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21 septembre 2013 6 21 /09 /septembre /2013 23:20
Un esprit libre
 
 
 

 

IDEES
Thierry Maulnier.
Etienne de Montety.
Collection Tempus.
Perrin.
Avril 2013.
454 pages.
 

   
Etienne de Montety, né en 1965, est écrivain et journaliste.  Directeur-adjoint du Figaro et directeur du Figaro Littéraire, il anime les pages "Débats-opinion" du quotidien depuis 2008. Il est l'auteur de Salut à Kleber Haedens. (Grasset, 1996), Honoré d'Estienne d'Orves, un héros français. (Perrin, 2001), Des hommes irréguliers. (Perrin, 2006), L'article de la mort. (Gallimard, 2009), La Route du salut. (Gallimard, 2013).  
 
Présentation de l'éditeur.
Né en 1909, élève de l'Ecole Normale Supérieure avec Robert Brasillach, Simone Weil et Georges Pompidou, Thierry Maulnier meurt en 1988, académicien et grand éditorialiste au Figaro. Disciple de Charles Maurras, engagé à l'Action française, il traverse les années trente ivre de connaissance, à la découverte de Malraux, Aragon, Breton, et adule Dostoïevski et Sophocle. C'est en jeune nationaliste irrigué par des préoccupations sociales et économiques qu'il participe aux manifestations de 1934. Alarmé très tôt par la montée du nazisme, refusant tout embrigadement, il ne s'abîme pas comme tant d'autres dans la collaboration. Son talent de polémiste se réveille plus tard, après la Guerre, dans le combat intellectuel mené contre le communisme et Jean-Paul Sartre. Il crée alors avec François Mauriac la revue La Table ronde. Critique littéraire, homme de théâtre, moraliste et journaliste, Thierry Maulnier demeure, à la manière de Raymond Aron, la parfaite illustration, dans une certaine tradition de la droite française, d'une conscience libre et brillante, celle qui sait si bien saisir les battements de coeur d'une époque. Sa silhouette déglinguée de funambule a marqué les mémoires mais sa pensée et son oeuvre (sur la poésie du XVIe, Racine et Nietzsche) est largement oubliée : peu habile à se faire valoir, enclin à la paresse des surdoués et d'une nonchalance fiévreuse, Thierry Maulnier est également un grand esprit marqué par l'obsession métaphysique à l'ironie clairvoyante, oscillant toujours entre canular et tragédie.
 
L'article de Frédéric Saenen. - Le Salon littéraire. - juillet 2013.
Thierry Maulnier, le nonchalant lucide. C’est une belle initiative qu’ont eue les éditions Perrin de rééditer, quelque vingt ans après sa parution initiale chez Julliard, la biographie de Thierry Maulnier signée Etienne de Montety. S’il ne fut pas un auteur de premier plan et s’il risque d’être encore longtemps relégué en son purgatoire, Maulnier incarne bel et bien le type du « libéral conservateur » à la française, doté d’un esprit critique qui pouvait s’avérer rude en ses jugements tout en demeurant flexibles dans ses prises de position. Est-ce de son passage à Normale Sup’ que Jacques Talagrand, qui deviendra Thierry Maulnier, gardera tout au long de sa vie un indéniable « esprit d’irrévérence » ? Ce qui est sûr, c’est que ses premières manifestations de dissidence intellectuelle se signalent par les canulars élaborés que le potache aimait jouer à ses professeurs ou ses camarades… D’une ambiance comparable à celle qui règne dans le roman Les Copains de Jules Romains, Maulnier passe à l’immersion dans les débats et les remous qui marquèrent la génération des non-conformistes des années 30. Il trouvera alors dans le journalisme et le théâtre deux voies d’expression privilégiées d’une pensée au large spectre, qui semble faire sans cesse le grand écart entre réaction directe à l’actualité et réflexion sur le tragique de la condition humaine. Maulnier fut moins l’homme d’une œuvre que de formules, expressions de sa rigueur morale et de ses exigences intellectuelles. Ainsi, du temps où il fréquente la nébuleuse de la Jeune Droite et de ses revues éphémères, il ramasse en quelques mots l’état d’esprit qui les anime, lui et ses camarades : « Nous sommes las de ce qui n’est pas éternel. » Quelques années plus tard, portant à bout de bras avec Maxence et Blanchot le projet du journal qu’il baptise L’Insurgé, il en résume le programme ainsi : « L’avenir, on ne l’espère pas, on le fait. » Au soir de sa vie, revenu de bien des désillusions, il constate, lapidaire : « Nous avons besoin d’un sens, non le monde. » Les lecteurs en attente de pages passionnelles reprocheront peut-être à Montety de restituer, sans esbroufe ni tapage, les querelles qui déchirèrent la France, depuis les émeutes du 6 février 34 à la question de l’Algérie française. Autant de polémiques où l’indolent Maulnier vient mettre son grain de sel, en osant se dresser contre les mandarins les plus révérés – au rang desquels Sartre figure en première position. Professant une admiration sans faille envers les maîtres qu’il s’est choisis – Racine, Nietzsche, Descartes, Pascal – Maulnier sera une voix originale, volontiers discordante, dans le concert du camp de la réaction. Déjà du temps où, signant dans L’Action française et dans d’autres journaux des articles sur les opérations militaires, qui déroutaient les censeurs par les circonvolutions de leur prose raffinée, Maulnier s’était vu affubler du surnom de « l’Anguille ». Après-guerre, on le verra soutenir des positions atypiques, parfois par pur calcul stratégique. Ainsi prendra-t-il le parti des époux Rosenberg, moins par compassion envers le couple accusé d’espionnage que pour éviter d’avoir à offrir à la Russie stalinienne l’occasion de se prévaloir de martyrs. Maulnier fut un adversaire de tous les dogmatismes mortifères : il rejeta avec dégoût le fascisme et combattit le communisme à face de méduse. À cet égard, s’il pouvait se permettre d’être si farouchement anti-marxiste, c’était pour être un très fin connaisseur de l’œuvre de Marx et en somme le premier de ceux que l’on appellera ensuite, par un savant distinguo, les « marxiens ». Sa critique constante de la démocratie tient surtout au fait qu’il estime que ce régime n’est souvent qu’un masque dont se pare le capitalisme, troisième idéologie dangereuse au milieu des deux extrêmes, et qui peut annihiler l’homme en le réduisant à sa simple dimension quantitative. Il se rencontre ainsi dans les essais littéraires ou politiques de Maulnier des intuitions, des visions, des analyses, qui valent encore aujourd’hui leur pesant d’or. Hélas, le constat que dresse Montety à propos des Vaches sacrées, dernier archipel laissé en friche par Maulnier, sonne juste : dans ces pages d’aphorismes denses fourmillent « des centaines d’idées auxquelles il manque une structure pour prendre toute leur valeur. » Le bilan intellectuel est certes mitigé, voire faible, toutefois il se voit compensé par le bilan humain. Maulnier apparaît au final, grâce à la plume subtile et précise de Montety, comme un être émouvant de complexité, sympathique en diable avec son habitude de boucler ses articles en dernière minute et avec brio, sa distraction légendaire qui lui fait oublier son épée le jour solennel de son intronisation sous la Coupole, son ironie mordante bien que jamais gratuitement méchante, son sens profond de l’amitié. Maulnier s’éloigne donc, à regret, car cet homme là aurait pu marquer plus profondément son siècle, qui sait même ?, en infléchir un peu le cours funeste. Il semble sourire et hausser les épaules, en prononçant cette phrase qu’il répétait souvent dans ses derniers moments : « Par nonchalance, j’ai perdu beaucoup de temps.»
    

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21 juillet 2013 7 21 /07 /juillet /2013 21:26
Humanisme
et modernité
 
 
 
 

 

IDEES
Le propre
de l'homme.
Sur une légitimité menacée.
Rémi Brague.
Flammarion.
Mars 2013.
257 pages.
 

 
Rémi Brague, né en 1947, est historien et philosophe. Ancien élève de L'Ecole normale supérieure, membre de l'Institut, il enseigne la philosophie à la Sorbonne. Spécialiste des philosophies médiévales, il est aussi un commentateur de l'oeuvre de Heidegger et de Leo Strauss. Ses deux essais, Europe, la voie romaine (1992) et La Sagesse du Monde (1999), ont ouvert son œuvre au grand public. Publications récentes : Les Ancres dans le Ciel. (Seuil, 2011), Qui est le Dieu des Chrétiens ? (Salvator, 2011)
    
Présentation de l'éditeur.
Armes de destruction massive, pollution, extinction démographique : tout ce qui menace l'homme en tant qu'espèce vivante ne fait plus de doute. Mais il existe des facteurs qui viennent de l'homme lui-même, visant à saper son humanité propre. Ces facteurs ont beau être plus difficiles à saisir, c'est eux que Rémi Brague tâche de repérer à travers une analyse fulgurante et radicale de l'idée d'humanisme. Car il ne s'agit plus de savoir comment nous pouvons promouvoir la valeur homme et ce qui est humain, en luttant contre toutes les figures de l'inhumain. Il s'agit désormais de savoir s'il faut vraiment promouvoir un tel humanisme. C'est l'humanisme lui-même qui est mis à mal. Ce phénomène récent, Rémi Brague en aperçoit des signes avant-coureurs dans trois oeuvres majeures du XXe siècle, celle du poète russe Alexandre Blok, qui écrivait à l'ère de la révolution d'Octobre, et, plus près de nous, celles des philosophes Michel Foucault et Hans Blumenberg.  Nous ne pouvons plus nous bercer d'illusions. Il est facile de prêcher un humanisme réduit aux règles du vivre-ensemble, mais comment le fonder ? La pensée moderne est à court d'arguments pour justifier l'existence même des hommes. En cherchant à bâtir sur son propre sol, à l'exclusion de tout ce qui transcende l'humain, nature ou Dieu, elle se prive de son point d'Archimède. Est-ce une façon de dire que le projet athée des temps modernes a échoué ? C'est au lecteur d'en juger.
 
L'article de Gérard Leclerc. - Royaliste n° 1033. - 28 avril 2013.
L'humanité illégitime ? Déjà Malraux avait posé la question : « Pourquoi aller sur la lune, si c'est pour s'y suicider ? » De la part de l'auteur de La condition humaine, c'était dans la ligne constante de son propre débat intérieur face au nihilisme. Mais n'était-ce pas aussi l'expression d'un doute inhérent à la modernité elle même, la promotion de l'homme, dont elle avait fait son projet directeur, explosant en vol à force de douter de sa légitimité ? Malraux parlait pourtant encore au sein d'une culture où l'humanisme de type prométhéen persistait, ne serait-ce que sous sa forme marxisante, celle que le jeune Marx avait définie à l'aune de l'athéisme radical. L'homme était la divinité suprême « devant laquelle il ne saurait y avoir aucune autre divinité. » Il en allait de même avec le grand Être d'Auguste Comte, dont le fondateur du positivisme avait fait l'objet d'un culte qui devait se substituer à tous les autres. La religion de l'humanité n'a jamais réussi à s'imposer sous les formes un peu caricaturales de son inventeur, mais on aurait tort de sous-estimer l'importance de l'intuition comtienne, d'autant qu'elle est à l'origine de ce qu'on pourrait appeler la légitimité positiviste du monde moderne, celle qui avait remplacé la théologie par la science et le salut par la technique. Oui, mais voilà, tout cela n'est-il pas en voie d'effondrement, non seulement parce que le soi-disant humanisme athée s'est révélé inhumain, mais de façon plus radicale parce que l'humanisme tout court est en voie d'extinction faute de substance intérieure apte à le faire survivre ?
Maurice Clavel avait déjà affirmé la mort de cet humanisme, il y a quarante ans, en privilégiant la voie pascalienne, celle d'une refondation spirituelle, les tentatives humanisantes étant vouées à un échec fatal. Rémi Brague reprend complètement le dossier, sous le biais de la rationalité philosophique et sous le coup d'une exigence existentielle que l'on peut qualifier de planétaire : « L'humanisme exclusif est tout simplement impossible. Non, parce qu'il rendrait l'homme inhumain mais parce qu'il détruirait l'homme au sens le plus plat de ce terme. Lorsqu'on l'abandonne à sa logique interne, il doit se détruire soi-même à plus ou moins long terme. Il est en effet incapable d'apporter une réponse à une question fondamentale : celle du point d'appui. » Un point d'appui ? Le terme est gros d'une immense charge spéculative. Sur quoi s'appuyer pour prétendre qu'il convient de prendre position « en faveur de la continuation de l'aventure humaine ou de son interruption » ? On trouvera peut-être intempestive cette façon d'insister sur une détermination métaphysique que beaucoup voudraient laisser à la conscience individuelle. Mais comment y échapper alors qu'elle est posée par les choix fondamentaux du présent ? Et d'abord par celui de la persistance de l'humanité !
Le positivisme avait voulu éradiquer la métaphysique, en délégitimant le pourquoi au profit du comment mais le pourquoi se réinvente aujourd'hui avec une singulière insistance, dès lors que des décisions vitales sont en jeu. Il est vrai que Gunther Anders, qui anticipait bien des hantises de Rémi Brague au point de s'interroger sur l’obsolescence de l'homme, ne voulait pas s'abandonner à la métaphysique. Il privilégiait la philanthropie, c'est à dire le simple amour du semblable. C'était déjà la position de Dostoïevski, qui faisait dire à Aliocha Karamazov qu'il faut aimer la vie avant de prétendre lui trouver un sens. Mais le philosophe ne peut se satisfaire de cette sorte d'agnosticisme. C'est ce qu'Hannah Arendt appelait le grand fait de la natalité qui est prioritaire. Vaut-il vraiment la peine d'assurer la survivance de l'espèce en projetant dans l'existence des enfants sur fond d'incertitude absolue ?
Rémi Brague, tout en partageant complètement le diagnostic de Gunther Anders, choisit résolument le chemin de la métaphysique. Ce faisant, il annonce la publication d'un énorme ouvrage qui serait intitulé Le Règne de l'homme et dont le présent essai serait une sorte de satellite. C'est dire à quel point il s'agit d'une ambition spéculative de grand style, parce qu'à la mesure du défi qui s'offre à nous. On pourrait à son propos recourir à la formule de Sartre, s'interrogeant pour savoir si l'homme est une passion inutile, car c'est toute une tendance récurrente que celle qui consiste à faire le procès d'un être qui s'estime supérieur et qui ne pourrait être qu'un prédateur nuisible et dangereux. Le philosophe envisage ce procès en le restituant à l'histoire des idées. Il constate, en effet, qu'il s'est produit un détricotage de l'humanisme après que celui-ci ait été porté à l'incandescence de l'auto-divinisation et de l'autonomie de l'individu. Répudiation du maître et possesseur de la nature, condamnation du prédateur, fin de l'exception humaine avec la revalorisation du règne animal. Tout l'échafaudage s'effondre, notamment sous les assauts de l'écologie profonde, qui ne craint pas d'envisager la disparition de cette espèce présomptueuse, pour que Gaïa retrouve soninnocence originelle.
Mais cet effondrement s'annonçait de longue date. On peut en saisir des repères ici et là dans l'Antiquité. Au Moyen Âge, les frères sincères, au sud de l'Irak, mettent en question la domination de l'homme sur les animaux. Plus tard, en Russie, le poète Alexandre Blok ne craint pas de se réclamer de l'anti-humanisme Certains de ses accents évoquent le premier Nietzsche, celui de La naissance de la tragédie, en guerre contre le socratisme rationaliste, pour mieux mettre en évidence le génie dionysien. À quoi peut bien aboutir ce rejet de « l'homme éthique, politique ou humain, au profit de l'avènement de l'homme artiste » ? On retrouvera des analogies de cette métamorphose chez les futuristes italiens et les expressionnistes allemands.
Deux chapitres importants sont consacrés à deux penseurs essentiels, dont l'interprétation de l'humanisme moderne garde quelque chose d’énigmatique. Je ne puis que les signaler, non sans affirmer que Rémi Brague y atteint une profondeur et une pertinence dans la critique sur un domaine trop mal exploré. Qu'est-ce que ce Dieu prétendu mort et précipitant la mort de l'homme ? « Il vaudrait la peine de retracer la généalogie de ce dieu saisi à travers les catégories de force (et non de charité), de sacré (en non de sainteté) et de valeurs (et non de Bien). » Impossible d'échapper au questionnement métaphysique décisif. L'homme nouveau, le surhomme, l'être au-delà de l'humain, qui est-il, s'il n'a pas le point d'appui déjà signalé ? La conclusion de l'essai, d'une extrême densité, se propose une sorte de coup de force à l'encontre de cette modernité qui a organisé la disparition de ce qu'elle avait promue au sommet. N'est-ce pas le moment de la révoquer, non pas en ses aspects réellement positifs, mais en replaçant au centre l'ordre d'être, qui ne s'entend pas sans la primauté du Bien qui l'éclaire et le justifie ? Retour au Moyen Âge, comment l'entendait déjà Berdiaev ? Pourquoi pas, dès lors que, contrairement aux préjugés, la modernité nous aurait mené à l'extinction de l'homme, par déni de sa légitimité.
 

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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 21:56
La grâce
et le salut
 
 
 
 

 

IDEES
Bernanos.
Littérature
et théologie.

Eric Benoit.
Cerf.
Juin 2013.
268 pages.
 

 
Eric Benoit, né en 1962, est critique littéraire. Ancien élève de l'école normale supérieure, il enseigne la littérature française à l'université de Bordeaux. Il a récemment publié : Néant sonore. Mallarmé ou la traversée des paradoxes (Droz, 2007), La Bible en clair (Éditions Ellipses, 2009).
 
Présentation de l'éditeur.
Bernanos ! On ne peut songer à meilleur exemple pour tenter de saisir les liens possibles entre littérature et théologie. Son œuvre romanesque est sous-tendue par la théologie du christianisme, singulièrement par le dogme de la communion des saints où toute l'humanité est constituée en un grand Corps mystique où se joue l'histoire du Salut, et où la souffrance des uns peut contribuer à la rédemption des autres.La structure même de la narration romanesque est en correspondance avec ces schèmes théologiques. On prêtera notamment attention au traitement particulier de la chronologie où certains instants narratifs sont à l'intersection du temps et de l'éternité. Mais il n'y a pas que les œuvres strictement littéraires : l'auteur, de surcroît, dégage ce soubassement théologique aussi bien dans des textes plus personnels, écrits par Bemanos au début de son exil pendant la Seconde Guerre mondiale, que dans ses positions littéraires et politiques à l'égard de certains de ses contemporains comme François Mauriac. L'essai d'Eric Benoit offre au lecteur une subtile et rigoureuse exploration de Bernanos, exemple parfait de magnifique osmose entre une conscience théologique et le geste littéraire où elle se déploie.
   
L'article de Philippe Delaroche. - Lire. - septembre 2013.
Bernanos inclassable anticonformiste. Il a suscité une somme écrasante de malentendus et de contresens. Dans son œuvre et dans sa vie, Georges Bernanos (1888-1948) aurait donné l'exemple de trop d'éclats, de trop de contradictions, de trop d'énergie. Sur son compte, on a tout entendu. Romancier trop chrétien pour être écrivain. Polémiste trop emporté pour être bon chrétien. Trop trempé d'âme et d'angoisse pour aimer la vie matérielle et sensuelle. Trop sensible au péché pour se joindre au "moderne" confrère convaincu que la fin de l'injustice sociale et l'enseignement des sciences auront raison du mal. Bernanos est un phénomène. Hanté par la vérité, par la liberté. Féru de Balzac, Dostoïevski et Léon Bloy, il ne pouvait inscrire son univers romanesque, peuplé de petites gens, de notables médiocres, de prêtres déchirés ou mondains et d'enfants de la solitude, que sous haute tension. En amont, la colère; en aval, la pitié. Car toute l'œuvre romanesque de Bernanos fait écho à la théologie du christianisme, démontre Éric Benoit, professeur de littérature française à l'université de Bordeaux, dans un essai d'une profondeur et d'une hauteur de vue éblouissantes. Ce balancement entre colère et pitié, Bernanos l'a ponctué ainsi dans Les Grands Cimetières sous la lune: "La prière est, en somme, la seule révolte qui tienne debout." Robert Bresson et Maurice Pialat ont su percevoir l'intraitable générosité et l'absolue singularité de Bernanos. Son anticonformisme radical les fortifiait. Bernanos est fait d'un seul bloc. Pourtant, la critique cherchera tantôt à le diviser en opposant écrits de fiction et écrits de combat, tantôt à le vitrifier, par exemple en soutenant qu'il n'était pas revenu de son regrettable antisémitisme de jeunesse. Il est d'un bloc, mais d'un bloc prêt à se laisser fendre. À l'exemple de la conception du temps qui transpire dans Nouvelle Histoire de Mouchette ou dans La Joie. Bernanos guette l'instant qui échappe au continu. L'occasion pour Éric Benoit d'avancer cette comparaison. "L'univers de Beckett se caractérise par l'attente d'un Salut qui ne vient jamais, alors que celui de Bernanos se caractérise par l'irruption d'un Salut qu'on n'attendait pas." Chez Beckett, le même se répète. Chez Bernanos, quelque chose d'autre a été, est ou sera donné. Espérance, communion des saints, irradiation des âmes en temps réel ou diachronique, autant de thèmes dont Éric Benoit montre de façon lumineuse qu'ils ont trouvé en Bernanos, qui n'était pas théologien, un fiévreux et inimitable orfèvre.

 

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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 10:45
Capitalisme
et nihilisme
 
 
 
 

 

IDEES
La culture
de l'égoïsme.
Christopher Lasch et
Cornelius Castoriadis.
Editions Climats.
Octobre 2012.
112 pages.
 

 
Cornelius Castoriadis (1922-1997). Philosophe et économiste français, cofondateur du groupe Socialisme ou Barbarie avec Claude Lefort. Dernières publications: Histoire et création. (Seuil, 2009), Ce qui fait la Grèce III, Thucydide, la force et le droit. (Seuil, 2011).
 
Christopher Lash (1932-1994). Historien et sociologue américain, spécialiste de l'histoire de la famille. Dernières publications: Le Moi assiégé. (Climats, 2008), Un Refuge dans ce monde impitoyable. (Bourin Editeur, 2012).  
 
Présentation de l'éditeur.
En 1986, la chaîne de télévision anglaise Channel 4 programmait un dialogue entre Cornelius Castoriadis et Christopher Lasch. Jamais rediffusé ni transcrit, inconnu des spécialistes des deux penseurs, cet entretien inédit est une contribution magistrale et extrêmement accessible au débat contemporain sur la crise des sociétés occidentales. Il analyse la naissance d'un nouvel égoïsme, au sortir de la Seconde guerre mondiale et à l'entrée dans la société de consommation. Les individus se retranchent de la sphère publique et se réfugient dans un monde exclusivement privé, perdant ainsi le "sens de soi-même (sense of self)" qui rend possible toute éthique. Le sens de soi-même n'existe en effet que lorsque les individus sont dégagés des contraintes matérielles et n'ont plus à lutter pour leur survie. Sans projet, otages d'un monde hallucinatoire sans réalité ni objets (même la science ne construit plus de réalité puisqu'elle fait tout apparaître comme possible), mais dopé par le marketing et les simulacres, les individus n'ont plus de modèles auxquels s'identifier. Le double échec du communisme et de la social-démocratie les laissent orphelins de tout idéal politique. Leur moi devient un moi vide (an empty self) que se disputent des lobbies devenus quant à eux les derniers acteurs de la scène politique. L'analyse est noire et féroce, mais elle pourrait avoir été faite hier, tant elle est d'actualité. Un texte très marquant, qui devrait trouver un fort écho.
 
Le point de vue de la Revue Critique.
Il faut féliciter Jean-Claude Michéa et les éditions Climats d’avoir exhumé à la fin de l’année dernière ce passionnant dialogue entre Cornelius Castoriadis et le sociologue américain Christopher Lasch. Il ne s’agit pas d’un texte inédit mais de la retranscription d’une émission de télévision diffusée sur la chaîne britannique Channel 4 en mars 1986. L’ensemble reste d’une actualité brulante et l’on s’étonne même que cet entretien n’ait pas été publié plus tôt. Castoriadis et Lasch se connaissaient bien, on sent entre eux une grande complicité et leurs propos se complètent à merveille.
En économiste et en politique, Castoriadis voit dans « la culture du vide » le cœur même du drame moderne. La faillite du « socialisme réel », la promesse du capitalisme à assurer aux gens un niveau de vie croissant et l’omniprésence de la société de consommation nous ont détournés de l’action collective. Tout s’est brutalement passé comme s’il n’y avait plus rien à faire, qu’il fallait se replier sur soi. Ce repli sur soi a laissé la place à un sentiment de dégout lorsque les mirages de la consommation se sont envolés et que la crise est apparue. Mais ce dégout n’a produit aucune révolte car le lien collectif a disparu. L’individu n’a plus d’autres choix que de se retourner contre lui-même ou de s’abandonner à de nouveaux modes de consommation tout aussi ineptes que les précédents. C’est le cycle du capitalisme moderne – expansion du marché, consommation, obsolescence programmée des produits - qui est à l’origine du fond nihiliste de nos sociétés. L’idéologie néolibérale a réussi au sens où elle a stérilisé sans violence tout esprit de rébellion, et qu’elle a fait de l’immense majorité d’entre nous des individus déclassés, dépolitisés et déracinés.
Comme le souligne Christopher Lasch, on est bien loin de cet « individualisme à l’ancienne », que les auteurs libéraux du XIXe siècle avaient remis à l’honneur et que leurs modernes successeurs continuent de revendiquer. Pour les Grecs comme pour les Romains, la condition de la liberté, « d’une vie morale, d’une vie pleinement vécue, c’est d’être libéré des contraintes biologiques et matériels. Ce n’est qu’à partir du moment où l’on sort de ce domaine qu’on peut vraiment parler d’un sentiment du moi, d’une identité personnelle, d’une vie civique. Une vie morale, c’est une vie vécue en public ». Or l’esprit du siècle n’a plus rien à voir avec cette éthique : nous vivons le plus souvent loin des autres, au jour le jour, la marchandise encombre le monde et occupe toutes nos vies, l’esprit public a disparu, l’espace public, fierté des citoyens d’autrefois, n’est plus perçu que comme un immense espace vide.
Même les luttes sociales, ou ce qui en tient lieu aujourd’hui, sont piégées par l’idéologie dominante, soulignent d’une même voix Castoriadis et Lasch. Ce qui caractérisait le mouvement ouvrier du XIXe et du XXe siècle, le féminisme naissant ou le mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis, c’était une volonté d’émancipation globale de la société, y compris, selon la formule d’Engels, du capitaliste, de l’oppresseur lui-même. Ces mouvements trouvaient leur origine dans cette tradition politique, critique et civique qui constitue, depuis les Grecs, la marque de fabrique de la civilisation occidentale. Or les luttes actuelles sont corporatives, communautaristes, sexistes. Elles tendent à l’inverse : à faire reconnaitre les droits d’une minorité victimisée contre les droits de tous les autres, considérés globalement comme des oppresseurs. Comme le relève Castoriadis, on retrouve ici la vieille conception libérale qui veut que la politique permette à chacun, dans un marchandage de tous les instants, de se défendre contre l’Etat ou de lui arracher le plus de droits, le plus de libertés possibles. « Les gens ne parlent plus qu’en leur nom propre, pas au nom de la collectivité ». Le cours des choses peut-il être modifié ? s’interrogent nos deux esprits. Assurément si l’on partage à nouveau « la conviction que l’on ne saurait être humain complet à moins de devenir un citoyen prenant part à la vie collective du domaine public ». C’est à ce prix que le charme du nihilisme contemporain sera rompu, que la crise d’identité qui frappe nos sociétés pourra se dissiper et que chaque individu retrouvera ce qu’Hegel appelait la « reconnaissance », le respect de l’autre. Ce que notre vieux fond de morale stoïcienne et chrétienne appelait autrefois la fraternité.
Jean-Claude Michéa couronne cet entretien d’une postface qui est bien plus qu’un commentaire. Pourquoi les idées de Castoriadis et de Lasch nous paraissent-elles aussi actuelles ? Et pourquoi l’un comme l’autre en sont-ils venus à porter le même regard désabusé sur la triste évolution des gauches occidentales ? Le socialisme et son pauvre avatar, la social-démocratie, n’auraient-ils pour finalité dernière que « de servir d’avant-garde à tous les combats de la bourgeoisie européenne pour écarter, un à un, l’ensemble des obstacles politiques et culturels à l’expansion civilisatrice du marché mondial dérégulé et de sa volonté de puissance illimitée »? Et « toute critique progressiste du monde moderne devrait-elle se limiter à introduire un peu plus d’équité dans la répartition des fruits de la croissance ou à déconstruire les multiples tabous judéo-chrétiens légués par les stupides générations antérieures » ?
S’agit-il au contraire, selon la conception de Castoriadis, de Lasch ou de Debord, et avant eux de Camus, Orwell, Péguy ou Proudhon, d’offrir aux individus et aux peuples, dans le respect de leurs sentiments d’appartenance et de filiation, les moyens d’accéder à une existence réellement autonome, à cette vie « bonne et heureuse » célébrée par Aristote, à cette vie libre et décente vantée par Orwell ? Si tel est le cas, si le socialisme, enfin débarrassé de ce que Sorel appelait les illusions du Progrès, est en capacité d’opposer une éthique nouvelle à l’épuisement du monde et à l’atomisation définitive de l’espèce humaine, alors nous serons nombreux, venus de la droite ou de la gauche de la barricade, à soutenir ses efforts.
Paul Gilbert. 
 

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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 00:57
La politique
de Bergson
  
IDEES
Bergson
et la politique.
Sous la direction de Frédéric Worms.
Annales
bergsoniennes.
Janvier 2012.
544 pages.
 

 
Frédéric Worms, né en 1964, est philosophe. Il enseigne à l'Université de Lille et dirige le Centre international d'études de la philosophie française contemporaine de l’École Normale Supérieure. Il a récemment publié: Derrida et la philosophie. (Avec Marc Crepon, Galilée, 2008), Bachelard et Bergson. (Avec J.J. Wunenburger, PUF, 2008) .  
 
Présentation de l'éditeur.
Bergson et la politique : ce sont d’abord des relations, connues ou inattendues, parfois les deux ensemble ! Ce sera la relation avec son condisciple, Jean Jaurès : elle n’est pas seulement un débat métaphysique essentiel de jeunesse, mais traverse leurs vies et leurs œuvres, jusqu'aux limites brûlantes de deux guerres, en 1914, en 1941. Ce sera la reprise, la surprise, dans la lecture que Mohammed Iqbal et Leopold Senghor font de la « Révolution de 1889 », de l’Essai, donc, avant même l’apparition de « l’ouvert » dans Les deux sources de la morale et de la religion. On n’oubliera pas non plus, bien sûr, les avancées encore méconnues de ce dernier livre, qu’il faut reprendre pour lui-même et dans ses effets eux aussi inattendus : de la rédaction de la Déclaration des Droits de l’Homme de l’ONU, en 1948, à aujourd’hui. Tels sont les éléments du présent volume. Il comprend d’abord des inédits (lettres de Bergson à Ferdinand Buisson, article fondateur de Souleymane Bachir Diagne), et un double dossier (Bergson et Jaurès, préfacé par Vincent Peillon, Bergson et la politique, issu de rencontres internationales récentes), qui renouvellent en profondeur ces questions, ces relations. Il comprend aussi des Varia, qui reviennent au centre de sa philosophie (la durée) ou encore de ses relations (d’Aristote à Wittgenstein) et de sa réception (de l’Espagne à l’Argentine). Comme si, dans cette relation aujourd’hui reprise entre Bergson et la politique se jouaient les questions les plus tendues tout à la fois de son oeuvre singulière et du siècle entier.
 
Le point de vue de la Revue Critique.
La dernière livraison des Annales bergsoniennes consacre un dossier de grande qualité à la place de la politique dans l’œuvre d'Henri Bergson. Nos lecteurs savent quelle passion anime les rédacteurs de notre Revue critique pour l'immortel auteur de l'Evolution créatrice et nous ne saurions trop leur recommander cet ouvrage de référence. Dans une préface très pertinente, Vincent Peillon - qui est décidément meilleur philosophe que ministre - souligne les changements à l’œuvre depuis une dizaine d'années dans l'université française. La philosophie allemande recule et l'on commence à redécouvrir nos grands penseurs du siècle dernier. Bachelard est à nouveau à la mode, tout comme Henri Bergson. On retrouve dans ce début de siècle, le même climat intellectuel qu'aux prémices du siècle précédent : rejet du scientisme, de la lourde machinerie allemande, aspiration à la légèreté, à l'innovation et à la spiritualité. Que Bergson retrouve sa place à l'université, rien n'est plus normal, lui qui y fit souffler pendant plus de trente ans le grand vent du vitalisme et de la liberté de l'esprit. L'attitude de Bergson vis à vis de la politique n'a jamais été celle d'un partisan, ni celle d'un intellectuel engagé. Il a toujours refusé à Sorel, à  Péguy ou à Jaurès le droit de récupérer sa pensée. Pour autant, comme le soulignent deux remarquable contributions des Annales (Yala Kisukidi et David Amalric), il est difficile de ne pas admettre que Les Deux Sources de la Morale et de la Religion est un grand ouvrage de philosophie politique. Le projet politique de Bergson ne se limite pas, comme on le dit trop souvent aujourd'hui, à faire l'apologie de l'universalisme. Sa pensée est sensiblement plus complexe. Les notions de création, d'empirisme pratique, d'adaptation aux règles du vivant y tiennent une place centrale. De même les concepts de "clos" et "d'ouvert" (c'est à dire de conservation et d'innovation) y sont représentés en permanence comme en tension, utile l'un à l'autre. Enfin chez Bergson, l'affirmation de l'esprit, l'importance de l'éthique, le refus de tomber dans les pièges de la technique dessinent une conception exigeante de la politique, où l'hédonisme, l'abandon à la matière, une certaine conception "aphrodisiaque" du monde n'ont pas leur place. Démocrate Bergson ? Pas si sûr ! Sa vision de la cité est sans doute plus proche des grandes aristocraties entreprenantes de la Renaissance que des pitoyables démocraties d'aujourd'hui. C'est pourquoi Vincent Peillon a beau faire, ses tentatives d'annexer Bergson aux thèses progressistes tombent toujours à plat. L'auteur de Matière et Mémoire participe d'une autre vision de la politique. On sent bien qu'un catholique sera toujours plus à l'aise dans son œuvre qu'un républicain laïc. Un léger reproche à adresser à ce numéro des Annales : Jaurès y est omniprésent, alors que Péguy, Sorel, Maritain et William James, pourtant si proches de Bergson, brillent par leur absence. Tout comme Croce et Gramsci, qui subirent profondément son influence. Voilà la preuve qu'il reste encore du travail à faire pour retrouver les mille facettes de la "politique bergsonienne". Nous y reviendrons. 
Vincent Maire. 
 

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 09:04
Les impasses
de l'économie
 
 
 

 

IDEES
L'avenir de
l'économie.
Jean-Pierre Dupuy.
Seuil.
Février 2012.
292 pages.
 

 
Jean-Pierre Dupuy, né en 1941, est ingénieur, philosophe et épistémologue. Professeur émérite à L’École Polytechnique, il enseigne également à Stanford. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels : Pour un catastrophisme éclairé (Seuil, 2004), Petite métaphysique des tsunamis (Seuil, 2005), Retour de Tchernobyl (Seuil, 2006), La Marque du sacré (Carnets Nord, 2009).
 
Présentation de l'éditeur.
Ce livre prend acte de l'échec de la pensée économique, incapable de tenir le rôle du politique qu'elle a détrôné : les gouvernements se font les laquais des marchés financiers, et nos sociétés découvrent qu'elles n'ont plus d'avenir. C'est au sein de cette "économystification" qu'il faut être capable d'opérer un sursaut moral et politique. Parti d'Adam Smith, et de l'économie comme "mensonge collectif à soi-même", cet essai renoue avec la thèse de Max Weber sur le rôle de l'éthique protestante dans l'advenue du monde moderne. Il fait entendre ce qu'implique le "choix calviniste", irrationnel aux yeux des experts. Mais la rationalité de ces derniers ne mène qu'à la défiance généralisée et au repli sur soi, propices à tous les mouvements paniques. Dénonçant les conseils des techniciens de l'économie qui cherchent à remplacer le gouvernement des hommes par la gouvernance des choses, Jean-Pierre Dupuy réhabilite la dimension prophétique du politique. Elle seule peut nous sortir de "1'économystification" dont nous sommes les victimes. Car ce n'est pas en déclarant la guerre aux marchés qu'on inventera l'avenir.
 
Le point de vue de La Revue Critique.
Voilà un livre qu’il est difficile de résumer en quelques lignes, tant sa matière est riche et tant les pistes qu’il ouvre sont nouvelles et prometteuses. Son auteur, Jean-Pierre Dupuy, ingénieur des mines, philosophe, épistémologue, est un des meilleurs esprits de notre temps. Il y traite non seulement de la genèse de la pensée économique, mais aussi de ses dérives actuelles et des moyens de la remettre sous contrôle. Vaste programme s’il en est et qui renvoie à tout moment à des questions pleines d’actualité. On retiendra que, pour Dupuy, la place qu’a prise l’économie dans les cerveaux contemporains n’est en rien le fruit du hasard. Elle a rempli un vide, celui laissé par le retrait du sacré. Elle a imposé sa loi comme les religions avaient imposé la leur. Tout comme les anciennes croyances, elle fascine les esprits par sa capacité à appréhender le monde dans son ensemble, à imposer partout ses normes et sa vision de l’avenir. Sa rationalité ne se discute pas ; si ses dogmes font plus ou moins débat, son emprise sur la politique, la culture et y compris sur la vie intime des individus est chaque jour plus sensible. Cette toute-puissance de l’économie n’a pourtant rien d’irrésistible. Comme le souligne Jean-Pierre Dupuy, elle est le résultat d’une usurpation et d’une mystification. Usurpation, car l’économie s’est peu à peu dégagée de la philosophie, dont elle fut longtemps une des disciplines, – d’Aristote à Marx –, pour cannibaliser à son seul profit le monde des idées. Elle agit désormais en dehors de tout principe supérieur, sous ses propres bannières, avec ses propres lois. Et avec ses propres penseurs qui n’ont pas attendu longtemps pour prendre la place des philosophes. Mystification, car sa pseudo rationalité n’est qu’une vue de l’esprit. Si les pères fondateurs de l’économie moderne, comme Adam Smith, ont eu recours à des images aussi pauvres que la « main invisible », c’est pour être compris par le plus grand nombre. En réalité, Dupuy démontre, textes à l’appui, que pour Smith comme pour ses continuateurs, libéraux, marxistes ou keynésiens, c’est moins la volonté de s’enrichir que le désir de créer l’envie, la jalousie, de susciter la passion chez les autres qui suscite l’accumulation des richesses. C’est moins la logique d’accumulation marxiste que la rivalité mimétique de Girard ou l’hubris, l’instinct de démesure d’Aristote, que l’on trouve ici à l’œuvre, sous le vernis de la raison économique. Et l’on sait de quelle violence sociale cette rivalité mimétique et cet hubris peuvent être les porteurs, si l’on n’y prend pas garde. En particulier dans la période de crise aiguë que le monde connait aujourd’hui. Pour sortir de cette logique destructive, conclut Dupuy, il faut remettre les choses dans l’ordre et l’économie à sa place. A défaut de transcendance, c’est à la politique que doit revenir l’autorité supérieure. Une politique substantielle, et selon la formule de Dupuy, prophétique, au sens où elle ne doit pas se contenter de gérer les êtres et les choses mais où elle doit tracer des directions et donner une envie d’agir aux hommes et aux communautés. C’est à ce prix que le monde retrouvera son sens et que l’on pourra à nouveau disserter des valeurs qui fondent la vraie richesse des nations.
vincent maire.
 
Entretien avec Jean-Pierre Dupuy. - La Croix, 5 avril  2012
Professeur émérite à l’École polytechnique et à l’université Stanford, Jean-Pierre Dupuy analyse la crise actuelle en dénonçant la place prise par l’économie dans nos sociétés.
Dans« l’avenir de l’économie », vous dénoncez l’«économystification» de notre société. À quoi se reconnaît-elle ?
> Par exemple, au vocabulaire que les médias emploient pour parler de la crise. On parle étrangement des « marchés », comme s’il s’agissait d’un personnage fantomatique et pluriel, un sujet sans sujet… Or à quoi peut bien se référer ce pluriel, « les marchés », sinon aux multiples tentacules enchevêtrés d’une grosse bête stupide et sans nerfs, qui s’affole au moindre bruit et réalise cela même qu’elle anticipe avec terreur. J’ai cherché à faire oublier cette image. Ce que l’on voit alors, ce sont des hommes en position de pouvoir qui se couchent devant un fantasme, le transformant ainsi en chose réelle dotée d’une force extraordinaire.
Comment expliquez la place prise par l’économie dans nos sociétés ?
> L’économie occupe la place laissée vacante par le retrait du sacré. On voit d’ailleurs bien que « les marchés » officient comme un grand prêtre. Comme un grand sacrificateur, « les marchés » se préparent à offrir en holocauste aux dieux de l’Olympe le nombre de victimes qu’ils leur demandent. Qui ne voit que cette rhétorique reprend les termes du sacré le plus primitif et constitue une incroyable régression par rapport aux valeurs les plus fondamentales de la modernité démocratique ? Nous devons sortir de l’économystification dont nous sommes les victimes.
Votre charge est puissante contre les économistes. Que leur reprochez-vous ?
> Si j’accuse les économistes, c’est pour leur naïveté. Ils se trompent eux-mêmes et sont victimes d’un auto-aveuglement. Ils croient – et nous font croire – que l’économie est l’étude de l’allocation des ressources rares, étude qui serait de l’ordre de la rationalité, de la mesure, de la « bonne gestion de la maisonnée »  comme disaient les Grecs anciens. Tous se réfèrent à Adam Smith comme à leur père fondateur, mais ils ont oublié que celui-ci était d’abord un moraliste. Ils n’ont pas lu sa Théorie des sentiments moraux, où Smith montre que ce n’est pas l’utilité que nous poursuivons, mais tout autre chose. Pour Smith, un quignon de pain et une masure suffiraient largement à assurer le bien-être matériel de chacun. Si l’économie est devenue la quête de l’illimité, c’est qu’elle obéit à une logique du désir et non pas du besoin. Nous recherchons, dit-il, la « sympathy », l’admiration teintée d’envie des autres. Ce sont les passions qui font marcher l’économie. Adam Smith et Max Weber voient bien qu’il y a du spirituel (même s’ils n’utilisent pas ce mot) derrière cette quête d’infini. L’économie est devenue l’incarnation du« mauvais infini », comme dit Hegel.
Cette crise économique, dites-vous, est une crise de notre rapport à l’avenir. Comment s’explique-t-elle ?
> Sous certaines conditions, l’économie « ouvre » l’avenir. Elle a eu cette capacité de nous projeter dans l’avenir, cette manière de nous arracher à nous-mêmes, mais elle a besoin pour cela du politique. Si l’économie se paye le politique – dans tous les sens du mot –, comme c’est le cas aujourd’hui, elle scie la branche sur laquelle elle est assise. Une voie de sortie serait de rétablir le politique dans sa fonction prophétique, qui est de désigner une direction dans l’avenir. C’est ce rapport à l’avenir qui est aujourd’hui en crise. De là vient que l’économie est hantée par le spectre de sa fin. Je crois aussi que, inconsciemment au moins, tous les acteurs ont intégré la contrainte écologique. Nous savons que notre croissance aura une fin, mais nous ne savons pas quand elle interviendra. Cela peut expliquer ce qu’Alan Greenspan appelait « l’exubérance irrationnelle des marchés ».
Voyez-vous venir un sursaut politique ?
> J’y appelle, mais il me paraît en même temps peu vraisemblable. Regardez, hélas, le niveau du débat politique aujourd’hui. Cette campagne est désolante. Nos élites, de droite comme de gauche, sont complètement économystifiées. Chaque fois que le politique dit se battre contre « les marchés » et se félicite d’avoir évité le pire, la puissance se place au même niveau que l’intendance. Qu’elle gagne ou qu’elle perde, peu importe, elle a déjà perdu par le fait même de se battre. Le succès de Jean-Luc Mélenchon s’explique par le fait qu’il pose les vrais problèmes et veut redonner au politique une extériorité par rapport à l’économique.
Vous êtes cependant critique à l’égard de l’anticapitalisme de gauche…
> Oui, car le problème, le « skandalon » comme disaient les Grecs, c’est l’économie. Ce que je vise, ce n’est pas le capitalisme financier, ni le capitalisme tout court, ni le marché régulé ou non. Ce que je critique, c’est la place que joue l’économie dans nos vies individuelles comme dans le fonctionnement de nos sociétés. Cette place est exorbitante et nous trouvons cela banal. L’économie tend à envahir le monde et nos pensées. « Sortir du capitalisme »  est le mot d’ordre d’une gauche qui n’en voit que les méfaits, mais pour aller où ? N’oublions pas que l’économie contient la violence, dans les deux sens du mot. Elle fait barrage à la violence par des moyens violents. Seuls les borgnes ne voient que la violence de l’économie et peuvent se réjouir de sa dissolution sans autre forme de procès. Peut-être le regretterons-nous un jour, ce capitalisme honni… C’est moins du capitalisme qu’il faut sortir que de l’économystification du politique, en inventant par là même une nouvelle forme de raison économique.
 
Autre article recommandé : Gérard Leclerc, "Sortir de l'économystification", Royaliste n° 1011. - avril 2012. 
 
 

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 08:04
Les hommes providentiels
Histoire d'une fascination française
 
de Jean Garrigues
Mis en ligne : [22-10-2012]
Domaine : Idées 
GARRIGUES Jean Les hommes providentiels
 
Jean Garrigues est historien. Spécialiste de l'histoire politique,  il enseigne à l'université d'Orléans, à la Sorbonne et dirige la revue Parlement(s). Il a récemment publié : Le communautarisme. Mythes et réalités (Lignes de Repères, 2007),  Les patrons et la politique – De Schneider à Seillière (Perrin, 2002), Les groupes de pression dans la vie politique contemporaine en France et aux États-Unis de 1820 à nos jours (Presses Universitaires de Rennes , 2002), Les Scandales de la République. De Panama à l'affaire Elf (Robert Laffont, 2004), Les Grands discours parlementaires de la Troisième République, (Armand Colin, 2 vol., 2006), Les Grands discours parlementaires de la Cinquième République (Armand Colin, 2006), Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008 (Armand Colin, 2008).
   

Jean Garrigues, Les hommes providentiels. Histoire d'une fascination française. Paris, Seuil, février  2012, 480 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
De Bonaparte à de Gaulle, en passant par Boulanger, Clemenceau, Pétain ou Pinay, et jusqu'à Nicolas Sarkozy, les hommes providentiels ponctuent l'histoire de France. Indissociables des contextes de crise (ce qui les distingue des grands hommes), ils traduisent la rencontre entre le désir collectif d'un peuple et la prophétie d'un sauveur. Quels sont les ingrédients qui composent cette alchimie selon les différentes époques de l'histoire contemporaine ? Quelles circonstances mais aussi quels moyens, quel discours, quelle propagande, quelles images, quelle stratégie pour aboutir à cette figure indispensable qui s'impose à la nation tout entière ? Puis il faut passer de l'état de grâce, qui suit la prise du pouvoir, au culte de la personnalité, qui seul permet d'entretenir le mythe. Dès lors, comment cette figure idéale voire fantasmée du sauveur peut-elle se confronter aux enjeux du réel ? Comment évoluent son discours et sa représentation en situation de pouvoir ? Quels sont ses hérauts, ses thuriféraires, ses idolâtres, mais aussi ses caricatures et ses détracteurs ? Et comment enrayer l'effondrement du mythe, comment prévenir le chaos ? Enfin, quand le chêne s'abat, comment resurgit le mythe, comment se réinstalle pour la postérité la figure du sauveur?
     
Le point de vue de La Revue Critique. Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l'histoire de nos institutions contemporaines - parmi lesquels une remarquable Histoire du Parlement de 1789 à nos jours - Jean Garrigues prend du champ et une certaine liberté avec l'histoire chronologique en s'attaquant à une des singularités de la vie politique française : la fascination pour les "sauveurs de la patrie". Ce livre vivant, très clair et parfaitement bien documenté déroule le film de notre histoire nationale depuis deux siècles. Les figures de Napoléon, de Boulanger, de Clémenceau, de Poincaré, de Pétain et de de Gaulle dominent, mais l'ouvrage retrace aussi la carrière de "rédempteurs" plus mineurs, dont le culte s'est effacé des mémoires ou dont le mythe s'est obscurci, comme Lamartine, Thiers ou Gambetta. De cette impressionnante galerie de portraits, Jean Garrigues tire une typologie des "hommes du destin" : les conquérants, les défenseurs de la patrie, les pères protecteurs et les reconstructeurs. Ceux qui, grossièrement, font avec les institutions de leur temps et ceux qui les contestent et qui les transforment pour agir. C'est l'occasion de s'interroger sur les causes d'un phénomène qui revient fréquemment dans notre histoire récente et l'auteur en retient particulièrement quatre : le culte du héros patriotique, la permanence du sentiment monarchique, le déficit d'incarnation de la République et son incapacité à s'adapter aux situations de crise et aux changements du monde dans lequel nous vivons. Si l'attachement aux figures qui ont fait l'histoire nationale est un sentiment partagé avec bien des peuples, les trois autres pistes sont plus spécifiquement françaises.  L'instabilité de nos institutions, qui oscillent régulièrement, selon la formule maurrassienne, entre Démos et César, entre le régime des partis et l'autocratie provisoire, en est la conséquence. Le recours à l'homme providentiel, le souvenir teinté de regrets qu'il laisse dans la mémoire collective illustrent-ils le peu de goût qu'ont les Français pour des institutions démocratiques qu'ils jugent inférieures à leur génie ? On peut le penser. Jacques Darence.
      
L'article de Marc Riglet. - Lire, février 2012
La fascination des hommes providentiels. Il est assez piquant de constater que, dans notre histoire nationale, sécularisée pourtant depuis deux bons siècles, la Providence ait été si souvent invoquée. Nous comptons, spontanément, au moins deux grands personnages que nous devrions aux mystérieux décrets de cette divine providence : Napoléon, le "sauveur" des acquis de la Révolution, et de Gaulle, celui qui dans la défaite sauve l'honneur du pays accablé. Ces deux grands hommes ont de surcroît en commun d'avoir été deux fois "providentiels" quoique avec des fortunes diverses : Napoléon, le 18 brumaire et ses Cent Jours, de Gaulle, le 18 juin 40 et son mai 58. Ils ont encore en partage d'avoir construit leur propre mythe, Napoléon en faisant fabriquer, à Sainte-Hélène, sa légende, de Gaulle en confiant à son talent littéraire le soin de s'inscrire dans l'histoire.  Faut-il déduire de ces deux cas de figure que l'"homme providentiel" serait, décidément, un trait singulier de notre "génie" national ? Rien n'est moins sûr. Songeons, de l'autre côté de la Manche, à Churchill, le lion d'Albion, celui qui répondait, superbement, à l'un de ses contradicteurs à la Chambre des Communes, agacé par ses prophéties : "Et savez-vous pourquoi l'histoire me donnera raison ? Parce que c'est moi qui l'écrirai !" Et puis, avec Bismarck, et sans même parler de Hitler, l'Allemagne ne dispose-t-elle pas, elle aussi, de son lot d'"hommes providentiels" ? Et puis l'Italie, avec Garibaldi, Mazzini, Mussolini, et puis encore les Etats-Unis, avec Washington, Lincoln, Roosevelt, Kennedy... ? Bref, il semble bien que nous soyons en bonne compagnie lorsqu'il s'agit de mettre au pinacle quelques grands hommes qui nourrissent de grandes entreprises, qui incarnent l'espoir d'un peuple ou qui le sauvent d'un destin funeste. Dès lors, cependant, qu'avec Jean Garrigues l'on ne se contente pas d'identifier l'homme providentiel au "grand homme", il apparaît que la catégorie "homme providentiel", si elle perd en intensité, gagne en extension et que, dans ces conditions, la France est particulièrement gourmande de cette sorte de personnages.  En parcourant notre histoire politique de Napoléon à nos jours, Jean Garrigues met ainsi en évidence les très nombreuses occurrences où nos hommes politiques ont dû leur bonne fortune au fait moins d'être élus qu'"appelés", par quelques puissances supérieures, à sauver le pays. Des exemples. Ainsi, Adolphe Thiers fut tout autant, pour un secteur de l'opinion, le massacreur de la Commune que, pour un autre, largement majoritaire, le "sauveur de la Patrie". Ne s'était-il pas acquitté en un temps record des réparations exigées par Bismarck et n'avait-il pas libéré le territoire avant le terme prévu par le traité négocié à Versailles. Mais les Français n'étant pas chiches en ce domaine réserveront à Gambetta un hommage de même espèce. Plus connu est, un peu plus tard, l'épisode du boulangisme. Là, nous avons tous les ingrédients de l'homme providentiel dans sa version bonapartiste : un militaire, un emballement populaire, un bellicisme aussi solide qu'inconséquent, un appel au coup d'Etat ; la République, on le sait, n'aura dû son salut qu'à la médiocrité de son contempteur. Sur la longue période, il est étonnant de constater que, comme dans le cas de Gambetta et de Thiers, la qualité d'homme providentiel est attribuée à des hommes que pourtant tout oppose. C'est le cas de Clemenceau et de son adversaire fieffé, Poincaré. Pour le "père la victoire", on voit bien les ingrédients qui font l'homme providentiel. Mais pour Poincaré, c'est plus prosaïquement ses compétences financières qui le font être attendu comme le messie. C'est encore un duo improbable d'hommes accompagnés de l'aura providentielle que l'on retrouve avec Antoine Pinay et Pierre Mendès France. Au premier est réservé le paradoxe d'être jugé, à la fois, comme l'homme providentiel pour nos finances et comme le plus ordinaire des hommes. Au second, l'histoire réservera le douloureux privilège d'avoir été, brièvement, un grand homme et, indéfiniment, une cassandre éloignée du pouvoir. Il semble que, dans notre dernier quart de siècle, la figure de l'homme providentiel ait fait long feu. Serait-ce que l'espèce s'en est perdue ou bien que nous n'éprouvons plus le besoin d'en fabriquer? On voudra croire qu'il faut voir là plus un signe de maturité démocratique qu'une rupture de stock au magasin de la Providence. 
 
Autre article recommandé : "L'appel au surhomme", L'Histoire n° 374. - avril 2012. 
 

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 22:08
Dans la mêlée mondiale
2009-2012

de Hubert Védrine
Mis en ligne : [6-11-2012]
Domaine : Idées 
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Hubert Védrine, né en 1947, diplomate et homme politique, a été secrétaire général de l'Elysée (1991-1995) puis ministre des Affaires étrangères (1997-2002). Il a récemment publié: Face à l'hyperpuissance (Fayard,  2003), Multilatéralisme (Fondation Jean-Jaurès, 2004),  François Mitterrand : un dessein, un destin (Gallimard, 2006), Continuer l'Histoire (Fayard, 2007), Le temps des chimères. 2003-2009 (Fayard, 2009), Atlas de la France (avec Pascal Boniface, Fayard/Armand Colin, 2011).
   

Hubert Védrine, Dans la mêlée mondiale. 2009-2012, Paris, Fayard, mars 2012, 513 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
En lieu et place de la « fin de l'Histoire » et de la « communauté » internationale, c'est une compétition de tous les instants dans laquelle sont engagés les États, les pouvoirs économiques et financiers, les ONG, les médias, les mafias, les terroristes, etc. Cette mêlée mondiale confuse ne semble pas gouvernée, sauf - sauvagement- par les marchés. Les « émergents » ont confiance dans l'avenir, les Occidentaux s'inquiètent tandis que la population mondiale s'accroît, que les horloges du compte à rebours écologique tournent et que l'Occident peine à inventer une croissance non spéculative, créatrice d'emplois. Le monde aurait besoin d'un pôle européen « re-régulateur » mais l'Europe n'est pas encore sortie de ses convulsions internes. C'est en observateur lucide que Hubert Védrine, dans ce recueil d'études et d'observations récentes, décrit le monde tel qu'il est et esquisse ce qu'il pourrait devenir.  
   
Le point de vue de La Revue Critique. Un livre d’Hubert Védrine est toujours un évènement. Ceux qui ont lu avec plaisir Face à l’hyperpuissance [1], Le temps des chimères  [2] et Continuer l’histoire [3], trouveront le même plaisir à la lecture de son dernier recueil d’articles, de conférences et d’entretiens, Dans la mêlée mondiale [4]. Ils y trouveront la confirmation que le monde a changé de cours depuis une vingtaine d’années. Cette intuition, Hubert Védrine l’a fait sienne dès les lendemains du 11 septembre 2001. Alors ministre des affaires étrangères du gouvernement Jospin, il pronostique que l’évènement aura une portée beaucoup plus grande que sa dimension terroriste. Le XXIe siècle qui vient de s’ouvrir ne sera pas le siècle de l’Amérique. Les marchés émergents se transforment en puissances émergences, le monde arabo-musulman, longtemps dominé par l’Occident, prend conscience de son importance, la Chine, l’Inde, la Russie animent de vastes zones d’influence, les nations, anciennes ou nouvelles, reviennent sur la scène du monde. Le XXIe siècle ne sera pas non plus celui de la fin de l’Histoire et du triomphe sans appel de la démocratie libérale. Soumis à nouveau au jeu des nationalismes, des cultures et des religions, le modèle occidental apparait pour ce qu’il est, une référence parmi d’autres dans une chronique des temps qui reprend son cours. Les parties les plus intéressantes de l’ouvrage sont celles qui ont trait à l’Amérique, à l’Europe et au monde arabe. Védrine retrace la première présidence d’Obama. Le président américain prend assez vite conscience que les Etats-Unis n’ont plus les moyens de prendre en charge les destinées du monde et que le temps de l’hyperpuissance est terminé. Il agit avec intelligence pour que son pays ne s’abandonne pas au repli sur soi et pour qu’il continue à jouer sa partition dans le nouvel équilibre mondial. En particulier face à la Chine, dont Obama perçoit les ambitions, mais aussi les limites et les faiblesses. Hubert Védrine est sensiblement plus sévère sur l’Europe, prisonnière de ses chimères fédéralistes et de sa propension à faire la morale au reste de la planète. Une Europe qui manque de réalisme et qui perd son temps dans des débats institutionnels d’un autre âge. Non, l’Europe ne sera ni un empire, ni une fédération, nous dit Védrine, car le temps des empires et des fédérations est derrière nous. Elle pourrait être une puissante confédération d’Etats nations, alliée sur des projets et sur des idées, pour peu qu’elle s’accepte comme elle est, diverse et riche de ses différences. Védrine plaide enfin pour qu’on laisse au monde arabe le temps de mener à bien ses transformations. Son avenir n’est pas encore écrit et ceux qui pensaient que les révoltes de Tunisie, d’Egypte ou de Libye déboucheraient sur des démocraties à l’occidental en sont pour leurs frais. Ces pays méritent mieux qu’un destin de succursale de l’Amérique ou de l’Union européenne et leur modernisation s’appuiera sur la force de l’islam. Œuvre d’analyste, Dans la mêlée mondiale est également un livre pour l’action. Védrine y plaide pour une diplomatie pragmatique et volontaire.  Ce sont les hommes qui font l’histoire, nous dit-il, et d’abord les grands hommes. L’Europe en manque actuellement. Mais les vents de révolte et d’espoir qui soufflent sur notre continent pourraient susciter des vocations subites ! François Renié.
 

[1]. Hubert Védrine, Face à l’hyperpuissance (Fayard, 2003)
[2]. Hubert Védrine, Le temps des chimères 2003-2009 (Fayard, 2009)
[3]. Hubert Védrine, Continuer l’histoire (Fayard, 2007)
[4]. Hubert Védrine, Dans la mêlée mondiale 2009-2012 (Fayard, 2012).
 
Recension  de  Pierre Conesa. - Revue internationale et stratégique, 3/2012 
Après Le temps des chimères (2003-2009) et Continuer l’Histoire, Hubert Védrine nous livre un nouveau recueil d’articles, de conférences et d’entretiens accordés tout au long des quatre dernières années, regroupés en une douzaine de questions d’actualité internationale et un chapitre de réflexions diverses. L’ouvrage est donc, comme ceux de ce genre, à la fois intéressant et frustrant. Intéressant parce qu’il apparaît d’abord comme la démarche de réflexion d’un esprit toujours en éveil sur la vie internationale qui illustre la noblesse du métier de diplomate. Sur un même sujet, l’ancien ministre des Affaires étrangères mêle des souvenirs d’évènements, de débats ou de discussions qu’il a eus avec François Mitterrand, Jean-Pierre Chevènement, Philippe Seguin ou ses homologues ministres des Affaires étrangères, et des analyses de l’actualité présente. Sur l’Europe, il rappelle les débats et les compromis qu’il a fallu accepter – comme par exemple l’abandon concédé aux Allemands de l’idée mitterrandienne de l’indispensable gouvernance politique au moment de l’adoption de l’euro – qui, à la lumière de la crise actuelle, apportent des éclairages extrêmement intéressants. Le livre revient sur de nombreux thèmes qui ont structuré l’action d’H. Védrine à l’Élysée puis au Quai d’Orsay, comme le constat du dérèglement économique international que l’ultralibéralisme voulu par Ronald Reagan et Margaret Thatcher a généré, la fin du monopole occidental, accélérée par la montée inexorable des puissances émergentes et les nouvelles règles de la vie internationale qu’il refuse de regarder comme le simple recul de l’Occident, la crise de l’Europe sans gouvernance emportée par ses dynamiques d’intégration irraisonnées… Il est le penseur de la multipolarité et reconnaît à Nicolas Sarkozy d’avoir conçu et mis en place le G20, seule instance planétaire associant les nouvelles puissances. Il insiste régulièrement sur la nécessité d’associer l’un ou l’autre de ces nouveaux acteurs à toutes les grandes décisions internationales et il rend hommage à Barack Obama d’avoir compris ces nouvelles nécessités. Cependant, l’Obamania qui habite l’opinion européenne lui paraît un peu euphorique et trompeuse, craignant un retour toujours possible d’un avatar militarisé de l’unilatéralisme « bushiste » aux États-Unis. H. Védrine développe dans une série d’articles une vision claire des « Printemps arabes » auxquels il demande d’accorder du temps, il critique le « droit-de-l’hommisme » devenu une idéologie en soi, revient sur sa critique du « droit d’ingérence » cher à Bernard Kouchner et Mario Bettati plus tard remplacé par le « devoir de protéger » conceptualisé par Kofi Annan et Mohamed Sahnoun. Les sujets traités sont dictés par l’actualité. C’est la frustration que crée ce livre. L’auteur justifie l’intervention militaire en Libye, prend ses distances avec l’idée d’une action identique en Syrie, mais jamais n’apparaît le cas bahreïni que l’Arabie Saoudite a envahi pour y mener la même politique. Pourquoi la Syrie plutôt que le Bahreïn ? Pourquoi aucune analyse de la guerre au Congo, conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale ? La frustration renvoie à une question centrale sur la scène internationale : qui finalement fait l’agenda international ? Qui décide de l’ordre hiérarchique des crises ? On attend donc de l’ancien ministre des Affaires étrangères, un nouveau livre de réflexion plus prospectif. Une des qualités essentielles de ce livre (qui peut s’ouvrir et se lire à n’importe quelle page et à n’importe quel moment) est de voir naître et se développer la réflexion d’un des rares penseurs et praticiens français de la politique internationale, qui exprime parfois par des fulgurances de langage les nouvelles réalités : « l’Europe, succursale des États-Unis », « le Frankenstein [qu’est devenue] la sphère financière ».
 
Autre article recommandé: Entretien avec Hubert Védrine: "La diplomatie de Nicolas Sarkozy : un bilan mitigé."  - Le Journal du Dimanche, 17 mars 2012. 
 

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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 16:59
La République
et le Prince moderne
 
de Blandine Kriegel
Mis en ligne : [6-08-2012]
Domaine : Idées 
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Blandine Kriegel, née en 1943, philosophe, professeur émérite des universités, a joué un rôle essentiel dans le renouveau de la philosophie politique et de l'histoire du droit public en France. Elle a récemment publié : Philosophie de la République (Plon, 1998), Etat de droit ou Empire ? (Bayard, 2002), Querelles françaises (avec Alexis Lacroix, Grasset, 2009), Le Big bang et après ? (avec Alexandre Adler, Marc Fumaroli et Trinh Xuan Thuan, Albin Michel, 2010). 
 

Blandine Kriegel, La République et le Prince moderne, Paris, PUF, novembre 2011, 386 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
A l'heure où, partout dans le monde, les peuples se tournent vers la république démocratique, mais à l'heure aussi où l'Europe hésite à bâtir une république commune, que sait-on véritablement de l'histoire de la république européenne ? Est-elle issue, comme l'affirment nombre d'historiens anglais, des cités antiques et médiévales ? Est-elle née, comme le voudrait un préjugé francocentrique tenace, de la Révolution française de 1789 ? En contournant ces deux généalogies, trop longue ou trop courte, la philosophe Blandine Kriegel retrace ici une histoire originale et inédite de la république moderne. Celle-ci naît en effet de la rencontre inattendue des traditions des républiques de cité et de celle du droit politique moderne de l'Etat qui permet à l'insurrection des Pays-Bas néerlandais de vaincre le despotisme impérial de Philippe II. Mieux, tous les Etats-nations européens, au premier rang desquels la France et l'Angleterre, contribuent à sa victoire. Mieux encore, le droit politique neuf de cette première république d'Etat qui s'affiche dans les discours de Guillaume d'Orange, véritable "Prince moderne", comme dans les Déclarations d'indépendance des Provinces-Unies, est rédigé par des Français, protestants et "politiques". L'épilogue de cette histoire culmine avec le "Grand Dessein" d'Henri IV et de Sully de construire une république européenne... devant laquelle nous trébucherons encore. La république moderne, une idée européenne ? Ou quand le retour sur le passé peut permettre de frayer la voie à l'avenir. 
 
Le point de vue de La Revue Critique.
Blandine Kriegel poursuit son remarquable travail de renouveau des idées politiques et des fondements du droit public. Après avoir rendu justice aux travaux des légistes et des historiens de l'Ancien régime qui fondèrent notre histoire savante, elle travaille depuis une quinzaine d'années sur la notion de République. Avec sa Philosophie de la République, publiée en 1998, elle montrait comment l'idée républicaine s'est progressivement construite depuis l'antiquité jusqu'à l'époque moderne pour donner naissance à ce que l'on appelle aujourd'hui l'Etat de droit. Loin d'être une création de la Révolution, la République moderne, c'est à dire le gouvernement de l'intérêt général et de la loi, a été conçu en France dès l'époque classique, à partir des travaux des légistes capétiens sur l'indépendance de l'Etat. Mme Kriegel complète aujourd'hui son approche par un ouvrage sur "La République et le Prince Moderne" qui souligne les liens étroits entre souveraineté, légitimité de l'Etat et République. C'est au XVIe siècle, lors de l'insurrection des Pays Bas contre l'Espagne de Philippe II que les idées françaises connaissent un nouveau développement. Deux visions politiques s'affrontent : les Espagnols défendent l'idée d'empire européen et s'appuient sur l'intransigeance de la Contre Réforme pour éradiquer le protestantisme, les Hollandais, fatigués des guerres de religion et convaincus de former une communauté, luttent pour leur émancipation. Ils se rallieront à un chef, le protestant Guillaume de Nassau, prince d'Orange, figure exemplaire du Prince moderne, qui donne une base militaire et politique solide à la révolte. De l'union du Prince et du peuple, naîtra une nouvelle entité politique, la République des Provinces Unies dont la déclaration précède de deux siècles les déclarations américaines et françaises. Ce n'est pas un hasard si la France d'Henri III s'y rallie. La monarchie capétienne, elle même en lutte contre l'impérialisme espagnol, est confortée par le vent de liberté qui souffle des Pays Bas et qui va progressivement balayer toute la maison d'Autriche. Blandine Kriegel tire toutes les leçons politiques de cette période. L'idée d'empire européen a vécu, du moins pour quelques siècles. L'ère qui s'ouvre sera celle des Etats et  leurs chefs, à l'image du Prince moderne, tireront leur légitimité non plus du droit divin mais de leur capacité à faire respecter la souveraineté de la nation et les lois qu'elle s'est donnée. Deux remarques viennent à l'esprit en refermant ce livre plein d'enseignements et écrit d'une plume alerte et sûre. La première a trait au débat Monarchie-République. On n'a pas tort de penser, avec Mme Kriegel, qu'il a été longtemps mal posé et qu'il peut conduire à passer à côté de l'essentiel, l'idée de République selon Jean Bodin, dont la forme peut être d'ailleurs aussi bien monarchique que démocratique. Peut-on, pour autant, exonérer la République française de tous ses péchés originels : jacobinisme, sectarisme idéologique, démocratisme, profonde méconnaissance des réalités et des devoirs d'un Etat moderne... ? Et peut-on passer par pertes et profits tout ce qui la distingue des autres Etats qui ont choisi la forme républicaine ? Nous ne le croyons pas. C'est pourquoi nous continuerons a émettre sur le régime républicain, tel qu'il se pratique chez nous,  toutes les réserves qui s'imposent ! La seconde remarque concerne la notion d'Empire. A la lecture de l'ouvrage de Mme Kriegel, on voit que cette notion suscitait il y a quatre siècles les mêmes critiques qu'aujourd'hui, même si les débats sont devenus plus feutrés et sensiblement moins sanguinaires ! Nous en avons tiré, quant à nous, les conséquences, en rangeant toute idée d'empire ou d'union continentale au magasin des accessoires inutiles. Il semble que, de son côté, Mme Kriegel garde quelques illusions sur les institutions européennes. Qu'elle n'hésite pas à se relire ! paul gilbert.
      
La critique de Jean-Pierre Rioux. - La Croix du 5 avril 2012.  
La république sauce hollandaise. L'avènement de la république moderne, communément liée aux révolutions française et anglaise, serait en réalité née dans les Provinces-Unies, de l'idéal d'un prince, Guillaume d'Orange.  Nous croyons – et on nous apprend – que la république moderne est fille de notre 1789, ou tout juste apparentée, concédons-nous, avec la révolution anglaise du XVIIe siècle et l'Indépendance américaine du XVIIIe. Erreur ! nous dit Blandine Kriegel : la première république moderne est hollandaise, elle eut sa formulation victorieuse en plein XVIe siècle de Réforme et de Renaissance, quand Guillaume d'Orange fit plier l'envahisseur espagnol des Provinces-Unies insurgées. Il le fit avec l'aide d'un bataillon de penseurs et d'hommes d'action français, mais surtout avec le soutien de tous les États-nations européens ennemis de l'Empire espagnol et de la maison d'Autriche, avec le renfort de tous les contempteurs de la féodalité des principautés et des cités nées au Moyen Âge, de tous les ennemis de la Rome papale empêtrée dans ses guerres de religion et son discours universel.  Cap, donc, chez ces Hollandais alors si commerçants, si instruits, si artistes et si fiers combattants ! Le voyage – parfois difficile, car il faut apprendre à chaque ligne et Blandine Kriegel adore l'argumentation nourrie et érudite – est une révélation. Oui, là-bas est né « un nouveau droit politique qui anticipait l'avenir européen » , un art de la politique sans Machiavel, un goût pour l'association consentie, un appel au peuple pour vivre ensemble et tutoyer l'avenir : un sens du bien commun qui réconcilie. Oui, là-bas défila le premier cortège de la modernité : un « prince moderne » magistrat parmi d'autres ; un corps du peuple – les états généraux des provinces et des cités – détaché du corps du roi et de l'Église ; une souveraineté populaire magnifiée par des représentants qui délibèrent en son nom ; un sentiment national décroché de l'appartenance religieuse. Ainsi naquit en Hollande la république moderne, c'est-à-dire forte et libre, ennemie de la guerre et des divisions ; la république qui respecte la représentation populaire, règle la souveraineté et fertilise la cohésion nationale par l'État de droit pacificateur. Blandine Kriegel décrit aussi, avec jubilation, un autre défilé : celui des intelligences françaises qui ont contribué à formuler l'idéal d'Orange et à imposer les déclarations d'indépendance des Province-Unies. Il en est de connues, et d'abord celle de Jean Bodin, théoricien de la souveraineté, de Théodore de Bèze, apôtre de la résistance légitime, ou de François Hotman, un des premiers doctrinaires de la nation. De moins connues aussi, tels Henri IV et Sully formulant un « grand dessein » européen où le fédéralisme accomplira les nations. D'inconnues aussi, et si savoureuses à découvrir, comme cet étonnant Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde, calviniste et soldat, diplomate et pamphlétaire, adulé puis trahi par les siens mais un des pères spirituels de la pacification de Gand en 1576 et de l'Union d'Utrecht en 1580 ! Toutes valent d'être connues et saluées.

 

Autre article recommandé : Bertrand Renouvin "République : le moment hollandais", Royaliste n° 1009 du 19 mars 2012.
 

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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 21:43
Le sens du peuple
La gauche, la démocratie, le populisme
 
de Laurent Bouvet
Mis en ligne : [30-07-2012]
Domaine : Idées 
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Laurent Bouvet, né en 1968, est professeur de sciences politiques à l'université de Versailles et il enseigne également la philosophie publique à l'IEP de Paris. Il a récemment publié : Le communautarisme. Mythes et réalités (Lignes de Repères, 2007), L’année zéro de la gauche (avec Laurent Baumel, Michalon, 2003), France-Allemagne : le bond en avant (Odile Jacob, 1998), Le Fédéraliste. La démocratie apprivoisée (avec Thierry Chopin, Michalon, 1997).
   

Laurent Bouvet, Le sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme, Paris, Gallimard, janvier  2012, 300 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Retrouver le sens du peuple est à la fois une nécessité électorale et un impératif moral pour la gauche. C’est la seule cause politique qu’elle puisse désormais embrasser. Elle ne doit pas viser le « peuple de gauche » dont elle célèbre encore, trente ans après sa brève apparition dans les rues de Paris en mai 1981, la geste mythique. Elle doit viser le peuple tout entier. Celui des classes populaires qu’elle a abandonnées depuis si longtemps ; celui qui croit dans son destin national qu’elle a oublié avant de le mépriser et de le condamner pour populisme ; celui de l’aspiration démocratique la plus large qui veut continuer à croire dans la possibilité d’une aventure collective malgré les tentations de l’individualisme et de l’anomie.  Il faut à la gauche française un projet à la hauteur et il lui faut tout de suite. Sinon elle disparaîtra, comme principe et comme force historique. Elle sera remplacée bien sûr. Il y aura d’autres organisations, d’autres aspirations aussi, sans doute, qui prendront sa place, mais lesquelles ? Il y aura d’autres hommes pour se dire « de gauche » - certains seront les mêmes d’ailleurs, cela ne les dérangera pas -, mais avec quelles intentions ? L’avenir de la gauche se joue ici et maintenant, face au peuple, avec lui et pour lui.
     
Le point de vue de La Revue Critique.  Ancien directeur de la Revue Socialiste, ex-dirigeant du site La République des Idées, Laurent Bouvet est un fin connaisseur de la social-démocratie à la française.  Son dernier livre, Le sens du peuple, fut largement commenté pendant les élections et il continue à alimenter le débat au sein de la gauche réformiste. Sa thèse est claire : depuis la fin des années 60, le peuple a progressivement disparu des références de la gauche au profit de ce qu'Alain Touraine a appelé les "nouveaux mouvements sociaux", droits des femmes, des minorités sexuelles et des communautés discriminées... Si le point de départ de cette dérive libéral-libertaire remonte à mai 68, elle a mis du temps à infuser au sein d'une gauche où le marxisme orthodoxe et le parti communiste sont restés longtemps dominants. L'émergence d'une "deuxième gauche" réformiste, incarnée par Michel Rocard, le tournant de la rigueur de 1983, l'orientation très libérale et européiste du deuxième septennat de Mitterrand, la "gauche plurielle et multiculturelle" de Lionel Jospin marquent les grandes étapes de cette évolution idéologique. Comme aux Etats-Unis ou dans d'autres pays européens, les catégories populaires, ravalées au rang de "petits blancs", de "beaufs" ou de "classes archaïques", se réfugient dans l'abstention ou se tournent vers des discours plus radicaux. Au risque de faire le jeu d'idées ou de politiques qui n'ont, elles, rien de populaire. Ces changements sont-ils irréversibles et le parti socialiste est-il condamné à ne plus être que le parti des bobos? Non, répond Laurent Bouvet, pour peu que les dirigeants socialistes acceptent de regarder la société française comme elle est et non pas comme les médias nous la racontent. Pour peu aussi qu'ils retrouvent le sens du peuple, dans ses trois composantes, sociale, nationale et démocratique. On dit que le candidat François Hollande a lu Laurent Bouvet et qu'il a bien perçu le parti que Marine Le Pen avait pu tirer de ses analyses. Saura-t-il aller plus loin que ce simple décryptage et retrouver le fil d'un vrai projet populaire ? Il est trop tôt pour le dire, même si les premières mesures prises par les socialistes ne semblent guère aller dans ce sens. Il est vrai que le fossé est grand entre les changements auxquels aspire Laurent Bouvet et ce la pensée dominante de la gauche d'aujourd'hui. Il est vrai aussi que les conceptions de Bouvet sont parfois un peu schématiques. Sa vision du peuple et des classes moyennes, son acharnement contre la "deuxième gauche", ses plaidoyers étatistes et jacobins manquent de nuance. On lui reprochera aussi d'ignorer une certaine tradition socialiste, autogestionnaire, syndicaliste, antitotalitaire et girondine - celle de Proudhon, de Sorel ou d'Orwell, celle qu'illustrent aujourd'hui un Julliard, un Dufour ou un Michéa. C'est pourtant à cette tradition-là, plus qu'à celle des Jaurès, des Trotski ou des Mélenchon, que les socialistes devraient se ressourcer s'ils veulent retrouver le soutien d'un peuple qui aspire tout autant à la liberté qu'à la justice. henri valois.
      
Entretien avec  G. Andréani et P. Cohen. - Marianne, 31 mai 2012
Laurent Bouvet, professeur de science politique, accorde un long entretien à Marianne à l'occasion de la sortie de son nouveau livre «Le Sens du peuple». Dans cette première partie, il revient notamment sur son désaccord fondamental avec la stratégie électorale élaborée par Terra nova et livre son analyse sur la capacité de François Hollande à parler au peuple.
Vous êtes en désaccord avec la suggestion de Terra nova de bâtir la stratégie sociologique et électorale de la gauche autour de ce qu’ils appellent la « France de demain », c’est-à-dire les jeunes, les femmes, les immigrés ?
Nous avons été nombreux — heureusement — à nous élever contre le rapport de Terra nova paru à la mi-mai 2011. Pour ma part, je m’y suis opposé pour plusieurs raisons, d’abord académiques et méthodologiques : pour résumer, ce rapport n’était ni fait ni à faire ! Mais c’est surtout politiquement que ce texte m’a paru dangereux : le rapport signé par Olivier Ferrand n’est pas un élément de rupture qui viendrait mettre à bas un édifice idéologique de la gauche. Au contraire. Olivier Ferrand n’a été capable d’écrire ce qu’il a écrit, que parce que ces idées constituaient déjà un ensemble idéologique bien ancré au PS. Olivier Ferrand n’est pas du genre à aller contre le courant dominant. Le phénomène est donc beaucoup plus grave que le rapport Terra nova lui-même. Beaucoup de socialistes pensent qu’il faut changer de peuple, et remplacer le peuple politique et sociologique, qui soutient traditionnellement la gauche — en bref la classe ouvrière et plus largement les classes populaires — par une nouvelle « coalition » selon l’expression de Terra nova. C’est d’ailleurs un terme étrange dans le vocabulaire politique français, issu de la sociologie politique américaine qui n’a pas grand sens dans un système électoral à deux tours comme le nôtre. Ce « nouveau peuple », ce peuple de substitution, est un amalgame de catégories sociodémographiques très différentes : les jeunes, les femmes, les minorités issues nécessairement dans l’esprit des faux experts de Terra Nova des « quartiers sensibles ». Une liste à laquelle d’autres socialistes, comme l’économiste Daniel Cohen, ajoutent d’ailleurs explicitement « les élites » ! Cette proposition est non seulement fausse mais encore dangereuse car elle conduit à au destin électoral de la gauche depuis vingt ans : perdre l’élection présidentielle et ne gagner que les scrutins locaux sur la base d’une forte abstention des catégories populaires et/ou de triangulaires, avec la présence constante du Front national dans le paysage.
Une telle vision du monde véhiculée par les socialistes et, plus généralement, par la gauche, plonge d’ailleurs ses racines très loin dans l’histoire, dès le tournant des années 1970-80. Ce n’est pas le « tournant libéral » des années 1980 qui l’induit. Le « peuple de gauche » de 1981 est déjà constitué à partir des revendications minoritaires (les femmes, les homosexuels, les régionalistes, les immigrés, etc.) dont se sont saisi le Parti socialiste et la gauche. Le phénomène s’inscrit dans la continuité de mai 1968, dans ce que j’appelle le « passage du peuple à la société », une « société des individus » selon l’expression du sociologue Norbert Elias. Le PS n’est pas le seul en cause, le PCF s’y plie aussi avec la fameuse affaire du bulldozer de Vitry-sur-Seine en 1980. Le maire communiste de la ville fait alors détruire un foyer de travailleurs maliens chassés par la municipalité de droite de Saint-Maur. Il met le doigt sur le problème de l’équilibre de banlieue à banlieue dans la répartition des charges dues à l’immigration. Il s’interroge : pourquoi les municipalités populaires de gauche devraient-elles en supporter tout le poids ? Le PCF, au lieu de soutenir son maire, le dénonce comme raciste. Sur ce plan le Parti communiste devient alors, et c’est encore le cas aujourd’hui, semblable au PS – c’est le cas aussi des Verts bien sûr.
Le grand tournant identitaire date donc d’avant 1983. Mais pour être totalement abouti, il faut passer par l’exercice du pouvoir et par le virage de la rigueur économique et sociale des années 1982-1983-1984. On voit dans ces années l’aboutissement d’une transformation fondamentale du modèle de base idéologique qui était celui de la gauche française vers un modèle que je nomme « libéral-multiculturaliste ». On peut le décrire rapidement ainsi : il s’agit de placer au centre des préoccupations l’individu, de s’attacher à l’émancipation individuelle plutôt qu’à l’émancipation collective. Et l’individu en question n’est pas qu’un sujet de droit, il est aussi et même avant tout porteur d’une identité particulière. Ces idées vont peu à peu constituer une sorte d’idéologie officielle du PS. Mais c’est une idéologie qui ne dit pas son nom, une idéologie de la fin des idéologies aurait dit Claude Lefort. Il devient dès lors très compliqué de critiquer telle ou telle position, comme le montre bien le destin de Jean-Pierre Chevènement, qui finit par sortir du PS.
Est-ce qu’en trois mois le PS et François Hollande peuvent inverser la tendance et reconquérir les couches populaires ?
> En trois mois, non. Le combat des idées prend du temps. Mais une élection présidentielle est un moment où quelques meurtrières s’ouvrent : un candidat veut gagner, il est donc prêt à écouter ce qu’on lui dit pour y parvenir. Surtout un candidat comme François Hollande. Il est le produit de l’histoire récente du PS, celle qui a consisté pendant des années à préférer aux classes populaires une « coalition », comme la dit Terra nova, constituée autour des jeunes, des femmes, des minorités. Il n’en a pas été un des principaux architectes mais il l’a portée au PS comme premier secrétaire, avec beaucoup d’autres.
Il est aussi pragmatique dans sa manière de gérer les débats d’idées, il peut donc bouger. Il a par ailleurs un fonctionnement assez circulaire qu’on retrouve dans ses discours. Il est capable de saisir les contraires et, comme on l’a vu dimanche au Bourget, de les rendre complémentaires. C’est un des maîtres du genre dans le champ politique. C’est une position qui permet de ne donner tort à personne tout en restant le maître du jeu. Est-ce que la bonne méthode pour permettre une évolution architectonique de l’idéologie de la gauche française de gouvernement de ces trente dernières années ? Seule une victoire le 6 mai prochain nous le dira !
 
Mais si l’on se souvient de la campagne de 1995, Jacques Chirac n’avait pas davantage de dispositions à entrainer le peuple ou à lui faire signe. Or, Chirac l'a fait parce qu’il a compris qu’il n’y avait d’espace pour lui qu’à la condition exprès d’être capable de toucher réellement les classes populaires en évoquant leurs sujets de préoccupation : le chômage, la « fracture sociale », etc. Est-ce que vous croyez que la crise qui, à sa façon, a poussé Chirac à jouer ce rôle peut faire de même avec Hollande ?
> Chirac n’avait pas plus de prédispositions à l’idéologie que Hollande. Chirac l’a fait à l’époque parce qu’il était dans une position de relégué dans la campagne. Or, Hollande n’a jamais été derrière dans les sondages, il fait la course en tête. Il ne peut selon moi se convaincre de retrouver le sens du peuple, de reconquérir les catégories populaires, que s’il sent que c’est la seule manière de gagner, de donner le coup de grâce à ses adversaires. C’est ce qu’il a commencé à faire dans son discours du Bourget, me semble-t-il. Sa stratégie de campagne était jusque-là, notamment dans son énoncé par le directeur de campagne, Pierre Moscovici,  d’expliquer que « Sarkozy ne peut pas nous battre » et  qu’il n’y avait donc aucune raison de changer. C’était très proche de la stratégie de Rajoy en Espagne, consistant essentiellement à ne rien faire ni dire de trop précis et de laisser venir l’adversaire. Depuis Le Bourget, on sent qu’une nouvelle impulsion a été donnée, qu’une nouvelle ambition s’est manifestée chez Hollande. Elle peut le porter au pouvoir désormais, surtout si l’on considère la position très délicate de Nicolas Sarkozy.  
Dans votre livre, il y a aussi cette idée que l’erreur profonde du Parti socialiste réside dans son rapport à l’Etat ?
> Pour les socialistes français au XXe siècle, l’Etat a joué un rôle d’écran. Un écran qui leur permettait de dire, pour faire simple, « nous sommes des révolutionnaires, nous appartenons à la grande histoire du mouvement ouvrier, nous avons le même but révolutionnaire que les communistes, mais nous sommes des démocrates, nous ne prenons pas le pouvoir par la force, nous changeons l’Etat démocratiquement. Nous sommes réformistes dans la méthode, tout en restant révolutionnaires dans les buts ». Les socialistes depuis Jean Jaurès se sont coulés dans la forme de l’Etat républicain qui leur a permis de gérer cette contradiction fondamentale. La limite d’une telle position étant évidemment la loi d’airain de l’institutionnalisation telle qu’elle a été mise en évidence de longue date par les sociologues du politique (Max Weber notamment) : ce n’est pas le parti qui se saisit de l’Etat lorsqu’il « prend le pouvoir » mais l’Etat qui prend le parti ! Ce à quoi on a assisté depuis 1981 au niveau national et, au fur et à mesure de l’extension de la décentralisation, au niveau local. Le PS est devenu un parti institutionnel, comme on le voit aujourd’hui de manière criante au niveau des collectivités territoriales.
Quand les socialistes arrivent au pouvoir en 1981, ils sont dans ce schéma-là. Mais il y deux nouveautés par rapport aux expériences précédentes : l’installation dans la durée et le fait que l’Etat n’a plus la puissance d’antan concurrencé qu’il est désormais par la logique du marché et de la dérégulation Or les socialistes s’installent au pouvoir avec l’idée que le pouvoir d’Etat dont ils pensent s’emparer va leur permettre de résoudre leurs contradictions internes et notamment l’articulation entre leur libéralisme politique et leur antilibéralisme économique. Las, à l’intérieur même du PS, l’un de ses courants, entré dans le parti en 1974, va œuvrer à remettre en cause le pouvoir même de l’Etat sur l’économie et la société au nom du marché et de la société civile – dont on sait que tant pour Adam Smith que pour Karl Marx, c’est la même chose. C’est l’aile politique de la deuxième gauche, incarnée par Michel Rocard et ses amis. Leur but n’est pas seulement la lutte de pouvoir mais la transformation idéologique du parti qui se désaxe. Il quitte son centre de gravité historique. Dans le parti, il y a désormais une force, importante, qui conteste la fiction d’un Etat protecteur du but révolutionnaire du socialisme. C’est le « parler vrai » de Michel Rocard : il faut dire que le but n’est pas révolutionnaire mais réformiste comme l’est la méthode. Il ne faut pas moins d’Etat mais « mieux d’Etat ». C’est le grand débat du congrès de Metz en 1979 : Rocard perd sur le plan organisationnel mais il gagne, en profondeur, sur le front idéologique même si dans l’immédiat le mitterrandisme l’emporte. Ceci explique aussi en grande partie la facilité avec laquelle le PS va prendre le pli de son époque dès le début des années 1980, à peine arrivé au pouvoir : le recul de l’Etat, la dérégulation, la libéralisation, etc. L’Etat socialiste, après 1982, dans les années 1980-90 sera un Etat « rocardien », technocratique et « moderne », au sein duquel la différence droite-gauche s’efface peu à peu : on multiplie les administrations de missions, les démembrements du service public, on réoriente les politiques publiques vers l’individualisation, la lutte contre l’exclusion, les « populations interstitielles », on « active » les dépenses publiques, on introduit des méthodes de gestion venues du privé dites de « new public management », etc.  Jusqu’à la LOLF et aux premiers éléments de la RGPP. On habille tout ça de tas de mots nouveaux et « modernes » : « l’Etat stratège » ou l’Etat « investisseur du social » par exemple, pour masquer sa perte de puissance et surtout de sens.
Ce phénomène est d’ailleurs contemporain de la construction européenne des années 1980-90. En la matière, la deuxième gauche, celle de Rocard et Delors, va trouver en Mitterrand un allié de choix. La conviction européenne de ce dernier, née de la nécessité impérieuse de la paix entre la France et l’Allemagne, va permettre à une véritable idéologie de la déconstruction de l’Etat national, social et démocratique de s’imposer. Or, ces trois formes d’Etat sont aussi liées à ce que j’appelle dans mon livre « les trois peuples contemporains » qui prennent forme à partir de 1848 : le peuple national, le peuple social et le peuple démocratique, et qui sont tous aujourd’hui en crise. En France, le renoncement de la gauche à l’Etat dans ces trois dimensions a participé étroitement à l’oubli et à l’abandon du peuple. Et donc à la nécessité d’en appeler à d’autres soutiens sociologiques, moins liés à l’idée d’une communauté unie de citoyens autour d’un projet commun, à la fois démocratique, social et national.
 
La montée en puissance du néo-libéralisme — un système qui ne fonctionne pas, la crise est là pour en attester — ne favorise-t-elle pas la réémergence d’un vrai clivage ? Comment la gauche peut-elle se réinventer à cette aune-là?
>  Ce qui m’intéresse dans la réinvention possible de la gauche et ce que j’aborde dans mon livre, ce n’est pas tellement la réinvention économique et sociale, mais la superstructure comme disait Marx : le politique, la culture, l’identitaire. Pour moi, la gauche ne peut se sauver d’elle-même dans la situation actuelle de sortie de l’Histoire que nous vivons qu’en s’éloignant de l’idée que seul l’individu peut être l’acteur de sa propre émancipation, cette idée que, chez chacun, ce qui compte ce sont ses rattachements identitaires, ce qu’il est plutôt que ce qu’il fait, et non plus la volonté de s’en détacher, de donner les moyens à chacun de pouvoir choisir de devenir autre chose que ce que lui assigne a priori les conditions de sa naissance. En travaillant sur ces questions d’identité, de valeurs, à partir de l’idée républicaine en particulier mais aussi avec des éléments que l’on peut trouver dans d’autres traditions, comme celle de la common decency, la décence ordinaire, chère à George Orwell, on peut reconstruire des règles communes de comportement, d’action, d’exigence dans la gestion publique, pour le « vivre ensemble », qui peut être d’ailleurs raisonnable et raisonnée.
Il ne s’agit pas d’une utopie dont on sait le devenir potentiel. Il faut, par exemple, en finir à gauche avec le raisonnement quantitativiste. C’est valable notamment pour l’Education. Ce n’est pas en ajoutant des moyens quantitatifs qu’on arrive à mieux comprendre et gouverner l’école comme la société. Il y a des éléments qualitatifs qui sont essentiels. Des choix de politique publique, d’orientation de l’action publique n’ont aucun sens s’ils ne sont pas articulés à une stratégie sociologique et politique dans le peuple et par le peuple. On touche là à la compréhension charnelle du peuple comme on la trouve chez Michelet notamment. Repartir de cette forme de compréhension, cela signifie réinvestir le débat sur ce que signifie être Français. La gauche doit se réapproprier le débat, perverti par la manipulation du gouvernement et de la majorité, sur l’identité nationale par exemple. Il faut que la gauche affronte ces questions, qu’elle réenvisage l’ensemble de ses politiques publiques — la politique éducative et culturelle sont fondamentales — à l’aune d’une grille d’analyse renouvelée, non dans la nostalgie du passé mais avec le souci du sens commun.
 
Comment accueillez-vous la démarche de l’historien Patrick Weil qui, avec ses camarades, propose « 80 propositions qui ne coûtent pas 80 milliards » ? S’agit-il d’une réémergence d’une nouvelle deuxième gauche débarrassée de ses oripeaux les plus critiquables ?
> Je n’ai pas encore lu le livre, mais j’ai vu la synthèse des propositions. J’en connaissais déjà certaines. Il y a des éléments très différents les uns des autres, mais on peut y lire globalement une orientation proche de ce que l’on retrouve depuis des années dans l’esprit commun aux travaux de la « République des idées » de Pierre Rosanvallon, chez un Eric Maurin par exemple. C’est une démarche qui est en grande partie un aboutissement, longtemps après, de l’inspiration de la deuxième gauche. J’y vois en partie une forme de rationalisation experte ou technocrate, peu importe le terme. Elle s’appuie sur l’idée que le monde est complexe, que cette complexité ne peut pas être saisie dans son ensemble. Qu’elle ne peut être transformée, mais seulement « gérée » ou régulée.
Le problème principal dans cette perspective d’ensemble, que l’on lit de manière magistrale chez Rosanvallon, c’est que le peuple doit rester « introuvable ». Il y a une société, il n’y a ni ne peut y avoir, ne doit y avoir, de peuple ! Dans cette société, il y a des problèmes que l’on va résoudre techniquement, si possible dans le plus large dans un consensus. Mais évidemment, pour que ce consensus puisse se faire, mieux vaut que les citoyens y participent de manière diffuse, composite, qu’ils participent à des jurys, à de multiples formes de démocratie locale par exemple. C’est ce que Rosanvallon appelle la « contre-démocratie ». Pourquoi pas me dira-t-on ? La démocratie représentative est en crise.  Seulement, en s’en remettant ainsi à un pouvoir diffus, jamais établi comme souverain pleinement exprimé dans la puissance de son unité, c’est bien entendu le pouvoir des élites que l’on conforte, et donc le risque populiste que l’on renforce. Cette vision un peu idyllique des choses conduit immanquablement à des frustrations, met à jour le caractère factice, artificiel de ces « espaces » de discussion. L’agora n’est pas une agora, c’est une simple place du marché avec autour, mais pas au centre, des stands, des agences, des conseils de quartiers… où l’on peut gueuler mais où rien ne se passe, rien ne se fait ni ne se décide vraiment. La gauche est semble-t-il en partie dans cette logique désormais. Toute cette histoire de démocratie participative ressemble à une gigantesque opération pour éviter de remettre le peuple au centre de la décision démocratique, par peur du populisme j’imagine. On voudrait nous faire croire que ce serait ça la nouvelle citoyenneté, la nouvelle démocratie. Moi je ne le pense pas. Il faut repartir du peuple, dans toutes ses dimensions, sans le prendre pour plus qu’il n’est ou penser qu’il a toujours raison – c’est ça le populisme – mais le considérer non plus, à la manière de Terra Nova, comme un ramassis de beaufs racistes, sexistes, homophobes et incapables de contempler les beautés de la société moderne ! La démocratie et le populisme ont partie liée, un peu de populisme rapproche de la démocratie, beaucoup en éloigne, on le sait depuis le XXe siècle.
 
Autre article recommandé : Bertrand Renouvin "La gauche et le peuple selon Laurent Bouvet", Royaliste n° 1008 du 5 mars 2012. 
 

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