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10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 12:02
L'héritage
de Renan
  
IDEES
La nation,
la religion, l'avenir.
Sur les traces
d'Ernest Renan.
François Hartog.
Gallimard.
Mars 2017.
156 pages.
 

 
François Hartog, né en 1946, est historien. Directeur d'études à l'EHESS, son oeuvre mêle étroitement l'histoire des idées, l'historiographie et l'étude des rapports des sociétés avec leur passé. Il a récemment publié : Croire en l'histoire. (Flammarion, 2013), Partir pour la Grèce. (Flammarion, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
Savant indubitable, Ernest Renan (1823-1892) fut aussi un homme controversé. Après la publication de sa Vie de Jésus, l'ancien séminariste est devenu pour les catholiques "le grand blasphémateur". Bien que rallié tardivement au camp républicain, il allait être une des figures tutélaires que la IIIe République honora. Trois questions guident le voyage qu'entreprend François Hartog sur les traces de Renan : l'avenir, la religion, la nation. Evolutionniste convaincu, Renan croit fortement à l'avenir, mais quel sera le devenir de l'idée même d'avenir ? Il pense que le christianisme a fait son temps, mais quelle sera la religion de l'avenir, puisqu'un avenir sans religion est inconcevable ? Forme politique de l'époque, la nation n'échappe pas non plus au travail du temps : quels seront l'avenir de la nation et celui de l'Europe ? Car dans le monde alors dominé par l'Allemagne, la question de la nation et celle de l'Europe sont liées. Ces trois interrogations sont-elles encore les nôtres ? Dans la distance qui nous sépare de Renan et en nous servant de son oeuvre comme d'un prisme, que nous donnent-elles à voir de notre contemporain ? Jusqu'à il y a peu, l'avenir de Renan pouvait être encore le nôtre ; la religion, jusqu'à il y a peu, semblait être derrière nous ; la nation paraissait, elle aussi, une forme politique épuisée et en voie d'être dépassée. Et voici que tous ces thèmes reviennent et nous portent à reconsidérer ce que nous avons cru savoir de notre situation.
 
Recension de Jean-Luc Pouthier. - Etudes septembre 2017.
Ernest Renan (1823-1892) est presque aussi oublié aujourd'hui qu'il a été admiré ou détesté de son vivant. Dans son dernier livre, François Hartog, auteur d'une œuvre puissante, consacrée pour partie à l'historiographie du XIXe siècle, n'entend pas « actualiser Renan » ou opérer un quelconque « retour, même oblique, à lui ». Pour cet essai dense et incisif, il en use « comme d'un prisme pour mieux voir notre moment contemporain ». Sur trois plans : la nation, la religion et l'avenir. Renan, qui se voulait philologue davantage qu'historien, a contribué, selon Hartog, à l'émergence du « régime moderne d'historicité ». Jusqu'à la Révolution, le passé éclairait l'avenir. Désormais, c'est l'avenir (qu'un Tocqueville est allé chercher en Amérique) qui éclaire le passé et le présent. C'est lui qui porte l'intelligibilité de tout ce qui précède, tandis que le progrès et les efforts de la science font avancer l'Humanité. Dès lors, l'Incarnation n'a pas eu lieu avec Jésus (désigné par l'ancien séminariste Renan, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, comme « un homme incomparable » ; ce qui lui vaut une suspension immédiate). L'Incarnation sera le moment où l'Humanité adviendra à la pleine conscience de soi. Le christianisme n'est pas, chez Renan, la religion de la sortie de la religion. Il est la religion de la sortie du christianisme… par « la transition entre l'Un divin antérieur, celui de la tradition chrétienne, et un Un divin reconfiguré, en phase avec l'âge actuel de l'Humanité ». Sur le plan politique, cette temporalisation d'un divin spiritualiste et idéaliste, séparé du miracle, s'opère au sein de la nation, définie comme un « plébiscite de tous les jours ». « Bigot dissimulé » pour Michelet, « blasphémateur européen » pour Pie IX, Renan nous tend un miroir magnifiquement encadré par Hartog.

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13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 15:36
L'Amérique et
notre avenir
  
IDEES
Civilisation.
Comment nous sommes
devenus américains.
Régis Debray.
Gallimard.
Mai 2017.
240 pages.
 

 
Régis Debray, né en 1940, est essayiste et philosophe. Cet éternel révolutionnaire, "gaulliste d'extrême gauche" ou "réactionnaire de progrès" comme il aime à se définir, est à la pointe de tous les combats pour la liberté de l'esprit et contre le conformisme intellectuel.  Il a récemment publié : Madame H. (Gallimard, 2015), Allons aux faits. Croyances historiques, réalités religieuses. (Gallimard, 2016), Le nouveau pouvoir. (E. du Cerf, 2017).
 
Présentation de l'éditeur.
C'est quoi, une civilisation ? Comment ça naît, comment ça meurt ? L'effacement de la nôtre nous aide à répondre à ces questions vieilles comme le monde. De la CIA au rap, de House of Cards à Baron noir, des primaries à nos primaires, c'est cette imprégnation de notre culture nationale par la civilisation américaine que Régis Debray dévoile avec une gaieté frondeuse, en reliant les menus faits de notre quotidien à l'histoire longue de l'humanité. Illustrée par l'exemple de la Grèce antique face à l'Empire romain, l'invariable grammaire des transferts d'hégémonie éclaire notre présent d'une façon insolite et pénétrante. Une prise de recul qui, tout en abordant de plein fouet l'actualité, surprendra également pro- et antiaméricains.
 
L'article de Gérard Leclerc. - Royaliste n°1124 - 6 juin 2017.
La civilisation américaine. La question des civilisations, de leurs valeurs, de leur éventuelle supériorité est, en général, très mal considérée, tant il est vrai qu’il y a risque d’établir une hiérarchie valorisante ou dévalorisante entre elles. Régis Debray s’est épargné cette difficulté, en se gardant bien de rentrer dans une querelle byzantine piège. Pour lui, la civilisation américaine n’est pas la meilleure des civilisations, c’est celle qui a réussi à dominer les autres par son dynamisme inégalable. Français, européen, il mesure les dégâts de cette domination qui associe la puissance matérielle à l’imprégnation des mentalités et des mœurs. Mais il lui faut s’incliner devant une réalité massive qu’il ne diabolise ni ne divinise. Résistant à la vague qui submerge tout, il reconnaît l’incroyable performance de l’american way of life, ce code de vie qui s’est diffusé à l’échelle mondiale. Comment s’opposer frontalement à cet idéal contenu dans la déclaration d’indépendance des États-Unis, où la liberté et la recherche du bonheur commandent toute l’existence ? Ce qui ne serait que pur vœu de l’imagination prend consistance lorsque la prospérité et la supériorité vous assurent l’empire universel.
Le prodigieux talent d’écriture de Régis Debray permet de comprendre ad intra et ad dextra la nature de cette domination et de cette emprise, avec toujours la charge d’humour qui confère à son phrasé sa souplesse et son élan. Le styliste surdétermine le sociologue, l’historien, l’économiste, le politique, en pénétrant la substance des choses et en faisant percevoir la musique du monde, musique qui ici s’égale à la Symphonie du Nouveau monde : « L’armée rouge a gagné la Seconde Guerre mondiale contre le nazisme, les États-Unis ont gagné la paix qui a suivi. L’Union soviétique, après 1945, a constellé l’Europe orientale et l’Asie centrale de garnisons et de missiles, mais il n’en est pas sorti une civilisation communiste susceptible de transcender et fédérer les quant à soi locaux. Manquait le bas-nylon, le chewing-gum et le hot-dog. Plus Grace Kelly et Jackson Pollock. Les États-Unis, peu après, ont fait encore plus et mieux en matière d’arsenaux, mais si, à leur deux mille implantations militaires sur les cinq continents, ne s’étaient pas adjoints trente-cinq mille Macdo dans cent-dix-neuf pays (dont mille cinq cents en France) accompagnés d’une langue idéale pour la traduction automatique, du rasoir Gillette, des microsillons du saxophoniste Lester Young, dit The Prez (pour Président), et du décolleté de Marilyn, il n’y aurait pas aujourd’hui de civilisation américaine. » On admettra qu’un pareil tableau vaut toutes les monographies et les rapports sur la puissance américaine, dont l’écrivain concentre le secret d’une formule : « En résumé, une suprématie est installée quand l’empreinte survit à l’emprise, et l’emprise à l’empreinte. »
Cette empreinte, Hibernatus peut la découvrir, plutôt ahuri, lorsqu’il déambule dans le quartier le plus parisien de notre capitale, celui qu’on appelle encore latin. Hibernatus avait quitté ce quartier quand il avait vingt ans en 1960, pour être proprement cryogénisé peu après. Fort heureusement décongelé en 2010, c’est avec stupeur qu’il redécouvre son cher Boul’mich. À la hauteur du Panthéon, rue Soufflot, un Mc Donald avait remplacé le café Mahieu et un Quick s’était substitué au Capoulade. La suite était à l’avenant : « Deux boutiques sur trois étaient de fringues, leurs enseignes en anglais ou en dialecte approchant. À la file, Derby, “Very Good Soldes” en lettres rouges, H.P. Caterpillar, New Shop, Luxury Outlet. Un opticien s’affichait OnOptic, un autre Optical Discount, un pharmacien Sagacosmetics, un autre The Body Shop. Le bureau de tabac, Altersmoke.» Je suis obligé de couper la citation qui se prolonge, non sans signaler le coup au plexus que constitue la métamorphose de la célèbre librairie Les Presses Universitaires de France, dont comme beaucoup (avec Hibernatus), je ne manquais jamais la station, quand mes pas s’aventuraient entre le Luxembourg et la Sorbonne. Le sacrilège est vraiment consommé, lorsque notre témoin constate qu’un magasin Nike, fastueux, occupe désormais l’espace.
Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Régis Debray accomplit le parcours complet, il rend compte de l’ensemble, en ses multiples aspects, d’un génie unique : « D’autres pays ont eu besoin, pour se grandir et croire en leur destin, de s’épingler au revers une doctrine ou un système ou une théologie – Luther ou Rousseau, Auguste Comte, Marx ou Nietzsche... La République américaine a fait choix, dans ce domaine, de l’économie. Idéologie minimale. Plutôt qu’au papier elle a confié son merveilleux à des supports photosensibles, qui ont le don d’imprimer dans toutes les rétines, y compris celles des illettrés. » On a saisi que l’Amérique triomphait par la photo et surtout par Hollywood...
Donc l’Amérique a établi sa domination, et l’Europe, qui fut pourtant sa mère, vit désormais sous sa garde. Impossible d’échapper à l’emprise. Analogie de situation. La Palestine s’est trouvée autrefois sous le joug de l’Empire romain. Deux attitudes s’offraient à elle : celle d’Hérode et celle de Macchabée. L’hérodien est une sorte de collabo intelligent qui sait prendre parti de la situation. Le zélote, héritier des frères Macchabée, se lance dans une résistance désespérée qui s’achève dans la tragédie du suicide de Massada. Faut-il choisir ? Régis Debray préconiserait un moyen terme qui associe l’intelligence du compromis et la sourde résistance. En consolation, il nous laisse méditer sur la Vienne flamboyante de la culture, alors que l’Empire des Habsbourg s’effondre. On aimerait toutefois, lui poser quelques questions. Que pense-t-il de la mutation qui s’impose tout de même aux États-Unis, blancs, anglo-saxons, protestants, avec l’arrivée massive des latinos ? Et puis, quid de la puissance chinoise, menaçant tout de même le nouvel empire ?

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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 15:33
La démocratie
loin du réel
  
IDEES
Malaise dans
la démocratie.
Jean-Pierre Le Goff.
Stock.
Février 2016.
272 pages.
 

 
Jean-Pierre Le Goff, né en 1949, est sociologue et philosophe. Observateur attentif de l’évolution de nos sociétés, il porte un regard très critique sur les idées libérales-libertaires qui polluent le débat politique et intellectuel depuis 30 ans et dont il pronostique la fin prochaine. Il a récemment publié : La France morcelée. (Gallimard, 2008) ; La Gauche à l'épreuve. 1968-2011. (Perrin, 2011) ; La Fin du village. Une histoire française. (Gallimard, 2012).
 
Présentation de l'éditeur.
Les bouleversements qui se sont produits des années 1960 à aujourd’hui et la « révolution culturelle » qui les a accompagnés ont entraîné des fractures dans les pays démocratiques révélant des conceptions contradictoires du rapport au travail, de l’éducation, de la culture et de la religion. Ce livre met en lumière les postures et les faux semblants d’un conformisme individualiste qui vit à l’abri de l’épreuve du réel et de l’histoire, tout en s’affirmant comme l’incarnation de la modernité et du progrès. Il montre comment une nouvelle conception de la condition humaine s’est diffusée en douceur à travers un courant moderniste de l’éducation, du management, de l’animation festive et culturelle, tout autant que par les thérapies comportementalistes, le néo-bouddhisme et l’écologisme. Une « bulle » angélique s’est ainsi construite tandis que la violence du monde frappe à notre porte. Faute d’affronter ces questions, les démocraties se condamnent à demeurer aveugles sur leurs propres faiblesses internes qui les désarment face aux nouveaux désordres du monde et aux ennemis qui veulent les détruire. Camus disait : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Cet impératif est plus que jamais d’actualité.
 
L'article de Gérard Leclerc. - Royaliste n°1097 - mars 2016.
L'individualisme désintégré. Auteur du meilleur livre qui soit paru sur Mai 68 et ses suites (1), Jean-Pierre Le Goff s’est signalé à notre attention comme l’observateur perspicace de nos évolutions sociales récentes. La qualité de son regard de sociologue se rapporte à ce qu’on peut appeler ses présupposés culturels. L’objet singulier de sa discipline suppose un éclairage adéquat à notre humanité, capable de la saisir dans ses profondeurs. Aussi ne craint-il pas de se réclamer aussi bien de la littérature que de la philosophie, parfois même de la théologie. Ceux qui pourraient le lui reprocher sont-ils indemnes de toute problématique préalable ? Sûrement pas. Les néo-marxistes se sont contentés de recycler leur métaphysique de l’aliénation, qui suppose que tout rapport social résulte d’un effet de domination ou d’exploitation. Il s’agit là d’ailleurs d’un paramètre utile, même s’il pèche par exclusivité. Les paramètres de Jean-Pierre Le Goff ont le mérite de problématiser, à mon sens, plus complètement l’espace social, surtout lorsqu’il s’agit de rendre compte de phénomènes de mentalité, dès lors que la mutation des mœurs correspond à un changement de paradigme global.
Son dernier essai décrit « une nouvelle conception du monde et de la condition humaine » qui « s’est diffusée en douceur à travers tout un courant moderniste de l’éducation, du management, de l’animation festive et culturelle tout autant que par l’écologie fondamentaliste, les thérapies en tous genres et les nouvelles formes de religiosité diffuses. » Ce qui résulte en premier lieu de son analyse pourrait se définir comme une sorte de pathologie qui concerne l’ensemble du corps social, mais résulte d’un éclatement de l’individu. Si, en effet, l’émancipation moderne consiste, aux yeux de la plupart des sociologues et des historiens, en l’affirmation de l’individu se libérant du carcan holiste des sociétés traditionnelles, la consistance de cet individu, la réalité de son libre arbitre, sa force de détermination peuvent se trouver entamées par un affaiblissement psychologique, une désintégration intérieure, des processus de déliaison qui entraînent sa déresponsabilisation. Dans la mesure où la démocratie moderne est née de l’individu-citoyen, il convient de s’alarmer, selon Jean-Pierre Le Goff, de ce considérable « Malaise dans la démocratie qui corrode la citoyenneté ».
Tocqueville avait prévu l’évolution fâcheuse que nous subissons : « Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le séjour de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur. » L’auteur de La démocratie en Amérique avait même été plus loin, dénonçant un despotisme nouveau : celui d’un festivisme proche de celui qui sera dénoncé par Philippe Muray, où il ne s’agit que de faciliter les plaisirs de tous, au point, selon une formule fameuse, d’ôter aux individus « le trouble de penser et la peine de vivre. » Christopher Lasch vérifierait pleinement cette intuition en dénonçant en 1979 La culture du narcissisme. Gilles Lipovetsky la confirmerait dix ans plus tard en parlant « d’ère du vide » : désaffection pour les questions politiques, culte narcissique de l’ego, règne de l’image et de la séduction.
Jean-Pierre Le Goff reprend le dossier en le complétant et en l’approfondissant sur certains points. L’éducation requiert d’abord son attention, mais pas exclusivement sous l’angle de l’école, où son jugement rejoint ceux d’Alain Finkielkraut et de Jacques Julliard. Il insiste à la suite de Paul Yonnet sur la notion d’enfant du désir qui souffre constitutivement d’une blessure (Paul Yonnet, à qui il a d’ailleurs dédié son livre, ce qui me touche, ayant été très proche de cet ami trop tôt disparu). « L’enfant du désir est constamment en demande. Cherchant continuellement à se faire remarquer, il guette en permanence dans l’échange symbolique de la relation quotidienne un élément possible de la réponse à cette question : « Ai-je vraiment été désiré ? » Et Yonnet avait fait cette remarque terrible : « Il y a une sorte de légitimité introuvable à vouloir s’opposer aux désirs des enfants, puisqu’on les a désirés. » Le tout petit qui n’est plus considéré comme une sorte de don gratuit, qui émerge du désir comme une grâce, est forcément enfant roi, dont l’éducation est par avance difficile, sinon impossible.
Jean-Pierre Le Goff a déjà longuement étudié les pathologies particulières qui résultent de la crise du travail, du chômage et du management social qui a plus aggravé que guéri les fragilités des membres des entreprises. Mais il consacre deux longs chapitres aux évolutions proprement intellectuelles. Celui qui concerne la culture proprement dite rejoint la charge de Philippe Muray contre l’homo festivus, où l’écrivain voyait un processus de déshumanisation au sens où il s’agit d’un bouleversement ontologique total, avec la fin de l’histoire dans ses aspérités et la perte de la densité d’être emportée par la futilité d’un divertissement, pire que celui que Pascal avait stigmatisé. Mais Le Goff se distingue de Muray, en notant l’insatisfaction que suscite ce festivisme absurde, dont certaines manifestations ont été sifflées à Avignon lorsqu’elles bravaient le bon sens. Cela ne l’empêche pas d’insister sur la vacuité de certaines transgressions de type gauchiste, telle celle que Jean Vilar avait dénoncée en 1968. Le happening informe n’aura jamais la force des grands textes classiques : « Ce pseudo spectacle n’était qu’une caricature de l’audace et du courage, de la pensée et de l’invention. »
Du courage, Jean-Pierre Le Goff en fait preuve, lorsqu’il ose mettre en question ce qu’il appelle le bazar psychologique et spirituel des nouvelles religiosités. La mutation qui, en Europe, fait préférer un pseudo bouddhisme à la mode psy aux disciplines théologiques du christianisme est non seulement considéré avec indulgence par la doxa dominante, elle est encouragée par un état d’esprit qui loue l’abandon des exigences dogmatiques. D’où d’étranges compromissions, où l’État laïque se prête à des discours fumeux et déréalisants. Mais, pour notre sociologue, il ne s’agit pas de s’abandonner à des constats désenchantés, il s’agit de contrer une évolution ruineuse et de rendre notamment au politique sa puissance d’intervention, en l’articulant à nouveau dans l’histoire et toute sa densité. Et d’insister sur l’importance de la relation à la nation et à la civilisation, dont l’identité « n’est pas une substance immuable et fermée, mais ne signifie pas pour autant une recomposition constante et indéfinie. » Seul le rapport à l’héritage donne un sens à la projection dans le futur.
 
(1) Mai 68, l’héritage impossible, La Découverte, mai 2006, 490 pages.
 
Autres articles recommandés : Jean-Pierre Le Goff, « Comment être à la fois conservateur moderne et social  », Le Débat n° 188 - janvier-février 2016. - Marc Weitzmann, « Le Malaise français », Le Magazine littéraire n° 566 - avril 2016.
 

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14 mai 2017 7 14 /05 /mai /2017 15:27
Les idées neuves
du socialisme
  
IDEES
Notre ennemi,
le capital.
Jean-Claude Michéa.
Climats.
Janvier 2017.
320 pages.
 

 
Jean-Claude Michéa, né en 1950, est philosophe. Critique infatigable du libéralisme et d’une gauche progressiste qui est devenue son plus sûr allié, il dénonce, essai après essai, les ravages du système capitaliste et plaide pour un socialisme populaire et soucieux du bien commun, tel que Proudhon et Orwell l’avaient imaginé. Il a récemment publié : Le Complexe d’Orphée. (Climats, 2011), Les Mystères de la gauche. (Climats, 2013), La Gauche et le peuple. (Avec J. Julliard, Flammarion, 2014).
 
Présentation de l'éditeur.
Si l'on veut réellement rassembler la grande majorité des classes populaires autour d'un programme de déconstruction graduelle du système capitaliste (et non pas simplement accroître ses privilèges électoraux), il faut impérativement commencer par remettre en question ce vieux système de clivages fondé sur la "confiance aveugle dans l'idée de progrès", dont les présupposés philosophiques de plus en plus paralysants (du type "parti de demain" — celui de la Silicon Valley — contre "parti d'hier" — celui de l'agriculture paysanne ou de la culture du livre) ne cessent d'offrir depuis plus de trente ans à la gauche européenne le moyen idéal de dissimuler sa réconciliation totale avec le capitalisme sous les dehors beaucoup plus séduisants d'une lutte "citoyenne" permanente contre toutes les idées "réactionnaires" et "passéistes"
 
L'article de Marc Riglet. - Lire - février 2017.
Solidarité oblige. Désigner un ennemi ne promet pas qu’on le terrasse. Ainsi de la finance avec François Hollande. Mais, avec Jean-Claude Michéa, c’est une autre affaire. De livre en livre, voici le quatorzième, notre philosophe sudiste dénonce le capitalisme, étrille ses idéologues et, peut-être plus encore, ses idiots utiles. Sous le triple patronage de Marx, de Proudhon et de George Orwell, il conduit la critique serrée du mode de production capitaliste, estime ne pas pouvoir distinguer entre le « mauvais » libéralisme – celui qui commande l’exploitation – et le « bon » - celui qui assure nos libertés -, pense qu’une économie du don n’est pas moins « anthropologique » qu’une économie de la concurrence, promeut, enfin, une morale de la common decency – il y a des choses « qui ne se font pas » - dont les dépositaires seraient les « gens ordinaires », ceux que les élites désignent comme des « ploucs », fourriers de ce nouveau spectre qui hanterait le monde : le populisme !
Dans ces registres, Jean-Claude Michéa n’est évidemment pas seul. Mais il est le théoricien le plus érudit, le dialecticien le plus serré, le polémiste le plus cruel et aussi le plus drôle. En outre, sa méthode d’exposition, invariable, est vraiment originale. Un exposé de base – là, l’entretien fait de quatre questions qu’il accorde à « un jeune site socialiste et décroissant, Le Comptoir » - puis seize scolies, chacune assortie d’une vingtaine de notes qui développent la pensée et établissent les sources. Une pensée arborescente, « permettant un mode d’exposition plus dialectique » ou, comme il dit, « si l’on préfère une formule plus jeune, en 3D ».
Une fois reconnu ces qualités, il reste loisible de saluer la force de certains développements et d’être plus réservé sur d’autres. Dans la première catégorie, on retiendra l’utile mise au point sur la distinction entre la gauche et le socialisme. Non seulement l’une n’emporte pas nécessairement l’autre, mais l’histoire du mouvement ouvrier rappelle que ce n’est qu’occasionnellement que le socialisme a estimé devoir avoir partie liée avec la gauche. Dans la seconde, on restera sceptique sur la promesse d’une fin prochaine du capitalisme à raison de la baisse tendancielle du taux de profit. Que la crise du capitalisme s’aiguise, que sa dernière ruse, le welfare state, ait épuisé sa force propulsive, est une chose ; que l’économie du don, l’auto-organisation et l’altruisme soient inscrits à l’ordre du jour, en est une autre, moins établie.
 
Autres articles recommandés : Gérard Leclerc, « La Vigie Michéa », Royaliste - 14 février 2017. - Jean-Claude Michéa, « Les intellectuels, le peuple et les réseaux sociaux», Le Comptoir - 11 janvier 2017.
 

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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 11:15
Dérives et misère
de la démocratie
  
IDEES
Si la démocratie
fait faillite.
Raffaele Simone.
Gallimard.
Novembre 2016.
272 pages.
 

 
Raffaele Simone, né en 1944, est philosophe. De nationalité italienne, professeur à l'université de Rome, il est l'auteur de plusieurs essais décapants sur les dérives de la pensée politique et du modèle culturel de l'Europe, à l'heure de la "mondialisation". Il a récemment publié : Le Monstre doux: l'Occident vire-t-il à droite ? (Gallimard, 2010), Pris dans la Toile : l'esprit aux temps du Web. (Gallimard, 2012), Les Passions de l'âme. (Arléa, 2013).
 
Présentation de l'éditeur.
Le cycle démocratique, vieux de deux siècles, est-il arrivé à son terme ? On pourrait le penser à en juger par les signes inquiétants que constituent la poussée des populismes, la défiance des citoyens, la montée de l'abstention électorale. Et si la démocratie telle que nous la connaissons se révélait en fin de compte inadaptée aux conditions sociales nouvelles créées par la mondialisation ? Telle est l'interrogation que poursuit Raffaele Simone dans ce livre. La démocratie, explique-t-il, repose sur une série de "fictions" la liberté, l'égalité, la souveraineté, la majorité qui vont contre la "politique naturelle" à base d'inégalité et de rapports de force. Avons-nous encore les moyens de domestiquer ces données ? Ou bien ne sont-elles pas irrésistiblement ramenées par un ensemble de facteurs qui vont des illusions mêmes produites par les fictions démocratiques aux évolutions du capitalisme et au règne des médias ? Vers quel modèle politique ces tendances puissantes nous dirigent-elles ?
 
L'article de Marc-Olivier Bherer. - Le Monde - 22 novembre 2016.
Avis de tempête sur la démocratie. En 2010, dans un ouvrage remarqué, le linguiste et essayiste italien Raffaele Simone mettait en garde contre un basculement réactionnaire du monde (Le Monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite ?, Gallimard). Il va maintenant plus loin, craignant qu’un « ouragan » ne s’abatte sur la démocratie. Les événements décoiffants que nous avons connus en 2016, entre le Brexit et l’élection de Donald Trump, semblent lui donner raison.
Raffaele Simone voit deux possibles destins à l’Europe : la «démocratie despotique», où l’exécutif confisque le pouvoir au détriment du Parlement, dans l’indifférence quasi générale ; ou une « démocratie volatile » marquée par une instabilité chronique.
Le « cycle démocratique de l’après-guerre », une expression empruntée au politologue britannique Colin Crouch, serait donc arrivé à un tournant, si ce n’est à son terme. A l’espoir et la confiance ont succédé l’impatience, la désillusion, l’hostilité, même si l’Europe vit toujours en paix. L’équilibre trouvé s’est peu à peu fragilisé à partir des années 1980, notamment sous la pression de la mondialisation et du néolibéralisme. Raffaele Simone identifie trois piliers sur lesquels reposent les régimes démocratiques et qui sont désormais chancelants : institutions, mentalité et mythologie.
Les institutions démocratiques sont bien connues et leur perte de prestige l’est malheureusement tout autant. L’abstentionnisme forme aujourd’hui le premier parti de France et, aux Etats-Unis, il a largement participé à la victoire de Donald Trump. Autre exemple : l’école ne semble plus en mesure d’assurer la promesse d’une société méritocratique… Mais, au-delà de ces institutions, quelque chose de plus profond est atteint : la mentalité qui permet à la démocratie de fonctionner. Cette disposition d’esprit croit en la douceur et en la coopération ; elle est à ce titre contraire à la «pensée politique naturelle», pour qui prévalent des logiques de domination (consentie ou imposée).
L’auteur développe ici au passage une anthropologie pessimiste qui considère que l’homme est plutôt enclin à la violence. C’est pourquoi la mentalité démocratique et a fortiori la démocratie, si vulnérables, ont besoin d’une mythologie pour les renforcer. Cette croyance rend l’impossible envisageable : la liberté et l’égalité pour tous. Raffaele Simone considère que différentes fictions, notamment l’idée que la représentation par les députés permet l’expression de la volonté populaire, sont ici à l’œuvre. Le terme de fiction pourrait sous-entendre une mise à distance, mais ce relativisme est effacé par une exigence supplémentaire : les citoyens vivant en démocratie doivent tenir pour vraies ces fictions.
Cet édifice précaire se lézarde sous l’effet de tendances qui ne vont pas nécessairement dans le même sens, mais dont l’effet combiné est délétère. Raffaele Simone souligne tout d’abord les excès d’un esprit démocratique opposé à toute autorité, favorable à un pouvoir plus près de la base. En Italie, c’est le Mouvement 5 étoiles, gauchisant et anti-establishment ; en France, dans un autre genre, Nuit debout ; aux Etats-Unis, Occupy Wall Street. Ces différents mouvements incarnent une simple opposition morale sans proposition, estime Raffaelle Simone. Sur un ton volontiers polémique, il s’en prend à la «pleurnicherie démocratique», qui demande une extension sans cesse plus grande des droits. Le résultat est « parfois admirable, parfois déconcertant ».
Nul autre enjeu n’en aurait donné l’illustration que l’immigration. La démocratie se prétend « inclusive et expansive », elle souhaite pouvoir s’ouvrir à tous, sans discrimination de croyance ou d’origine. Mais l’immigration, clandestine et légale, a atteint une limite, car, selon Raffaele Simone, « les immigrés font à bas coût ce que les autochtones ne font plus ou ce qu’ils feraient pour un salaire beaucoup plus élevé ». En outre, les nouveaux arrivants pèseraient sur l’Etat-providence sans nécessairement contribuer à son financement.
Homme de gauche revendiqué, Raffaele Simone pense l’immigration avec des polémistes contestés par le camp progressiste. Il se réfère notamment au politologue américain Samuel Huntington (1927-2008), théoricien du choc des civilisations et auteur en 2004 d’un ouvrage dans lequel il s’inquiétait de voir l’identité américaine menacée par l’arrivée massive d’immigrés hispaniques (Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures, éd. Odile Jacob). Raffaele Simone cite également Thilo Sarrazin, cet ancien membre du SPD allemand qui a perdu son poste au sein du directoire de la Bundesbank après avoir publié en 2010 un ouvrage dans lequel il s’inquiète des dangers dont était porteuse, selon lui, l’immigration musulmane (l’Allemagne disparaît, éd. Du Toucan). Ces réflexions, qui ne manqueront pas de faire grincer des dents, révèle la volonté de l’auteur de ne pas s’enfermer dans les catégories de pensée.
Les inquiétudes suscitées par l’immigration sont d’autant plus ignorées que les gouvernants vivent dans un monde à part, davantage guidés par une propagande politique sans cesse plus sophistiquée que par leurs actions. Ils participent activement à l’infantilisation des électeurs, privant le débat de son sens ou préférant servir des clientèles plutôt que le bien commun. Face à la tempête qui fait rage, Raffaele Simone n’envisage pas de soudaine éclaircie. Face aux « monstres doux », espérons donc que bientôt se rappelleront à nous « les meilleurs anges de notre nature », selon l’expression d’Abraham Lincoln – ceux qui portent les hommes à la concorde.

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11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 23:29
Stratégies pour
sortir de l'euro
  
IDEES
L'euro contre
la France,
l'euro contre
l'Europe
Jacques Sapir.
Editions du Cerf.
Septembre 2016.
66 pages.
 

 
Jacques Sapir, né en 1954, est économiste. Directeur d'études à l'EHESS, spécialiste des questions stratégiques internationales, il est aujourd'hui un des chefs de file de la mouvance des économistes hétérodoxes. Il a récemment publié : La Démondialisation. (Le Seuil, 2011), Faut-il sortir de l'euro ? (Le Seuil, 2012), Souveraineté, démocratie, laïcité. (Michalon, 2016).
 
Présentation de l'éditeur.
« A l'origine de la crise de l'Union européenne se trouve l'euro. Exacerbant les oppositions entre pays, il en corrode les fondations et met à mal la démocratie en suscitant la montée de pouvoirs tyranniques. » Jacques Sapir.
 
L'article de Bertrand Renouvin. - Royaliste - 20 décembre 2016.
Pour en finir avec l'euro. La « monnaie unique » n’a pas tenu les promesses dont elle était enrobée, ni confirmé les théories qui prétendaient la justifier. L’euro asservit la France, mine l’économie nationale et creuse les inégalités sociales. L’euro violente les nations qui ont accepté ce carcan. Jacques Sapir a raison : il faut en finir avec cette zone sous domination allemande.
L’euro est imposé aux peuples comme une évidence, non comme une somme de bienfaits connus et reconnus comme tels. L’évidence inévidente de l’euro s’appuie sur une autre évidence de même type, qui consiste à affirmer que la fin de l’euro serait une catastrophe pour les nations et pour les citoyens. Les dirigeants de l’Eurogroupe ont agité cette menace pour mater les Grecs en 2015. Ils utiliseront le même procédé si les Italiens portent au pouvoir des formations hostiles à l’euro.
Le chantage au chaos peut être efficace un certain temps. Mais nul n’ignore qu’on le brandit pour masquer la faiblesse ou l’inexistence de ses arguments. Il n’en a pas toujours été ainsi. À la fin du siècle dernier, le discours sur le passage à l’euro se donnait des allures scientifiques et les experts annonçaient l’entrée dans un monde meilleur. Quand les économistes parlaient aux économistes, ils invoquaient la théorie des zones monétaires optimales de Robert Mundell. Quand les économistes parlaient au bon peuple, ils annonçaient que la monnaie unique permettrait une forte augmentation de la production et des échanges. Les dirigeants politiques célébraient quant à eux le bond en avant européen.
Dans le petit essai qu’il vient de publier, Jacques Sapir rappelle que la théorie des zones monétaires optimales n’a aucun fondement scientifique et que les faibles avantages qu’on peut attendre d’une monnaie unique supposent des conditions irréalistes - par exemple la parfaite flexibilité du travail. Pourtant, Jacques Delors et bien d’autres communièrent et communiquèrent dans la certitude d’une forte croissance au sein d’une zone bien protégée contre les aléas de la conjoncture économique. Dix-sept ans plus tard, l’examen de la situation économique et sociale des pays-membres de la zone euro vient démentir cet optimisme.
Pour la France, les effets de l’euro sont accablants. Alors que la croissance du PIB était supérieure à 2,5 % à la fin des années 1990, elle descend à 2 % au début de notre siècle puis tombe aux alentours de 1 % après 2008. Jacques Sapir observe également que la croissance de la production industrielle a été très faible entre 2002 et 2008 et s’est effondrée lors de la crise. La fameuse « forteresse euro » ne nous protège manifestement pas des tempêtes ! Le chômage est la conséquence la plus largement ressentie de la « monnaie unique » mais ce n’est pas la seule : la contrainte monétaire conduit à accroître le déficit budgétaire à cause des exemptions de cotisations sociales et de la baisse des rentrées fiscales provoquées par la faiblesse de la production.
Il est absurde de s’écrier que « les caisses sont vides » à la manière de François Fillon en 2007 si l’on est décidé à poursuivre la politique qui empêche de les remplir. De fait, le Premier ministre de Nicolas Sarkozy a provoqué un accroissement direct de 700 000 demandeurs d’emploi et François Hollande a fait preuve du même aveuglement avec les mêmes conséquences désastreuses sur l’emploi. La contrainte monétaire se fait aussi sentir sur les salaires - le salaire médian stagne depuis l’an 2000 -, sur le territoire national de plus en plus fracturé entre métropoles et « France périphérique », sur l’agriculture française...
Chaque année, le gouvernement assure que l’économie « repart »et tous les cinq ans les candidats des diverses fractions de l’oligarchie nous promettent que la « gouvernance» de la zone euro va changer à notre profit. François Fillon affirme dans son programme pour 2017 qu’il va « faire de l’euro un outil de notre souveraineté », et Arnaud Montebourg parle d’une « souveraineté partagée ». Or nul ne veut reconnaître, à droite comme à gauche, que nous avons perdu la maîtrise de nos recettes fiscales, la liberté de nos choix budgétaires, la possibilité de réduire à un minimum acceptable notre endettement public faute de disposer de notre Banque centrale... selon la logique implacable qui a été enclenchée par l’abandon de notre souveraineté monétaire.
La prétendue monnaie unique - qui n’est pas la monnaie de la Suède, de la Pologne, de la Hongrie - n’a pas profité aux nations qui l’ont adoptée, à l’exception de l’Allemagne. Si l’on prend pour critère le PIB par habitant, le bilan est négatif pour la Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Finlande et d’autres indicateurs sont tout aussi défavorables : l’investissement par habitant est faible en Italie et en Espagne, catastrophique en Grèce et au Portugal et le niveau de vie de très nombreux habitants de ces pays est plus ou moins fortement menacé sur le moyen terme. L’Allemagne domine la zone euro et en profite largement parce que le taux de change de l’euro lui convient et parce que la complaisance de ses partenaires - tout particulièrement la France - lui permet d’imposer, par divers « pactes », une austérité qui est conforme à la mentalité et à l’idéologie de ses dirigeants.
L’élite allemande du pouvoir et des affaires veut tirer tout le profit possible de la zone euro - y compris par le pillage de la Grèce - sans en supporter les charges puisqu’elle ne veut ni ne peut accepter d’aider les pays du Sud car cette aide détruirait son économie. D’où l’impasse dans laquelle se trouve la zone euro : sa logique est dépressive et l’issue fédéraliste est impossible puisque Berlin ne pourrait pas en supporter le coût, à supposer que les peuples consentent à l’aliénation complète de leur souveraineté.
Faute de pouvoir sortir de la crise, on cherche à masquer les problèmes par des promesses illusoires, on procède à des coups de force pour imposer des gestionnaires aux ordres - Mario Monti en Italie, Lucas Papadémos en Grèce - ou l’on utilise tous les moyens médiatiques et techniques qui permettent de déstabiliser et de soumettre un gouvernement rebelle - celui d’Alexis Tsipras en 2015. Ces procédés anti-démocratiques ne permettent pas d’endiguer le flot montant des colères : les insurrections électorales sont de plus en plus nombreuses malgré les campagnes de dénonciation du « populisme ». Il faut donc en finir avec la zone euro. C’est possible, c’est souhaitable mais la délivrance ne doit pas se faire n’importe comment.
C’est possible et nécessaire à tous égards. Comme le bloc-or dans les années trente, la zone euro interdit les dévaluations entre des pays-membres dont les trajectoires économiques divergent - alors qu’on nous annonçait une bienfaisante convergence - et qui n’ont d’autre choix que la déflation. En choisissant cette thérapie meurtrière, Ramsay MacDonald et Pierre Laval avaient provoqué des catastrophes économiques et sociales auxquelles s’ajouta la catastrophe politique allemande dont le chancelier Brüning, lui aussi déflationniste, fut directement responsable. Comme naguère, les « dévaluations internes » par la contrainte salariale et la rigueur budgétaire provoquent des troubles politiques majeurs qui peuvent encore s’aggraver. Pour conjurer les périls qui s’accumulent, Jacques Sapir reprend la démonstration qu’il a faite à de nombreuses reprises :
- le retour à la monnaie nationale permet la dévaluation de cette monnaie et la relance de l’activité économique avec de rapides effets positifs sur l’emploi : entre 1,5 et 2,5 millions de personnes retrouveraient rapidement du travail et l’assurance-chômage s’en trouverait rééquilibrée ;
- le retour au franc permet de régler immédiatement le problème de notre dette publique puisque la monnaie de règlement de cette dette est la monnaie qui a cours légal en France. Le remboursement de 97 % de notre dette en monnaie dévaluée redonnerait à l’État les « marges de manœuvres »qui sont effectivement inexistantes dans le système actuel ;
- la fin de l’austérité permettrait de donner un tout autre sens aux « réformes structurelles » aujourd’hui conçues dans la logique antiéconomique et antisociale de la monnaie unique.
Ce troisième point doit être examiné très attentivement car la destruction de la zone euro est une condition nécessaire mais tout à fait insuffisante quant aux objectifs de développement économique et social et de redéfinition de l’Europe. Dans un long article publié récemment sur son blog, Jacques Sapir met en garde contre le danger d’une sortie libéral-conservatrice de l’euro. Trois stratégies sont en effet possibles :
La première consisterait à laisser faire, en profitant des avantages à court terme du retour au franc sans mettre en œuvre une politique industrielle. Si tel est le cas, nous continuerons à subir les effets de l’ultra-libéralisme.
La deuxième chercherait à reconstruire une industrie nationale de milieu et de bas de gamme en se glorifiant du retour à l’emploi de millions de travailleurs tout en continuant à détruire les services publics et à baisser les salaires. Là encore, le peuple français serait floué.
La troisième stratégie profiterait des gains de productivité réalisés grâce au retour au franc pour lancer une politique d’investissements dans le secteur privé et dans les services publics. Cette politique serait accompagnée d’un effort massif en faveur de la formation professionnelle et d’une mobilisation des ressources financières en vue d’un développement conçu selon les impératifs écologiques.
Le contrôle politique de la Banque de France, le contrôle des flux de capitaux et un « changement profond du système bancaire et assuranciel » seraient les conditions premières de cette mobilisation financière dans un cadre protecteur.
Cette mobilisation économique et financière de la nation à nouveau souveraine est la seule stratégie qui permette de reconstruire le pays. Elle se heurterait à de violentes offensives à l’intérieur du pays et à de vives pressions extérieures. D’où la question posée par Jacques Sapir : quelle est la formation ou la coalition politique, qui est ou sera décidée à engager le combat frontal contre l’oligarchie et à rompre avec l’ultra-libéralisme grâce à la constitution d’un « bloc historique » réunissant les classes moyennes et populaires ?
Cette question demeure aujourd’hui sans réponse mais la campagne présidentielle devrait permettre à chacun de préciser ses projets.

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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 10:35
Dissidents
de la modernité
 

 

IDEES
Les antimodernes.
De Joseph de Maistre
à Roland Barthes.
Antoine Compagnon.
Gallimard, Folio.
Mai 2016.
706 pages.
 

 
Antoine Compagnon, né en 1950, est historien de la littérature française. Professeur à l’université du Maine puis à la Sorbonne, il occupe depuis 2006 la chaire de littérature française moderne au Collège de France. Il a récemment publié : La Littérature, pour quoi faire ? (Fayard, 2007), Un été avec Montaigne. (Éditions des Équateurs, 2013), Baudelaire l'irréductible. (Flammarion, 2014), Un été avec Baudelaire. (Éditions des Équateurs, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
Qui sont les antimodernes ? Non pas les conservateurs, les académiques, les frileux, les pompiers, les réactionnaires, mais les modernes à contrecœur, malgré eux, à leur corps défendant, ceux qui avancent en regardant dans le rétroviseur, comme Sartre disait de Baudelaire. Ce livre poursuit le filon de la résistance à la modernité qui traverse toute la modernité et qui en quelque manière la définit, en la distinguant d'un modernisme naïf, zélateur du progrès. Une première partie explore quelques grands thèmes caractéristiques du courant antimoderne aux XIXe et XXe siècles. Ces idées fixes sont au nombre de six : historique, la contre-révolution ; philosophique, les anti-Lumières ; morale, le pessimisme ; religieuse, le péché originel ; esthétique, le sublime ; et stylistique, la vitupération. Joseph de Maistre, Chateaubriand, Baudelaire, Flaubert d'un côté, de l'autre Proust, Caillois ou Cioran servent à dégager ces traits idéaux. Une seconde partie examine quelques grandes figures antimodernes aux XIXe et XXe siècles ou, plutôt, quelques configurations antimodernes majeures : Lacordaire, Léon Bloy, Péguy, Albert Thibaudet et Julien Benda, Julien Gracq et, enfin, Roland Barthes, « à l'arrière-garde de l'avant-garde », comme il aimait se situer. Entre les thèmes et les figures, des variations apparaissent, mais les antimodernes ont été le sel de la modernité, son revers ou son repli, sa réserve et sa ressource. Sans l'antimoderne, le moderne courait à sa perte, car les antimodernes ont donné la liberté aux modernes, ils ont été les modernes plus la liberté.
 
Postface d'Antoine Compagnon.
Qui sont les antimodernes aujourd'hui ? Et d’abord, y en a-t-il ? Question qui permet de revenir à celle du terminus ad quem. L’antimoderne est-il encore d’actualité ? Ma conviction était d’arrêter la tradition avec la Seconde Guerre mondiale, avec Drieu la Rochelle, car l’antimoderne me semblait ensuite interdit de séjour : le double jeu caractéristique de l’antimoderne, toujours dedans et dehors, aurait été rendu impossible après 1940 et la « divine surprise », très étrangère aux aspirations des antimodernes, lesquels ne croient pas, n’ont jamais cru à une quelconque restauration. L’antimoderne est joueur, dandy, agent double, chauve-souris. En France, Vichy aurait donc mis un terme à la tradition du dandysme politico-littéraire antimoderne, ou à la fortune littéraire, à la réception esthétique – non politique – de De Maistre. Caillois jouait avec les idées de ce dernier jusqu’en 1940, mais aussitôt après, il se fit gaulliste fervent. La vogue antimoderne n’aurait donc pas résisté à l’esthétisation du politique par le fascisme, au triomphe du modernisme conservateur ou du conservatisme révolutionnaire.
Mais l’antimoderne a-t-il été rendu illégitime définitivement ou seulement pour un temps ? Les hussards (Nimier, Laurent, Blondin), ou Gracq et Barthes, semblent témoigner d’une permanence ou d’une résurgence d’un tropisme antimoderne, que l’on doit constater et que l’on ne peut ignorer. Contre la doxa de l’engagement chez Gracq. Contre la doxa du politiquement correct chez Barthes, lequel, dans sa chronique du Nouvel Observateur en 1978 et 1979, se moquait du radicalisme large des bobos. La présence de Gracq n’a pas soulevé d’objections. Celle de Barthes a surpris, m’a valu les seules attaques après le livre, attaques personnelles, ad hominem et non ad rem, comme si reconnaître l’antimoderne en Barthes – comme en Chateaubriand, Baudelaire ou Prout pourtant – l’abaissait, le trahissait. « Maistre d’accord, mais Barthes ! » Curieuse attitude ! Barthes se rattachait explicitement au romantisme large en délicatesse avec le radicalisme large. Nietzche prenait le relais de Schopenhauer, et l’on connaît son vœu en 1971, de se situer « à l’arrière garde de l’avant-garde ».
Il n’était pas un homme en colère, mais on peut trouver trace chez lui d’une croyance au péché originel. Ne pourrait-on lire le « degré zéro » - comme notion première – et le Neutre – comme mythe d’eudémonisme – à la manière d’une thèse sur la chute dans le langage ? Barthes ne soutient-il pas dans sa préface aux dessins d’Erté, toujours en 1971 : « D’une certaine façon avec le mot, avec la suite intelligible de lettres, c’est le mal qui commence. » La langue comme Chute : ce soupçon reviendra souvent chez lui par la suite.
Mais aujourd’hui ? Peut-on encore être antimoderne, au sens paradoxal, subtil, excentrique qui m’intéresse et qui a fait la grandeur de cette tradition hétérodoxe au cœur de la modernité ? Le national-républicanisme d’un Régis Debray est-il antimoderne ? Ou le passage du républicanisme à la laïcité positive d’un Max Gallo ? Ou la nostalgie de l’école et de la culture de la Troisième République chez un Alain Finkielkraut ? On n’a pas manqué de m’interroger encore sur Michel Houellebecq ou Philippe Sollers, sur les nouveaux réactionnaires et les néoconservateurs, sur les disciples de Leo Strauss et de Carl Schmitt, sur Philippe Muray, Maurice Dantec, Renaud Camus, Richard Millet, Michel Onfray. Puis-je décerner un label ? Peu après la sortie de mon livre, Jean-Paul II disparut.
Quelques jours après le conclave, on put lire ce titre en première page d’un quotidien: « Benoît XVI, un pape antimoderne ? », au sens, non de la controverse du début du XXe siècle et de la condamnation de l’hérésie moderniste, mais de la résistance aux dérives des comportements actuels. C’était un premier indice du retour du terme, et le diagnostic n’a pas été invalidé depuis cette date, puisque l’épithète est désormais partout.
Je réponds cependant : ni Benoît XVI ni Houellebecq, car pour être antimoderne, il est indispensable d’avoir traversé le moderne, comme Chateaubriand en 1789, comme Baudelaire en 1848, comme Péguy durant l’affaire Dreyfus, comme Gracq avec le surréalisme, comme Barthes avec le brechtisme. Un écrivain qui pense et écrit comme un naturaliste de la fin du XIXe siècle, comme si ni Proust ni Joyce n’avaient existé, n’est pas un antimoderne.
En vérité, je ne vois pas d’antimoderne à l’horizon. La religion moderne a pris un tel coup de vieux depuis vingt-cinq ans, depuis l’entrée dans la condition « postmoderne », comme on l’a qualifiée, depuis la chute du mur de Berlin, avec la fin des grands récits, le dernier ayant été celui du progrès, avec la méfiance de la science, le principe de précaution, etc., que la vieille posture antimoderne n’a plus rien de séduisant. Sans modernité triomphale, plus d’antimoderne viable, plus d’ambivalence, plus de jeu. Le moment postmoderne est aussi, forcément et fâcheusement, un moment post-antimoderne.
Etre vraiment antimoderne aujourd’hui, c'est-à-dire intempestif, ce serait donc, paradoxalement, se battre à front renversé, se montrer réfractaire à la doxa antimoderne érigée de plus en plus en pensée unique, et défendre les valeurs des Lumières, les libertés modernes, l’humanisme civique, la raison pratique, la modernité démocratique, l’Etat de droit. Ce n’est pas le moment de plaisanter avec ces idéaux en des temps de hausse des fondamentalismes de tous bords. Il faut être benoît pur croire que la menace vient aujourd’hui du modernisme, que le triomphe du moderne – non des archaïsmes renouvelés est ce qui doit être craint au début du XXIe siècle. Et s’il s’agit toujours d’être indocile, parce que la littérature, c’est cela – l’opposition -, le moment est venu de chanter les Lumières, non de faire la fine bouche.
 
Recension de Yaël Dagan. [1]. - Revue Mil neuf cent - n°24 - 2006.
Dès la première page, Antoine Compagnon livre la définition de l’objet de son enquête. Les « antimodernes » sont « les modernes en délicatesse avec les Temps modernes, le modernisme ou la modernité, ou les modernes qui le furent à contrecœur, modernes déchirés ou encore modernes intempestifs » (p. 7). Par la suite, l’auteur multiplie les significations. L’antimodernisme désigne le doute, l’ambivalence, la nostalgie, et non pas un rejet pur et simple de la modernité. En effet, entre la réaction traditionaliste (Maurras) et l’adhésion allègre au mythe moderne du progrès, puis à l’idée d’avant-garde artistique, un vaste champ s’ouvre, dans lequel, soutient Compagnon, se trouvent les plus grands écrivains français (et européens) des XIXe et XXe siècles, exprimant une résistance au monde moderne, et en cela même ils sont les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés.
La démonstration se déroule en deux temps. D’abord « Les idées », illustrées notamment par trois « fondateurs » de l’antimodernisme : Joseph de Maistre, Chateaubriand et Baudelaire : contre-révolution, anti-Lumières, pessimisme, péché originel, sublime et vitupération sont les idées clés de cette attitude à la fois hostile et consubstantielle au vrai modernisme. Ensuite, dans la seconde partie de l’ouvrage, une série d’études de cas, où chaque auteur est présenté dans son contexte et toujours en rapport avec ses contemporains, engagés dans une controverse, voire une polémique. Ici le point de départ est l’idée qu’« on est toujours le moderne de l’un et l’antimoderne de l’autre » (p. 53). Si la lecture des deux parties est toujours passionnante et fort stimulante, on a parfois l’impression que les monographies de la seconde partie ne collent pas toujours à la problématique annoncée ; mais c’est aussi qu’elles la débordent en raison même de leur richesse, parfois au détriment du fil conducteur de la démonstration : l’antimodernisme en tant que marque de la réflexion des « vrais » modernes sur leur période.
Une définition aussi large de l’antimoderne permet de considérer presque chaque écrivain sous cette étiquette, et ainsi de vider la catégorie de sa substance. Compagnon ne le nie pas. Plus qu’une réalité donnée, il s’agit là d’un outil d’analyse. En continuité avec Les cinq paradoxes de la modernité, Compagnon mène une réflexion soutenue, solidement documentée et très précise sur un phénomène historiquement circonscrit, puisqu’il n’appartient qu’à l’époque contemporaine, que les Anglo-saxons appellent moderne, entre pré-moderne et post-moderne. L’événement fondateur en est la Révolution française. Toute la pensée anti-moderne en découle directement, car l’élément contre-révolutionnaire en est essentiel. Il faut en convenir : les plus grands écrivains français des deux siècles passés, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, étaient « sinon de droite, du moins résistant(s) à la gauche » (p. 11), constate Compagnon. Car, à la suite d’Albert Thibaudet, il remarque que plus la gauche s’empare du pouvoir politique, plus la droite se réfugie dans la littérature.
L’antimoderne serait donc de droite, rien que par le fait que la légitimité politique est à gauche et que sa « véritable attitude critique » le place dans une marginalité politique. Ici Compagnon semble hésiter, car, dans sa conclusion, il situe l’antimoderne dans un « ni droite ni gauche », non pas dans le sens de Sternhell, mais dans le sens de « la neutralisation sollicitée par Barthes ». Roland Barthes, penseur de gauche pour la plus longue partie de sa vie, rejoint les antimodernes en raison de son évolution surprenante dans les deux dernières années de sa vie, qui permet à Compagnon une lecture à rebours d’un Barthes plus ambivalent vis-à-vis de l’avant-garde littéraire, plus résistant au modernisme, déclarant, en 1971, que son vœu était de se situer « à l’arrière-garde de l’avant-garde », encore une formule limpide de l’antimodernisme, consistant à aimer encore ce qu’on sait déjà mort. Barthes renoue ainsi avec la tradition antimoderne que Compagnon avait crue morte avec « les horreurs du milieu du xxe siècle », car le jeu antimoderne s’avérait périlleux face aux dérives de Vichy et de la collaboration, incarnées par les trajectoires de Drieu La Rochelle et de Paul Morand, antimodernes tous les deux.
L’ouvrage de Compagnon participe d’une certaine tendance actuelle à réhabiliter une pensée de droite ou, du moins, résistante aux idées de la gauche, comme plusieurs enquêtes sur les « nouveaux réactionnaires » l’ont récemment montré. Soixante et un ans après la libération d’Auschwitz, l’héritage que la gauche a légué de la catastrophe antimoderne de 1939-1945 s’effrite. Compagnon n’hésite pas, en dernier recours, à valoriser les antimodernes comme « réactionnaires de charme », et à revendiquer la liberté que porte en elle la critique antimoderne. Si l’on peut regretter dans cette « histoire des idées » l’absence d’une analyse des conditions matérielles et sociales qui nuancerait peut-être la notion de liberté, on reconnaît dans cet essai la puissance démonstrative d’une analyse fine et clairement argumentée d’un phénomène culturel de longue durée, qui fournit de nombreuses pistes pour aborder les grandes questions à la croisée du politique et du littéraire.
 

 
[1]. Yaël Dagan est l'auteur d'un bel essai sur la première période de la NRF (La NRF entre Guerre et Paix, 1914-1925, Tallandier, 2008). Il y met bien en lumière les échanges passionnés qui opposèrent, au début du siècle dernier, l'équipe de la Revue Critique et celle d'André Gide sur les questions du  « classicisme moderne » et du « nationalisme littéraire ». Questions qui étaient alors au coeur du débat moderne/antimoderne, et dont Antoine Compagnon fait, malheureusement, peu état dans son livre.

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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 09:46
Vico, les nations
et l'universel
  
IDEES
Vie et mort
des nations.
Lecture de la Science nouvelle de G. Vico.
Alain Pons.
Gallimard.
Septembre 2015.
372 pages.
 

 
Alain Pons, né en 1929, est philosophe et historien des idées politiques. Spécialiste du XVIIIe siècle, membre correspondant de l’Institut à l’Académie des sciences morales et politiques. il est considéré comme l’un des meilleurs interprètes de l’œuvre de Giambattista Vico – et d’une manière générale de la pensée humaniste italienne. Il est l’auteur d’une traduction de la Science Nouvelle de Vico (Fayard, 2001) qui fait référence.
 
Présentation de l'éditeur.
La place de Giambattista Vico (1668-1744) dans le siècle des Lumières, comme dans l'histoire des idées, est difficile à déterminer. Tenu à l'écart des courants dominants de son époque, il n'a été lu et étudié que bien après sa mort. Sa pensée n'a cessé depuis de faire l'objet d'interprétations diverses et contradictoires : certains la jugent tournée vers le passé, nourrie de l'humanisme grec et latin revivifié par le christianisme ; d'autres y voient la préfiguration des grandes visions modernes de l'histoire. Son oeuvre, écrit Alain Pons, dépasse l'opposition entre Anciens et Modernes ; elle a l'ambition de fonder une science nouvelle, non pas du monde naturel mais du monde des hommes, sous la forme d'une étude des nations. Pour ce faire, le philosophe napolitain unit intimement deux savoirs distincts : une philosophie de l'esprit humain qu'il ne veut pas réduire à la pure raison, et une philologie qui explore le savoir historique accumulé depuis la plus lointaine antiquité. Cette lecture met en lumière la façon dont, selon Vico, naissent, vivent et peuvent mourir les nations, et comment se construisent chez elles les "choses humaines" - religions, langages, coutumes, lois, institutions politiques. Elle donne son relief à l'intuition fondamentale qui fait l'originalité du philosophe : c'est dans le temps de l'histoire et dans la vie des nations que l'homme accomplit son humanité. La Science nouvelle (1744) ouvre certaines voies dans lesquelles vont s'engager la philosophie moderne et les sciences humaines. Elle aide à comprendre les interrogations, les espoirs et les craintes que le destin des nations fait toujours naître.
 
Conclusion d'Alain Pons.
Vico en son temps et dans le nôtre. Les historiens des idées ont du mal à donner à Vico et à son œuvre un statut et une place bien déterminés. D’un côté, on a tendance à voir en lui un humaniste un peu attardé, effrayé par l’esprit « moderne » qui commence à s’imposer non seulement dans les sciences de la nature mais aussi dans les idées philosophiques, morales, politiques et religieuses qui vont s’épanouir dans le siècle dit « des Lumières ». De l’autre, il est impossible de ne pas reconnaître qu’il aborde dans ses écrits la plupart des grands thèmes autour desquels vont se développer ces mêmes idées. Or il faut bien admettre que ses œuvres, dans son temps et plus tard, dans son pays et ailleurs, n’ont eu qu’une diffusion restreinte et une influence difficilement mesurable. Il n’est pas dans nos intentions d’évoquer ici la « fortune de Vico » et en particulier sa « découverte » en France grâce à Michelet. Mais, pour nous en tenir à l’Italie et à l’Europe du XVIIIe siècle, il est certains que ses écrits ont été très peu lus. D’où la vanité des efforts de ces historiens qui, frappés par les ressemblances qu’ils constatent entre bon nombre des idées contenues dans la Science nouvelle et celles des grands auteurs des Lumières, essaient de savoir comment ces derniers auraient pu avoir connaissance de la pensée de l’obscur Napolitain. En admettant même qu’ils aient entendu parler de lui, l’ont-ils lu ? Et s’ils l’ont lu, pourquoi aucune d’entre eux ne l’a-t-il jamais cité ?
Puisqu’il ne saurait être question d’« influence » directe des idées de Vico sur celles de son siècle, on est réduit à parler de « rencontre ». C’est ainsi qu’il est devenu un « précurseur » universel, de sorte que l’intérêt qu’on lui porte a un caractère essentiellement « rétrospectif ». Quant à l’histoire des sciences humaines au siècle des Lumières, tous ceux qui l’étudient sont amenés à reconnaître que les thèmes principaux selon lesquels elle s’organise en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, sont déjà présents chez Vico : la théorie des langues, qui occupe une place si importante dans la pensée du XVIIIe siècle, la genèse des institutions politiques et juridiques, l’évolution du droit naturel moderne, l’interprétation des mythes, les débuts de la société et la place des sauvages dans le devenir de l’humanité, enfin, de manière générale, la conception de l’histoire comme histoire de la civilisation. Mais le fait de reconnaître que sur bien des sujets il anticipait sur ce qui allait être longuement exposé par d’autres risques de fragmenter et de disperser l’attention portée sur l’œuvre et d’en méconnaître l’unité profonde.
Cette unité, nous avons essayé de la faire apparaître dans notre lecture, en montrant qu’il fallait la trouver dans la tentative héroïque d’empêcher, au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècle, qu’une fracture définitive ne se produisît entre une tradition de pensée « humaniste », héritée de l’Antiquité grecque et romaine et accueillie par le christianisme, et d’autre part les horizons nouveaux ouverts par la pensée moderne qui, séduite à juste titre par les nouvelles sciences de la nature, risquait de déshumaniser la société des hommes. Que cette fracture soit évitable, Vico a voulu en donner la preuve en fondant une science « nouvelle », c’est-à-dire « moderne », appliquée à un objet précis, à savoir ces unités sociales, politiques et historiques que sont les nations, dont l’existence, à travers les siècles, atteste que c’est en elles que l’on trouve la vérité de la vie des hommes réunis en société
« L’homme n’étant proprement qu’esprit, corps et parole », la possibilité de fonder une telle science repose, nous le savons, sur la mise en accord, sur la constantia, la cohérence des deux grandes manières dont la réflexion de l’home sur lui-même a été menée : la philosophie, qui réfléchit sur l’homme et son esprit, et la philosophie, qui étudie les actions diverses des hommes dans le temps de l’histoire. Ces deux approches de l’humanité de l’homme, jusque-là séparées et souvent opposées, Vico a montré qu’elles étaient non seulement compatibles mais même inséparables, si l’on voulait comprendre comment c’était dans le temps lui-même que l’homme réalisait ce qui était inscrit dans sa nature.
Et c’est là qu’apparaissent la nouveauté et la force de son projet. Nous avons énuméré tous les aspects de ce que l’on peut appeler les futures sciences sociales nées au XVIIIe siècle, et nous avons vu qu’ils se dispersent en d’innombrables recherches touchant les différents aspects de la vie en société. L’intérêt de la tentative de Vico vient de ce qu’il rassemble tous ces aspects dans une étude qui fait apparaître synchroniquement et diachroniquement leur unité organique, et cela pour parvenir à la constitution d’une science effectivement nouvelle des nations. Pour lui, la nation, depuis qu’elle existe, concentre en elle tout ce qui caractérise l’homme dans ce qu’il a de propre en tant qu’individu et en tant qu’être social. Analyser sa « nature commune », c’est mettre au jour les différentes manières dont les hommes, dans le temps de l’histoire, ont construit leur humanité. Toutes les disciplines philosophiques et philologiques sont ainsi convoquées en même temps pour rendre compte de ce mouvement qui a arraché les hommes à l’animalité. L’apparition des dieux, par exemple, est incompréhensible si l’on ne voit pas en elle le résultat d’un acte « poétique » que seule l’étude des rapports de la pensée et du langage permet de comprendre.
Tout se tient chez Vico. La lecture qu’il donne des poèmes homériques ne vise pas à ajouter un chapitre à l’histoire de la littérature grecque, mais fait connaître un état de civilisation sur le plan moral et politique aussi bien qu’esthétique à un moment donné de l’histoire des peuples. De manière plus générale encore, les différents régimes politiques sont liés à la nature des hommes qui sont régis par eux, et leur suite répond à l’évolution de cette même nature humaine. Il y a dans leur succession une logique qui n’est pas rationnelle, mais qui dépend plus profondément de la nature de l’homme, avec ses potentialités et ses faiblesses, qui a besoin du temps pour exprimer et développer ce qui est contenu en elle.
Pour édifier sa science de la nation, Vico a fait appel à tout ce que pouvait lui fournir la culture ancienne, telle qu’elle avait été transmise, sans totale interruption au Moyen Age, revivifiée qu’elle était par le christianisme, jusqu’à la Renaissance ; et d’autre part la culture moderne, dont il constatait avec un mélange d’admiration et de fierté, mais aussi d’inquiétude profonde, les triomphes et les dangers qu’elle risquait d’entraîner pour la culture des esprits et celle des âmes, c’est-à-dire pour ce qui constitue la civilisation. A cet égard, on ne peut qu’être impressionné par l’amplitude de sa vision et la profondeur de sa réflexion qui dépasse de loin celle de ses contemporains et de ses suivants immédiats. Il a compris qu’avec Machiavel, avec Hobbes, avec les théoriciens du droit naturel moderne, avec Bayle, avec Locke, c’est toute la conception traditionnelle de la société et de la politique appuyée sur la religion qui était mise en question. Les meilleurs esprits de l’Europe des Lumières s’en apercevront après lui, et en tireront des conséquences diverses, sans lever les inquiétudes qui ont tourmenté les nations jusqu’à nos jours. Alors qu’il insiste sur la nature « commune » des nations, on verra Herder mettre en avant le caractère individuel de la nation, chaque nation ayant sa personnalité, son sol, son histoire, sa langue, son art, selon une conception que l’on a pu dire typiquement allemande et romantique. Au contraire, en France, Sieyès et les révolutionnaires identifieront la nation à l’Etat et en feront le résultat de l’adhésion libre d’individus citoyens dans le cadre d’une organisation politique donnée, en l’occurrence une république démocratique. Telles sont quelques-unes des questions que la lecture de la Science nouvelle ne cesse de poser.
 
Recension de Laurent Theis. - Le Point - 26 janvier 2016.
Qu'est-ce qu'une nation ? À cette question, on connaît la réponse magistrale qu'apporta Renan en 1887. On sait moins qu'un siècle et demi plus tôt, un professeur de rhétorique à l'université de Naples s'en était emparé dans un livre inclassable, Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations, dont la version définitive parut en 1744. L'ambition de Giambattista Vico était de faire pour la connaissance de l'homme ce que Newton venait de réaliser pour celle de la nature. Distinguant, dans l'histoire du monde, la succession de l'âge des dieux, des héros et des hommes, il voit dans la naissance des nations le cadre dans lequel l'homme atteint le plus haut degré de son humanité. Réfutant Descartes, ce qui explique son succès tardif en France, Vico construit son œuvre sur la rencontre de la philosophie et de la philologie, du temps et du langage. L'impeccable démonstration d'Alain Pons jette une lumière nouvelle sur une entreprise intellectuelle à laquelle l'actualité confère une pertinence aiguë.
 

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15 mai 2016 7 15 /05 /mai /2016 10:00
Les conditions
d'une renaissance
 

 

IDEES
Comprendre
le malheur français.
Marcel Gauchet.
Avec Eric Conan
et François Azouvi.
Stock.
Mars 2016.
378 pages.
 

 
Marcel Gauchet, né en 1946, est philosophe et historien. Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales et au Centre de recherches politiques Raymond Aron, il dirige depuis 1980 la revue Le Débat. Il a récemment publié : L'Avènement de la démocratie. (trois volumes, Gallimard, 2007-2010), De quoi l'avenir intellectuel sera-t-il fait ? (Avec Pierre Nora, Gallimard, 2010), Transmettre, apprendre. (Stock, 2014)
 
Présentation de l'éditeur.
Il y a un malheur français, bien spécifique à ce pays : pourquoi sommes-nous les champions du monde du pessimisme et du mécontentement de nous-mêmes ? Pourquoi vivons-nous notre situation, notre place dans l’Europe et le monde, comme un malheur incomparable ? Marcel Gauchet aborde ce problème d’une façon originale, en procédant d’abord à un vaste examen historique, qui le conduit aux XVIIe-XVIIIe siècles, jusqu’à la période immédiatement contemporaine. Au passage, l’auteur analyse en profondeur le règne de De Gaulle et celui de Mitterrand, l’un et l’autre matriciels pour comprendre notre présent. Puis Marcel Gauchet s’attaque aux ressorts de la société française d’aujourd’hui, dont il dissèque les maux : pourquoi la mondialisation et l’insertion dans l’ensemble européen sont-ils ressentis en France avec une particulière inquiétude ? Pourquoi le divorce entre les élites et le peuple prend-il chez nous ce tour dramatique ? Quelle responsabilité incombe aux dirigeants dans la montée de ce qu’on appelle, sans y réfléchir, « populisme » ? Quel rôle joue, dans le marasme français, le néo-libéralisme auquel Mitterrand a converti la France sans le dire ? Enfin, l’auteur montre que nous sommes aujourd’hui au plein coeur d’une période d’idéologie, d’autant plus pernicieuse qu’elle n’est jamais repérée pour ce qu’elle est, mais toujours confondue avec le cours obligatoire des choses : il s’agit de l’idéologie néo-libérale, qui va de pair avec la dépolitisation de nos sociétés.
 
L'article de Marc Weitzmann. - Le Magazine littéraire - avril 2016.
Le malaise français. Ce que Marcel Gauchet nomme, « l'ultime tournant théologico-politique de la modernité » s'est joué en cinq ou six ans, sans que nul n'en prenne conscience. Au milieu des années 1970, quelque part entre la crise née du choc pétrolier, le tsunami néolibéral déclenché par Reagan et Thatcher, l'introduction du capitalisme en Chine, l'enlisement soviétique en Afghanistan, la révolution iranienne, et celle des nouvelles technologies, un héritage archimillénaire d'organisation hiérarchique du monde fondée sur la filiation et le religieux a volé en éclats. La fin de la guerre froide reste le marqueur géopolitique de ce séisme planétaire qui se poursuit aujourd'hui, et que nous contribuons tous à créer tout en y assistant passivement. Bobos et terroristes en sont les figures antithétiques, mais gémellaires. C’'est à cela que, dans Comprendre le malheur français, s'attelle Marcel Gauchet avec une ambition qui impressionne.
« L'esprit du 11 janvier », qui a tenu lieu de doctrine pendant deux ou trois mois, écrit-il, s'est évaporé sans que son contenu ait pu être identifié. C'est comme si l'événement n'avait jamais existé. Sa signification est restée opaque. » En un sens, le livre, qui se présente comme une série d'entretiens réalisés avec l'historien François Azouvi et le journaliste Éric Conan, n'est rien d'autre qu'une méditation sur cette opacité - celle de la France d'aujourd'hui. La phrase clé, donnée dans la conclusion, en éclaire à la fois la méthode et le fond : « On ne change une société que sur la base de ce qu'elle est en fonction de ce qu'elle a été. » C'est dire que, si mutation globale il y a, c'est par l'analyse historique du local qu'il convient de l'appréhender. Le « malheur français » du titre n'est pas que la France soit prise dans la globalisation, c'est qu'elle y cherche sa place au moyen d'une tradition dont elle a perdu le fil. Marcel Gauchet s'emploie, tout à la fois, à faire l'archéologie de cette tradition et à raconter comment elle a été perdue.
Le livre sera salué à juste titre comme un événement pour au moins trois raisons : l'intelligence de ses analyses - que l'on admire y compris, d'ailleurs, lorsqu'on ne les partage pas -, leur simplicité, et surtout la liberté de ton totale avec laquelle elles sont énoncées. Marcel Gauchet ne cherche jamais le sarcasme - il n'en a nul besoin. Pousser la logique historique à son terme lui suffit, et c'est implacable. Les formules lapidaires font mouche parce qu'elles ne sont pas des formules, justement, elles sonnent « vrai ». Sur le PS : « C'est la bizarrerie des socialistes français de réussir à être à la fois mous et sectaires. » Sur Hollande : « La présidence Hollande aura été celle de l'agonie du mensonge mitterrandien : le socialisme par d'autres moyens, en l'occurrence l'Europe. À l'arrivée, on a l'Europe sans le socialisme [...] mais, conformément au modèle mitterrandien, la répudiation reste non dite. » Et l'on pourrait multiplier les exemples presque à chaque page. Sur Chirac, sur Sarkozy et sur Mitterrand, sur Giscard, ce sont les quarante dernières années qui sont ainsi passées à l'acide. Mais ce jeu de massacre tranquille sert un propos : l'histoire d'une chute. Celle, essentiellement, de la classe dirigeante, prise, pour une part, depuis la fin du gaullisme, dans un mouvement global qui la dépasse, mais aussi, pour une autre part, dans les filets d'un renoncement morbide et narcissique où l'intérêt privé n'est plus que la seule chose à sauver (et dont, depuis vingt ans, l'accaparement des entreprises privatisées par « une oligarchie d'ex-hauts fonctionnaires », créant ainsi une situation unique au monde, n'est que l'exemple le plus frappant). En retour, le populisme désespéré qui y répond est le fruit d'un peuple « qui reste politisé en profondeur, derrière sa dépolitisation de surface ».
Marcel Gauchet n'en reste pas à ce constat. La partie la plus intéressante du livre, et aussi la plus discutable, est la perspective historique qu'il dessine. Car ce délitement de l'État n'est pas seulement un fait. C'est aussi, depuis quatre siècles, un récit de la France sur elle-même. L'origine remonterait à ce qu'il nomme « le moment Louis XIV », cette « solution absolutiste » qui consista à « faire de l'État l'arbitre supérieur dominant les clivages religieux » et, deux siècles plus tard avec la Révolution, accoucha du modèle français de l'État laïc. « C'est avec Louis XIV que sont posées les bases de l'universalisme français », écrit-il. « C'est un complexe absolument original dont on ne voit pas l'équivalent ailleurs. Ce moment louis-quatorzien marque l'« advenue » de la France au sommet. Et aussi le début de la descente. » Si l'on suit l'auteur, ce moment reste gravé dans les mémoires comme un « trait identitaire français » - un idéal de l'homme accompli mis en scène à la cour du Roi-Soleil (homme de culture sachant converser et se conduire avec les femmes) et à jamais perdu. L'histoire que la France se raconte à elle-même depuis serait celle d'une décadence ponctuée de sursauts pour y échapper. Le dernier de ces sursauts serait incarné par De Gaulle.
Il y a deux façons de lire cette thèse. La première, politique, semble ranger Marcel Gauchet quelque part entre les « décroissants » et les conservateurs nostalgiques d'un gaullisme social (dont Chevènement serait aujourd'hui l'impasse incarnée). Elle est sans grand intérêt. La seconde, plus anthropologique, en revanche porte loin. Elle permet d'identifier la manière dont, depuis bientôt quatre siècles, la France s'envisage. Elle pose les conditions nécessaires pour changer. La question centrale aujourd'hui est de savoir comment maintenir l'ambition universaliste de ce pays tout en faisant le deuil de l'absolutisme qui fut sa démesure. Les intellectuels n'y sont pas moins confrontés que les autres. Leur drame c'est leur intelligence. Pour eux, la bêtise est négligeable, voire humiliante. Malheureusement, ainsi que l'écrit Marcel Gauchet, c'est « l'insigne faiblesse intellectuelle du néolibéralisme » qui fait toute sa force. Le concept d'histoire était une invention de philosophe. Le néolibéralisme n'a ni « besoin de se définir contre un passé parce que ce passé est révolu », ni besoin de « définir un futur parce que ce futur est déjà advenu dans ses bases ». Ce vide mental, cette négation du temps sont ce qu'il a de commun avec la terreur. Face à cette évidence du présent, l'indignation absolutiste des intellectuels - qui est aussi une nostalgie de leur statut - ne peut rien. Il faut inventer du nouveau. C'est la force du livre de Marcel Gauchet que de l'avoir compris.
 
Autre article recommandé : Bertrand Renouvin, « Le malheur français » - Royaliste - 20 mai 2016.
 

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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 20:01
Pierre Boutang,
tel qu'en lui-même
 

 

IDEES
Pierre Boutang.
Stéphane Giocanti.
Flammarion.
Mars 2016.
458 pages.
 

 
Pierre Boutang (1916, 1998). Philosophe, poète et essayiste politique. Esprit libre, métaphysicien majeur, traducteur de Platon, T. S. Eliot, William Blake et Chesterton. L'hebdomadaire La Nation française, qu'il dirigea de 1955 à 1967, fut à l'origine du renouveau de la pensée royaliste. Publications récentes :  La Politique considérée comme souci. (Les Provinciales, 2014).
 
Stéphane Giocanti, né en 1967, est romancier et historien de la littérature et des idées. Il est l'auteur d'essais remarqués sur T.S. Eliot, Charles Maurras et le Félibrige. Publications récentes : Maurras, le chaos et l'ordre. (Flammarion, 2006), Kamikaze d'été. (Ed. du Rocher, 2008), Une Histoire politique de la littérature. (Flammarion, 2009), C'était les Daudet (Flammarion, 2013).
 
Présentation de l'éditeur.
En 1998, toute la presse française se fait l'écho de la disparition de Pierre Boutang et le monde intellectuel, longtemps divisé à son sujet, rend un hommage unanime à ce maître – à la fois méta-physicien, écrivain, critique, poète et traducteur. Aujourd'hui, en dépit du centenaire de sa naissance (1916-2016), la postérité semble oublier injustement celui qui fut aussi le fondateur du journal La Nation française (1955-1967). À ceux qui en ont une image toute faite – celle d'un personnage colérique, d'un penseur sulfureux ou même « facho » –, cette biographie fournira bien des démentis et des nuances : en politique, fut-il maurrassien ou gaulliste ? pétainiste ou giraudiste ? traditionaliste, anarchiste ou antimoderne ? Fut-il un homme de droite, ce pourfendeur de l'Argent qui appelle à voter Mitterrand en 1981 ? Un homme de gauche, cet adversaire du marxisme et du Progrès ? Et comment situer un catholique en proie aux formidables débordements d'Éros ? Ceux qui ne le connaissent pas encore découvriront ici quelle immense figure de la vie intellectuelle française fut Pierre Boutang – lecteur phénoménal, professeur adulé après avoir été longtemps exclu de l'université, mais aussi pamphlétaire à la plume acérée, et surtout philosophe de la transcendance de l'être et du désir.Traversant un demi-siècle de pensée et de débats, où se croisent les voix des maîtres et amis de Boutang – de Gabriel Marcel à Jean Wahl, de Philippe Ariès à Roger Nimier, de Maurice Clavel et Raymond Aron à George Steiner –, nourri de témoignages et de documents inédits, Stéphane Giocanti révèle la genèse d'une œuvre en forme d'« odyssée du secret » et, sans éluder sa part d'ombre, brosse le portrait d'un inclassable géant du XXe siècle.
 
L'article de Gabriel Matzneff. - Le Magazine littéraire - mars 2016.
Boutang, le tyran métaphysique. Le 3 avril 2013, je déjeune rue du Mail, à Paris, Chez Georges, avec le patron des éditions Hermann, Arthur Cohen. Le nom de Pierre Boutang vient dans la conversation quand j'évoque sa traduction du Banquet de Platon et sa préface, qui suscita un vif émoi parmi les spécialistes de l'Antiquité gréco-romaine. « En 2003, me dit Cohen, il nous en restait une quinzaine d'exemplaires. Nous avons mis dix ans à les vendre. » Puis il enchaîne sur l'hostilité que la Sorbonne persiste à témoigner à l'oeuvre de Pierre Boutang. Celui-ci est mort en 1998.
Souvent, l'ostracisme dont est, de son vivant, victime un philosophe, un écrivain, un peintre cesse après sa mort, mais, on le voit avec Boutang, il y a des exceptions. Espérons que l'importante biographie que lui consacre Stéphane Giocanti va mettre fin à cette imbécile quarantaine ; infusera aux éditeurs l'envie de rééditer les livres épuisés de Pierre Boutang, et aussi, c'est essentiel, de publier ses carnets intimes inédits, de recueillir les articles qu'il donna aux journaux, aux revues tout au long de sa vie - je pense en particulier aux beaux textes parus dans La Nation française -, et qui font partie de son oeuvre au même titre que ses essais, ses poèmes et ses romans ; bref, rendra à Pierre Boutang la place éminente qui est la sienne parmi les philosophes français du XXe siècle.
Schopenhauer soutenait que la plupart des livres durent peu « Seuls survivent, expliquait-il à son disciple Frauenstaedt, ceux où l'auteur s'est mis lui-même. Dans toutes les grandes oeuvres, on retrouve l'auteur. Dans mon oeuvre à moi, je me suis fourré tout entier. Il faut qu'un écrivain soit le martyr de la cause qu'il défend, comme je l'ai été. »
Boutang est un philosophe de cette espèce. Il y a les bâtisseurs de systèmes, les savants organisateurs de concepts et d'idées : Aristote, Thomas d'Aquin, Kant, Hegel. Et il y a les aventuriers de l'esprit, ceux qui se brûlent et brûlent le coeur des adolescents qui les lisent : Boehme, Pascal, Kierkegaard, Nietzsche, Chestov. Pierre Boutang est un de ces aventuriers. Cela explique en partie l'hostilité que lui témoignent les penseurs officiels, le cénacle du politiquement correct qui décide qui est philosophe et qui ne l'est pas ; qui a droit aux honneurs et qui doit être mis au ban. Les jeunes gens qui rêvent de gloire liront ce Pierre Boutang de Stéphane Giocanti pour apprendre ce qu'il en coûte dans la France intello du XXe siècle (et j'ajoute, hélas ! du XXIe, car dans ce domaine c'est de pis en pis) à un écrivain d'être un esprit libre et d'exprimer dans ses livres les passions contradictoires qui lui dévorent le coeur.
Le délateur, la délatrice, ceux qui accusent, excommunient, dressent des listes de proscription, sont des personnages consubstantiels à notre vie publique. Lorsqu'en 1976 Pierre Boutang se voit confier la chaire de métaphysique à la Sorbonne, un de ses collègues, le très révéré et blanc-bleu Jacques Derrida, envoie une abjecte lettre de protestation au Monde.
Le journal la publie, mais - c'est à son honneur - publie quelques jours après la réponse d'un autre philosophe, René Schérer, qui, lui, prend la défense de Boutang, fait son éloge, ce qui, vu l'atmosphère intellectuelle de l'époque, est un acte de courage peu banal. Le fouriériste et anarchiste René Schérer est politiquement très loin du monarchiste catholique romain Pierre Boutang, mais son frère, le cinéaste Éric Rohmer, et lui furent ses élèves. Schérer lui conserve admiration, amitié et rappelle en souriant qu'ils furent, son frère et lui, présentés par Boutang à Charles Maurras, qui leur serra la main ! À cette amitié platonicienne qui unissait René Schérer à Pierre Boutang, l'adolescent de 17 ans à son génial jeune maître, Stéphane Giocanti consacre des pages d'une sensibilité, d'une intelligence qui m'ont, s'agissant de deux amis qui comptent parmi les rencontres marquantes de mon existence, ému, enchanté.
Ce lien particulier qui unit Boutang à ses élèves, qu'ils soient lycéens ou étudiants, et dont Stéphane Giocanti parle si bien, a sa source dans la nature ensemble socratique et donjuanesque de notre philosophe. Pierre Boutang est un séducteur. C'est le joueur de flûte du conte de Grimm qui charme les jeunes garçons et les fillettes de la ville de Hamelin. Pierre Boutang, qui était un très bel homme, eut une vie amoureuse active au suprême (j'en connaissais une partie, Giocanti m'apprend mille choses que j'ignorais), mais ses pouvoirs de séduction ne furent pas seulement d'ordre érotique ; ils régentèrent également ses relations pédagogiques et amicales. Boutang fascinait ses élèves, et pas uniquement ses élèves : sur tous les jeunes gens qui l'entouraient, journalistes à La Nation française, écrivains débutants, il aimait à exercer une sorte de magistère. Il fascinait ses élèves, mais parfois, surtout les filles, il les faisait pleurer. Il était un professeur et, simultanément, ce que les catholiques appellent un directeur de conscience, et les orthodoxes un père spirituel. Il aurait pu, s'il en avait ressenti le besoin, fonder une secte : ses jeunes disciples l'auraient suivi jusqu'en enfer.
Byron appelait sa mère « mon tyran domestique ». Pierre Boutang, lui, était un tyran métaphysique. Directif à l'extrême, il ne supportait guère que l'on ne partageât pas ses opinions, ses goûts, sa manière de vivre. À l'époque où il buvait comme un trou, tout le monde devait boire du vin à sa table. Durant un temps, il fut pris de la lubie d'être sobre, et du jour au lendemain il fronçait les sourcils dès que nous vidions un verre de rouge, nous faisait l'éloge de l'eau pure avec le même enthousiasme qu'il mettait à nous convaincre des bienfaits du vin de Collobrières. Longtemps il courut le guilledou, mais dès qu'il se calma il entreprit de persuader son entourage des joies de la fidélité, et de ce point de vue la double page qu'il consacra en 1979 dans La Nouvelle Action française à un jeune écrivain de ses amis qu'il conjurait de renoncer à sa vie de polisson se révèle, à la lumière des révélations de Giocanti, d'une extrême cocasserie.
Son despotisme (éclairé, tel celui de l'impératrice Catherine de Russie) s'appliquait à la vie quotidienne : Boutang avait une idée précise de l'huile d'olive que nous devions boire, de l'encre dont nous devions emplir nos stylos, de l'heure à laquelle nous devions nous lever (me jugeant trop sybarite, il m'avait proposé de me téléphoner chaque jour à 5 heures du matin) ; mais s'appliquait aussi, cela va de soi, à la philosophie et à la politique. Il était impérieux dans tous les domaines et ne souffrait pas d'être contredit. Chez un amateur du Banquet, c'est bizarre, mais c'est ainsi.
Avec moi, il fut toujours charmant, sauf deux fois. La première, en 1965 ou 1966, nous étions rue Cadet (quasi à la hauteur du Grand Orient !), il se mit à trépigner de rage (« trépigner », au sens propre du terme) parce que, pour le taquiner, je lui parlais avec ferveur d'un des dieux de mon adolescence, Arthur Schopenhauer, que je savais qu'il détestait. La seconde, en 1971, à propos de ce que j'écrivais dans Le Carnet arabe sur la vocation supranationale d'Israël, la Diaspora où ses enfants accomplirent leurs oeuvres les plus hautes : Moïse né en Égypte ; la Loi donnée au peuple sur le mont Sinaï ; Rachi, commentateur de la Bible et du Talmud, vivant à Troyes, en Champagne ; la kabbale, née en Provence ; le Zohar, composé en Espagne ; le hassidisme, créé en Pologne et en Russie. Cet éloge du vagabondage, du nomade, horripila Pierre Boutang, qui naguère, dans Sartre est-il un possédé ? [1], laissait entendre que celui qui aime vivre à l'hôtel est une créature du diable. À ses yeux, que les Juifs aient leur État avec drapeau, ambassadeurs, frontières, douaniers, soldats d'élite et tout le saint-frusquin, c'était nécessaire et heureux.
Cet antisémite (de type maurrassien, comme son ami de jeunesse, Maurice Blanchot) avait depuis longtemps cessé de l'être, mais il demeurait un nationaliste, il croyait en l'État, et sa religion était proche de celle de Chatov, le slavophile mystique des Démons de Dostoïevski, qui a foi en un « Dieu russe ». Théologiquement, ce philétisme [2] n'est pas soutenable, si Dieu existe il n'est pas plus russe que français ou israélien ou chinois, mais Boutang, lui, nationaliste chrétien, c'était au nom du Dieu d'Israël qu'il défendait l'État d'Israël, « nation exemplaire », comme c'était au nom de ce même Dieu que, tel Bossuet, il louangeait la monarchie de droit divin française.
L'intelligence crépitante de Boutang et son fougueux désir d'avoir raison ne laissaient guère de place à la riposte. La phrase que ses amis et ses élèves auront le plus souvent entendue dans sa bouche est celle-ci : « Ce que vous dites est absurde, à la lettre cela n'a pas de sens, et d'ailleurs vous le savez ! » Il nous écrasait de tout le poids de ses certitudes, et les italiques sont là pour marquer le ton enflammé sur lequel nous était assénée cette réplique. Une maïeutique à coups de marteau dont le but était d'amener son interlocuteur à une totale reddition. Cependant, comme il était d'une probité intellectuelle absolue, il lui arrivait de modifier son jugement : il le fit sur les Juifs, il le fit sur le général de Gaulle, il le fit aussi, un peu grâce à moi et surtout à l'essai que publia Alexis Philonenko en 1980 [3], sur Schopenhauer. Alors, il m'avoua en riant qu'il ne l'avait guère lu ; que le mal qu'il en pensait n'était que l'écho des anathèmes de Maurras, qui en disait pis que pendre.
Nous sommes quelques-uns à tenir Ontologie du secret [4], sa thèse, à la soutenance de laquelle j'eus le privilège d'assister à la Sorbonne le 27 janvier 1973, pour un livre essentiel, un chef-d'oeuvre. C'était le sentiment de Gabriel Marcel, de Jean Wahl, de Vladimir Jankélévitch et de bien d'autres, moins illustres. Nous sommes aussi quelques-uns à savoir que le philosophe Pierre Boutang, qui me fit lire Louise Labé, Maurice Scève et Catherine Pozzi, est un poète considérable. Parmi les aînés que j'aime et admire, je n'en ai vu, dans l'intimité du tête-à-tête, que deux pleurer devant moi : l'un, le comte Joseph Czapski, un homme merveilleux, peintre et écrivain polonais, russophile, lecteur de Rozanov, alors qu'il évoquait un de ses amis, mort en camp de concentration ; l'autre, Pierre Boutang, tandis qu'il me lisait un poème qu'il venait d'écrire, « La main sèche ». Ces larmes, cette tendresse du coeur, sont la marque des belles âmes. Outre les siens, Boutang m'a offert deux livres, Les Confessions de saint Augustin et un recueil des Traités de Maître Eckhart, dont le célèbre De l'homme noble. C'est le mot de noblesse qui me vient aussitôt à l'esprit quand je pense à lui. J'espère, après qu'ils auront lu cette passionnante biographie à laquelle Stéphane Giocanti a travaillé durant de longues années, que celles et ceux qui désireront lire Pierre Boutang seront très nombreux. Pour cela, il faut que ses livres soient disponibles en librairie. Mesdames et messieurs les éditeurs, au boulot !
 

[1] Pierre Boutang, Sartre est-il un possédé ? (La Table Ronde, 1946).

[2] Le philétisme (mot du vocabulaire de l'Église d'Orient), c'est le nationalisme religieux.

[3]  Alexis Philonenko, Schopenhauer, une philosophie de la tragédie (Vrin, 1980).

[4]  Pierre Boutang, Ontologie du secret (PUF, 1973).

 
Autre article recommandé : Gérard Leclerc, « Quand Pierre Boutang eut les cent ans » - Royaliste - 9 mars 2016.
 

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N°1 - 2009/01
 
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