que Constance ou l'Irlande, une biographie de la comtesse Markievicz (Nil, 1997). Sa passion pour la mer se développe en écrivant avec Alain Pons Lady Hamilton (Perrin, 2002), prix Chateaubriand, puis Nelson contre Napoléon (Perrin, 2005) et Franklin, l'homme qui mangea ses bottes (Fayard, 2009), grand Prix de l'essai de la Société des gens de lettres, prix de la mer .


Anne Pons, Lapérouse. Paris, Gallimard/Folio biographies,  octobre 2010, 304 pages.


Présentation de l'éditeur.
En ce siècle des Lumières où la science commande et où les nouveaux instruments de mesure rendent plus sûrs les voyages au long cours, Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse (1741-1788?), entré dans la marine à quinze ans, consacre sa vie à la navigation. Commencée sur les côtes françaises, son épopée s'achève une trentaine d'années plus tard, au large des îles Salomon. Auparavant, il aura navigué de l'île de France aux Indes, participé à la guerre d'Indépendance américaine et aux combats contre les Britanniques aux Antilles. S'appuyant sur la lecture de son Journal de bord, ses lettres, ses notes, ses comptes rendus, ses Mémoires, et les recherches les plus contemporaines, Anne Pons tente de percer le mystère de l'homme qui ne semble avoir vécu que pour tourner autour du monde. Louis XVI, qui avait commandé la fatale expédition, ne saura jamais que ses marins avaient péri, ni Lapérouse que son roi était mort décapité.
 
Recension de Jean-Michel Barrault. - Lire, octobre 2010.
Un remarquable portrait du navigateur, accompagné des dernières découvertes liées au naufrage. La tragique disparition des navires de l'expédition confiée au Comte de Lapérouse a connu une nouvelle actualité avec les recherches menées à Vanikoro à l'initiative de l'association Salomon et la découverte des épaves de l'Astrolabe et de la Boussole. Une exposition remarquable a été organisée au musée national de la Marine. Le visiteur pouvait y admirer une multitudes de témoignages, manuscrits, lettres, journaux de bord, et surtout les objets recueillis par les plongeurs, vaiselle, couverts, instruments de navigation, en particulier un sextant, et, très émouvant, le crâne de l'un des naufragés dont les services anthropométriques ont reconstitué le visage. De nombreux travaux ont été consacrés à Lapérouse, notamment la biographie écrite par l'amiral de Brossard, et les ouvrages rédigés par l'amiral Bellec qui a participé à deux campagnes de fouilles. anne pons, avec son talent de journaliste, revient sur ce drame dans un récit riche d'une abondante documentation, au ton agréable et efficace. Elle évoque la personnalité de l'officier de marine embarqué dès l'âge de quinze ans, héros de la guerre d'Amérique, à qui a été confié le voyage de découverte entrepris à la demande de Louis XVI. Légende ou réalité, le souverain aurait demandé, au pied de l'échafaud : "A-t-on des nouvelles de M. de Lapérouse? " Après ses ouvrages consacrés à Franklin, à Nelson, à Lady Hamilton, la petite-fille de Paul Chack confirme son attrait pour les héros de l'histoire maritime. Les cinquante dernières pages du livre, sans doute les plus originales, traitent des recherches entreprises dès les premières inquiétudes, celles, vaines et mal menées, de d'Entrecasteaux, puis de Bougainville jusqu'aux initiatives contemporaines.

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