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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 10:35
Un nouveau regard
sur les antimodernes
 

 

IDEES
Les antimodernes.
De Joseph de Maistre
à Roland Barthes.
Antoine Compagnon.
Gallimard, Folio.
Mai 2016.
706 pages.
 

 
Antoine Compagnon, né en 1950, est historien de la littérature française. Professeur à l’université du Maine puis à la Sorbonne, il occupe depuis 2006 la chaire de littérature française moderne au Collège de France. Il a récemment publié : La Littérature, pour quoi faire ? (Fayard, 2007), Un été avec Montaigne. (Éditions des Équateurs, 2013), Baudelaire l'irréductible. (Flammarion, 2014), Un été avec Baudelaire. (Éditions des Équateurs, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
Qui sont les antimodernes ? Non pas les conservateurs, les académiques, les frileux, les pompiers, les réactionnaires, mais les modernes à contrecœur, malgré eux, à leur corps défendant, ceux qui avancent en regardant dans le rétroviseur, comme Sartre disait de Baudelaire. Ce livre poursuit le filon de la résistance à la modernité qui traverse toute la modernité et qui en quelque manière la définit, en la distinguant d'un modernisme naïf, zélateur du progrès. Une première partie explore quelques grands thèmes caractéristiques du courant antimoderne aux XIXe et XXe siècles. Ces idées fixes sont au nombre de six : historique, la contre-révolution ; philosophique, les anti-Lumières ; morale, le pessimisme ; religieuse, le péché originel ; esthétique, le sublime ; et stylistique, la vitupération. Joseph de Maistre, Chateaubriand, Baudelaire, Flaubert d'un côté, de l'autre Proust, Caillois ou Cioran servent à dégager ces traits idéaux. Une seconde partie examine quelques grandes figures antimodernes aux XIXe et XXe siècles ou, plutôt, quelques configurations antimodernes majeures : Lacordaire, Léon Bloy, Péguy, Albert Thibaudet et Julien Benda, Julien Gracq et, enfin, Roland Barthes, « à l'arrière-garde de l'avant-garde », comme il aimait se situer. Entre les thèmes et les figures, des variations apparaissent, mais les antimodernes ont été le sel de la modernité, son revers ou son repli, sa réserve et sa ressource. Sans l'antimoderne, le moderne courait à sa perte, car les antimodernes ont donné la liberté aux modernes, ils ont été les modernes plus la liberté.
 
Postface d'Antoine Compagnon.
Qui sont les antimodernes aujourd'hui ? Et d’abord, y en a-t-il ? Question qui permet de revenir à celle du terminus ad quem. L’antimoderne est-il encore d’actualité ? Ma conviction était d’arrêter la tradition avec la Seconde Guerre mondiale, avec Drieu la Rochelle, car l’antimoderne me semblait ensuite interdit de séjour : le double jeu caractéristique de l’antimoderne, toujours dedans et dehors, aurait été rendu impossible après 1940 et la « divine surprise », très étrangère aux aspirations des antimodernes, lesquels ne croient pas, n’ont jamais cru à une quelconque restauration. L’antimoderne est joueur, dandy, agent double, chauve-souris. En France, Vichy aurait donc mis un terme à la tradition du dandysme politico-littéraire antimoderne, ou à la fortune littéraire, à la réception esthétique – non politique – de De Maistre. Caillois jouait avec les idées de ce dernier jusqu’en 1940, mais aussitôt après, il se fit gaulliste fervent. La vogue antimoderne n’aurait donc pas résisté à l’esthétisation du politique par le fascisme, au triomphe du modernisme conservateur ou du conservatisme révolutionnaire.
Mais l’antimoderne a-t-il été rendu illégitime définitivement ou seulement pour un temps ? Les hussards (Nimier, Laurent, Blondin), ou Gracq et Barthes, semblent témoigner d’une permanence ou d’une résurgence d’un tropisme antimoderne, que l’on doit constater et que l’on ne peut ignorer. Contre la doxa de l’engagement chez Gracq. Contre la doxa du politiquement correct chez Barthes, lequel, dans sa chronique du Nouvel Observateur en 1978 et 1979, se moquait du radicalisme large des bobos. La présence de Gracq n’a pas soulevé d’objections. Celle de Barthes a surpris, m’a valu les seules attaques après le livre, attaques personnelles, ad hominem et non ad rem, comme si reconnaître l’antimoderne en Barthes – comme en Chateaubriand, Baudelaire ou Prout pourtant – l’abaissait, le trahissait. « Maistre d’accord, mais Barthes ! » Curieuse attitude ! Barthes se rattachait explicitement au romantisme large en délicatesse avec le radicalisme large. Nietzche prenait le relais de Schopenhauer, et l’on connaît son vœu en 1971, de se situer « à l’arrière garde de l’avant-garde ».
Il n’était pas un homme en colère, mais on peut trouver trace chez lui d’une croyance au péché originel. Ne pourrait-on lire le « degré zéro » - comme notion première – et le Neutre – comme mythe d’eudémonisme – à la manière d’une thèse sur la chute dans le langage ? Barthes ne soutient-il pas dans sa préface aux dessins d’Erté, toujours en 1971 : « D’une certaine façon avec le mot, avec la suite intelligible de lettres, c’est le mal qui commence. » La langue comme Chute : ce soupçon reviendra souvent chez lui par la suite.
Mais aujourd’hui ? Peut-on encore être antimoderne, au sens paradoxal, subtil, excentrique qui m’intéresse et qui a fait la grandeur de cette tradition hétérodoxe au cœur de la modernité ? Le national-républicanisme d’un Régis Debray est-il antimoderne ? Ou le passage du républicanisme à la laïcité positive d’un Max Gallo ? Ou la nostalgie de l’école et de la culture de la Troisième République chez un Alain Finkielkraut ? On n’a pas manqué de m’interroger encore sur Michel Houellebecq ou Philippe Sollers, sur les nouveaux réactionnaires et les néoconservateurs, sur les disciples de Leo Strauss et de Carl Schmitt, sur Philippe Muray, Maurice Dantec, Renaud Camus, Richard Millet, Michel Onfray. Puis-je décerner un label ? Peu après la sortie de mon livre, Jean-Paul II disparut.
Quelques jours après le conclave, on put lire ce titre en première page d’un quotidien: « Benoît XVI, un pape antimoderne ? », au sens, non de la controverse du début du XXe siècle et de la condamnation de l’hérésie moderniste, mais de la résistance aux dérives des comportements actuels. C’était un premier indice du retour du terme, et le diagnostic n’a pas été invalidé depuis cette date, puisque l’épithète est désormais partout.
Je réponds cependant : ni Benoît XVI ni Houellebecq, car pour être antimoderne, il est indispensable d’avoir traversé le moderne, comme Chateaubriand en 1789, comme Baudelaire en 1848, comme Péguy durant l’affaire Dreyfus, comme Gracq avec le surréalisme, comme Barthes avec le brechtisme. Un écrivain qui pense et écrit comme un naturaliste de la fin du XIXe siècle, comme si ni Proust ni Joyce n’avaient existé, n’est pas un antimoderne.
En vérité, je ne vois pas d’antimoderne à l’horizon. La religion moderne a pris un tel coup de vieux depuis vingt-cinq ans, depuis l’entrée dans la condition « postmoderne », comme on l’a qualifiée, depuis la chute du mur de Berlin, avec la fin des grands récits, le dernier ayant été celui du progrès, avec la méfiance de la science, le principe de précaution, etc., que la vieille posture antimoderne n’a plus rien de séduisant. Sans modernité triomphale, plus d’antimoderne viable, plus d’ambivalence, plus de jeu. Le moment postmoderne est aussi, forcément et fâcheusement, un moment post-antimoderne.
Etre vraiment antimoderne aujourd’hui, c'est-à-dire intempestif, ce serait donc, paradoxalement, se battre à front renversé, se montrer réfractaire à la doxa antimoderne érigée de plus en plus en pensée unique, et défendre les valeurs des Lumières, les libertés modernes, l’humanisme civique, la raison pratique, la modernité démocratique, l’Etat de droit. Ce n’est pas le moment de plaisanter avec ces idéaux en des temps de hausse des fondamentalismes de tous bords. Il faut être benoît pur croire que la menace vient aujourd’hui du modernisme, que le triomphe du moderne – non des archaïsmes renouvelés est ce qui doit être craint au début du XXIe siècle. Et s’il s’agit toujours d’être indocile, parce que la littérature, c’est cela – l’opposition -, le moment est venu de chanter les Lumières, non de faire la fine bouche.
 
Recension de Yaël Dagan. [1]. - Revue Mil neuf cent - n°24 - 2006.
Dès la première page, Antoine Compagnon livre la définition de l’objet de son enquête. Les « antimodernes » sont « les modernes en délicatesse avec les Temps modernes, le modernisme ou la modernité, ou les modernes qui le furent à contrecœur, modernes déchirés ou encore modernes intempestifs » (p. 7). Par la suite, l’auteur multiplie les significations. L’antimodernisme désigne le doute, l’ambivalence, la nostalgie, et non pas un rejet pur et simple de la modernité. En effet, entre la réaction traditionaliste (Maurras) et l’adhésion allègre au mythe moderne du progrès, puis à l’idée d’avant-garde artistique, un vaste champ s’ouvre, dans lequel, soutient Compagnon, se trouvent les plus grands écrivains français (et européens) des XIXe et XXe siècles, exprimant une résistance au monde moderne, et en cela même ils sont les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés.
La démonstration se déroule en deux temps. D’abord « Les idées », illustrées notamment par trois « fondateurs » de l’antimodernisme : Joseph de Maistre, Chateaubriand et Baudelaire : contre-révolution, anti-Lumières, pessimisme, péché originel, sublime et vitupération sont les idées clés de cette attitude à la fois hostile et consubstantielle au vrai modernisme. Ensuite, dans la seconde partie de l’ouvrage, une série d’études de cas, où chaque auteur est présenté dans son contexte et toujours en rapport avec ses contemporains, engagés dans une controverse, voire une polémique. Ici le point de départ est l’idée qu’« on est toujours le moderne de l’un et l’antimoderne de l’autre » (p. 53). Si la lecture des deux parties est toujours passionnante et fort stimulante, on a parfois l’impression que les monographies de la seconde partie ne collent pas toujours à la problématique annoncée ; mais c’est aussi qu’elles la débordent en raison même de leur richesse, parfois au détriment du fil conducteur de la démonstration : l’antimodernisme en tant que marque de la réflexion des « vrais » modernes sur leur période.
Une définition aussi large de l’antimoderne permet de considérer presque chaque écrivain sous cette étiquette, et ainsi de vider la catégorie de sa substance. Compagnon ne le nie pas. Plus qu’une réalité donnée, il s’agit là d’un outil d’analyse. En continuité avec Les cinq paradoxes de la modernité, Compagnon mène une réflexion soutenue, solidement documentée et très précise sur un phénomène historiquement circonscrit, puisqu’il n’appartient qu’à l’époque contemporaine, que les Anglo-saxons appellent moderne, entre pré-moderne et post-moderne. L’événement fondateur en est la Révolution française. Toute la pensée anti-moderne en découle directement, car l’élément contre-révolutionnaire en est essentiel. Il faut en convenir : les plus grands écrivains français des deux siècles passés, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, étaient « sinon de droite, du moins résistant(s) à la gauche » (p. 11), constate Compagnon. Car, à la suite d’Albert Thibaudet, il remarque que plus la gauche s’empare du pouvoir politique, plus la droite se réfugie dans la littérature.
L’antimoderne serait donc de droite, rien que par le fait que la légitimité politique est à gauche et que sa « véritable attitude critique » le place dans une marginalité politique. Ici Compagnon semble hésiter, car, dans sa conclusion, il situe l’antimoderne dans un « ni droite ni gauche », non pas dans le sens de Sternhell, mais dans le sens de « la neutralisation sollicitée par Barthes ». Roland Barthes, penseur de gauche pour la plus longue partie de sa vie, rejoint les antimodernes en raison de son évolution surprenante dans les deux dernières années de sa vie, qui permet à Compagnon une lecture à rebours d’un Barthes plus ambivalent vis-à-vis de l’avant-garde littéraire, plus résistant au modernisme, déclarant, en 1971, que son vœu était de se situer « à l’arrière-garde de l’avant-garde », encore une formule limpide de l’antimodernisme, consistant à aimer encore ce qu’on sait déjà mort. Barthes renoue ainsi avec la tradition antimoderne que Compagnon avait crue morte avec « les horreurs du milieu du xxe siècle », car le jeu antimoderne s’avérait périlleux face aux dérives de Vichy et de la collaboration, incarnées par les trajectoires de Drieu La Rochelle et de Paul Morand, antimodernes tous les deux.
L’ouvrage de Compagnon participe d’une certaine tendance actuelle à réhabiliter une pensée de droite ou, du moins, résistante aux idées de la gauche, comme plusieurs enquêtes sur les « nouveaux réactionnaires » l’ont récemment montré. Soixante et un ans après la libération d’Auschwitz, l’héritage que la gauche a légué de la catastrophe antimoderne de 1939-1945 s’effrite. Compagnon n’hésite pas, en dernier recours, à valoriser les antimodernes comme « réactionnaires de charme », et à revendiquer la liberté que porte en elle la critique antimoderne. Si l’on peut regretter dans cette « histoire des idées » l’absence d’une analyse des conditions matérielles et sociales qui nuancerait peut-être la notion de liberté, on reconnaît dans cet essai la puissance démonstrative d’une analyse fine et clairement argumentée d’un phénomène culturel de longue durée, qui fournit de nombreuses pistes pour aborder les grandes questions à la croisée du politique et du littéraire.
 

 
[1]. Yaël Dagan est l'auteur d'un bel essai sur la première période de la NRF (La NRF entre Guerre et Paix, 1914-1925, Tallandier, 2008). Il y met bien en lumière les échanges passionnés qui opposèrent, au début du siècle dernier, l'équipe de la Revue Critique et celle d'André Gide sur les questions du  « classicisme moderne » et du « nationalisme littéraire ». Questions qui étaient alors au coeur du débat moderne/antimoderne, et dont Antoine Compagnon fait, malheureusement, peu état dans son livre.
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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 09:46
Vico, les nations
et l'universel
   
IDEES
Vie et mort
des nations.
Lecture de la Science nouvelle de G. Vico.
Alain Pons.
Gallimard.
Septembre 2015.
372 pages.
 

 
Alain Pons, né en 1929, est philosophe et historien des idées politiques. Spécialiste du XVIIIe siècle, membre correspondant de l’Institut à l’Académie des sciences morales et politiques. il est considéré comme l’un des meilleurs interprètes de l’œuvre de Giambattista Vico – et d’une manière générale de la pensée humaniste italienne. Il est l’auteur d’une traduction de la Science Nouvelle de Vico (Fayard, 2001) qui fait référence.
 
Présentation de l'éditeur.
La place de Giambattista Vico (1668-1744) dans le siècle des Lumières, comme dans l'histoire des idées, est difficile à déterminer. Tenu à l'écart des courants dominants de son époque, il n'a été lu et étudié que bien après sa mort. Sa pensée n'a cessé depuis de faire l'objet d'interprétations diverses et contradictoires : certains la jugent tournée vers le passé, nourrie de l'humanisme grec et latin revivifié par le christianisme ; d'autres y voient la préfiguration des grandes visions modernes de l'histoire. Son oeuvre, écrit Alain Pons, dépasse l'opposition entre Anciens et Modernes ; elle a l'ambition de fonder une science nouvelle, non pas du monde naturel mais du monde des hommes, sous la forme d'une étude des nations. Pour ce faire, le philosophe napolitain unit intimement deux savoirs distincts : une philosophie de l'esprit humain qu'il ne veut pas réduire à la pure raison, et une philologie qui explore le savoir historique accumulé depuis la plus lointaine antiquité. Cette lecture met en lumière la façon dont, selon Vico, naissent, vivent et peuvent mourir les nations, et comment se construisent chez elles les "choses humaines" - religions, langages, coutumes, lois, institutions politiques. Elle donne son relief à l'intuition fondamentale qui fait l'originalité du philosophe : c'est dans le temps de l'histoire et dans la vie des nations que l'homme accomplit son humanité. La Science nouvelle (1744) ouvre certaines voies dans lesquelles vont s'engager la philosophie moderne et les sciences humaines. Elle aide à comprendre les interrogations, les espoirs et les craintes que le destin des nations fait toujours naître.
 
Conclusion d'Alain Pons.
Vico en son temps et dans le nôtre. Les historiens des idées ont du mal à donner à Vico et à son œuvre un statut et une place bien déterminés. D’un côté, on a tendance à voir en lui un humaniste un peu attardé, effrayé par l’esprit « moderne » qui commence à s’imposer non seulement dans les sciences de la nature mais aussi dans les idées philosophiques, morales, politiques et religieuses qui vont s’épanouir dans le siècle dit « des Lumières ». De l’autre, il est impossible de ne pas reconnaître qu’il aborde dans ses écrits la plupart des grands thèmes autour desquels vont se développer ces mêmes idées. Or il faut bien admettre que ses œuvres, dans son temps et plus tard, dans son pays et ailleurs, n’ont eu qu’une diffusion restreinte et une influence difficilement mesurable. Il n’est pas dans nos intentions d’évoquer ici la « fortune de Vico » et en particulier sa « découverte » en France grâce à Michelet. Mais, pour nous en tenir à l’Italie et à l’Europe du XVIIIe siècle, il est certains que ses écrits ont été très peu lus. D’où la vanité des efforts de ces historiens qui, frappés par les ressemblances qu’ils constatent entre bon nombre des idées contenues dans la Science nouvelle et celles des grands auteurs des Lumières, essaient de savoir comment ces derniers auraient pu avoir connaissance de la pensée de l’obscur Napolitain. En admettant même qu’ils aient entendu parler de lui, l’ont-ils lu ? Et s’ils l’ont lu, pourquoi aucune d’entre eux ne l’a-t-il jamais cité ?
Puisqu’il ne saurait être question d’« influence » directe des idées de Vico sur celles de son siècle, on est réduit à parler de « rencontre ». C’est ainsi qu’il est devenu un « précurseur » universel, de sorte que l’intérêt qu’on lui porte a un caractère essentiellement « rétrospectif ». Quant à l’histoire des sciences humaines au siècle des Lumières, tous ceux qui l’étudient sont amenés à reconnaître que les thèmes principaux selon lesquels elle s’organise en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, sont déjà présents chez Vico : la théorie des langues, qui occupe une place si importante dans la pensée du XVIIIe siècle, la genèse des institutions politiques et juridiques, l’évolution du droit naturel moderne, l’interprétation des mythes, les débuts de la société et la place des sauvages dans le devenir de l’humanité, enfin, de manière générale, la conception de l’histoire comme histoire de la civilisation. Mais le fait de reconnaître que sur bien des sujets il anticipait sur ce qui allait être longuement exposé par d’autres risques de fragmenter et de disperser l’attention portée sur l’œuvre et d’en méconnaître l’unité profonde.
Cette unité, nous avons essayé de la faire apparaître dans notre lecture, en montrant qu’il fallait la trouver dans la tentative héroïque d’empêcher, au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècle, qu’une fracture définitive ne se produisît entre une tradition de pensée « humaniste », héritée de l’Antiquité grecque et romaine et accueillie par le christianisme, et d’autre part les horizons nouveaux ouverts par la pensée moderne qui, séduite à juste titre par les nouvelles sciences de la nature, risquait de déshumaniser la société des hommes. Que cette fracture soit évitable, Vico a voulu en donner la preuve en fondant une science « nouvelle », c’est-à-dire « moderne », appliquée à un objet précis, à savoir ces unités sociales, politiques et historiques que sont les nations, dont l’existence, à travers les siècles, atteste que c’est en elles que l’on trouve la vérité de la vie des hommes réunis en société
« L’homme n’étant proprement qu’esprit, corps et parole », la possibilité de fonder une telle science repose, nous le savons, sur la mise en accord, sur la constantia, la cohérence des deux grandes manières dont la réflexion de l’home sur lui-même a été menée : la philosophie, qui réfléchit sur l’homme et son esprit, et la philosophie, qui étudie les actions diverses des hommes dans le temps de l’histoire. Ces deux approches de l’humanité de l’homme, jusque-là séparées et souvent opposées, Vico a montré qu’elles étaient non seulement compatibles mais même inséparables, si l’on voulait comprendre comment c’était dans le temps lui-même que l’homme réalisait ce qui était inscrit dans sa nature.
Et c’est là qu’apparaissent la nouveauté et la force de son projet. Nous avons énuméré tous les aspects de ce que l’on peut appeler les futures sciences sociales nées au XVIIIe siècle, et nous avons vu qu’ils se dispersent en d’innombrables recherches touchant les différents aspects de la vie en société. L’intérêt de la tentative de Vico vient de ce qu’il rassemble tous ces aspects dans une étude qui fait apparaître synchroniquement et diachroniquement leur unité organique, et cela pour parvenir à la constitution d’une science effectivement nouvelle des nations. Pour lui, la nation, depuis qu’elle existe, concentre en elle tout ce qui caractérise l’homme dans ce qu’il a de propre en tant qu’individu et en tant qu’être social. Analyser sa « nature commune », c’est mettre au jour les différentes manières dont les hommes, dans le temps de l’histoire, ont construit leur humanité. Toutes les disciplines philosophiques et philologiques sont ainsi convoquées en même temps pour rendre compte de ce mouvement qui a arraché les hommes à l’animalité. L’apparition des dieux, par exemple, est incompréhensible si l’on ne voit pas en elle le résultat d’un acte « poétique » que seule l’étude des rapports de la pensée et du langage permet de comprendre.
Tout se tient chez Vico. La lecture qu’il donne des poèmes homériques ne vise pas à ajouter un chapitre à l’histoire de la littérature grecque, mais fait connaître un état de civilisation sur le plan moral et politique aussi bien qu’esthétique à un moment donné de l’histoire des peuples. De manière plus générale encore, les différents régimes politiques sont liés à la nature des hommes qui sont régis par eux, et leur suite répond à l’évolution de cette même nature humaine. Il y a dans leur succession une logique qui n’est pas rationnelle, mais qui dépend plus profondément de la nature de l’homme, avec ses potentialités et ses faiblesses, qui a besoin du temps pour exprimer et développer ce qui est contenu en elle.
Pour édifier sa science de la nation, Vico a fait appel à tout ce que pouvait lui fournir la culture ancienne, telle qu’elle avait été transmise, sans totale interruption au Moyen Age, revivifiée qu’elle était par le christianisme, jusqu’à la Renaissance ; et d’autre part la culture moderne, dont il constatait avec un mélange d’admiration et de fierté, mais aussi d’inquiétude profonde, les triomphes et les dangers qu’elle risquait d’entraîner pour la culture des esprits et celle des âmes, c’est-à-dire pour ce qui constitue la civilisation. A cet égard, on ne peut qu’être impressionné par l’amplitude de sa vision et la profondeur de sa réflexion qui dépasse de loin celle de ses contemporains et de ses suivants immédiats. Il a compris qu’avec Machiavel, avec Hobbes, avec les théoriciens du droit naturel moderne, avec Bayle, avec Locke, c’est toute la conception traditionnelle de la société et de la politique appuyée sur la religion qui était mise en question. Les meilleurs esprits de l’Europe des Lumières s’en apercevront après lui, et en tireront des conséquences diverses, sans lever les inquiétudes qui ont tourmenté les nations jusqu’à nos jours. Alors qu’il insiste sur la nature « commune » des nations, on verra Herder mettre en avant le caractère individuel de la nation, chaque nation ayant sa personnalité, son sol, son histoire, sa langue, son art, selon une conception que l’on a pu dire typiquement allemande et romantique. Au contraire, en France, Sieyès et les révolutionnaires identifieront la nation à l’Etat et en feront le résultat de l’adhésion libre d’individus citoyens dans le cadre d’une organisation politique donnée, en l’occurrence une république démocratique. Telles sont quelques-unes des questions que la lecture de la Science nouvelle ne cesse de poser.
 
Recension de Laurent Theis. - Le Point - 26 janvier 2016.
Qu'est-ce qu'une nation ? À cette question, on connaît la réponse magistrale qu'apporta Renan en 1887. On sait moins qu'un siècle et demi plus tôt, un professeur de rhétorique à l'université de Naples s'en était emparé dans un livre inclassable, Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations, dont la version définitive parut en 1744. L'ambition de Giambattista Vico était de faire pour la connaissance de l'homme ce que Newton venait de réaliser pour celle de la nature. Distinguant, dans l'histoire du monde, la succession de l'âge des dieux, des héros et des hommes, il voit dans la naissance des nations le cadre dans lequel l'homme atteint le plus haut degré de son humanité. Réfutant Descartes, ce qui explique son succès tardif en France, Vico construit son œuvre sur la rencontre de la philosophie et de la philologie, du temps et du langage. L'impeccable démonstration d'Alain Pons jette une lumière nouvelle sur une entreprise intellectuelle à laquelle l'actualité confère une pertinence aiguë.
 
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15 mai 2016 7 15 /05 /mai /2016 10:00
Les conditions
d'une renaissance
 

 

IDEES
Comprendre
le malheur français.
Marcel Gauchet.
Avec Eric Conan
et François Azouvi.
Stock.
Mars 2016.
378 pages.
 

 
Marcel Gauchet, né en 1946, est philosophe et historien. Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales et au Centre de recherches politiques Raymond Aron, il dirige depuis 1980 la revue Le Débat. Il a récemment publié : L'Avènement de la démocratie. (trois volumes, Gallimard, 2007-2010), De quoi l'avenir intellectuel sera-t-il fait ? (Avec Pierre Nora, Gallimard, 2010), Transmettre, apprendre. (Stock, 2014)
 
Présentation de l'éditeur.
Il y a un malheur français, bien spécifique à ce pays : pourquoi sommes-nous les champions du monde du pessimisme et du mécontentement de nous-mêmes ? Pourquoi vivons-nous notre situation, notre place dans l’Europe et le monde, comme un malheur incomparable ? Marcel Gauchet aborde ce problème d’une façon originale, en procédant d’abord à un vaste examen historique, qui le conduit aux XVIIe-XVIIIe siècles, jusqu’à la période immédiatement contemporaine. Au passage, l’auteur analyse en profondeur le règne de De Gaulle et celui de Mitterrand, l’un et l’autre matriciels pour comprendre notre présent. Puis Marcel Gauchet s’attaque aux ressorts de la société française d’aujourd’hui, dont il dissèque les maux : pourquoi la mondialisation et l’insertion dans l’ensemble européen sont-ils ressentis en France avec une particulière inquiétude ? Pourquoi le divorce entre les élites et le peuple prend-il chez nous ce tour dramatique ? Quelle responsabilité incombe aux dirigeants dans la montée de ce qu’on appelle, sans y réfléchir, « populisme » ? Quel rôle joue, dans le marasme français, le néo-libéralisme auquel Mitterrand a converti la France sans le dire ? Enfin, l’auteur montre que nous sommes aujourd’hui au plein coeur d’une période d’idéologie, d’autant plus pernicieuse qu’elle n’est jamais repérée pour ce qu’elle est, mais toujours confondue avec le cours obligatoire des choses : il s’agit de l’idéologie néo-libérale, qui va de pair avec la dépolitisation de nos sociétés.
 
L'article de Marc Weitzmann. - Le Magazine littéraire - avril 2016.
Le malaise français. Ce que Marcel Gauchet nomme, « l'ultime tournant théologico-politique de la modernité » s'est joué en cinq ou six ans, sans que nul n'en prenne conscience. Au milieu des années 1970, quelque part entre la crise née du choc pétrolier, le tsunami néolibéral déclenché par Reagan et Thatcher, l'introduction du capitalisme en Chine, l'enlisement soviétique en Afghanistan, la révolution iranienne, et celle des nouvelles technologies, un héritage archimillénaire d'organisation hiérarchique du monde fondée sur la filiation et le religieux a volé en éclats. La fin de la guerre froide reste le marqueur géopolitique de ce séisme planétaire qui se poursuit aujourd'hui, et que nous contribuons tous à créer tout en y assistant passivement. Bobos et terroristes en sont les figures antithétiques, mais gémellaires. C’'est à cela que, dans Comprendre le malheur français, s'attelle Marcel Gauchet avec une ambition qui impressionne.
« L'esprit du 11 janvier », qui a tenu lieu de doctrine pendant deux ou trois mois, écrit-il, s'est évaporé sans que son contenu ait pu être identifié. C'est comme si l'événement n'avait jamais existé. Sa signification est restée opaque. » En un sens, le livre, qui se présente comme une série d'entretiens réalisés avec l'historien François Azouvi et le journaliste Éric Conan, n'est rien d'autre qu'une méditation sur cette opacité - celle de la France d'aujourd'hui. La phrase clé, donnée dans la conclusion, en éclaire à la fois la méthode et le fond : « On ne change une société que sur la base de ce qu'elle est en fonction de ce qu'elle a été. » C'est dire que, si mutation globale il y a, c'est par l'analyse historique du local qu'il convient de l'appréhender. Le « malheur français » du titre n'est pas que la France soit prise dans la globalisation, c'est qu'elle y cherche sa place au moyen d'une tradition dont elle a perdu le fil. Marcel Gauchet s'emploie, tout à la fois, à faire l'archéologie de cette tradition et à raconter comment elle a été perdue.
Le livre sera salué à juste titre comme un événement pour au moins trois raisons : l'intelligence de ses analyses - que l'on admire y compris, d'ailleurs, lorsqu'on ne les partage pas -, leur simplicité, et surtout la liberté de ton totale avec laquelle elles sont énoncées. Marcel Gauchet ne cherche jamais le sarcasme - il n'en a nul besoin. Pousser la logique historique à son terme lui suffit, et c'est implacable. Les formules lapidaires font mouche parce qu'elles ne sont pas des formules, justement, elles sonnent « vrai ». Sur le PS : « C'est la bizarrerie des socialistes français de réussir à être à la fois mous et sectaires. » Sur Hollande : « La présidence Hollande aura été celle de l'agonie du mensonge mitterrandien : le socialisme par d'autres moyens, en l'occurrence l'Europe. À l'arrivée, on a l'Europe sans le socialisme [...] mais, conformément au modèle mitterrandien, la répudiation reste non dite. » Et l'on pourrait multiplier les exemples presque à chaque page. Sur Chirac, sur Sarkozy et sur Mitterrand, sur Giscard, ce sont les quarante dernières années qui sont ainsi passées à l'acide. Mais ce jeu de massacre tranquille sert un propos : l'histoire d'une chute. Celle, essentiellement, de la classe dirigeante, prise, pour une part, depuis la fin du gaullisme, dans un mouvement global qui la dépasse, mais aussi, pour une autre part, dans les filets d'un renoncement morbide et narcissique où l'intérêt privé n'est plus que la seule chose à sauver (et dont, depuis vingt ans, l'accaparement des entreprises privatisées par « une oligarchie d'ex-hauts fonctionnaires », créant ainsi une situation unique au monde, n'est que l'exemple le plus frappant). En retour, le populisme désespéré qui y répond est le fruit d'un peuple « qui reste politisé en profondeur, derrière sa dépolitisation de surface ».
Marcel Gauchet n'en reste pas à ce constat. La partie la plus intéressante du livre, et aussi la plus discutable, est la perspective historique qu'il dessine. Car ce délitement de l'État n'est pas seulement un fait. C'est aussi, depuis quatre siècles, un récit de la France sur elle-même. L'origine remonterait à ce qu'il nomme « le moment Louis XIV », cette « solution absolutiste » qui consista à « faire de l'État l'arbitre supérieur dominant les clivages religieux » et, deux siècles plus tard avec la Révolution, accoucha du modèle français de l'État laïc. « C'est avec Louis XIV que sont posées les bases de l'universalisme français », écrit-il. « C'est un complexe absolument original dont on ne voit pas l'équivalent ailleurs. Ce moment louis-quatorzien marque l'« advenue » de la France au sommet. Et aussi le début de la descente. » Si l'on suit l'auteur, ce moment reste gravé dans les mémoires comme un « trait identitaire français » - un idéal de l'homme accompli mis en scène à la cour du Roi-Soleil (homme de culture sachant converser et se conduire avec les femmes) et à jamais perdu. L'histoire que la France se raconte à elle-même depuis serait celle d'une décadence ponctuée de sursauts pour y échapper. Le dernier de ces sursauts serait incarné par De Gaulle.
Il y a deux façons de lire cette thèse. La première, politique, semble ranger Marcel Gauchet quelque part entre les « décroissants » et les conservateurs nostalgiques d'un gaullisme social (dont Chevènement serait aujourd'hui l'impasse incarnée). Elle est sans grand intérêt. La seconde, plus anthropologique, en revanche porte loin. Elle permet d'identifier la manière dont, depuis bientôt quatre siècles, la France s'envisage. Elle pose les conditions nécessaires pour changer. La question centrale aujourd'hui est de savoir comment maintenir l'ambition universaliste de ce pays tout en faisant le deuil de l'absolutisme qui fut sa démesure. Les intellectuels n'y sont pas moins confrontés que les autres. Leur drame c'est leur intelligence. Pour eux, la bêtise est négligeable, voire humiliante. Malheureusement, ainsi que l'écrit Marcel Gauchet, c'est « l'insigne faiblesse intellectuelle du néolibéralisme » qui fait toute sa force. Le concept d'histoire était une invention de philosophe. Le néolibéralisme n'a ni « besoin de se définir contre un passé parce que ce passé est révolu », ni besoin de « définir un futur parce que ce futur est déjà advenu dans ses bases ». Ce vide mental, cette négation du temps sont ce qu'il a de commun avec la terreur. Face à cette évidence du présent, l'indignation absolutiste des intellectuels - qui est aussi une nostalgie de leur statut - ne peut rien. Il faut inventer du nouveau. C'est la force du livre de Marcel Gauchet que de l'avoir compris.
 
Autre article recommandé : Bertrand Renouvin, « Le malheur français » - Royaliste - 20 mai 2016.
 
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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 20:01
Pierre Boutang,
tel qu'en lui-même
 

 

IDEES
Pierre Boutang.
Stéphane Giocanti.
Flammarion.
Mars 2016.
458 pages.
 

 
Pierre Boutang (1916, 1998). Philosophe, poète et essayiste politique. Esprit libre, métaphysicien majeur, traducteur de Platon, T. S. Eliot, William Blake et Chesterton. L'hebdomadaire La Nation française, qu'il dirigea de 1955 à 1967, fut à l'origine du renouveau de la pensée royaliste. Publications récentes :  La Politique considérée comme souci. (Les Provinciales, 2014).
 
Stéphane Giocanti, né en 1967, est romancier et historien de la littérature et des idées. Il est l'auteur d'essais remarqués sur T.S. Eliot, Charles Maurras et le Félibrige. Publications récentes : Maurras, le chaos et l'ordre. (Flammarion, 2006), Kamikaze d'été. (Ed. du Rocher, 2008), Une Histoire politique de la littérature. (Flammarion, 2009), C'était les Daudet (Flammarion, 2013).
 
Présentation de l'éditeur.
En 1998, toute la presse française se fait l'écho de la disparition de Pierre Boutang et le monde intellectuel, longtemps divisé à son sujet, rend un hommage unanime à ce maître – à la fois méta-physicien, écrivain, critique, poète et traducteur. Aujourd'hui, en dépit du centenaire de sa naissance (1916-2016), la postérité semble oublier injustement celui qui fut aussi le fondateur du journal La Nation française (1955-1967). À ceux qui en ont une image toute faite – celle d'un personnage colérique, d'un penseur sulfureux ou même « facho » –, cette biographie fournira bien des démentis et des nuances : en politique, fut-il maurrassien ou gaulliste ? pétainiste ou giraudiste ? traditionaliste, anarchiste ou antimoderne ? Fut-il un homme de droite, ce pourfendeur de l'Argent qui appelle à voter Mitterrand en 1981 ? Un homme de gauche, cet adversaire du marxisme et du Progrès ? Et comment situer un catholique en proie aux formidables débordements d'Éros ? Ceux qui ne le connaissent pas encore découvriront ici quelle immense figure de la vie intellectuelle française fut Pierre Boutang – lecteur phénoménal, professeur adulé après avoir été longtemps exclu de l'université, mais aussi pamphlétaire à la plume acérée, et surtout philosophe de la transcendance de l'être et du désir.Traversant un demi-siècle de pensée et de débats, où se croisent les voix des maîtres et amis de Boutang – de Gabriel Marcel à Jean Wahl, de Philippe Ariès à Roger Nimier, de Maurice Clavel et Raymond Aron à George Steiner –, nourri de témoignages et de documents inédits, Stéphane Giocanti révèle la genèse d'une œuvre en forme d'« odyssée du secret » et, sans éluder sa part d'ombre, brosse le portrait d'un inclassable géant du XXe siècle.
 
L'article de Gabriel Matzneff. - Le Magazine littéraire - mars 2016.
Boutang, le tyran métaphysique. Le 3 avril 2013, je déjeune rue du Mail, à Paris, Chez Georges, avec le patron des éditions Hermann, Arthur Cohen. Le nom de Pierre Boutang vient dans la conversation quand j'évoque sa traduction du Banquet de Platon et sa préface, qui suscita un vif émoi parmi les spécialistes de l'Antiquité gréco-romaine. « En 2003, me dit Cohen, il nous en restait une quinzaine d'exemplaires. Nous avons mis dix ans à les vendre. » Puis il enchaîne sur l'hostilité que la Sorbonne persiste à témoigner à l'oeuvre de Pierre Boutang. Celui-ci est mort en 1998.
Souvent, l'ostracisme dont est, de son vivant, victime un philosophe, un écrivain, un peintre cesse après sa mort, mais, on le voit avec Boutang, il y a des exceptions. Espérons que l'importante biographie que lui consacre Stéphane Giocanti va mettre fin à cette imbécile quarantaine ; infusera aux éditeurs l'envie de rééditer les livres épuisés de Pierre Boutang, et aussi, c'est essentiel, de publier ses carnets intimes inédits, de recueillir les articles qu'il donna aux journaux, aux revues tout au long de sa vie - je pense en particulier aux beaux textes parus dans La Nation française -, et qui font partie de son oeuvre au même titre que ses essais, ses poèmes et ses romans ; bref, rendra à Pierre Boutang la place éminente qui est la sienne parmi les philosophes français du XXe siècle.
Schopenhauer soutenait que la plupart des livres durent peu « Seuls survivent, expliquait-il à son disciple Frauenstaedt, ceux où l'auteur s'est mis lui-même. Dans toutes les grandes oeuvres, on retrouve l'auteur. Dans mon oeuvre à moi, je me suis fourré tout entier. Il faut qu'un écrivain soit le martyr de la cause qu'il défend, comme je l'ai été. »
Boutang est un philosophe de cette espèce. Il y a les bâtisseurs de systèmes, les savants organisateurs de concepts et d'idées : Aristote, Thomas d'Aquin, Kant, Hegel. Et il y a les aventuriers de l'esprit, ceux qui se brûlent et brûlent le coeur des adolescents qui les lisent : Boehme, Pascal, Kierkegaard, Nietzsche, Chestov. Pierre Boutang est un de ces aventuriers. Cela explique en partie l'hostilité que lui témoignent les penseurs officiels, le cénacle du politiquement correct qui décide qui est philosophe et qui ne l'est pas ; qui a droit aux honneurs et qui doit être mis au ban. Les jeunes gens qui rêvent de gloire liront ce Pierre Boutang de Stéphane Giocanti pour apprendre ce qu'il en coûte dans la France intello du XXe siècle (et j'ajoute, hélas ! du XXIe, car dans ce domaine c'est de pis en pis) à un écrivain d'être un esprit libre et d'exprimer dans ses livres les passions contradictoires qui lui dévorent le coeur.
Le délateur, la délatrice, ceux qui accusent, excommunient, dressent des listes de proscription, sont des personnages consubstantiels à notre vie publique. Lorsqu'en 1976 Pierre Boutang se voit confier la chaire de métaphysique à la Sorbonne, un de ses collègues, le très révéré et blanc-bleu Jacques Derrida, envoie une abjecte lettre de protestation au Monde.
Le journal la publie, mais - c'est à son honneur - publie quelques jours après la réponse d'un autre philosophe, René Schérer, qui, lui, prend la défense de Boutang, fait son éloge, ce qui, vu l'atmosphère intellectuelle de l'époque, est un acte de courage peu banal. Le fouriériste et anarchiste René Schérer est politiquement très loin du monarchiste catholique romain Pierre Boutang, mais son frère, le cinéaste Éric Rohmer, et lui furent ses élèves. Schérer lui conserve admiration, amitié et rappelle en souriant qu'ils furent, son frère et lui, présentés par Boutang à Charles Maurras, qui leur serra la main ! À cette amitié platonicienne qui unissait René Schérer à Pierre Boutang, l'adolescent de 17 ans à son génial jeune maître, Stéphane Giocanti consacre des pages d'une sensibilité, d'une intelligence qui m'ont, s'agissant de deux amis qui comptent parmi les rencontres marquantes de mon existence, ému, enchanté.
Ce lien particulier qui unit Boutang à ses élèves, qu'ils soient lycéens ou étudiants, et dont Stéphane Giocanti parle si bien, a sa source dans la nature ensemble socratique et donjuanesque de notre philosophe. Pierre Boutang est un séducteur. C'est le joueur de flûte du conte de Grimm qui charme les jeunes garçons et les fillettes de la ville de Hamelin. Pierre Boutang, qui était un très bel homme, eut une vie amoureuse active au suprême (j'en connaissais une partie, Giocanti m'apprend mille choses que j'ignorais), mais ses pouvoirs de séduction ne furent pas seulement d'ordre érotique ; ils régentèrent également ses relations pédagogiques et amicales. Boutang fascinait ses élèves, et pas uniquement ses élèves : sur tous les jeunes gens qui l'entouraient, journalistes à La Nation française, écrivains débutants, il aimait à exercer une sorte de magistère. Il fascinait ses élèves, mais parfois, surtout les filles, il les faisait pleurer. Il était un professeur et, simultanément, ce que les catholiques appellent un directeur de conscience, et les orthodoxes un père spirituel. Il aurait pu, s'il en avait ressenti le besoin, fonder une secte : ses jeunes disciples l'auraient suivi jusqu'en enfer.
Byron appelait sa mère « mon tyran domestique ». Pierre Boutang, lui, était un tyran métaphysique. Directif à l'extrême, il ne supportait guère que l'on ne partageât pas ses opinions, ses goûts, sa manière de vivre. À l'époque où il buvait comme un trou, tout le monde devait boire du vin à sa table. Durant un temps, il fut pris de la lubie d'être sobre, et du jour au lendemain il fronçait les sourcils dès que nous vidions un verre de rouge, nous faisait l'éloge de l'eau pure avec le même enthousiasme qu'il mettait à nous convaincre des bienfaits du vin de Collobrières. Longtemps il courut le guilledou, mais dès qu'il se calma il entreprit de persuader son entourage des joies de la fidélité, et de ce point de vue la double page qu'il consacra en 1979 dans La Nouvelle Action française à un jeune écrivain de ses amis qu'il conjurait de renoncer à sa vie de polisson se révèle, à la lumière des révélations de Giocanti, d'une extrême cocasserie.
Son despotisme (éclairé, tel celui de l'impératrice Catherine de Russie) s'appliquait à la vie quotidienne : Boutang avait une idée précise de l'huile d'olive que nous devions boire, de l'encre dont nous devions emplir nos stylos, de l'heure à laquelle nous devions nous lever (me jugeant trop sybarite, il m'avait proposé de me téléphoner chaque jour à 5 heures du matin) ; mais s'appliquait aussi, cela va de soi, à la philosophie et à la politique. Il était impérieux dans tous les domaines et ne souffrait pas d'être contredit. Chez un amateur du Banquet, c'est bizarre, mais c'est ainsi.
Avec moi, il fut toujours charmant, sauf deux fois. La première, en 1965 ou 1966, nous étions rue Cadet (quasi à la hauteur du Grand Orient !), il se mit à trépigner de rage (« trépigner », au sens propre du terme) parce que, pour le taquiner, je lui parlais avec ferveur d'un des dieux de mon adolescence, Arthur Schopenhauer, que je savais qu'il détestait. La seconde, en 1971, à propos de ce que j'écrivais dans Le Carnet arabe sur la vocation supranationale d'Israël, la Diaspora où ses enfants accomplirent leurs oeuvres les plus hautes : Moïse né en Égypte ; la Loi donnée au peuple sur le mont Sinaï ; Rachi, commentateur de la Bible et du Talmud, vivant à Troyes, en Champagne ; la kabbale, née en Provence ; le Zohar, composé en Espagne ; le hassidisme, créé en Pologne et en Russie. Cet éloge du vagabondage, du nomade, horripila Pierre Boutang, qui naguère, dans Sartre est-il un possédé ? [1], laissait entendre que celui qui aime vivre à l'hôtel est une créature du diable. À ses yeux, que les Juifs aient leur État avec drapeau, ambassadeurs, frontières, douaniers, soldats d'élite et tout le saint-frusquin, c'était nécessaire et heureux.
Cet antisémite (de type maurrassien, comme son ami de jeunesse, Maurice Blanchot) avait depuis longtemps cessé de l'être, mais il demeurait un nationaliste, il croyait en l'État, et sa religion était proche de celle de Chatov, le slavophile mystique des Démons de Dostoïevski, qui a foi en un « Dieu russe ». Théologiquement, ce philétisme [2] n'est pas soutenable, si Dieu existe il n'est pas plus russe que français ou israélien ou chinois, mais Boutang, lui, nationaliste chrétien, c'était au nom du Dieu d'Israël qu'il défendait l'État d'Israël, « nation exemplaire », comme c'était au nom de ce même Dieu que, tel Bossuet, il louangeait la monarchie de droit divin française.
L'intelligence crépitante de Boutang et son fougueux désir d'avoir raison ne laissaient guère de place à la riposte. La phrase que ses amis et ses élèves auront le plus souvent entendue dans sa bouche est celle-ci : « Ce que vous dites est absurde, à la lettre cela n'a pas de sens, et d'ailleurs vous le savez ! » Il nous écrasait de tout le poids de ses certitudes, et les italiques sont là pour marquer le ton enflammé sur lequel nous était assénée cette réplique. Une maïeutique à coups de marteau dont le but était d'amener son interlocuteur à une totale reddition. Cependant, comme il était d'une probité intellectuelle absolue, il lui arrivait de modifier son jugement : il le fit sur les Juifs, il le fit sur le général de Gaulle, il le fit aussi, un peu grâce à moi et surtout à l'essai que publia Alexis Philonenko en 1980 [3], sur Schopenhauer. Alors, il m'avoua en riant qu'il ne l'avait guère lu ; que le mal qu'il en pensait n'était que l'écho des anathèmes de Maurras, qui en disait pis que pendre.
Nous sommes quelques-uns à tenir Ontologie du secret [4], sa thèse, à la soutenance de laquelle j'eus le privilège d'assister à la Sorbonne le 27 janvier 1973, pour un livre essentiel, un chef-d'oeuvre. C'était le sentiment de Gabriel Marcel, de Jean Wahl, de Vladimir Jankélévitch et de bien d'autres, moins illustres. Nous sommes aussi quelques-uns à savoir que le philosophe Pierre Boutang, qui me fit lire Louise Labé, Maurice Scève et Catherine Pozzi, est un poète considérable. Parmi les aînés que j'aime et admire, je n'en ai vu, dans l'intimité du tête-à-tête, que deux pleurer devant moi : l'un, le comte Joseph Czapski, un homme merveilleux, peintre et écrivain polonais, russophile, lecteur de Rozanov, alors qu'il évoquait un de ses amis, mort en camp de concentration ; l'autre, Pierre Boutang, tandis qu'il me lisait un poème qu'il venait d'écrire, « La main sèche ». Ces larmes, cette tendresse du coeur, sont la marque des belles âmes. Outre les siens, Boutang m'a offert deux livres, Les Confessions de saint Augustin et un recueil des Traités de Maître Eckhart, dont le célèbre De l'homme noble. C'est le mot de noblesse qui me vient aussitôt à l'esprit quand je pense à lui. J'espère, après qu'ils auront lu cette passionnante biographie à laquelle Stéphane Giocanti a travaillé durant de longues années, que celles et ceux qui désireront lire Pierre Boutang seront très nombreux. Pour cela, il faut que ses livres soient disponibles en librairie. Mesdames et messieurs les éditeurs, au boulot !
 

[1] Pierre Boutang, Sartre est-il un possédé ? (La Table Ronde, 1946).

[2] Le philétisme (mot du vocabulaire de l'Église d'Orient), c'est le nationalisme religieux.

[3]  Alexis Philonenko, Schopenhauer, une philosophie de la tragédie (Vrin, 1980).

[4]  Pierre Boutang, Ontologie du secret (PUF, 1973).

 
Autre article recommandé : Gérard Leclerc, « Quand Pierre Boutang eut les cent ans » - Royaliste - 9 mars 2016.
 
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21 février 2016 7 21 /02 /février /2016 22:45
La gauche, entre
le vieux et le neuf
 

 

IDEES
A demain
Gramsci.
Gaël Brustier.
Le Cerf.
Octobre 2015.
72 pages.
 

 
Gaël Brustier, né en 1978, est chercheur en sciences politiques. Passé du séguinisme au chevénementisme, actuellement proche de la gauche critique, il observe en profondeur les changements culturels qui affectent la société française. Il a récemment publié :  Voyage au bout de la droite. (Mille et une nuits, 2011), La Guerre culturelle aura bien lieu. (Mille et une nuits, 2013), Le Mai 68 conservateur. Que restera-t-il de la manif pour tous ? (Le Cerf, 2014).
 
Présentation de l'éditeur.
Et si la gauche continuait à perdre élection sur élection ? Et si la gauche se coupait définitivement de ceux qui croient encore en elle ? Et si la gauche n'avait plus rien à proposer ? Et si, tout simplement, la gauche avait définitivement perdu, au XXIe siècle, la bataille des idées, qu'elle avait pris pour habitude de gagner au XXe ? Revenant sur la vie et les leçons du philosophe italien Gramsci, notamment celle qui fait de la victoire idéologique le préalable de toute victoire électorale, les utilisant comme outils pour analyser la situation politique, morale mais aussi religieuse de notre pays, Gaël Brustier se livre à une critique frontale de la gauche telle qu'elle va, examinant tour à tour les raisons de son déclin, les échecs de sa façon de gouverner, la probabilité de sa mort prochaine et la possibilité de sa résurrection. Du quinquennat de François Hollande à l'influence du pape François, en passant par la crise néolibérale, les paniques identitaires et les attentats du 7 janvier, cet essai brillant et corrosif interpelle une gauche qui "recherche désespérément son peuple".
 
L'article de Jean-Paul Maréchal. - Esprit - janvier 2016.
En juin dernier, à l’occasion du dernier congrès du Parti socialiste, la motion proposée par Jean-Christophe Cambadélis le reconnaissait : la gauche « n’est plus en situation d’hégémonie culturelle ». C’est le moins qu’on puisse dire !
Comme le résume Gaël Brustier dans son lumineux petit livre, qu’il s’agisse de l’accélération de la mondialisation consécutive à l’entrée de la Chine dans l’OMC, de l’internationalisation d’un salafisme djihadiste toujours plus virulent ou du déclassement qui touche bon nombre de nos concitoyens : « tout cela n’a été anticipé ou compris ni par la gauche radicale, ni, a fortiori, par la social-démocratie » (p. 39-40).
Or, tandis que la gauche remportait toutes les élections (régionales, sénatoriales, présidentielles, législatives) – et se félicitait de l’excellence de sa stratégie –, la droite, elle, s’emparait d’un pouvoir essentiel: celui des idées, pouvoir qu’Antonio Gramsci nomme, justement, « hégémonie culturelle ». D’où la nécessité pour la gauche de découvrir ou redécouvrir Antonio Gramsci, de s’approprier certains de ses concepts les plus opératoires afin de comprendre la nature de la crise qu’elle traverse et d’imaginer des moyens d’en sortir.
L’une des grandes originalités de la pensée gramscienne est de considérer que dans le combat politique, la question culturelle – le « front culturel » – compte autant que les fronts économiques et politiques. Pour l’auteur des Cahiers de prison, aucune domination politique n’est envisageable dans la durée si elle ne s’accompagne pas d’une domination culturelle, c’est-à-dire de la capacité à « créer un univers d’idées, de symboles et d’images dans lesquelles un peuple se reconnaît » (p. 20). Les conseillers en communication n’y peuvent rien changer, le peuple ne signant jamais un contrat dans lequel il ne croit pas, le pouvoir est toujours contraint d’articuler le consentement des citoyens et la coercition. L’hégémonie culturelle, dans son acception gramscienne, suppose donc la réunion de la « société civile » et de la « société politique », la première disposant des instruments de persuasion et la seconde de ceux de coercition. « Lorsque le système économique et les représentations collectives s’articulent parfaitement, se forme [alors] ce qu’on appelle un « bloc historique », c’est-à-dire l’adhésion de classes sociales différentes à un même projet politique, correspondant à un niveau d’évolution donné du système économique » (p. 27).
Or, les sociodémocrates se sont lourdement trompés en pensant que l’Union européenne pouvait constituer un substitut à un socialisme auquel ils ne croyaient plus. Pouvoir non démocratique fonctionnant grâce à des élites qui se sont autonomisées des peuples et prennent de plus en plus de libertés avec la démocratie, théâtre d’une « souveraineté fragmentée » où les lobbys – notamment celui de la finance – font largement la loi, l’Union européenne est dans l’impossibilité de susciter un engouement susceptible de se transformer en « bloc historique ».
Si l’on ajoute à cela que la réponse de la gauche face à l’érosion de son électorat populaire consiste à répéter que les partis de droite et d’extrême droite « trompent » les ouvriers et les employés, on comprend mieux la difficulté qu’elle éprouve à mobiliser ces derniers. Les politiques de gauche ne comprennent pas que l’intérêt des dominés n’est pas donné une fois pour toutes mais « construit ». La gauche « réaliste » parle d’indices, de taux d’endettement, de notations financières et néglige ce qui mobilise l’électeur : une vision du monde. il est donc urgent pour elle de « proposer des réponses qui donnent sens à l’expérience quotidienne. » (p. 48) des citoyens.
Ce n’est pas un hasard si la droite a repris l’ascendant idéologique avec des thèmes tels que ceux de l’économie et de la nation. Le plus navrant dans tout cela, c’est aussi que, face à l’incapacité des politiques d’austérité à sortir l’Europe de la crise, la gauche aura trahi ses idéaux pour rien. « Le social-libéralisme, prévient Gaël Brustier, va sombrer avec le Titanic néolibéral » (p. 38)
Pour l’auteur, la « gauche d’après », celle qui s’enracinera sur le « sens commun » des gens, est en train de naitre aux marges de l’Europe : en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Ecosse. Et de citer en exemple, comme « héros gramscien », le pape François, qui par son langage simple sait toucher un grand nombre d’hommes et de femmes partout dans le monde.
Le chantier qui attend le camp progressiste est immense et passionnant. Il faut élaborer une pensée qui, comme l’écrivait Raymond Aron à propos du marxisme, puisse être expliquée en cind minutes, en cinq heures, en cinq ans ou en un demi-siècle. Ce fut la force du néolibéralisme. On voudrait croire que rien n’est perdu. Comme l’écrivait le célèbre penseur sarde dans son vingt-huitième Cahier de Prison :« Tout écroulement porte en soi des désordres intellectuels et moraux. Il faut créer des hommes sobres, patients qui ne désespèrent pas devant les pires horreurs et ne s’exaltent pas pour chaque ânerie. Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté. »
 
Autre article recommandé : Bertrand Renouvin, « Gramsci pour demain ? » - Royaliste - 17 novembre 2015.
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15 novembre 2015 7 15 /11 /novembre /2015 15:23
Chronique d'une
France affaiblie
 
 
 

 

IDEES
Doit-on le dire ?
Jacques Bainville.
Les Belles Lettres.
Mars 2015.
366 pages.
 

 
Jacques Bainville (1879,1936), historien et journaliste. Un des esprits les plus lucides et les plus visionnaires de son temps. Chroniqueur à l'Action française, où il commente chaque jour la politique étrangère, il est l'auteur de nombreux articles dans La Liberté, Le Petit Parisien ou La Revue universelle. Publications récentes : Jacques Bainville : Histoire de France. (Tallandier, 2007). - Christophe Dickès : Bainville. La Monarchie des lettres. (Robert Laffont, 2011). 
 
Présentation de l'éditeur.
« Ce volume, formé des articles qui paraissaient chaque semaine dans Candide, est l'un des plus représentatifs du talent de Jacques Bainville. La variété des sujets traités y est le signe de la curiosité et de l'étendue de l’esprit de son auteur. L’article court, genre qui oblige à une concentration de pensée et d’expression devait tout naturellement tenter un écrivain comme Jacques Bainville. A lire ce recueil, on verra qu’il y a excellé. Sur toutes les affaires, petites ou grandes, qui ont occupé Paris et la France depuis 1924, Jacques Bainville confie ici ses impressions. Une représentation théâtrale, une lecture, une publication des lettres de Napoléon, une candidature aux élections législatives, les déclarations d’un ministre, les crises financières, les difficultés diplomatiques, tout est objet de remarques pittoresques et de réflexions valables. Mais ce qui fait la valeur exceptionnelle de ces articles séparés, c’est que Jacques Bainville qui avait une vaste culture et qui avait beaucoup réfléchi savait qu’il n’y a pas de questions isolées. Ce recueil est le livre d’un historien et d’un philosophe d’où sa sérénité constante et son unité. » André Chaumeix, extrait de la préface d’origine, 1939.
 
L'article de Bernard Quiriny. - Causeur - 7 juin 2015.
Bainville chroniqueur. En 1924, l’éditeur Arthème Fayard (deuxième du nom) lance Candide, hebdomadaire d’actualité politique et littéraire, plutôt à droite, dirigé par Pierre Gaxotte. Y collaborent des plumes comme Albert Thibaudet, Benjamin Crémieux, Léon Daudet ou le caricaturiste Sennep, pilier de la rubrique humoristique. Avec un tirage de 80 000 exemplaires dès l’année du lancement, Candide est l’un des premiers hebdomadaires français ; sa diffusion passe 400 000 exemplaires au milieu des années 1930, presque autant que Gringoire et plus que Marianne ou Vendredi. Jacques Bainville, 45 ans à l’époque, célèbre pour ses livres d’histoire (Histoire de deux peuples, Histoire de France) et ses essais (Les conséquences politiques de la paix, fameuse dénonciation du Traité de Versailles), est invité à écrire par Fayard. Aguerri au journalisme (il écrira durant sa vie pour plus de trente titres), il se voit confier un billet de deux colonnes à la une, sous le titre « Doit-on le dire ? », pour parler de ce qu’il veut, vie politique et parlementaire, actualité diplomatique, mœurs, arts, littérature. La forme étant libre, Bainville s’en donne à cœur joie, testant tout : dialogue, saynète futuriste (un débat à la chambre en… 1975), commentaire, etc. Très lue, cette chronique donne lieu en 1939 à un recueil de 250 papiers chez Fayard, avec une préface d’André Chaumeix. C’est ce volume qu’exhume aujourd’hui Jean-Claude Zylberstein dans sa collection « Le goût des idées », avec un avant-propos de Christophe Parry.
Y a-t-il un sens à relire aujourd’hui ces chroniques de l’entre-deux-guerres ? Beaucoup d’événements dont elles parlent sont sortis des mémoires, on n’en saisit pas toujours les subtilités. Deux ou trois mots de contextualisation n’auraient pas été de trop. Mais quand même, quel plaisir ! Plaisir de voyager dans le temps, déjà : on respire dans ces billets l’atmosphère de la Troisième République, avec les grands députés, les inquiétudes devant le franc trop faible et l’Allemagne trop forte, la démission de Millerand, les polémiques, les scandales. Il n’y a pas que la politique qui passionne Bainville : tout lui est bon pour réfléchir et plaisanter, du dernier prix littéraire aux vacances des Français en passant par les séances de l’Académie (il y sera élu en 1935) et le politiquement correct qui, déjà, fait ses ravages. Ainsi Bainville ironiste-t-il en 1928 sur le remplacement du Ministère de la guerre par un Ministère de la Défense nationale, tellement plus rassurant… Quant à ses opinions, elles n’étonnent pas, pour qui connaît son parcours : Bainville défend le capitalisme, critique les dérives du du parlementarisme, et réserve ses meilleures flèches aux socialistes, adorateurs du fisc et de l’égalité, ainsi qu’à tous les opportunistes et à tous les utopismes, qu’il estime toujours trompeurs et dangereux.
Ses armes sont l’ironie, la fausse candeur, la banderille plantée l’air de rien. Les chutes de ses papiers, souvent, sont excellentes. « Je ne vois qu’une difficulté à la défense des écrivains contre le fisc, dit-il. L’organisation de leur grève se conçoit assez mal. Il y aurait bien celle des chefs-d’œuvre. Malheureusement elle est déjà commencée ». On glane dans ces pages beaucoup de petits aphorismes malicieux, toujours applicables aujourd’hui. « A condition de ne donner ni chiffres ni dates, vous pouvez conjecturer tout ce que vous voudrez » : ne dirait-on pas qu’il parle de la courbe du chômage dans nos années 2015 ? De même, voyez ce papier de 1934 où il cloue au pilori deux députés radicaux qui ont fait campagne contre « les congrégations économiques et l’oligarchie financière » : « Jamais on ne s’est moqué du peuple à ce point-là ». Toute ressemblance avec un certain discours au Bourget, etc. Comme on voit, il y a de quoi rire dans ce volume. On y voit un Bainville, léger, caustique, différent du Bainville des grands livres, le Napoléon, les Histoires, le Bismarck. C’est sa facette voltairienne, si l’on veut, lui qui si souvent fut comparé à Voltaire, et qui ne pouvait mieux exprimer cet aspect de sa personnalité que dans un journal intitulé Candide. La façon de Voltaire, il la résume d’ailleurs dans une chronique : tout oser et, pour cela, «joindre beaucoup de style à beaucoup d’esprit».
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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 15:49
Une leçon politique
 
 
 

 

IDEES
Situation
de la France
Pierre Manent.
Desclée de Brouwer.
Août 2015.
176 pages.
 

 
Pierre Manent, né en 1949, est philosophe. Normalien, directeur d’études à l’EHESS, fondateur avec Raymond Aron de la revue Commentaire, ses réflexions sur la pensée politique sont au cœur des débats contemporains. Il a récemment publié : Cours familier de philosophie politique. (Fayard, 2001). - La Raison des nations. (Gallimard, 2006). - Les Métamorphoses de la cité. (Flammarion, 2010). – Montaigne. La vie sans loi. (Flammarion, 2014).
 
Présentation de l'éditeur.
La réponse aux attentats de janvier 2015 appelait un renouvellement des idées, des dispositions et des actions de notre pays. Perdurent au contraire les manières de penser les plus paralysantes : la "laïcité" serait la solution au "problème de l'islam", l'effacement de la présence publique du religieux serait la solution au problème des religions. Tout est faux dans cette thèse. Au lieu de chercher une neutralité impossible, qui couvrirait en fait une guerre sournoise, nous devons accepter et organiser la coexistence publique des religions, leur participation à la conversation civique. En entrant dans la communauté nationale, l'islam est entré dans une nation de marque chrétienne, où les juifs jouent un rôle éminent. Toute politique qui ignore cette réalité court à un échec cuisant, et met en danger l'intégrité du corps civique. Il s'agit donc, tout en préservant la neutralité de l'Etat, de faire coexister et collaborer ces trois "masses spirituelles". Loin que la mondialisation réclame l'effacement de la nation et la neutralisation de la religion, c'est son indépendance politique et spirituelle, et son ouverture au religieux, qui permettront à la France de franchir en sûreté et avec honneur la zone de dangers dans laquelle elle est entrée.
 
L'article de Gérard Leclerc. - Royaliste - 22 septembre 2015.
Le diagnostic de Pierre Manent. En un essai court, mais d’une densité extrême, Pierre Manent opère un diagnostic un diagnostic impitoyable sur la situation de la France. Il aborde, en effet, toutes les questions qui fâchent, met le doigt où ça fait mal, mais à l’inverse des prophètes en désenchantement, il indique vers quelles solutions nous devrions nous diriger. Loin aussi de partager l’idée d’un déclin inéluctable des nations, il affirme leur caractère pérenne qu’aucune construction supranationale ne saurait suppléer. Il faut citer ici les quelques lignes décisives qu’il consacre au sujet : « Tandis que la vie politique nationale était de moins en moins satisfaisante, citoyens et gouvernants regardaient vers l’Europe comme vers le lieu naturel où la liberté et le gouvernement trouveraient également le repos. Le peuple mécontent du gouvernement et le gouvernement mécontent du peuple regardaient ensemble vers la terre promise de l’Europe où ils seraient enfin débarrassés l’un de l’autre. Cette douce espérance n’a plus cours. Gouvernants et gouvernés restent prisonniers les uns des autres, prisonniers aussi d’ailleurs d’une Union Européenne qui n’est désormais qu’un problème insoluble de plus. » Ce ne sont pas les plus récents événements qui démentiront ce jugement lapidaire : la crise migratoire a mis en évidence les contradictions insolubles d’une Europe incapable d’adopter une ligne de conduite commune. En d’autres termes, nous ne pouvons nous débarrasser de notre fardeau sur une instance qui nous en délivrerait. C’est d’abord à nous-mêmes, au peuple constitué que nous formons qu’il appartient de prendre son destin en main.
Mais ce n’est nullement évident d’accepter la lucidité qui conviendrait et les décisions qui s’imposeraient. Pour Pierre Manent, depuis le général De Gaulle, qui nous avait sorti du traumatisme de la défaite, c’est le renoncement qui s’est imposé : « Dans la Résistance s’incarne effectivement notre dernière grande expérience formatrice, mais en dépit des commémorations nous ne savons que faire de cette expérience depuis que nous avons renoncé à l’effort qui répondait à la défaite. Nous n’avons pas eu d’autre expérience politique significative, mais celle-ci a cessé de nous éduquer. » Ce regard sur le passé n’est nullement nostalgique, il invite à nous ressaisir au plus vite pour affronter nos défis présents qui ont changé de nature. Et l’auteur de pointer en priorité le phénomène religieux, qu’il faudrait enfin prendre au sérieux, en se dispensant de se retrancher derrière une laïcité de principe, parfaitement illusoire dès lors qu’elle ne constitue qu’un talisman qui nous cache l’objet très réel, en tant que fait social et politique. Inutile de biaiser pour se protéger du grief d’islamophobie, l’objet en question est bien l’islam qu’il ne s’agit pas de traiter en ennemi, en dépit des dérives terroristes auxquelles il donne lieu, mais précisément comme un phénomène spécifique, en sa désinence contemporaine. Il est vrai qu’un tel éclairage contredit nos préjugés à propos d’un religieux qui ne relèverait désormais que des convictions les plus intimes, en intervenant de moins en moins comme forme collective. Non, ce n’est pas la sortie du religieux qui a caractérisé l’évolution récente des pays musulmans, mais c’est sa réaffirmation. Pour ne l’avoir pas compris ou pas voulu l’admettre, c’est la terrible désillusion des printemps arabes qui nous est tombée dessus
Comment caractériser le phénomène religieux musulman dans une généralité qui s’impose à nous, avec la force d’évidence qu’impose l’existence d’une communauté qui est partie prenante de notre vie nationale, comme de notre vie la plus quotidienne ? « L’islam reste la règle évidente et obligatoire des mœurs. Cette règle est déclarée, explicitée, revendiquée comme telle. Elle est un thème constant de la vie quotidienne des musulmans, dont elle informe les dispositions sociales et morales, en particulier les dispositions selon lesquelles les hommes et les femmes conduisent leurs relations. Comme je l’ai déjà relevé, l’islam politique entend faire de la religion non seulement un état des mœurs, non seulement un thème insistant de vie commune, mais encore un projet collectif, une grande ambition, et cette perspective séduit des mouvements plus ou moins nombreux, plus ou moins radicaux, plus ou moins violents, qui agissent dans un registre inséparablement religieux et politique, parfois militaire. »
Ce phénomène nous atteint directement, sous des formes qu’il importe par ailleurs de distinguer, même si nous sommes contraints de les reconnaître toutes, et éventuellement de les contrer avec les moyens adéquats, donc policiers et militaires. Pas d’amalgame bien sûr, mais la reconnaissance, hors de l’extrémisme et a fortiori du terrorisme, du fait majeur que « nos concitoyens musulmans sont suffisamment nombreux, suffisamment assurés de leur bon droit, suffisamment attachés à leurs croyances et à leurs mœurs pour que notre corps politique soit substantiellement, sinon essentiellement transformé par leur présence. Encore une fois nous ne pouvons faire autrement que d’accepter ce changement. » Et cela implique d’admettre des habitudes qui ne sont pas les nôtres, auxquelles nous souffrons parfois de consentir. Il faudra bien qu’un compromis se dessine.
Il conviendrait de reprendre toute la démonstration de Pierre Manent, qui me paraît extrêmement convaincante et qui a ce mérite premier de dire les choses en vérité, sans les édulcorer et sans non plus les aggraver. Ce n’est pas la malveillance qui l’inspire, mais au contraire une sagesse civique qui recherche les moyens de redéfinition d’un bien commun perceptible à tous. On comprend à partir de là comment la laïcité à elle-seule ne répond pas à nos difficultés : « La laïcité est un dispositif de gouvernement qui n’épuise pas le sens de la vie commune, et qui d’ailleurs en donne une représentation abstraite et fort pauvre. On n’habite pas une séparation. » Voilà qui renvoie à des considérations historiques, en même temps qu’à des analyses très contemporaines. L’histoire à revisiter est celle de la Troisième République et de l’équilibre qu’elle avait établi, qui ne méconnaissait nullement le passé et donc l’identité chrétienne de la France : la preuve en est l’insistance mise sur le XVIIe siècle dans la culture de l’école républicaine. Le présent à interroger est celui des relations réciproques entre les grandes masses spirituelles aujourd’hui en mouvement. Pierre Manent relève qu’au sein de ces masses « l’Église catholique est la seule force spirituelle engagée dans une démarche qui prend en compte d’une manière délibérée et pour ainsi dire thématique les revendications et les vues des autres. » Il y aurait donc là une singularité à reconnaître et à utiliser dans un but de régulation d’une nation à faire vivre dans les conditions qui s’imposent à nous. Pour le meilleur, espérons-le.
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21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 13:46
Métaphysique
et politique
 
 
 

 

IDEES
La Politique.
Pierre Boutang.
Postface de
Michaël Bar-Zvi.
Les Provinciales.
Mai 2014.
160 pages.
 

 
Pierre Boutang (1916-1998), philosophe, essayiste politique et journaliste. Normalien, disciple de Charles Maurras et de Gabriel Marcel, il dirige de 1955 à 1967 l'hebdomadaire royaliste La Nation française, qui rassemble les meilleures plumes de l'époque.  Publications récentes : Dossier H - Pierre Boutang. (L'Age d'homme, 2002). - La Source sacrée. (Ed. du Rocher, 2003).
 
Présentation de l'éditeur.
« L’existence d’un homme dont je dépendais, qui me donnait le nom qu’il avait reçu, qui créait dans la relation à moi une situation irréductible, était l’inépuisable matière de ma première réflexion. Cela était ainsi, il était mon père, c’était un “fait”. Mais ce fait était originel, il était plus spirituel que l’esprit, il absorbait, pour ainsi dire, l’esprit, et remplissait la solitude. Il créait une “puissance” légitime que rien ne pouvait me faire contester. (…) Sans doute, les tristes abstractions dont la société libérale et bourgeoise, autour de 1928, continuait à se mystifier elle-même, pouvaient être facilement rejetées. J’étais boursier dans un lycée de province, et je savais par contact, quelle dérision c’était que l’égalité humaine proclamée par cette société. Je pense que les garçons de mon âge et de ma condition, si la crise française avait été aussi aiguë que la crise allemande, et s’ils avaient rencontré un message analogue à celui de Hitler, auraient été assez facilement “nationaux-socialistes” et auraient renié toutes les lois non écrites, dans le saccage des valeurs abstraites superficielles qui coïncidaient avec le contenu idéal de la “démocratie” (…) Pour moi, l’étonnement et l’ivresse devant les formes particulières, les idées naissant au contact même des choses étaient un risque certain. Elles créaient une indifférence morale complète, et m’absorbaient dans la particularité. Les préceptes, par eux-mêmes, auraient été sans force contre un mouvement toujours plus ivre de connaissance. (…) C’est l’autorité de mon père (le fait qu’il reconnaissait les lois non écrites), qui me maintint au moins théoriquement dans leur domaine. ».
 
L'article de Gérard Leclerc. - Royaliste - 12 septembre 2014.
La politique de Pierre Boutang. Rééditer La politique considérée comme souci de Pierre Boutang, qui date de 1948, constitue une heureuse initiative dont il convient de féliciter Olivier Véron, directeur des Provinciales, ainsi que Michaël Bar-Zvi, auteur d’une judicieuse postface. Ce n’est pas un texte facile que cet essai composé par le philosophe trentenaire, qui jamais ne ménage son lecteur. La difficulté conceptuelle persistera dans les œuvres de la maturité, au point parfois de désorienter des lecteurs très avertis. Gabriel Marcel, un peu décontenancé, avait ainsi demandé des éclaircissements à Jeanne Parain-Vial. Mais l’effort que requiert Boutang n’est jamais gratuit. Il est proportionné à la complexité et à la profondeur des sujets qu’il aborde et soumet à un intense discernement ainsi qu’à la densité d’une culture éblouissante. Mais dans le cas de «La politique», il est nécessaire de mettre en perspective cette réflexion, dont une des clés est l’itinéraire personnel du jeune philosophe. Pierre Boutang vient de vivre l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale, notamment depuis Rabat où il s’était installé, prenant de la distance par rapport à la France occupée et observant toute l’ampleur géopolitique du séisme. Le sentiment du tragique le hante, l’obligeant sans cesse à interroger cette infinie possibilité d’anéantissement de la réalité humaine. Auschwitz est présent dans cet essai, tout autant que la Kolyma, et le passage à la maturité du penseur se distingue par l’obsession de la dégradation humaine et de l’expérience du démoniaque.
Il faut tout de même se souvenir que la tentation totalitaire est alors le lot d’une part considérable du «parti intellectuel». Non seulement Boutang y échappe, mais sa lucidité lui permet de saisir ce que d’autres mettront plusieurs décennies à admettre. Avant même Hannah Arendt, il a compris que l’expérience du démoniaque est originelle: «Elle était en nous, elle attendait notre défaillance, le relâchement de nos mesures, pour apparaître à notre conscience, et c’est lorsque nous prétendons que la mesure va de soi et que l’histoire est une accumulation progressive de ces mesures, que l’échec se produit et que l’horreur est engendrée. L’Allemagne national-socialiste nous a rendu dans la révélation de l’horrible, un service analogue à celui de Kafka: des hommes ordinaires menant une vie ordinaire, des « fonctionnaires » (sur lesquels l’optimisme rationaliste pouvait fonder la plus grande espérance, car la fonction c’est la loi, la réciprocité, donc l’universalité) sont devenus les instruments d’une conspiration infernale pour briser, dissocier l’être même de l’homme...» Les pages écrites avec tant de force anéantissent d’avance les accusations misérables de l’adversaire qui voudra à toute fin démoniser Boutang. D’avance, sa pensée démasque ceux qui tenteront de faire oublier leur complicité avec les régimes de terreur. «Ceux qui pensent qu’en France la Révolution serait moins atroce qu’elle le fut dans la Hongrie de Béla Kun, oublient que la comédie et une certaine forme de plaisanterie paysanne ou de gouaille ouvrière accentueront l’atrocité. Le comique qui tourne mal et s’impatiente de soi-même, crée le pathétique sans issue. La vanité s’y ajoute: la terreur de 1793 fut en grande partie le fait d’hommes de lettres ratés et d’auteurs dramatiques sifflés.»
Il est vrai que ces propos se rapportent déjà à une époque enfouie et que l’on éprouve quelque mal à en ranimer le souvenir, les bassesses et les tristes illusions. Mais une autre coordonnée doit être aussi mise à jour pour percevoir l’originalité et la problématique de cette politique. En deux mots: Boutang est un normalien maurrassien. Il a été à une double école, celle de l’Action Française lue à l’ombre paternelle depuis l’enfance et celle de l’université française dans ses plus brillantes déclinaisons: le lycée du Parc à Lyon et la rue d’Ulm à Paris. Comment ont pu se concilier dans son esprit ce qu’il a appris de Maurras et ce qu’il a appris aussi bien de Jankélévitch, Jean Wahl, Léon Brunschvicg et bien d’autres ? Bien sûr, avec un étudiant de sa trempe, on peut s’attendre à une démarche tout à fait singulière et originale. Il n’empêche qu’il y avait un sérieux travail d’élucidation à opérer. La pensée de Maurras ne s’est jamais vraiment ordonnée dans un discours philosophique unifié. On a voulu souvent l’assimiler à un rameau du comtisme, mais sans voir qu’il avait répudié la structure même du positivisme, retenant simplement l’intention scientifique. C’était aussi la vision de Simone Weil, grande admiratrice de Comte et pourtant métaphysicienne absolue. Il y a donc chez l’auteur d’Antinéa un énigmatique cheminement à travers la haute culture humaniste mâtinée de politique positive, d’interrogations platoniciennes, de réminiscences chrétiennes...En dépit de la volonté de synthèse, il n’y a pas de théorisation vraiment centrale.
Pierre Boutang, justement, dans ce premier essai, va tenter d’esquisser le discours philosophique absent avec ses ressources de normalien aguerri. Le titre de l’ouvrage pourrait laisser penser qu’il a été inspiré par Martin Heidegger, et de fait, il n’a pas pu ne pas être impressionné par la découverte du disciple de Husserl et par ce dernier lui-même. Mais la référence principale quant au concept du souci est bel et bien platonicienne. Et si Heidegger est implicitement invoqué, c’est peut-être dans sa première acception du Sorge. Michaël Bar-Zvi est bien inspiré de recourir à La phénoménologie de la vie religieuse, «où il est défini comme la préoccupation inquiète du chrétien chez saint Augustin (...) Le souci n’est pas une pure et simple préoccupation, mais un mode fondamental de l’être de l’homme» Cette précision est indispensable pour comprendre l’intention de cette politique qui n’est réductible ni au modèle des sciences politiques classiques, ni à la démarche idéologique de qui veut s’insérer dans la systématisation des opinions. La réponse apportée dans l’essai est à la fois modeste et ambitieuse, puisqu’il s’agit de «découvrir un chemin, un sentier dans la forêt de l’existence, un sentier qui communique avec bien d’autres, mais qui doit être distinct».
Le chemin de la politique n’est pas directement celui de la recherche du Bien en soi, même si le Bien apparaît à l’issue ou au détour. Car le souci véritablement humain ne saurait se rigidifier dans l’impasse scientiste. Il y a une essence propre du politique, mais jamais détachée de la condition humaine totale...Voilà un faible résumé d’une entreprise étonnante, à certains égards foisonnante. Car le projet de Boutang est en même temps grandiose. Non content d’esquisser un statut du souci, avec la recherche des sentiments fondamentaux où se reconnaît la vocation politique, il ambitionne rien moins qu’une nouvelle approche de l’économie et des institutions. C’est dire que l’essai inachevé donne l’espoir de la grande œuvre à venir.
 
Autre article recommandé : Juan Asensio, "A propos de Pierre Boutang. La politique considérée comme souci." - Stalker, 2 septembre 2014.
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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 09:36
Georges Sorel,
l'intempestif
 
 
 

 

IDEES
Sorel méconnu.
Revue Mil neuf cent.
n° 32 - 2014.
Mars 2015.
254 pages.
 

 
Mil neuf cent a pour ambition d'explorer l'histoire intellectuelle au tournant des XIXe et XXe siècles. Dirigé par Jacques Julliard, elle est également le support privilégié des études soreliennes. Depuis 1983, elle a publié près de 800 pages, de correspondances, de manuscrits ou de textes rares de Georges Sorel. 
 
Mil neuf cent - Sommaire du n°32, 2014 : " Sorel méconnu".
Jacques Julliard, Sorel inconnu, méconnu, reconnu. - Willy Gianinazzi, de l'ingénieur au philosophe social. - Alice Ingold, penser à l'épreuve des conflits. Sorel ingénieur hydraulique à Perpignan. - Georges Ribeill, Sorel, observateur critique des chemins de fer français. - Marco Saraceno, volonté, effort et valeur. La psychologie du travail de Sorel. - Tommaso Giordani, introduction au pragmatisme de Sorel. - Alexandre Moatti, de la valeur démonstrative du mot "science" chez Sorel. - Eric Brandom, l'institution et l'ethétique. Sorel, Vico et Croce. - Piotr Laskowski, Sorel, l'intempestif. Au prisme des stratégies contemporaines. - Hervé Duchêne, Sorel et l'histoire des religions. Lettres de Sorel à Salomon Reinach. - Georges Sorel, Orpheus et la critique des religions (1910). - Alain de Benoist, lecteur de Sorel
 
Avant-propos de Jacques Julliard.
Sorel inconnu, méconnu, reconnu. Inconnu du grand nombre et méconnu du petit, Georges Sorel pourrait bien avoir été post mortem la meilleure illustration du concept qui l’a sauvé de l’oubli : celui de mythe. Il y a un mythe sorélien, ou si l’on préfère, une légende sorélienne, sulfureuse et limitée à quelques idées-forces qui n’ont pas tenu dans sa vie et dans son œuvre la place qu’on leur attribue souvent : le mythe justement, en particulier celui de la grève générale, ainsi que la violence. Résultat : Sorel a l’image d’un monomaniaque, alors qu’il était un touche-à-tout !
C’est ce que démontre, de façon que l’on espère définitive, le dossier que nous présentons ici. Ingénieur de son métier, il aura été à la fois un praticien et un théoricien de la technique (hydraulique et ferroviaire) ; un philosophe réfléchissant sur le travail, notamment sous ses aspects psychophysiologiques, sur l’esthétique, sur l’histoire des religions, sur la science de son temps et finalement sur la philosophie elle-même, à travers le cas du pragmatisme. Sans parler évidemment de l’aspect le plus connu de son œuvre : sa réflexion sur le prolétariat et sur le syndicalisme, dont il se veut, non le théoricien, mais plus modestement le sociologue. De ce point de vue, l’homme dont il est le plus proche, et sur lequel il a beaucoup réfléchi, est évidemment Giambattista Vico. C’est en vérité toute l’œuvre de Sorel qui pourrait être placée sous la rubrique générale, chère à Vico, de « science nouvelle ». Comme lui, il est plus naturellement attiré vers ce qui est obscur que vers ce qui est clair ; vers ce qui est en train de se faire plutôt que vers ce qui est déjà accompli. Sa curiosité, son ambition sont encyclopédiques, mais ce qui l’intéresse au premier chef, c’est une encyclopédie du vivant.
Alors, Sorel serait-il un spécialiste des généralités, un « toutologue » comme disent les Italiens, avec la charge d’ironie que comporte ce néologisme ? Non pas. Car il ne se contente pas de parcourir à grandes enjambées les avenues du savoir de son temps. Il ne craint pas d’entrer dans le détail et de se mesurer aux spécialistes. La preuve du sérieux de ses enquêtes nous est fournie par le dossier ci- dessous. Alice Ingold n’est pas une sorélienne tombant sur les études d’hydraulique de son auteur préféré. C’est l’inverse : c’est une spécialiste des eaux qui, découvrant des travaux de qualité, se demande tout à coup si l’auteur de ces travaux, un certain Georges Sorel, ne serait pas le même que celui des Réflexions sur la violence. Et ainsi de suite. La plupart des auteurs de ce numéro sont partis de leurs propres centres d’intérêt pour découvrir à un moment donné Georges Sorel.
On ne saurait donc oublier que celui-ci, dont la vie et l’œuvre se déploient à la fin du xixe et au début du xxe siècle, est contemporain de tous les spécialistes qui, au spectacle du développement des sciences sociales de l’époque, se posent la question essentielle de l’unité de ces sciences. C’est en 1900 qu’Henri Berr, en réaction au positivisme historique régnant, fonde la Revue de synthèse, et qu’à la même époque François Simiand s’interroge sur la place de l’histoire dans l’ensemble des sciences humaines. Sorel ne participe pas à ce mouvement, mais il est comme eux très critique à l’égard d’une « petite science » qui s’épuise dans l’érudition. Il a le souci constant de mettre en relations les uns avec les autres les différents apports des sciences sociales de son temps. C’est, par tempérament personnel, un « passeur », comme en témoigne son abondante correspondance : passeur entre les foyers intellectuels nationaux, passeur aussi entre les disciplines, comme chacun pourra le voir à la lecture de ce numéro. Que l’on se reporte par exemple à sa correspondance avec Benedetto Croce, et l’on se convaincra que sa curiosité est quasi universelle à l’égard des diverses branches d’une science sociale en voie de constitution. C’est un homme du xixe qui se pose en des termes souvent saisissants les problèmes du xxie siècle. C’est cet essayiste encyclopédique, beaucoup plus que le théoricien de la grève générale, qui fait de lui notre contemporain, y compris en termes de religion. Ce rationaliste a compris que l’éclipse du spirituel qui caractérise la IIIe République commençante ne pourrait être que provisoire. Rien ne l’agace plus qu’une religion inscrite dans les limites de la pure raison, selon le schéma de Renan et de Loisy. Le modernisme catholique, celui de Loisy justement, suscite chez lui sarcasmes et hostilité : cet agnostique a la sensibilité d’un catholique traditionaliste, doublée d’un être d’une extrême pudeur quant aux questions sexuelles, à l’instar de Proudhon lui-même. On ne dira jamais assez l’extraordinaire sensibilité de ces misanthropes bourrus. En témoignent les lettres adressées à Salomon Reinach, où passées les politesses académiques telles qu’on les pratique à l’époque, Sorel paraît n’avoir qu’un souci : sauvegarder, à l’intérieur même de la vision positiviste de la religion, qui est celle de l’auteur d’Orpheus, ce qui peut être sauvé du traditionalisme catholique : le légendaire des saints qui appartiennent autant à l’Église de France qu’à l’Histoire de France, de saint Louis et Jeanne d’Arc jusqu’à saint Vincent de Paul et l’ancienneté de la présence réelle dans l’eucharistie : un défenseur de l’orthodoxie catholique ne ferait pas mieux : on se reportera ici à l’indispensable introduction d’Hervé Duchêne.
Sorel n’a jamais eu de son temps la reconnaissance publique dont jouissaient ceux qui furent ses principaux interlocuteurs, de Bernstein en Allemagne à Croce et Antonio Labriola en Italie, en passant par Lafargue et Péguy en France. De ce point de vue, sa destinée posthume n’est guère différente de celle qui fut la sienne de son vivant. Et pourtant, il reste un carrefour indispensable, fût-il peu visible et mal signalé, et de ce fait plein de périls. En témoigne ici l’article du philosophe polonais Piotr Laskowski qui synthétise son ouvrage confrontant les idées de Sorel avec la philosophie politique radicale à l’époque contemporaine. Centralité et invisibilité sont les deux aspects surprenants, mais complémentaires de sa situation. Qu’il s’agisse de Gilles Deleuze et Félix Guattari, d’Alain Badiou, de Giorgio Agamben et de nombre d’autres penseurs de la radicalité, comme on dit, le constat est le même : Sorel n’est pas une référence, c’est un point de fuite. Sorel est intempestif, c’est-à-dire à contretemps.
Est-ce à dire qu’il n’est pas lu ? L’existence de cette revue serait, s’il en était besoin, la preuve du contraire. C’est pourquoi on prendra connaissance avec intérêt des analyses d’Alain de Benoist qui, lui, a pris la peine de se confronter directement à Sorel et qui y a trouvé une stimulation exceptionnelle. Sorel pensait dangereusement, hors des sentiers battus, sur des pistes mal tracées en bordure des précipices. Ces itinéraires solitaires sont la condition pour secouer le voile des apparences. Les êtres et les choses y paraissent dans leur nudité et dans leurs contradictions. L’enquête que nous commençons avec cette interview sera, à n’en pas douter, la confirmation de cette rude contrainte : penser, c’est prendre des risques.
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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 18:13
Bergson, culture
et création
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IDEES
Bergson
ou l'humanité
créatrice.
Nadia Yala Kisukidi.
CNRS Editions.
Octobre 2013.
305 pages.
 

 
Nadia Yala Kisukidi est philosophe. Spécialiste de Bergson et de la philosophie française contemporaine, elle enseigne à l'université de Genève.
 
Présentation de l'éditeur.
Politique, la philosophie bergsonienne ? Engagé dans les affaires de la cité, le penseur de l'élan vital et de la durée ? La postérité n'a guère retenu cet aspect dans l'oeuvre immense du prix Nobel de littérature 1927. En palliant cette lacune, Yala Kisukidi ouvre une réflexion stimulante qui renouvelle notre connaissance du bergsonisme. De L'Evolution créatrice (1907) aux Deux sources de la morale et de la religion (1932), elle met en lumière une philosophie politique ambitieuse fondée sur une métaphysique de la vie. La fameuse distinction du clos et de l'ouvert joue ici un rôle central : l'homme se réalise dans l'ouverture nécessairement créatrice, et non dans la clôture (guerre, racisme) voulue par la nature pour satisfaire des besoins spécifiques. Ce constat conduit Bergson à promouvoir d'un point de vue philosophique et institutionnel la démocratie et la défense des droits de l'homme. Yala Kisukidi redonne à cette pensée toute sa portée actuelle et fait dialoguer Bergson avec les penseurs contemporains du "post-colonial", ou des auteurs favorables à une religion et une politique plus ouvertes, comme Mohammed Iqbal pour l'islam et Léopold Senghor pour l'Afrique..
 
La recension de Jean-Louis Thébaud. - Esprit. - décembre 2014.
Il est difficile de relire Bergson aujourd’hui sans se souvenir des critiques violentes dont il fut l’objet dans la philosophie française après sa disparition (Georges Politzer, Georges Friedmann) et de la méfiance que suscitait son engagement officiel dans la propagande de guerre après 1914. On ne peut, pour autant, négliger son statut dans la philosophie européenne et même cette gloire que celle de Husserl a ensuite recouverte, mais qu’il a gardée aux yeux d’auteurs aussi importants que Péguy, Simmel, Horkheimer ou Benjamin
Mais surtout, il faut entendre l’extraordinaire salut adressé à Bergson par Senghor : 1889, déclare-t-il, marque bien le centenaire de la Révolution et le triomphe de la République, mais cette date revêt en même temps une toute autre signification puisqu’elle doit aussi être fêtée comme l’année d’une autre révolution, égale ou même supérieure en importance historique à la première : la parution de l’Essai sur les données immédiates de la conscience. Pourquoi faire un sort particulier à cette prise de position de Senghor ? Parce qu’elle signifie qu’on peut faire du neuf avec Bergson, que celui-ci entame une révolution culturelle, que la portée politique de son œuvre, indépendamment de celle qu’il a pu avoir de son vivant ou jusque dans les années 1950, peut toujours se charger d’un sens bien vivant.
L’actuel renouveau de la réception de Bergson, auquel Frédéric Worms se consacre depuis quinze ans, n’est pas un simple projet relevant de l’histoire de la philosophie. Après une première « reprise » par Gilles Deleuze, il s’agit bien de réintroduire Bergson dans les problématiques actuelles de la réflexion. Dans cet ouvrage, Nadia Yala Kisukidi se propose ainsi de suivre la réflexion politique de Bergson et identifie dans les thèses des Deux Sources de la morale et de la religion (1932) une proposition de philosophie de la culture qui couronne toute l’œuvre. Bergson opère dans les Deux Sources une distinction entre le clos et l’ouvert qui lui permet d’en faire un critère de jugement moral et politique. La critique vise en particulier Durkheim et son idée de cohésion de la société. Pourquoi, en 1932, s’en prendre au fondateur de la sociologie, qui théorisa la République laïque et influença aussi le socialisme naissant et, à vrai dire, tout l’ « avant-guerre » ? L’expérience de la guerre de 1914 est passée par là, après laquelle on ne peut plus entendre, sans y voir un potentiel monstrueux, la défense d’une société fermée sur elle-même, assujettie à la loi d’airain de la cohésion et de l’obligation. C’est cette clôture mortifère que l’ouvert doit briser. Et derrière Durkheim se dessine une autre cible : Rousseau. Il s’agit bien de sortir de la dialectique du citoyen patriote, dur à l’étranger, et de « la société générale du genre humain ». Fausse dialectique, du reste, division inégale car, pour Bergson, on ne passe pas d’un bord à l’autre, il faut un saut. C’est le mystique qui, par sa rupture inaugurante, brise le cercle maléfique du même et ouvre à l’ouvert. L’espèce éclate à l’apparition de l’humanité et se révèle alors comme retard, obstacle, résistance à l’ouverture. Résistance à sa poussée et – c’est à ce point que se décide le bergsonisme – c’est une unique poussée qui est à l’œuvre : la vie.
C’est ici que les difficultés surgissent. Le concept de vie  - et son immanence _ a-t-il de quoi soutenir une politique ou une philosophie de la culture ? On devine la grandeur du projet : si nous n’avons plus de repères transcendants pour nous orienter, s’il ne nous reste plus que l’expérience de la vie (de la souffrance, du trauma ou de la joie) peut-on retrouver une ressource immanente dans la vie, dans la pensée de la vie comme ouverture ? Telle est l’enquête de l’ouvrage, qui établit que la pensée de l’art et celle de la politique doivent être envisagées ensemble, à partir de l’idée de création et de vie créatrice.
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N°1 - 2009/01
 
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