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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 13:30
L'anarchisme chrétien

de Jacques de Guillebon et Falk van Gaver
Mis en ligne : [2-07-2012]
Domaine : Idées 
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Jacques de Guillebon, né en 1978, est essayiste. Directeur puis éditorialiste de la revue catholique La Nef, il collabore aujourd'hui à de nombreuses publications. Il a récemment publié : Le nouvel ordre amoureux (en collaboration avec Falk van Gaver, Editions de l'Oeuvre, 2008), Contre culture (Editions de la Nef, 2011), Frédéric Ozanam (Editions de l'Oeuvre, 2011), Philippe Muray (en codirection, Le Cerf, 2011). 
 
Falk van Gaver, né en 1979, est écrivain et anthropologue. Après avoir animé la revue Immédiatement, il a publié Le Politique et le Sacré (Presses de la Renaissance, 2005). Spécialiste de la médiation interculturelle et interreligieuse, il a effectué de nombreuses missions à l’étranger, notamment en Asie centrale, en Inde, en Chine et au Tibet. Il vit actuellement en Palestine.
 

Jacques de Guillebon et Falk van Gaver, L'Anarchisme chrétien, Paris, Editions de l'Oeuvre, avril  2012, 410 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Habitués aux clichés tardifs du type " ni Dieu ni maître ", nous avons oublié que l'anarchisme, comme le premier socialisme d'ailleurs, doit au christianisme plus qu'à n'importe quelle autre doctrine ou philosophie. Jacques de Guillebon et Falk van Gaver nous plongent ici dans les eaux profondes de l'insoumission à l'ordre des hommes. Fleuve souterrain aux détours sinueux, l'anarchisme chrétien irrigue depuis deux siècles la vie politique et intellectuelle du monde. Loin du " catéchisme révolutionnaire " de Netchaïev, des bombes de Ravachol et des cavalcades de Makhno, tantôt orthodoxe et tantôt hérétique, cette anarchie religieuse fonde la pensée de la non-violence, inspire les arts modernes, engendre la critique conjuguée de l'Etat et du libéralisme. Les anarchistes chrétiens furent les premiers à s'élever contre un monde rapace livré à la technique. Pour eux, l'" ordre sans le pouvoir " est le dernier mot temporel des enfants de Dieu.
   
Le point de vue de La Revue Critique. Sans doute l'un des meilleurs essais de cette année 2012. Les deux complices, de Guillebon et van Gaver, se sont lancés dans une vaste enquête sur l'anarchisme chrétien. Ils en reviennent avec une moisson de textes de Péguy, de Bernanos, d'Ellul, d'Orwell et de bien d'autres qui ont peu de choses à voir avec l'image traditionnelle du vieux libertaire. A la source du livre, on trouve la grande figure de Proudhon. Un Proudhon lu et bien lu, qui envisage l'anarchie non pas comme un désordre mais comme un "ordre sans pouvoir",  comme une communauté d'hommes libres, fraternels et responsables. On ne s'étonnera pas de voir tant de penseurs chrétiens du XIXe et du XXe siècle combattre sous les bannières du fédéralisme proudhonien. Ceux qui se réclament de ce vieux fond socialiste français se méfient de l'Etat, des partis, des maîtres et des vérités révélés, ils n'aiment pas l'argent, ils estiment que les sociétés se construisent par le bas plutôt que par le haut. Ils ont des rapports passionnés avec la religion qui ne suscitent leur colère que lorsqu'elle a trop partie liée avec les puissants. S'ils se sont parfois laissés fasciner par la pensée marxiste, c'était pour mieux en rejeter le déterminisme et affirmer haut et fort que ce sont les hommes qui font l'histoire. On retrouve en trace cet "anarchisme chrétien" dans les débats enflammés qui ont agité personnalistes et non-conformistes dans les années 1930. Le triomphe du matérialisme et du néolibéralisme ne lui ont plus laissé beaucoup d'espace par la suite. De Guillebon et Van Gaver le redécouvrent, ils plaident pour son retour dans le débat politique. Voilà qui nous va assez bien. P.G.   
     
Le bloc notes de Jean-Claude Guillebaud. - La Vie, 31 mai 2012.
Le message évangélique est dangereux, dérangeant, subversif, décisif. Une belle idée, et un beau travail ! Je salue fraternellement les deux auteurs d’un gros livre à qui j’emprunte le titre de ce bloc-notes (l’Œuvre, 29 €). Jacques de Guillebon et Falk van Gaver ont entrepris de suivre à la trace, sans œillères ni a priori d’aucune sorte, ce feu qui accompagne souterrainement toute l’histoire du christianisme. Anarchisme en effet que cette attention portée à ce qu’il y a de plus incandescent dans le message évangélique ; liberté dérangeante de ces « fous de Dieu » que nulle institution n’apprivoisa jamais ; fidélité aux pauvres de ces princes vagabonds ; dédains des honneurs et des « puissances » ; espérance têtue qui se lève avec l’aube… Au fil de ces pages, les auteurs nous convient à rencontrer ces anarchistes flamboyants. Les plus connus – Charles Péguy, Georges Bernanos, Léon Bloy, Simone Weil, Gilbert Keith ­Chesterton, Jacques Ellul – et quantité d’autres plus oubliés, comme Félix Ortt, ce contemporain de Péguy qui publia en 1903 un Manifeste anarchiste chrétien ou Joseph Proudhon dont – à tort – on n’interroge plus la pensée. Mentionnons encore Ernest Hello, ce sublime Breton amoureux de Dieu et qu’admirait tant Barbey d’Aurevilly. Les auteurs s’en tiennent aux deux derniers siècles. Leur absolue liberté de ton et d’écriture donne leur prix à ces pages jamais tièdes ni convenues. Aucune envie, chez eux, d’étiqueter ces anarchistes chrétiens, en les rangeant « à droite » ou « à gauche ». Pas question non plus d’établir un distinguo entre les catholiques comme Bloy, les protestants comme Ellul ou les orthodoxes comme cet incroyable archimandrite Spiridon qui, au XIXe siècle, se fit missionnaire révolté chez les bagnards de Sibérie. Guillebon et van Gaver englobent aussi dans leur quête ­quelques-uns de ces prétendus « non-chrétiens » dont l’anarchisme, à bien regarder, n’est pas sans liens singulier avec l’Évangile. Cette ouverture nous vaut des pages superbes sur Gandhi et – surtout – sur Rimbaud en qui Stanislas Fumet voyait un « mystique contrarié ». Une indélogeable conviction, partout et toujours, réunit ces rebelles héritiers – avoués ou pas – du Christ. Celle-ci : le message évangélique est dangereux, dérangeant, subversif, décisif. Qu’on ne s’étonne pas s’il suscite la raillerie des « importants » et la peur des « méchants ». À son sujet, pour reprendre Péguy, pas question d’avoir une âme « habituée ». En 2012, ce qui nous menace de mort spirituelle, c’est le règne médiocre de la marchandise et tous les affairements de la technologie. Les auteurs citent en conclusion une phrase de saint Paul : « Ne vous conformez pas à ce monde présent, mais transformez-vous par le renouvellement de l’esprit ». (Romains 12, 2). Lisons ce livre et tentons de vivre…
 
Autres articles recommandés : Gérard Leclerc "Force et faiblesse de l'anarchisme", Royaliste du 30 avril 2012. 

 

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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 22:59
Faut-il sortir de l'euro ?
 
de Jacques Sapir
Mis en ligne : [25-06-2012]
Domaine : Idées 
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Jacques Sapir, né en 1954, est économiste. Directeur d'études à l'EHESS, il dirige depuis 1996 le Centre d'études des modes d'industrialisation (CEMI). Spécialiste des questions stratégiques, de la mondialisation et de l'économie russe, il fait partie de la phalange des penseurs hétérodoxes qui a fait voler en éclat la pensée libérale et européiste. Il a récemment publié : La Démondialisation (Seuil, 2011), La Transition russe, vingt ans après (Edition des Syrtes, 2012). 
 

Jacques Sapir, Faut-il sortir de l'euro ? Paris, Seuil, janvier 2012, 204 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Les gouvernements et la Banque Centrale Européenne ont été aveugles à la crise de la zone Euro qui s'annonçait et qui est devenue inévitable à partir de septembre 2009. Mis devant le fait accompli, ils ont cherché des solutions financières à courte vue qui s'avèrent n'être que de pathétiques tentatives pour gagner du temps et qui ont en fait aggravé la crise. Aujourd'hui, la question est posée de savoir que faire de la zone Euro. Faut-il en modifier profondément les règles, faut-il faire évoluer l'Euro d'une monnaie unique vers une monnaie commune, ou faut-il tout simplement sortir de l'Euro ? Ces questions ne sont plus théoriques mais d'ores et déjà posées. Le débat sur l'euro sera nécessairement au cœur de la campagne des élections présidentielles de 2012, d'autant que celle-ci va se dérouler sur fonde de crise aggravée dans la zone euro. Ce court ouvrage éclaire ce débat capital. Il rappelle les problèmes fondamentaux posés par la monnaie unique et fait l'analyse critique des diverses positions politiques françaises sur l'Euro. Il dessine enfin un programme d'action concret pour le cas où la France devrait se résoudre à sortir de l'euro.
 
Le point de vue de La Revue Critique. Jacques Sapir nous livre à nouveau un puissant argumentaire contre la monnaie unique et contre les doctrines absurdes qui ont présidé à sa naissance. Il analyse longuement la genèse de l'euro, ses dérives, les raisons profondes - économiques et surtout politiques - de son échec. Désiré par les ultra libéraux pour accélérer le basculement de l'Europe dans la mondialisation, l'avénément de l'euro n'a servi in fine que les intérêts économiques d'une Allemagne obsédée par l'inflation et par son volume d'exportation. Le Royaume Uni, bien avisé, s'est rapidement retiré de cette aventure. La France et les pays d'Europe du Sud découvrent aujourd'hui bien tardivement et à leurs dépens les conséquences du monstre qu'ils ont contribué à créer. Pour Jacques Sapir, la crise actuelle ne peut avoir que deux issues : soit la disparition de l'euro qui emporterait sans doute avec elle l'ensemble de l'édifice européen, soit un retour organisé aux souverainetés monétaires, l'euro évoluant vers une forme de monnaie commune. On peut se demander s'il n'existe pas une autre hypothèse : celle d'un recentrage de la monnaie unique sur une zone euromark dominée par Berlin, dans laquelle nos dirigeants risquent par aveuglement de précipiter la France. Les dernières évolutions de la machine européenne semblent donner une certaine réalité à ce dernier scénario. F.R.   
     
Recension de Michel Dévoluy. - Politique étrangère, janvier 2012.
Faut-il sortir de l'euro. L’euro est en crise, faut-il sortir de l’euro ? La réponse de Jacques Sapir est oui, car il existe une vraie alternative. Pour l’auteur, l’euro est mal parti et il est vain de vouloir redresser la barre par des aménagements circonstanciels ou des incantations. La démarche est courageuse et provocante. L’auteur analyse et démontre, mais il assène aussi des avis pas toujours suffisamment différenciés. Le ton, le style et le fond oscillent entre propos académiques et polémiques. Du coup, J. Sapir produit un livre stimulant, documenté, instructif et parfois irritant. À l’évidence, il le sait et l’assume. L’ouvrage est construit en trois temps. D’abord, une présentation critique des origines et des enjeux de la monnaie unique. Puis un exposé des défauts de l’architecture institutionnelle de l’union monétaire et des limites des politiques nationales soumises à la présence de l’euro. Enfin, la démonstration que l’Europe et le monde peuvent, somme toute, se passer de l’euro. L’issue proposée est la mise en place de ce qu’il nomme une « monnaie commune » qui permettrait aux États-nations de retrouver leurs marges de manœuvre. Sur le fond, J. Sapir s’appuie sur les théories des zones monétaires optimales pour rappeler que la zone euro ne remplit pas toutes les conditions requises pour légitimer la création d’une monnaie unique. C’était vrai dès l’origine et cela reste d’une actualité brûlante. La crise qui frappe depuis fin 2007 n’a fait qu’exacerber et rendre plus lisible cette réalité. La grille de lecture théorique utilisée ici est appropriée puisqu’elle éclaire et explique les dysfonctionnements de la zone euro. À ce propos, certains jugements abrupts sur les travaux de Robert Mundell sont quelque peu déconcertants lorsqu’on sait que cet économiste est justement à l’origine de toutes ces analyses. J. Sapir accentue sa vision pessimiste de l’euro en dénonçant également les approches « essentialistes » de la monnaie, selon lesquelles la seule présence de l’euro conduirait à la création endogène d’une zone monétaire optimale. Pour l’auteur, l’explosion des dettes souveraines révèle les faiblesses structurelles de la zone euro et pointe les méfaits du néolibéralisme. Les causes profondes de la crise sont l’hétérogénéité des économies nationales, l’austérité budgétaire installée comme norme, la politique de la Banque centrale européenne (BCE) arc-boutée sur le dogme de la stabilité des prix et la déconstruction des systèmes de protection sociale. D’ailleurs, ce sont les populations les moins protégées qui sont les premières victimes. La Grèce est ici exemplaire. Mais ce n’est pas tout : pour J. Sapir, la crise de la zone euro proviendrait également du comportement de l’Allemagne. La défiance envers cet État parcourt tout le livre. L’Allemagne voulait l’euro pour installer sa suprématie économique. Elle a imposé sa vision monétaire pour sédimenter ses avantages en termes de compétitivité-prix et pour drainer des fonds qui financeront les retraites d’une population vieillissante. Elle n’a jamais voulu de mécanismes de transfert entre les États membres. Le jugement est sans appel, même si l’auteur rappelle plusieurs fois qu’il n’a rien à voir avec une défiance vis-à-vis de ce pays. Ce point de vue offre une lecture un peu grossière du processus d’intégration monétaire européen. Au total, J. Sapir prend dans cet ouvrage le contre-pied du récit d’une Europe vertueuse cherchant le chemin de l’union politique, notamment grâce à l’euro. Il dénonce la mise en place d’un « fédéralisme furtif» qui dépolitise l’Europe et désenchante les Européens. Il propose donc un retour à l’Europe des Nations en remplaçant l’euro par une monnaie dite « commune », c’est-à-dire, pour lui, un système de taux de change fixes et ajustables entre monnaies nationales. Il propose également un contrôle des capitaux. L’auteur fait ici le pari que la fin de l’euro permettrait un nouveau mode de coordination souple, seule méthode raisonnable lorsque les États ne sont pas assez homogènes. Cette solution admet implicitement que la dynamique de la construction européenne peut être réversible et qu’un nouveau départ fondé sur les États-nations est possible et souhaitable : la voie est périlleuse.
 
Autres articles recommandés : Pascal Beaucher "Euro : condamné depuis toujours", Royaliste du 30 avril 2012. - "Entretien avec Jacques Sapir", Politique Magazine, avril 2012. 

 

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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 22:45
L'invention de la France
Atlas anthropologique et politique
 
de Hervé Le Bras et Emmanuel Todd
Mis en ligne : [28-05-2012]
Domaine : Idées 
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Hervé Le Bras, né en 1943, est démographe. Directeur d'études à l'Institut national d'études démographiques (INED), enseignant à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il est un de nos meilleurs spécialistes en histoire sociale et en démographie.

Emmanuel Todd, né en 1951, est politologue, démographe, historien et sociologue. Il a récemment publié :  L'illusion économique (Gallimard, 1998), Après l'empire (Gallimard, 2002), Après la démocratie (Gallimard, 2008), L'origine des systèmes familiaux. (Gallimard, 2011). 
 

Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, L'Invention de la France. Atlas anthropologique et politique. Paris, Gallimard, février 2012, 517 pages.

 
Présentation de l'éditeur.  
Une conviction cheville cet atlas : la nation française n'est pas un peuple mais cent, et ils ont déridé de vivre ensemble. Du nord au sud, de l'est à l'ouest de l'Hexagone les mœurs varient aujourd'hui comme en 1850. Chacun des pays de France a sa façon de naître, de vivre et de mourir. L'invention de la France cartographie cette diversité en révélant le sens caché de l'histoire nationale : hétérogène, la France avait besoin pour exister de l'idée d'homme universel, (lui nie les enracinements et les cloisonnements ethniques. Produit d'une cohabitation réussie, la Déclaration des droits de l'homme jaillit d'une conscience aiguë mais refoulée de la différence. La culture est mouvement, progrès, diffusion, homogénéisation bien sûr, mais de nouvelles différences apparaissent sans cesse, aujourd'hui maghrébines, africaines ou chinoises. Il ne saurait donc y avoir de retour à une homogénéité perdue, parce que cette homogénéité n'a jamais existé. Les défenseurs autoproclamés de l'identité nationale ne comprennent pas l'histoire de leur propre pays. Ils sont aveugles à la subtilité et à la vérité du génie national. L'effondrement du catholicisme puis celui du communisme ont engendré un vide religieux et idéologique qui a fini par couvrir tout l'Hexagone. Cette nouvelle homogénéité par le vide explique l'apparition, parmi bien d'autres choses, dans un pays où les Français classés comme musulmans ne pratiquent pas plus leur religion que ceux d'origine catholique, protestante ou juive, d'une islamophobie laïco-chrétienne, qui prétend que la seule bonne façon de ne pas croire en Dieu est d'origine catholique. L'abysse métaphysique de notre actuel moment politique trouve ici sa source.
   
Recension de Valérie de Senneville. - Les Echos, 27 février 2012.
L'illusion identitaire. Le propos. Ceci n'est pas une nation. L'ouvrage d'Emmanuel Todd et d'Hervé Le Bras « L'Invention de la France » est un peu une paraphrase de ce célèbre tableau de Magritte « Ceci n'est pas une pipe », représentant... une pipe. Bien sûr, il ne vient pas à l'idée des deux démographes de contester l'idée de la nation française, mais plutôt de mettre en doute son homogénéité. « La nation française n'est pas un peuple mais cent », écrivent-ils dans la présentation de cette photographie de la France. Déjà, en 1981, dans la première édition de leur étude, ils démontraient, cartes à l'appui que, malgré la société industrielle et une forte concentration administrative, la France conservait une grande diversité et était une exception en Europe. La France est multiple et a dû « s'inventer » en tant que nation. Ils ajoutent ici un chapitre plus politique que démographique visant à allumer un contre-feu aux inventeurs de « l'identité nationale ». Mais ils le font en chercheurs anthropologues, non en politiques. Des cartes montrent la persistance des différences. Rien, ou presque, n'a changé au niveau anthropologique entre 1820 et aujourd'hui. Edifiant.

L'avis de Paul Gilbert. - La Revue Critique des Idées et des Livres
Hervé Le Bras et Emmanuel Todd poursuivent leur enquête passionnée sur la nation la plus étrange d'Europe, la nôtre. En publiant en 1981 la première édition de cet ouvrage, les auteurs avaient retrouvé les interrogations de Taine et de Renan, un siècle plus tôt : à quel miracle doit-on l’invention de la France ? Selon quel long processus, cent peuples, cent cultures, cent langues, cent histoires diverses ont-ils pu donner naissance à une des puissances les plus solides d’Occident ? Pourquoi, dans un monde qui s’uniformise, la France garde-t-elle au fond d’elle-même autant de variété, sans jamais pourtant se défaire ? Ces questions, Todd et Le Bras continuent à les approfondir, aujourd’hui comme il y a trente ans. La livraison 2012 de leur Invention de la France est du meilleur cru. Elle fourmille de données, de chiffres, de cartes et d’analyses qui sont autant de confirmations de cette diversité française, solide et vivace. Tous ceux qui pensent – comme nous le pensons ici – que la France ne peut pas se résumer à une idée, qu’elle ne se réduira jamais à cette triste République « une et indivisible » qui hante nos constitutions et nos manuels d’histoire, que cette pluralité fait sa force et sa richesse, y trouveront de nombreux motifs d’encouragement et d’espoir. Ils y trouveront aussi beaucoup d’intuitions justes et des passages admirables de vérité comme celui qui suit : "La carte idéologique de la France révèle que le négatif doctrinal du communisme n'est pas le libéralisme ou un quelconque fascisme, mais le catholicisme. Jamais (à l'exception de trois départements) les zones de forte pratique religieuse et d'implantation communiste moyenne ou forte ne se recouvrent. Il existe entre communisme et catholicisme un rapport de répulsion. Cette carte est une confirmation empirique de la pensée contre-révolutionnaire française, qui estime, à la suite de Joseph de Maistre, que la Révolution (et sa prolongation idéologique dans le communisme) est moins un phénomène de lutte de classes qu'un conflit de nature métaphysique entre ceux qui croient au paradis après la mort et ceux qui croient au paradis sur terre, entre les partisans de la cité de Dieu et ceux de la cité du Soleil. Le communisme, c'est avant tout, comme la religion, un rapport à l'au-delà." Voilà un beau livre, écrit par deux hommes de grand talent, de vaste culture et qui partagent à l’évidence une même passion pour la France. Deux auteurs également soucieux de porter leurs analyses et leurs réflexions dans le champ politique. On lira avec intérêt les pages qu’ils consacrent à la montée du vote Front National, en particulier dans les régions du nord et de l’est. Prenant le contrepied de certaines enquêtes d’opinion qui laissent entendre que la géographie frontiste serait celle de l’ancien électorat ouvrier ou des conflits liés à l’immigration, le démographe et le sociologue mettent surtout l’accent sur la rupture du lien social, du système familial et des relations de voisinage. De la même façon, à rebours des discours officiels d’une certaine droite, ils insistent sur l’étonnante vitesse d’intégration d’une grande partie de la jeunesse issue de l’immigration. Voilà des données qu’un gouvernement sans tabou idéologique, soucieux du seul intérêt général, pourrait utilement exploiter. Analyse rigoureuse du présent, confiance en notre avenir, tels sont les principes que nous proposent Todd et Le Bras à l’issue de ce nouveau « tour de France ». C’est sans doute la méthode à suivre.

 

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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 22:19
Inventaires
du communisme
 
de François Furet 
Mis en ligne : [7-05-2012]
Domaine : Idées 
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François Furet (1927, 1997). Publications récentes :  La Révolution en débat (Gallimard, 1999),  Itinéraire intellectuel, 1958-1997 (Calmann-Lévy, 1999). 
 

François Furet, Inventaires du communisme. Paris, Ed. de l'EHESS, mars 2012, 96 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Janvier 1995 : François Furet publie son ultime ouvrage, Le passé d'une illusion, où est dévoilée la stratégie de séduction de l'idée communiste. Quelques mois plus tard, l'historien enregistre avec le philosophe Paul Ricoeur une conversation autour des thèses de son livre. On reproduit ici ces propos de François Furet, qu'il a relus et ciselés peu avant sa brutale disparition en juillet 1997.
   
Recension de Jean Birnbaum. - Le Monde des livres, 20 avril 2012.
Furet, introduction. En 1997, deux ans après la parution du Passé d'une illusion (Robert Laffont), son célèbre essai sur la « croyance » communiste, l'historien François Furet (1927-1997) dialogua avec le philosophe Paul Ricoeur, à l'initiative de l'éditeur François Azouvi. Foudroyé par un accident cérébral, Furet ne put mettre la toute dernière main à ces entretiens. Leur texte est aujourd'hui édité par Christophe Prochasson dans la collection « Audiographie ». Pour les néophytes, ce bref volume tiendra lieu d'introduction à l'oeuvre de l'historien : comme à son habitude, il mêle ici les réflexions aux souvenirs, avec style et sensibilité. Quant aux connaisseurs, ils porteront une attention particulière à quelques passages précis : ceux où Furet revient sur sa relation avec l'historien controversé Ernst Nolte, et se montre réticent à l'égard de la notion de « totalitarisme » ; ceux également où l'on saisit que, par-delà l'espérance communiste, c'est la passion de l'universel en général qui suscitait sa perplexité. L'universalisme ne fournit jamais un cadre valable pour l'action politique, voilà, selon Furet, l'une des vérités du siècle, « vérité dont il existe tant de témoins, qui ne sont pas tous amnésiques ».

 

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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 22:16
Guerre de mouvement
et guerre de position
 
choix de textes d'Antonio Gramsci
présentés par Razmig Keucheyan
Mis en ligne : [30-04-2012]
Domaine : Idées 
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Antonio Gramsci (1891, 1937). Publications récentes : Jean Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci (Lux, 2010), Augusto de Noce, Gramsci ou le suicide de la Révolution (La Nuit surveillée, 2020). Razmig Keucheyan est maître de conférences en sociologie à l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV). Il est l’auteur de Le constructivisme. Des origines à nos jours (2007) et de Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques (2010).
 

Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position. Anthologie de textes présentés par Razmig Keucheyan. Paris, La Fabrique, février 2012, 338 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Gramsci en France : une série de contresens. Non, Gramsci n’est pas le « classique » qu’ont instrumentalisé les héritiers italiens et français du marxisme de caserne. Il n’est pas non plus, sur le bord opposé, une pure icône du postmodernisme, limité au rôle de père des subaltern et autres cultural studies. On ne peut pas le réduire aux concepts « gramsciens » toujours cités, toujours les mêmes – hégémonie, intellectuel organique, bloc historique, etc. Il faut dire que Gramsci, si prestigieux qu’il soit, reste difficile à classer, et pas si facile à comprendre : les Cahiers de prison ne sont pas un livre, ce sont des notes rédigées dans les pires conditions, et il est remarquable que cet ensemble qui s’étale sur plus de cinq ans ait tant de cohérence dans sa circularité. Dans le choix et la présentation des textes, ce livre a pour but de faire comprendre l’actualité de Gramsci, son importance dans la réflexion stratégique, dans la compréhension des crises du capitalisme, dans l’adaptation du marxisme à la crise du mouvement ouvrier et aux luttes anticoloniales, antiracistes, féministes et écologiques. On y trouvera les raisons qui font aujourd’hui de l’œuvre de Gramsci un outil révolutionnaire essentiel, de l’Argentine à l’Allemagne en passant par l’Inde et l’Angleterre. Pour la France, il était grand temps.
 
Note de lecture. - Le Monde des livres, 6 avril 2012.
Relire Lénine et Gramsci. Les éditions La Fabrique poursuivent leur redécouverte du marxisme en rééditant deux grands classiques du communisme : le fameux livre de Lénine (1870-1924), L'Etat et la Révolution (présentation de Laurent Lévy, 232 p.), et les Cahiers de prison du dirigeant du Parti communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937), sous forme d'une anthologie (Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, 338 p.).  Ecrit peu avant la révolution d'Octobre 1917, l'essai de Lénine développe sa théorie du " dépérissement de l'Etat " dans le sillage de Marx et Engels, en soulignant ses fortes convergences, mais aussi ses désaccords avec l'anarchisme. Vingt ans plus tard, mourrait Gramsci dans les geôles fascistes, après avoir renouvelé profondément le marxisme. Pour lui, la révolution bolchevique était une " révolution contre Le Capital " de Marx, puisqu'elle avait explosé dans des conditions qui n'étaient pas " mûres ". Dans sa préface stimulante, Keucheyan explique pourquoi il faut relire Gramsci. Théoricien souvent caricaturé de " l'hégémonie culturelle ", l'Italien ouvre des perspectives à une " pensée critique " qui manque cruellement de " réflexion stratégique ". Et en écrivant, avant bien d'autres, sur les " groupes subalternes ", Gramsci aiderait à penser " la pluralité des situations de domination, tout en tâchant de concevoir la spécificité de la logique du capital ".

 

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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 14:29
Inévitable protectionnisme
 
de Franck Dedieu et alii
Mis en ligne : [9-04-2012]
Domaine : Idées 
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Franck Dedieu, né en 1972, est grand reporter au magazine L'Expansion. Il a récemment publié : 150 idées recues sur l'économie (L'Express, 2012). 
 

Franck Dedieu et alii, Inévitable protectionnisme. Paris, Gallimard, janvier 2012, 244 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Le protectionnisme est le dernier tabou des élites européennes. Malgré la violence de la crise, la suprématie du libre-échange demeure une croyance indiscutée. C’est cette interdiction de débattre que les auteurs, journalistes économiques de la nouvelle génération, ont voulu lever dans ce livre sans a priori idéologique. Le constat est cruel : l’idéologie libre-échangiste, devenue hégémonique à la fin du siècle dernier, est aujourd’hui battue en brèche par les faits. Dans les pays en développement, l’amélioration du niveau de vie, réelle dans certains cas, s’est avérée illusoire dans beaucoup d’autres. Dans les pays développés, la mondialisation a creusé des inégalités qui menacent de corroder le tissu social de nos sociétés. Le temps est donc venu pour l’Europe de définir un protectionnisme positif, européen, social et écologique, à l’opposé du nationalisme et du repli sur soi. C’est ce à quoi s’emploie cet ouvrage, qui étudie les conditions de la mise en oeuvre d’un tel dispositif et la manière dont il pourrait s’appliquer concrètement dans la vie des Européens.
 
Recension de Pierre Le Vigan. - Spectacle du Monde, mars 2012.
 Un sondage ifop réalisé en mai 2011, à l’initiative de l’association pour un débat sur le libre-échange avait montré que l’immense majorité des Français, toutes préférences partisanes confondues, était favorable à des barrières douanières autour de l’Europe. C’est que le constat ne fait plus de doute : la vieille Europe se vide de sa base productive. Les auteurs de cet ouvrage montrent que, contrairement à la théorie de Ricardo, le libre-échange, dans un monde non homogène en matière de protections sociales et environnementales, aboutit à une loi des désavantages comparatifs. C’est le triomphe du moins-disant salarial et social, au détriment à la fois de l’Europe et des pays émergents. Supposée « globalement positive » (Pascal Lamy) ou « heureuse » (Alain Minc), la mondialisation sans frontières ni écluses s’avère, au contraire, perdant-perdant. Le mérite des auteurs est triple : ils n’ont pas une vision exclusivement européocentrée ; ils ne dissimulent pas qu’il peut y avoir un mauvais usage du protectionnisme, qui serait mis au service d’un laxisme monétaire ou budgétaire ; enfin, ils envisagent divers scénarios d’une sortie du libre-échange mondial. Un ouvrage au cœur du débat.

 

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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 11:40
Contre la pensée unique
 
de Claude Hagège
Mis en ligne : [2-04-2012]
Domaine : Idées 
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Claude Hagège, né en 1936, est un des plus éminents linguistes contemporains. Professeur honoraire au Collège de France, il est titulaire de  la chaire de théorie linguistique. Il a récemment publié : Halte à la mort des langues (Odile Jacob, 2001), Combat pour le français : au nom de la diversité des langues et des cultures (Odile Jacob, 2006), Dictionnaire amoureux des langues ( Plon-Odile Jacob, 2009). 
 

Claude Hagège, Contre la pensée unique. Paris, Odile Jacob, janvier 2012, 256 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Ce livre est un plaidoyer contre la pensée unique. Ce livre est un appel à la résistance. Quand l'essentiel n'est plus distingué de l'accessoire, quand les projets intellectuels de haute volée se heurtent à la puissante inertie de la médiocrité ambiante et des petits desseins, quand l'uniformisation s'installe dans les goûts, les idées, dans la vie quotidienne, dans la conception même de l'existence, alors la pensée unique domine. La langue anglaise domine le monde et sert aujourd'hui de support à cette pensée unique. Mais le français est bien vivant. Et nombreux sont ceux, de par le monde, qui en mesurent l'apport au combat de l'homme pour la liberté de l'esprit. C'est l'objet de ce livre que de proposer de nouvelles pistes pour déployer encore plus largement de nouvelles formes d'inventivité et de créativité.
 
Recension de Christophe Mory. - Famille chrétienne, mars 2012.
Hagège contre la pensée unique. « La France doit rentrer en résistance », lance Claude Hagège à la fin de son livre. « Il ne s’agit pas, aujourd’hui, d’extermi­nation physique, précise le célèbre linguiste, mais d’asservissement intellectuel, politique et économique. » Professeur au Collège de France, cet inlassable défenseur du français n’en manie pas moins des tas de langues, de l’arabe à l’hébreu, du russe au mandarin, en passant par toute la palette linguistique européenne. Contre quoi résister ? Contre la pensée unique véhiculée par un même langage, l’anglais, au nom de la mondialisation. Une langue véhiculaire ne produit pas de pensée, explique en effet Hagège. Tandis qu’une langue vernaculaire (propre au pays) se fonde sur un corpus qui ­suscite nuance et réflexion ; qui est aussi la langue des rêves et de la création, de la formation de soi. L’hégémonie américaine est réelle et historique. Elle se manifeste dans une « idéologie néolibérale dont le vecteur est l’anglais  ». Elle relève d’une volonté politique organisée : l’Usia (United States Infor­mation Agency), créée en 1953, le Peace Corps, l’US International Communication Agency (créée sous Jimmy Carter), etc. Dans les années 20, raconte Hagège, le cinéaste Claude Autant-Lara, alors à Hollywood, notait déjà la volonté farouche des dirigeants des compagnies d’imposer un « american way of thinking ». L’industrie audiovisuelle américaine n’a depuis pas changé. Plus puissant encore que le cinéma, l’ordinateur s’est invité dans le quotidien des gens. Le logiciel de présentation PowerPoint façonne la pensée. Utilisé du collège à l’Onu, il empêche les digressions, le dialogue, par « un cadre très contraignant » : « Cet outil annihile la capacité de réaction, interdit tout esprit critique et neutralise ce qui fait le travail de la pensée ». Dans le domaine des sciences, « l’imposition d’une langue scientifique unique peut produire un effet d’aliénation  ». Et l’auteur de citer des découvertes qui n’eurent de reten­tissement mondial qu’après avoir été traduites et parfois volées par le seul fait de la traduction. Dans l’éducation, le master a remplacé la maîtrise. Désormais, les grandes écoles enseignent en anglais et encouragent une vision mondiale de l’activité humaine, reléguant le français à un patois familial… Le ministère ne veut-il pas que l’apprentissage de l’anglais commence dès la maternelle, alors que la langue justement maternelle demande à se développer pour que la ­pensée s’émancipe ? Il ne nous sera pas interdit, mais impossible, de penser librement. Telle est la thèse d’Hagège. Doit-on accepter « un consensus mou, sur des avantages matériels pleins de promesses illusoires, et sur des schémas intellectuels tout prêts, qui donnent congé à l’esprit critique, au recueillement lucide et à la méditation créatrice ? » C’est refuser le « cheminement vers la lumière » auquel l’homme est invité pour remplir sa mission d’homme. Cheminement qui passe par… le langage ! Que faire face à cette américanisation des mœurs ? D’abord, prendre conscience de cette invasion politique et économique qui marque les esprits. Ensuite, mais Hagège est un peu court là-dessus, encourager la lecture, qui développe l’imaginaire et la raison. Aussi est-il urgent de rétablir le réseau des Alliances françaises et le personnel culturel des ambassades tant mis à mal par des politiques successives de réduction des budgets. Enfin, la restriction du nombre de bourses destinées aux étudiants étrangers doit être revue.

 

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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 23:39
Lettres à Henry de Castries
 
de Charles de Foucauld
Mis en ligne : [5-03-2012]
Domaine : Idées 
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Charles de Foucauld (1858-1916). Publications récentes : Jean-François Six, Le Grand Rêve de Charles de Foucauld et Louis Massignon, Albin Michel, 2008, Jean-François Six, Charles de Foucauld autrement, Desclée de Brouwer, 2008,  Dominique Casajus, Charles de Foucauld, moine et savant, CNRS, 2009, Lionel Galand, Lettres au Marabout : Messages touaregs au Père de Foucauld, Belin, 1999, Christophe Mory, Charles de Foucauld, Pygmalion, 2005 
 

Charles de Foucauld, Lettres à son ami Henry de Castries. Paris, Nouvelle Cité, septembre 2011, 316 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
La correspondance de Charles de Foucauld avec Henry de Castries s'étend sur quinze ans, depuis l'ordination sacerdotale du Père de Foucauld (1901) jusqu'à la mort de celui-ci (1916) ; années sahariennes de Beni Abbés et de Tamanrasset, années spirituellement les plus épanouies et les plus créatrices du Bienheureux. Cette correspondance s'ouvre avec le plus précis, le plus beau récit que Charles de Foucauld a donné de sa conversion (1886), récit qu'il confie à un ami très cher et très estimé. Elle révèle les conditions concrètes de la vie qu'il a menée au désert, non pas en ermite, mais en être relationnel ouvert à de multiples rencontres et en savant linguiste et ethnologue. Si nous n'avons pas les lettres d'Henry de Castries, la personnalité et la stature scientifique de celui-ci se découvrent à travers cette correspondance : un explorateur, historien, spécialiste de l'Islam (il vient de publier L'Islam, livre qui fait aussitôt autorité et demeure aujourd'hui, plus que jamais, d'actualité). Charles de Foucauld a trouvé, dans son ami Henry de Castries, un interlocuteur avec qui l'échange est d'emblée de haute volée. Cette correspondance se termine par la publication, restituée d'une longue lettre écrite par Charles de Foucauld à René Bazin quatre mois avant sa mort, lettre où il est tout particulièrement question, d'une part de son attitude envers l'Islam, et d'autre part de son désir intense de faire naître des vocations de "défricheurs évangéliques ". Elle est présentée et mise en texte par Brigitte Cuisinier et Jean-François Six, historiens, spécialistes de Charles de Foucauld. Une première édition, en 1938 (Grasset), avait été réalisée par Jacques de Dampierre, fils adoptif d'Henry de Castries. Epuisée depuis longtemps, elle peut, aujourd'hui, être reprise et augmentée grâce à la famille d'Henry de Castries et tout particulièrement à son arrière-petite-fille, Aymardine Matray de Dampierre.
 
Recension de Dominique Salin. - Etudes, décembre 2011.
Particulièrement opportune est cette réédition, actualisée, d’une correspondance passionnante où il est question, entre experts, de l’islam et de la colonisation française en Afrique du Nord. Ancien officier, comme Foucauld, Castries avait servi, comme lui, en Afrique du Nord, et avait été fasciné, comme lui, par ses populations, leurs cultures et leur religion. Les éditeurs, dont la compétence n’est plus à prouver, se sont attachés à mettre ces lettres dans leur contexte, qui a été trop vite oublié. Une introduction documentée remplace celle de J. de Dampierre en 1938. Deux précieuses annexes ont été ajoutées. D’abord une fameuse lettre de Charles de Foucauld à René Bazin (29 juillet 1916), souvent citée de nos jours mais de manière tronquée et faisant de Charles un prophète de J.-M. Le Pen. Le commentaire souligne l’originalité de son projet missionnaire tel qu’il s’était transformé au contact des Touaregs : constituer, avant toute évangélisation, un corps de « défricheurs », laïcs ou prêtres, genre « Priscille et Aquila », qui chercheraient avant tout à nouer avec les « indigènes » des relations d’« amitié » et d’estime réciproques. Enfin, une note de l’historien Hugues Didier précise la manière dont était perçu l’islam à l’époque. On mesurera à quel point les temps ont changé.
   

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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 01:17
Philippe Muray
 
de Jacques de Guillebon et Maxence Caron (dir.)
Mis en ligne : [27-02-2012]
Domaine : Idées 
Philippe Muray
 
Philippe Muray (1945-2006). Publications récentes : Philippe Muray, Le Sourire à visage humain. (Manitoba/Les Belles Lettres, 2007), Philippe Muray, Essais. (Les Belles Lettres, 2010), Alexandre de Vitry, L'invention de Philippe Muray. (Carnets Nord, 2011), Maxence Caron, Philippe Muray, la femme et Dieu. ( Artège, 2011).
 

Jacques de Guillebon et Maxence Caron (dir.), Philippe Muray. Paris, Cerf, novembre 2011, 711 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Il peut sembler surprenant que les " Cahiers ", dont chaque titre renvoie à l'éprouvée et officielle assurance de la pérennité littéraire et philosophique, offrent l'un de leurs volumes à une figure qui n'est pas encore consacrée par l'un, quelconque, des dictionnaires en vigueur. Consacrer cependant ainsi un tel travail à l'oeuvre d'un homme disparu précocement il y a cinq ans, c'est prendre de l'avance sans prendre le moindre risque. Nous faisons oeuvre de pionniers. Philippe Muray était, il y a peu, soit haï soit aimé, avec un même succès d'estime, mais il demeurait assez peu connu. Si a beaucoup diminué la solitude à admirer Muray, il reste de nombreux stéréotypes à balayer, et d'autres encore qui naissent du succès même dont s'accroît imperturbablement la renommée de l'auteur. Mieux : le nom de Muray s'est répandu, les fièvres doxiques s'emparent de son génie, c'est pour cela que la pensée doit précisément commencer son travail. Car demeure qu'aujourd'hui pas plus qu'hier la parole de Philippe Muray n'est goûtée dans l'ampleur de sa signification et la diversité de ses registres. Il est souvent aimé pour des raisons qui sont de paille et qui occultent les profondes dimensions de ses pages. " Un brillant faiseur, sans doute ", " un moment de style ", " un humoriste de luxe ", se dit la majorité : tandis que le panurgisme de ce genre de mutins ennuie l'oeuvre même de celui qui les a toujours déjà dénoncés, le moment est venu de poser la première pierre de méditative vigilance qui accepte Muray comme objet de pensée. Fort des différences de tonalité portées par ses quarante contributeurs, qui sont autant de sensibilités chez qui Muray résonne sous diverses formes, fort de plusieurs textes issus du Journal inédit de Muray lui-même, cet ouvrage entend souligner combien son éponyme est non seulement un grand écrivain, mais constitue également pour la pensée un interlocuteur pérenne.
 
Recension de Philippe Delaroche. - Lire, février 2012.
Muray: pas un tombeau, une source... A l'approche du sixième anniversaire de la disparation de Philippe Muray, son oeuvre n'a jamais inspiré autant de lectures aux angles et aux tons divers, l'hommage n'étant respectable que sous la vigilance de l'esprit critique. Après l'essai d'Alexandre de Vitry, l'invention de Philippe Muray (Carnets Nord), voici la dernière livraison des Cahiers d'histoire de la Philosophie, forte de quarante contributions et de trois textes inédits. Détail cocasse : à mesure qu'apparaissent les traits, les soubassements, les malentendus et les pointillés de l'oeuvre, se détache toujours plus nettement le portrait d'un homme que, l'on s'en souvient, rebutait la figure du philosophe. A force d'adhérer aux interprétations du philosophe et, corrélativement, à ses prescriptions, n'avons nous pas perdu le contact avec le réel (et le tragique) ? "Notre époque veut ignorer que l'Histoire était cette somme d'erreurs considérables qui s'appellent la vie, disait Muray, et se berce de l'illusion que l'on peut supprimer l'erreur sans supprimer la vie." Ce Cahier n'est pas un tombeau ouvert, ni une déploration, mais une réjouissance. Autour d'Alain Besançon, Chantal Delsol, Philippe Raynaud, Pierre-André Taguieff et François Tallandier, il scelle la rencontre des esprits libres d'une nouvelle génération avec le plus vif de nos défunts écrivains. 
   

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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 00:17
De l'amour, de la mort,
de Dieu et autres bagatelles
 
de Lucien Jerphagnon
Mis en ligne : [6-02-2012]
Domaine : Idées 
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Lucien Jerphagnon (1921-2011), philosophe et historien des idées. Professeur émérite des universités, il fut un des grands spécialistes français de la pensée grecque et romaine. Il a récemment publié : La tentation du christianisme avec Luc Ferry, (Grasset, 2009), La... sottise ? Vingt-huit siècles qu'on en parle (Albin Michel, 2010), Connais-toi toi-même... et fais ce que tu veux (Albin Michel, 2012).
 

Lucien Jerphagnon, De l'amour, de la mort de Dieu et autres bagatelles, Entretiens avec Christiane Rancé. Paris, Albin Michel, août 2011, 551 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Allègre et profond, Lucien Jerphagnon, philosophe et historien, alterne souvenirs, anecdotes, réflexions piquantes ou sérieuses, dans le récit d'un étonnant parcours, qui l'a mené de Jankélévitch à saint Augustin. Le livre d'un sage qui, tels les anges loués par Chesterton, ne vole si haut que parce qu'il se prend à la légère. "Depuis les origines jusqu'à nos jours, la vocation première de la philosophie a toujours été de promouvoir en l'homme la conscience de lui-même et du monde, afin de réaliser, en lui et autour de lui, ce que les Grecs appelaient eudaimonia et les Romains beata vita, autrement dit une vie harmonieuse parce que conforme à sa destinée, et heureuse parce qu'harmonieuse..."
 
Recension de Paul Valadier. - Etudes, janvier 2012.
C’est un sage que le lecteur rencontre dans ces pages d’autant plus émouvantes à parcourir que depuis ces entretiens, l’auteur est décédé. Historien de la philosophie, passionné des univers de la Grèce antique et de Rome, grand admirateur de Vladimir Jankélévitch dont il a la vivacité et la fraîcheur, Lucien Jerphagnon fut un homme de l’étonnement : étonnement d’exister, lui dans sa singularité, étonnement que le monde soit ce qu’il est, à la fois si admirable et si cruel, étonnement que nous puissions nous ouvrir à des pensées lointaines et nous nourrir encore de leur miel. Sans complaisance aucune envers lui-même, avec plus qu’un brin d’amertume à l’égard des malheurs des temps, amertume qu’il tourne d’ailleurs gentiment en ridicule en rappelant que cette attitude fut de toutes époques, cet érudit suscite la sympathie ; voilà un beau type d’intellectuel, si rare et si précieux, que la passion du passé ne détourne nullement d’une passion vive pour le présent, mais très éloigné de tout intellectuellement correct. Il faut pénétrer dans ce livre comme on entre dans un jardin de fleurs, et butiner à son goût au milieu de ce vivier abondant de citations les plus diverses et les plus riches.

  

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Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
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