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12 novembre 2017 7 12 /11 /novembre /2017 12:35
Les ombres
de l'Europe
  
LETTRES
Jeux de dame.
Thierry Dancourt.
La Table Ronde.
Août 2017.
208 pages.
 

 
Thierry Dancourt, né en 1962, est écrivain. Il dresse, roman après roman, le portrait d’une Europe d’après guerre, mélancolique et pleine de charme. Il a obtenu en 2008 le prix du premier roman pour Hôtel de Lausanne et a récemment publié Jardin d’hiver. (La Table Ronde, 2010), Les Ombres de Marge Finaly. (La Table Ronde, 2012).
 
Présentation de l'éditeur.
Solange Darnal promène sa silhouette élégante et solitaire entre le Paris du début des années 1960, le Berlin de la guerre froide et la mélancolie de Trieste sous la pluie. On roule en Volvo P1800, on fume des cigarettes State Express 555, le musée de la porte Dorée s'appelle encore le palais des Colonies, et les femmes portent des imperméables beurre frais. Solange oscille entre deux mondes, celui de la vérité et celui du mensonge, de la lumière et de l'ombre, de la transparence et du secret, et navigue entre deux hommes. Elle prend peu à peu conscience qu'elle en aime un davantage que l'autre, et sans doute aime-t-elle vraiment pour la première fois... Intermittences du coeur, souvenirs d'enfance et mouvements de l'Histoire s'entremêlent dans cette intrigue qui pousse le lecteur à s'interroger sur ce drôle de jeu peut-être dangereux auquel se livre la jeune femme. Mais qui est Solange ? Et le sait-elle seulement ?
 
Recension d'Alexandre Fillon. - Lire - Septembre 2017.
Les romans de Thierry Dancourt sont aériens et élégants. Intemporels, tout en volutes. Dès Hôtel de Lausanne, on a aimé sa manière de dessiner ses personnages et ses histoires, en soignant toujours le décor qui les accueille. Cinq ans après Les Ombres de Marge Finaly, Dancourt nous revient enfin avec un séduisant Jeux de dame, puzzle qui slalome entre le 12e arrondissement de Paris, Trieste et un Berlin scindé en deux. Nous sommes ici au début des années 1960. Solange Darnal a une façon un peu étourdie de conduire son coupé Volvo ; elle porte un manteau jaune à capuche et fume des State Express 555. La jeune femme est fonctionnaire d’Etat, elle réalise des études d’observation, rédige des rapports, des notes de synthèse pour le compte du Conseil économique et social. Pascal Clerville, lui, travaille à mi-temps à la bibliothèque du palais des Colonies, fraîchement renommé musée des Arts africains et océaniens, dans les alentours de la porte Dorée. Ces deux-là ne sont de toute évidence pas insensibles l’un à l’autre. Sauf que Solange n’est pas totalement libre. Ni vraiment ce qu’elle prétend être … D’un bout à l’autre, Thierry Dancourt entretient le mystère, le charme. Son Jeux de dame, atmosphérique et ciselé, vaut la chandelle.

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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 20:32
Chroniques
d'un demi-siècle
  
LETTRES
Résumons nous.
Alexandre Vialatte.
Robert Laffont.
Février 2017.
1344 pages.
 

 
Alexandre Vialatte (1901-1971), romancier et chroniqueur. Auteur de quatre grands romans - Battling le Généreux, Le Fidèle Berger, Les Fruits du Congo, Camille et les grands hommes -, de nouvelles et de chroniques pleines de finesse et de nostalgie. Publications récentes : 1968, Chroniques. (Julliard, 2008), Lettres à Maricou. (Au signe de la Licorne, 2009), Critique littéraire. (Arléa, 2010), Le Cri du Canard bleu. (Le Dilettante, 2012).
 
Présentation de l'éditeur.
Pendant un demi-siècle, Alexandre Vialatte a cultivé l'art de la chronique. Ses œuvres constituent une sorte d'encyclopédie des activités humaines vues au travers du kaléidoscope d'un observateur malicieux qui sait résumer d'une sentence, lapidaire et drôle, le fond de son propos. Nourri de textes inédits, ce recueil témoigne des différentes formes journalistiques pratiquées par Alexandre Vialatte, des années 1920 à sa mort en 1971. Il apprend son métier en collaborant à La Revue rhénane, en même temps qu'il s'initie à l'Allemagne, découvre Goethe et Kafka, et suit de près l'actualité du pays. Dans Le Petit Dauphinois, comme dans l'Almanach des quatre saisons, autre florilège de sa fantaisie, Vialatte s'en donne à cœur joie, avec la plume d'un poète, l'imagination d'un conteur, l'humour d'un savant désabusé. Les chroniques cinématographiques parues dans Bel Amour du foyer constituent un volet inattendu de son oeuvre de journaliste. Vialatte s'amuse à y distiller ses conseils et ses opinions sur des films dont il raconte l'histoire à sa manière, toujours singulière et décalée. Il a aussi tenu pendant près de dix ans une chronique dans Le Spectacle du monde, constituée de promenades littéraires plus que de véritables critiques. Là comme ailleurs, il exprime ses goûts, ses admirations avec une intelligence savoureuse, une virtuosité et une liberté de ton qui n'ont cessé d'enchanter ses innombrables lecteurs et lui valent d'occuper aujourd'hui une place prépondérante dans notre histoire littéraire.
 
L'article de Jacques Aboucaya. - Service littéraire - Avril 2017.
Alexandre le grand. « Notoirement méconnu ». Ainsi se définissait Alexandre Vialatte (1901-1971). Non sans raison. De son vivant, qui s’intéressait à son œuvre ? Qui en avait même entendu parler, sinon une poignée de lecteurs fidèles et conquis. Lesquels, il est vrai, lui vouaient un véritable culte. Une manière de société secrète, avec ses signes de reconnaissance, ses connivences. Ses codes et ses mots de passe, « les choses grandes et magnifiques », ou encore « l’homme n’est que poussière, d’où l’importance du plumeau ». Sans oublier la phrase conclusive de ses chroniques, passée dans le domaine public, « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ». Une formule devenue plutôt hasardeuse, par les temps qui courent… Vialatte, d’abord un romancier. Celui de « Battling le ténébreux » et des « Fruits du Congo ». Fleurons d’une production prolifique, parfois inaboutie, dont on découvre toujours, à l’heure actuelle, esquisses et brouillons. Une même thématique : l’évocation, voire la célébration de cette période incertaine où l’adolescence débouche sur l’âge adulte. Toute sa vie, l’écrivain cultivera cette nostalgie. Elle court partout en filigrane, même fugitivement. Jusque dans les chroniques qui ont assis sa renommée. Elle culmine dans ses ouvrages de fiction, leur confère une commune tonalité. Et une saveur unique.
Une source d’information nourrie de son expérience intime, mais reconstruite, inlassablement remémorée. En même temps, la genèse d’un univers imaginaire, à l’originalité poignante. Peuplé de rêveries. Régi par des rites immuables, ceux des « enfants frivoles » qui lui ont fourni le titre de son premier roman. Jalonné de points de repères, l’affiche de « La Dame du Job », celle des « Fruits du Congo ». L’amitié y a force de loi. Et l’amour, évoqué avec une pudeur dont les jeunes générations n’ont guère d’exemples. Le tout baigné par un humour désabusé, une de ses caractéristiques majeures. Au risque de passer pour iconoclaste, oserais-je avancer que la complainte vialattienne me paraît plus touchante que celle du « Grand Meaulnes » ? Ce disant, j’ai bien conscience d’enfreindre un tabou. Mais quoi ! Les vaches sacrées ne sont pas toujours aussi irréfutables que l’éléphant chanté par Vialatte… Parmi les activités de celui-ci, on n’aura garde d’oublier son passage à la Revue Rhénane et son rôle dans la découverte chez nous de Kafka, dont il traduisit l’œuvre. Mais ce qui lui valut la reconnaissance posthume fut la publication, en anthologies, des chroniques hebdomadaires parues, des années durant, dans le quotidien de Clermont-Ferrand « La Montagne ». Son amie Ferny Besson en donna, en 1978, l’impulsion initiale avec « Dernières nouvelles de l’homme ». Devaient suivre une bonne quinzaine de tomes (repris en deux volumes dans la collection « Bouquins ») aux titre saugrenus, représentatifs de l’esprit de l’auteur : « Antiquité du Grand Chosier », « Éloge du homard et d’autres insectes utiles », « Chroniques des grands Micmacs », entre autres cocasseries.
Pas de doute, Alexandre Vialatte a renouvelé de fond en comble la conception de la chronique. Mieux, il en a fait un genre littéraire à part entière. Un funambule. Un magicien. Il part de rien et de ce rien il fait un monde. Peuplé d’Auvergnats, de bananes du détroit de Behring ou de loups, c’est selon. De son chapeau – ce petit chapeau de feutre qu’il soulève pour saluer le Puy-de-Dôme, sur une photographie fameuse – il tire de faux proverbes bantous et de vraies leçons de vie. Un télescopage qui lui est habituel. Sous les pirouettes, un observateur de son temps et un moraliste. L’amuseur cache un philosophe. Non un de ces philosophes de salon, plastronnants et jargonnants (suivez mon regard), mais un écrivain sensible, profond. Conscient des travers de son époque, indigné par nombre de ses dérives. Prompt à les dénoncer, mais toujours de façon plaisante. Cette veine et ce ton uniques, il les a déclinés dans divers organes de presse. Au point que le chroniqueur a fini par éclipser le romancier. Le succès des volumes tirés de La Montagne a incité les éditeurs à exploiter le filon. D’où la floraison d’anthologies thématiques, tels les « Dires étonnants des astrologues » (Le Dilettante), « Chronique des arts ménagers » (Au Signe de la Licorne), quelques autres aussi savoureuses. Parmi elles, un « Bestiaire » (Arléa) où la passion de Vialatte pour la zoologie (et, d’une façon générale, pour tout ce qui peule l’univers) n’a d’égal que son goût pour les mots rares et les rapprochements incongrus. Avec un anthropomorphiste de bon aloi : « Le découragement de l’hippopotame, assure-t-il, est une des choses les plus tristes qui soient. » Comment lui donner tort ? Dernier en date de ces recueils, « Résumons-nous ». Un échantillonnage représentatif, couvrant un demi-siècle d’activité journalistique. Des inédits, tirés aussi bien de La Revue rhénane des débuts que du Spectacle du Monde où paraissaient ses promenades littéraires, en passant par le Petit Dauphinois ou Bel Amour du Foyer, où il tint pendant quelques mois la rubrique Cinéma. Preuve que rien ne lui était étranger. En quoi cet écrivain unique était, aussi, universel.

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16 avril 2017 7 16 /04 /avril /2017 13:35
Républicains
au crépuscule
  
LETTRES
Les Républicains.
Cécile Guilbert.
Grasset.
Février 2017.
256 pages.
 

 
Cécile Guilbert, née en 1963, est romancière et critique littéraire. Auteur d’essais remarqués sur Saint-Simon, Guy Debord, Warhol et autres esprits libres qui ont marqué leur temps, elle met en scène dans ses derniers écrits, sur un mode ironique et souvent désabusé, une époque où l’art, la littérature et la politique sont devenus vides de sens. Elle a récemment publié : Le Musée national (Gallimard, 2000), L’écrivain le plus libre (Gallimard, 2004), Warhol Spirit (Grasset, 2008), Réanimation (Grasset, 2012).
 
Présentation de l'éditeur.
Décembre 2016. Trente ans après s’être perdus de vue, deux anciens camarades d’études se retrouvent à l’occasion d’une émission de télévision. La fille en noir est écrivain, Guillaume Fronsac un marquis de l’aristocratie d’État devenu banquier d’affaires. De 17h à minuit, au cœur d’un Paris hanté par le terrorisme mais où la beauté de l’histoire française se révèle à chaque pas, ils vont se juger, se jauger, se confier, se séduire peut-être. À travers la confrontation de leurs existences, de leurs désirs, de leurs illusions perdues, se dessine le tableau d’un pays abimé par l’oubli de sa grandeur littéraire, enkysté dans la décomposition politique et le cynisme de son oligarchie. Comment échapper au déclinisme et aux ruines mentales de la République des Lettres ? En allant jusqu’au bout de la nuit. Écrit d’une plume allègre et brillante qui n’épargne ni les importants du jour croqués dans des portraits assassins, ni ses propres personnages traités avec une ironie grinçante, ce roman d’amour et de pouvoir est la pièce du théâtre de notre époque, dont le rideau final tombe comme une guillotine.
 
L'article de Raphaëlle Leyris. - Le Monde des livres - 24 février 2017.
Dialogue sur la chose publique. La dernière fois qu’ils se sont vus, ils s’apprêtaient à passer le concours de l’ENA – elle allait échouer, lui réussir. Trente ans plus tard, alors qu’ils se retrouvent en marge d’une émission de télévision, « la fille en noire », devenue écrivaine, et Guillaume Fronsac, passé des cabinets ministériels à la banque d’affaires, mais gravitant toujours autour du pouvoir, décident d’aller prendre le verre qu’ils n’ont jamais partagé durant leurs études. Ainsi débutent sept heures de conversation et de déambulation. Entre les arcades de la rue de Rivoli, la place de la Concorde et le faubourg Saint-Honoré, en passant par les bars de grands hôtels, ils discutent, tantôt ferraillant, tantôt marivaudant. Leur sujet : la chose publique et les mauvais traitements qui lui ont été infligés ces trente dernières années. L’affaire est sérieuse, leurs constats, attristés, et l’atmosphère baignant le roman, crépusculaire ; mais leurs échanges, écrits d’une plume alerte par Cécile Guilbert, réjouissent par leur intelligence, leur rythme et leurs références. D’autant plus que l’auteur, alternant entre leurs points de vue respectifs et celui du narrateur omniscient, donne à ses personnages de l’épaisseur et, à son texte, une force allant au-delà du seul pamphlet dirigé contre la classe politique. Il n’y a pas de « message » dans Les Républicains, et le lecteur aurait le plus grand mal à dire si « la fille en noir », alter ego de Cécile Guilbert, vote à droite ou à gauche. Mais il est certain que ce texte sur le désir (d’autrui et du pouvoir) fait un bel éloge de la littérature comme viatique du politique.

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 20:31
Un retour
aux sources
  
LETTRES
Sur les
chemins noirs.
Sylvain Tesson.
Gallimard.
Octobre 2016.
144 pages.
 

 
Sylvain Tesson, né en 1972, est écrivain et journaliste. Géographe, novelliste, essayiste, voyageur ou aventurier, Tesson arpente le monde à son rythme et selon ses envies, tantôt au galop des hussards, tantôt au pas tranquille du flâneur ou du pèlerin. Il a récemment publié : Une vie à coucher dehors (Gallimard, 2009), Dans les forêts de Sibérie. (Gallimard, 2011), Géographie de l'instant. (Editions des équateurs, 2012), S'abandonner à vivre. (Gallimard, 2014), Berezina. (Guérin, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
2014. « L'année avait été rude. Je m'étais cassé la gueule d'un toit où je faisais le pitre. J'étais tombé du rebord de la nuit, m'étais écrasé sur la Terre. Il avait suffit de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne. J'étais tombé sur un tas d'os. Je regretterais longtemps cette chute parce que je disposais jusqu'alors d'une machine physique qui m'autorisait à vivre en surchauffe. Pour moi, une noble existence ressemblait aux écrans de contrôle des camions sibériens : tous les voyants d'alerte sont au rouge mais la machine taille sa route. La grande santé ? Elle menait au désastre, j'avais pris cinquante ans en dix mètres. A l'hôpital, tout m'avait souri. Le système de santé français a ceci de merveilleux qu'il ne vous place jamais devant vos responsabilités. On ne m'avait rien reproché, on m'avait sauvé. La médecine de fine pointe, la sollicitude des infirmières, l'amour de mes proches, la lecture de Villon-le-punk, tout cela m'avait soigné. Un arbre par la fenêtre m'avait insufflé sa joie vibrante et quatre mois plus tard j'étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d'un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme. La vie allait moins swinguer. Il fallait à présent me montrer fidèle au serment de mes nuits de pitié. Corseté dans un lit étroit, je m'étais dit à voix presque haute : « si je m'en sors, je traverse la France à pied ». Je m'étais vu sur les chemins de pierre ! Je voulais m'en aller par les chemins cachés, flanqués de haies, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés. Il existait encore une géographie de traverse pour peu que l'on lise les cartes, que l'on accepte le détour et force les passages. Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l'aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie. Des motifs pour courir la campagne, j'aurais pu en aligner des dizaines. Me seriner par exemple que j'avais passé vingt ans à courir le monde entre Oulan- Bator et Valparaiso et qu'il était absurde de connaître Samarcande alors qu'il y avait l'Indre- et-Loire. Mais la vraie raison de cette fuite à travers champs, je la tenais serrée sous la forme d'un papier froissé, au fond de mon sac... » Avec cette traversée à pied de la France réalisée entre août et novembre 2015, Sylvain Tesson part à la rencontre d'un pays sauvage, bizarre et méconnu. C'est aussi l'occasion d'une reconquête intérieure après le terrible accident qui a failli lui coûter la vie en août 2014. Le voici donc en route, par les petits chemins que plus personne n'emprunte, en route vers ces vastes territoires non connectés, qui ont miraculeusement échappé aux assauts de l'urbanisme et de la technologie, mais qui apparaissent sous sa plume habités par une vie ardente, turbulente et fascinante.
 
L'article de Sylvie Matton. - Service littéraire - novembre 2016.
Un voyage lumineux sur les chemins noirs. Les chemins noirs sont les sentiers, pistes et lisières, oubliés des cartes, que plus personne n’emprunte. De quoi faire rêver Sylvain Tesson, après la chute qui l’a projeté dix mètres plus bas, dans le coma, le corps brisé : s’il peut de nouveau marcher, il découvrira entre le Mercantour et le Cotentin, cette France préservée – il l’a juré, corseté et cloué sur son lit d’hôpital. Ce sera le voyage de la rémission et de la rédemption, avant que des fonctionnaires ministériels n’accomplissent leur mission : amener dans le droit chemin de l’aménagement du territoire cette hyper-ruralité, trou noir de la civilisation, grâce au charabia administratif et à l’absurde embrigadement – lotissements, hypermarchés, semences chimiques, vignes sulfatées, batteries d’animaux martyrs, gènes modifiés, ronds-points et wifi.
Après avoir escaladé maints immeubles et toits du monde, cathédrales et hauts sommets, déployé des banderoles à la gloire du Tibet du haut de Notre-Dame et de la Tour Eiffel varappées, traversé taïgas, forêts, déserts de la planète à pied, à cheval ou à bicyclette, le lac Baïkal gelé en side-car, survécu en ermite un hiver au bord du même lac, cherché en ce mouvement perpétuel un sens à l’essentiel, il arpentera d’août à novembre 2015 l’infiniment proche. Se sentant vivant grâce au mouvement lent de la marche, il bivouaquera, malgré les vis dans son dos et d’autres douleurs qu’il tait, dans une plaine ou un sous-bois, à la belle étoile ou sous la pluie. Le livre de Tesson est jubilatoire, par les clés du monde qu’il nous confie, les confrères auteurs et les peintres convoqués, un lyrisme et une sensualité maîtrisés et son humour bienveillant. Loin des oukazes écologistes, le propos n’est pas ici de convaincre mais de partager une connaissance de géographe qui connaît l’histoire, une perception de voyant, entre émerveillement et accablement – tel un personnage houellebecquien désabusé (désormais interdit d’alcool, n’est-il pas lui aussi condamné au Viandox ?).
Sur ces chemins de la liberté, il croise quelques rares congénères, frères de silence, veille sur le sommeil de fées tutélaires, salue vaches, chevaux, chevreuils, salamandres, faisans, hérons, chouettes effraies, mais aussi les buissons, les mûriers et les noisetiers qui le nourrissent, les herbes qui claquent dans le vent. Devant le sémaphore de La Hague battu par la tempête, bout de la carte, fin ironique du territoire et du voyage, Sylvain Tesson sait désormais que les chemins noirs prolongent leurs sillons en un cheminement mental sans fin. Le nôtre à présent.

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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 16:26
La grande force
de l'amitié française
  
LETTRES
Les diverses
familles spirituelles
de la France.
Maurice Barrès.
Préface de J.-P. Rioux.
CNRS Editions.
Septembre 2016.
212 pages.
 

 
Maurice Barrès (1862-1923). Ecrivain, essayiste et homme politique. Maître du style et de la pensée française, il inspire cette revue depuis l'origine. Publications récentes : Antoine Billot, Barrès ou la volupté des larmes. (Gallimard, 2013), Maurice Barrès, Une enquête aux pays du Levant. (Manucius, 2013), Maurice Barrès, L'Âme française et la guerre, tome III. (BNF, 2016).
 
Jean-Pierre Rioux, né en 1939, est historien. Spécialiste de l'histoire contemporaine de la France et des idées politiques, il est l'auteur de nombreux ouvrages. Il a récemment publié : Jean-Jaurès. (Perrin, 2005), Les Populismes. (Perrin, 2006), Les Centristes. (Fayard, 2011), La Mort du lieutenant Péguy. (Tallandier, 2014), Vive l'Histoire de France. (Odile Jacob, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
Personne, avant 1914, n'aurait imaginé qu'un jour, Barrès reconnaîtrait aux protestants, aux juifs et aux socialistes le même statut de « familles spirituelles de la France » qu'aux catholiques et aux traditionalistes. N'avait-il pas, au temps de l'affaire Dreyfus, soutenu les campagnes antisémites de Drumont, brocardé l'influence « dissolvante » du protestantisme, ferraillé contre l’« internationalisme rouge » ? Publié en 1917, au plus fort des combats du Chemin des Dames, des mutineries, de la crise morale qui saisit l'arrière, Les Diverses Familles spirituelles de la France dévoile un Barrès inattendu. Face à la commotion nationale, il se fait le chantre des « amitiés françaises » contre les germes de division qui, trop longtemps, affaiblirent le pays. « La guerre est l'occasion pour une nation déchirée de dépasser ses clivages et de mettre en commun, au service d'un but qui les transcende, l'énergie jusque-là dépensée dans la vanité des querelles de partis », lance l'écrivain-député dont le coeur bat au rythme des lettres de soldats qu'il reçoit alors par milliers. La relecture de ce classique monte que Barrès ne fut ni le « crieur public du massacre » dénoncé par Jean Guéhenno, ni le « rossignol du carnage » fustigé par Romain Rolland. Pour Barrès, en effet, le soldat se bat pour que ses enfants n'aient pas à se battre. Il fait la guerre pour détruire la guerre...
 
Préface de Jean-Pierre Rioux (conclusion).
Cent ans plus tard... Ne faisons pas dire à Barrès, malgré tant de propos généreusement ampoulés, qu’il considérait que la terre de salut fût en vue puisque le peuple français en armes oubliait ses divisions et rivalisait d’esprit de sacrifice, de sens patriotique, d’héroïsme d’esprit et de foi. Les Marginalia, ces réflexions notées de sa main juste après la publication du livre et publiées par son fils Philippe dans l’édition de 1930 et qu’on retrouvera ici en annexe du texte de 1917, prouvent que le doute a pu le saisir sur-le-champ et être entretenu après la Victoire. Il l’exprimera à voix haute, y compris à la Chambre et dans ses conférences, au temps du Bloc national et du retour des divisions et des haines partisanes, dès 1919. Non. C’est aussitôt qu’il s’interroge sur le sens de tant de spiritualité, d’esprit de réconciliation et de vaillance. Il griffonne en marge de son livre, visiblement décontenancé : « Ils s’évadaient de leur humanité. Vers quoi ? Serait-ce vers rien ? » ; « Mais s’ils s’étaient trompés ? » ; « A quoi tout cela est-il bon ? ». Créditons Barrès de cette angoisse-là ; de ce tremblement au spectacle de l’affrontement entre une Histoire affreusement nouvelle et l’âme antique de la nation; de ce point de suspension.
Observons aussi que dans le texte originel comme dans ses Cahiers des incidentes révèlent qu’en publiant ce livre il reste d’abord fidèle à son « innéité » et revendique, cette fois sans désemparer, la continuité et la rectitude de son labeur national. En 1911, Les Amitiés françaises, petit traité d’éducation à l’usage des nouvelles générations et particulièrement de son fils Philippe, avait averti. Assurément, écrivait-il, fort d’un postulat posé dès 1889 dans Un Homme Libre, « des individus qui ne se mettent pas d’accord avec eux-mêmes et qui contrarient leur innéité font de détestables éléments sociaux » ; c’est artifice et mensonge de laisser croire qu’un être, individu ou collectivité, peut grandir « en dehors de sa vérité propre ». Mais, autre postulat, la « froide déesse Raison » veut qu’ « un petit enfant chez qui l’on distingue et vénère les émotions héréditaires, qu’on meuble d’images nationales et familiales tout au cours de sa vie, dans son fond possèdera une solidité plus forte que toutes les dialectiques, un terrain pour résister à toutes les infections, une croyance, c’est-à-dire une santé morale ». Oui, poursuit-il, « on peut dégager chez un jeune garçon ses dispositions chevaleresques et raisonnables, le détourner de ce qui est bas, l’orienter vers la vérité, susciter en lui le sentiment d’un intérêt commun auquel chacun doit concourir, le préparer enfin à se comprendre comme un moment dans un développement, comme un instant d’une chose immortelle ».
Toutefois, croyance et solidité morale resteront inopérantes si n’a pas été entretenue la fidélité de tous et chacun au « trésor national ». C’est pourquoi en 1913, juste après la publication de La Colline inspirée, Barrès s’est lancé passionnément dans la bataille parlementaire qui a abouti à l’adoption d’une loi de protection et de promotion des monuments historiques – celle qui encore aujourd’hui n’a rien d’obsolète. Il en a tiré argument dans La Grande Pitié des églises de France, publié en février 1914, pour signaler la montée d’une conscience patrimoniale, d’une unification du domaine sacré et donc d’une mobilisation , déjà, du divin dans la France menacée de guerre, juste avant la destruction par la « race » et la « barbarie » allemande de a cathédrale de Reims et la ruine de tant de clochers repères d’artillerie, bien avant le salut de 1919 aux statues de la cathédrale de Strasbourg : oui, les saints, les prophètes et la Vierge ont formé et reformeront la haie d’honneur de nos soldats « pour leur chevalerie ».
Spiritualité et morale civique, conscience de la grandeur nationale et valorisation du patrimoine hérité n’ont donc fait qu’un pour lui. Les malheurs et les ardeurs de la guerre n’ont fait que renforcer l’unicité spirituelle et sacralisée, monumentale et populaire, de l’espace public. Mais celle-ci reste guidée par « la déesse Raison » ; elle est, grâce aux savants, aux instituteurs et aux catéchistes main dans la main, l’agencement terriblement humain d’une conscience plus aigüe du réel, d’une concordance des croyances et d’une intelligence à la française confortée par la science et la recherche, par la diffusion toute républicaine des savoirs et de l’instruction.
Cet impératif de « reconstitution intellectuelle » à jet continu hantera Pour la haute intelligence française publié en 1925, après sa mort, à l’initiative de Philippe Barrès et préfacé par Charles Moureu, l’éminent chimiste, celui qui avait lancé l’industrie française dans la production des gaz de combat en 1915 après le massacre au chlore commis par les Allemands à la bataille d’Ypres. Charles Moureu tient à dire de Barrès que ce « prince des lettres fut un ami des sciences, et [qu’en servant] la cause des sciences il servit la Patrie et l’Humanité. Avec son arrière plan guerrier, cette ultime publication complète et achève un cheminement scandé par La Grande Pitié et Les Diverses Familles. Elle est un hymne à l’organisation nécessaire de la science chez les « fils spirituels de Pasteur ». Malgré « la grande pitié des laboratoires de France », plaide Barrès, maîtres et étudiants d’après la guerre auront toujours en charge « une belle besogne d’unité française ». Car autant que l’éclat des arts et des lettres, le développement des sciences et des techniques, outre qu’il conforte la défense nationale, assied l’idéal d’humanité et la présence de la France dans le monde du XXe siècle. Elle assure mieux que par des discours et des idéologies l’adaptation de l’esprit public aux temps nouveaux et aux amitiés ferventes renouées au front. Cette ode barrésienne à la modernité technicienne ne peut qu’intéresser et peut-être toucher son lecteur d’aujourd’hui. Car celui-ci sent encore trop bien que l’Université et la Recherche restent en France toujours à la peine, par défaut d’ambition rajeunie par le fracas d’un monde nouveau, par négligence intellectuelle d’y puiser une réserve de vitalité.
Tel est chez Barrès l’encadrement, raisonné par l’intelligence collective et le développement de la connaissance, de la spiritualité de la famille recomposée. Son argumentation, à discuter mais forte, est d’une telle actualité cent ans plus tard qu’elle éclipse le débat entre historiens lancé par Zeev Sternhell depuis son Nationalisme de Maurice Barrès de 1972 et qui ne nous intéresse guère ici, puisqu’il n’a jamais pris en ligne de compte Les Diverses Familles Spirituelles. A la lecture de celles-ci, on considèrera simplement, avec Pierre Milza, Serge Bernstein et Michel Winock, que tout au contraire, cette harangue de 1917 apporte une triple preuve. La première : Barrès a su abandonner son antisémitisme des années 1890 au profit d’une bénédiction toute républicaine de l’acquiescement patriotique et héroïque des « israélites » à la cause nationale. La deuxième : il a conçu et tenté de promouvoir un élargissement et une élévation du regard nationaliste sur la France issu du boulangisme, de l’antidreyfusisme et des sursauts des « jeunes gens d’aujourd’hui » à la veille de la guerre, puisque l’Union sacrée maintenue redistribue les cartes en faveur d’ »amitiés françaises » à prolongement universel, puisque l’esprit de compréhension l’emporte sur l’invective et la division. La troisième : Barrès, fort de cette évolution et de cette exigence, tout empreint d’histoire et de patrimoine qui font la Nation une colline inspirée, une floraison d’héritages et de continuités et non plus une machine de guerre idéologique poussant à la rupture violente et à la transparence assassine, n’a pas participé d’un fascisme à la française.
Fermons le ban. Et rêvons un peu, voulez-vous, en découvrant ou feuilletant ce petit livre négligé. Voici que nous revient le mot d’André Malraux à propos du message de ce Barrès prétendument moisi : « Si étrangères qu’elles nous soient, ne marchandons pas – ajoutons : avec lui, grâce à lui – notre admiration aux hautes valeurs amputées ».
Car voici qu’en 2015 et 2016, dans une France tout autre mais où le sang a coulé et le mot guerre a été avancé, où la Marseillaise et les drapeaux ont refleuri, où « la promesse d’une même France » a secoué l’opinion et conquis les médias les plus populaires, un président de la République qui n’a rien de barrésien a tenu pour acquis que l’unité nationale se reconstruit aux pires moments, que sa diversité est fondatrice et que l’avenir commun participe encore du mot « patrie ». Au lecteur, aujourd’hui, de soupeser ce rapprochement.

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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 10:59
La tentation
des sables
  
LETTRES
André Malraux
et la reine de Saba.
Jean-Claude Perrier.
Ed. du Cerf.
Août 2016.
180 pages.
 

 
Jean-Claude Perrier, né en 1957, est écrivain et critique littéraire. Auteur d’une quarantaine d'ouvrages, dont plusieurs essais remarqués sur Gide, Malraux, Loti et Saint-Exupéry, il collabore régulièrement au Magazine littéraire, au Figaro, et à l’Orient-Le Jour. Il a récemment publié : André Gide ou la tentation nomade. (Flammarion, 2011), Le Voyageur de papier. (Héloïse d’Ormesson, 2012), Comme des barbares en Inde. (Fayard, 2014).
 
Présentation de l'éditeur.
Une légende vivante part à la découverte d'un mythe englouti. Un aventurier du XXe siècle se met en quête d'une souveraine qui régna trois mille ans plus tôt. Un lauréat du Prix Goncourt accomplit son rêve d'enfance en recherchant dans les sables le fantôme d'une femme couronnée et les vestiges oubliés de sa cité fabuleuse. Il fallait l'écrivain et voyageur qu'est lui-même Jean-Claude Perrier pour ressusciter l'expédition que mena André Malraux, en 1934, au Yémen, pour retrouver la Reine de Saba. Rejoindre l'Orient littéraire, replonger dans la Bible et le Coran, relire Flaubert et Lawrence d'Arabie, compulser encore une fois des cartes muettes, emprunter à nouveau les ailes de Mermoz et de Saint-Exupéry, tutoyer l'aviateur Corniglion-Molinier par-delà la mort, arpenter inlassablement le désert et rêver les ruines : le cadet refait ici le voyage de l'aîné. Et en dénoue le secret intérieur : avec son reportage publié dans L'Intransigeant, Malraux signa l'adieu à sa jeunesse. De la montée des totalitarismes dans l'Europe d'hier à l'incendie qui ravage aujourd'hui le berceau de l'écriture, entre la Méditerranée et la mer Rouge, cet essai, à la croisée de la chronique et de l'histoire, de la biographie et de la critique, mené à grand train et avec style, nous interroge sur l'abyssal rétrécissement du monde et de notre imaginaire.
 
L'article de Stéphane Barsacq - Service littéraire - septembre 2016.
Une voie royale. En 1933, André Suarès, le condottière, offre son portrait de la ville de Marseille à son ami : « A mon cher Malraux de qui l’Art soutient et étend la force. » Quelques mois plus tard, Malraux est couronné par le prix Goncourt. Le succès de « La Condition humaine » est contemporain de l’inhumanité que mettent en place, toujours en 1933, Hitler et les siens. Malraux est célèbre, il est engagé, il introduit la politique dans le roman. Il ne sépare plus le verbe de l’action. Mais plutôt que e donner dans le militantisme exclusif, il décide en 1934 de s’offrir une échappée belle : s’envoler à la recherche de la cité mythique de la Reine de Saba. Le monde craque certes de toute part, mais cela n’empêche pas Malraux de suspendre son activisme, de faire un pas sur le côté et, tel d’Annunzio, de prendre l’avion pour vivre l’aventure. De nombreux voyageurs et écrivains français l’ont précédé sur cette voie, depuis Jean Chardin au XVIIe siècle jusqu’à Michel Vieuchange, mort en 1930, le premier européen, vanté par Paul Claudel, à avoir visité les ruines de la cité interdite de Smara dans l’Ouest saharien. La folle équipée de Malraux a une dimension non moins mythique : elle rappelle celle de Rimbaud auprès de Ménélik, le descendant de la Reine, mais aussi le rêve d’Atlantide de Pierre Benoit. Jean-Claude Perrier en explique tous les ressorts au long de son roman – une contre-enquête serrée avec, en son cœur, une mise en abyme fascinante : aux articles de Malraux répondent, sur le mode du feuilleton de presse, les mises au point érudites de l’auteur. Plutôt que de dénoncer les affabulations prêtées à Malraux, Jean-Claude Perrier fait le pari de la noblesse et de l’élégance : il parvient à replacer l’aventure yéménite dans son œuvre et dans sa quête. Il montre le désir de Malraux de s’appuyer sur le mythe pour le renouveler. Après son retour en France, en mars 1934, Malraux écrivit : « Il faut risquer de mourir, non pour mourir mais pour vivre. » Jean-Claude Perrier nous révèle avec brio un monde où la légende le dispute à la vérité. Aux confins de nos origines, alors même que l’univers menace, comme en 1934, de basculer.

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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 14:46
Les ombres
et la lumière
  
LETTRES
Deux remords
de Claude Monet.
Michel Bernard.
La Table ronde.
Août 2016.
224 pages.
 

 
Michel Bernard, né en 1958, est romancier et essayiste. Grand styliste, héritier d’une longue lignée d’écrivains lorrains, il a consacré une dizaine d’ouvrages à son barrois natal, à ses souvenirs d’enfance, à la grande guerre et à l’identité française. Il a récemment publié : Le Corps de la France. (La Table ronde, 2010), Pour Genevoix. (La Table ronde, 2011), Les Forêts de Ravel. (La Table ronde, 2015), Visages de Verdun. (Perrin, 2016).
 
Présentation de l'éditeur.
« Lorsque Claude Monet, quelques mois avant sa disparition, confirma à l’État le don des Nymphéas, pour qu'ils soient installés à l'Orangerie selon ses indications, il fit ajouter une ultime condition au contrat : l’État devait lui acheter un tableau peint soixante ans auparavant, Femmes au jardin, et l'exposer au Louvre. A cette exigence et au choix de ce tableau, il ne donna aucune explication. Deux remords de Claude Monet raconte l'histoire d'amour et de mort qui, du flanc méditerranéen des Cévennes au bord de la Manche, de Londres aux Pays-Bas, de l'Ile-de-France à la Normandie, entre le siège de Paris en 1870 et la tragédie de la Grande Guerre, hanta le peintre jusqu'au bout »
 
Recension de Françoise Le Corre - Études - octobre 2016.
Dans le paysage littéraire actuel, Michel Bernard est un auteur qui diffère. Les lecteurs des Forêts de Ravel (La table ronde, 2015) le savent. Ils retrouveront dans ce nouvel ouvrage la belle mesure d'un récit installant en douceur le rythme de la méditation, de la mémoire, des lumières héritées, des tragédies communes sous les destins singuliers. Amateurs de prose convulsive : s'abstenir ! Mais, pour les autres, quel bienfait ! Si la longue existence de Claude Monet est au centre du livre, la guerre, une nouvelle fois, est aux deux bords. Celle de 1870 avec le siège de Paris, celle de 1914-1918 avec la dernière offensive allemande et, de l'une à l'autre, la terre de France, son corps un et multiple, ses veines, ses beautés et ses tares, ses plaies, ses renaissances, ses ciels, ses pluies, ses jardins des temps de paix. Qui de l'homme ou de la terre, à laquelle il appartient, est le reflet de l'autre ? D'où vient l'empreinte ? Approcher un tant soit peu le mystère de ces singulières osmoses est ici source de poésie où se déploie la sensualité d'une géographie, d'une époque, d'une histoire, d'un esprit. Donner à sentir… les ardeurs de la jeunesse, les lenteurs de l'âge, toutes les douleurs enfouies tenues au secret. Ainsi suit-on Claude Monet et Georges Clemenceau en leurs promenades tardives: « Ils allaient par deux, bord à bord, à pas lents à travers le jardin. On ne les dérangeait pas, on les regardait. Sous le bord de curieux chapeaux ronds, leurs traits, pétris par le chagrin et la force d'aimer, avaient la sérénité du sommeil. Ils rêvaient ensemble. » Nous rêvons aussi : Frédéric Bazille, le jeune, talentueux, timide et généreux Bazille, fraîchement engagé, revient au domaine familial. Le soir venu, il voit s'allumer les lumières de Montpellier… Un jour glacé, jour de neige, Camille, son grand amour, sous sa capeline rouge « de conte de Perrault » passe dans le jardin et regarde à la vitre… Frédéric, Camille, comment Claude eût-il pu oublier ces deux-là, si lointaine fût leur mort ?

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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 09:54
Royaumes
intérieurs
 
 
 

 

LETTRES
Géographies
de la mémoire.
Philippe Le Guillou.
Gallimard.
Février 2016.
265 pages.

 

 

 
Philippe Le Guillou, né en 1959, est romancier et essayiste. Après avoir enseigné les lettres à Brest puis à Rennes, il a rejoint en 2002 l'inspection générale de l'éducation nationale. Il a récemment publié : Le Bateau Brume. (Gallimard, 2010), L'Intimité de la rivière. (Gallimard, 2011), Le Pont des anges. (Gallimard, 2012), A Argol, il n'y a pas de chateau. (P.G. de Roux, 2014), Les Années insulaires. (Gallimard, 2014), Le Pape des surprises. (Gallimard, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
On peut se raconter en prenant appui sur les grandes étapes d'une vie, l'enfance, l'adolescence, les années de formation, la maturité, l'âge qui vient... Le parti pris par Philippe Le Guillou dans Géographies de la mémoire est différent : on retrouve certes ces phases capitales d'une existence dont le cheminement affectif et intellectuel se place sous le signe des mots et des livres, mais c'est un parcours à travers les territoires et les lieux d'une vie qui sous-tend ce récit autobiographique. Plutôt que de centrer le regard sur lui, l'auteur l'ouvre aux espaces aimés et inspirateurs, la Bretagne, les bords de Loire, l'Irlande, Rome, Paris. Géographies de la mémoire modifie la perspective autobiographique : il s'agit de se dire à travers les paysages et les villes, dans la pudeur et les intermittences de la mémoire, il s'agit aussi de faire revivre quelques présences essentielles, figures familiales, anonymes capitaux, écrivains admirés, témoins des sutures décisives d'une existence. Passent ainsi les veilleurs ancestraux des confins du Finistère, quelques intercesseurs lus puis rencontrés - Morht, Gracq, Déon, Fernandez, Grainville -, des religieux et des artistes ; défilent surtout les paysages qui, depuis L'Inventaire du vitrail, ne cessent d'inspirer l'écrivain : la rivière du Faou, les grèves de l'Aulne, quelques sanctuaires élus, les berges de la Loire, les quais de la Seine et du Tibre, les tourbières d'Irlande et les proues basaltiques, Paris et son royaume intérieur.Géographies de la mémoire est un livre de souvenirs et de confessions, mais dans lequel la première place revient aux lieux et à ceux qui les habitent.
 
L'article de Bernard Quiriny - L'Opinion du 22 mars 2016.
Le ciel vu de la terre. Les premières pages de Géographies de la mémoire – on a envie d’écrire « la scène d’ouverture », comme pour un film – ressemblent à du poème en prose, tant elles confinent à l’abstraction. L’Homme, les hommes, y sont presque absents ; Philippe Le Guillou y parle d’un paysage, en l’occurrence sa Bretagne natale – la mer, les rivières, les rochers, la lande, les villes, la configuration des lieux, la toponymie. Très vite, on devine ce qui motive cette peinture méditative et scrupuleuse du décor breton : l’attachement affectif de l’auteur à sa terre natale, le mysticisme de l’enracinement, l’idée, assez plausible au fond, selon laquelle les hommes se définissent d’abord par les lieux où ils vivent, « les étendues et les terroirs qu’ils ont parcourus », là où s’est inscrite leur histoire.
Pourquoi, par exemple, associe-t-on toujours les grands écrivains à des lieux-fétiches, Pierre Reverdy à l’abbaye de Solesmes, Julien Gracq aux méandres de la Loire, Michel Déon à la verdure irlandaise ? C’est bien que ces lieux font partie d’eux, qu’ils imprègnent leurs livres, qu’ils résument et contiennent toute leur œuvre. Je ne cite pas ces trois auteurs au hasard : Philippe Le Guillou a beaucoup lu le premier et bien connu les deux autres, et il leur consacre ici des pages magnifiques. Plus qu’une autobiographie, Géographies de la mémoire est un essai littéraire, un livre de souvenirs, une galerie de portraits ; un objet à tiroirs multiples, en somme, organisé savamment autour des paysages et des lieux.
Atmosphère littéraire. Le lecteur peut prendre le livre par le bout qu’il veut. Les amateurs d’histoire littéraire apprécieront les passages sur Gracq, Michel Mohrt et Michel Tournier, les coulisses du milieu de l’édition (le Mercure de France, la NRF, la vieille maison Gallimard) et l’atmosphère littéraire des années 1970-1980, quand Le Guillou commence d’écrire sous l’influence de son modèle de l’époque, Patrick Grainville. Les amateurs de paysages s’intéresseront aux réflexions captivantes sur le génie des lieux, aux chapitres lyriques sur la Bretagne (Argol, Morlaix, Rennes) ou sur le vieux Paris, avant l’arrivée du béton et la destruction du centre historique sous Pompidou, sujet fétiche de l’auteur qui l’a traité dans ses Années insulaires.
Mais le mieux, évidemment, est de ne pas séparer les pièces du puzzle. On découvre alors au fil des pages une autre clef de lecture, une dimension souterraine, plus discrète et plus intime : Géographies de la mémoire est un itinéraire spirituel, le récit d’une aventure intérieure. Le Guillou y raconte comment il a oscillé au cours de sa vie entre l’indifférence religieuse, les religions personnelles (le christianisme de sa jeunesse, « celtique, primitif, lié aux éléments, rugueux, entier ») et le retour au giron du catholicisme romain. Sous ses airs de célébrer la nature et d’exalter le monde visible, ce livre parle en fait de l’invisible et de l’au-delà. Comme s’il fallait écrire un roman de la Terre, pour parler convenablement du Ciel.
 

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17 janvier 2016 7 17 /01 /janvier /2016 09:59

Rome et le chant
du monde

 
 
 

 

LETTRES
Virgile.
Jean Giono.
Buchet-Chastel.
Janvier 2016.
322 pages.

 

 

 
Jean Giono (1895, 1970). Romancier, poète et essayiste. Son oeuvre (Le Chant du monde, Le Grand troupeau, Deux cavaliers de l'orage, Les Ames fortes...) est un hymne à la terre et aux hommes libres. Publications récentes : Alain Romestaing, Jean Giono, le corps à l'oeuvre. (Honoré Champion, 2009), Pierre-Emile Blairon, Giono, la nostalgie de l'ange. (Prolégomènes, 2009), Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque (Belin, 2012).
 
Présentation de l'éditeur.
Oscillant entre essai, récit et rêve, Jean Giono glisse doucement de la campagne lombarde de l'Antiquité qui a vu naître Virgile à l'évocation de sa terre natale, Manosque, et mêle ainsi sa vie à celle du poète latin, jusqu'à la confusion. « Un Virgile subjectif au point qu'il ne parle que de moi et qu'on ne voit Virgile qu'à travers mes artères et mes veines, comme on apercevrait un oiseau dans les branches d'un hêtre. » (Jean Giono, lettre du 5 mai 1947 à l'éditeur Fournier). Ce texte a paru pour la première fois en 1947 dans la collection " Les pages immortelles " chez Corrêa/Buchet-Chastel.
 
Le point de vue de la Revue Critique
Deux ouvrages récents sur Virgile : la nouvelle traduction des Œuvres Complètes, publiée par La Pléiade, fera sans aucun doute le bonheur des érudits, des critiques sourcilleux et des professeurs de latin; mais l’esprit libre et l’honnête homme lui préféreront le recueil plus simple, moins appareillé, des éditions Buchet-Chastel. Ils y trouveront, sous forme de préface, un essai oublié de Giono qui est une pure merveille et une traduction de l’Enéide comme nous les aimons, du regretté André Bellessort. Avis aux amateurs de pâturages, de champs, de sources et de héros. A lire loin du bruit et des villes, sub tegmine fagi.
 

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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 11:57

Le retour du
grand Anglais

 
 
 

 

LETTRES
Le divin
Chesterton.
François Rivière.
Rivages.
Avril 2015.
216 pages.
 

 
Gilbert Keith Chesterton (1874, 1936). Journaliste, romancier, poète et essayiste. Un des grands Anglais du début du XXe siècle. Publications récentes: Les Enquêtes du Père Brown. (Omnibus, 2008), La Fin de la sagesse. (L'Âge d'homme, 2009), L'Inconvénient d'avoir deux têtes. (Via Romana, 2010), Le Sel de la vie. (L'Âge d'homme, 2010), Saint Georges et le dragon. (L'Âge d'homme, 2013), L'Homme à la clé d'or. (Les Belles Lettres, 2015).
 
François Rivière, né en 1949, est romancier et critique littéraire. Il est l'auteur d'essais sur Jules Verne, Agatha Christie, E. P. Jacobs. Il a récemment publié : Agatha Christie, la romance du crime. (La Martinière, 2012), Un Garçon disparaît. (La Martinière, 2014),
 
Présentation de l'éditeur.
Journaliste, Chesterton fut l’infatigable contradicteur des idées marxistes de G. B. Shaw et des utopies de H. G. Wells. Romancier – Un Nommé Jeudi, La Sphère et la Croix – mais aussi merveilleux auteur de nouvelles – Le Club des métiers bizarres – et poète – les tommies de la Grande Guerre partaient à l’assaut en déclamant son Lépante –, Chesterton a bâti une véritable cathédrale de fiction qui se profile sur le ciel éternel de la fantaisie. Sans doute était-il temps de rendre hommage à celui que Borges considérait pour sa part comme « l’un des premiers écrivains de notre temps pour son imagination visuelle et la félicité enfantine ou divine que laisse entrevoir chaque page de son œuvre ». C’est ce que François Rivière, biographe reconnu d’Agatha Christie, de Patricia Highsmith et d’Hergé, a voulu faire avec cette première biographie française de l’écrivain.
 
Recension de François Kasbi. - Esprit. - juillet 2015.
Chesterton déconcerte. Plus de cent livres publiés, une vie assez courte (1874- 1936), et tous les genres concernés : articles de journaux, romans (Un nommé Jeudi, Le Napoléon de Notting Hill), théâtre, poésie, philosophie, critique littéraire, critique d’art, économie, controverses religieuses (Hérétiques), voire littéraires avec ses adversaires ou complices (H.G. Wells et G.B. Shaw en particulier), roman policier (Enquêtes du père Brown), essais d’inspiration catholique (l’Homme éternel). Pour le comprendre – osons l’hypothèse tautologique – il faut, d’abord l’aimer ; Alberto Manguel écrit : « Quand on lit Chesterton, on se sent submergé par une extraordinaire impression de bonheur. Sa prose est le contraire d’académique : elle est joyeuse, physique »
Il a raison : le secret, pour lire Chesterton et accéder à la profusion et à la diversité de son œuvre, c’est de le fréquenter jusqu’à en devenir un (presque) familier, s’imprégner de son tour, de sa manière, deviner le sourire derrière la facétie et comprendre que Chesterton est un état d’esprit – une fantaisie étayée par une pensée très cohérente (clé de l’œuvre) et très claire qui fait l’ensemble du corpus, subsumé par une vista dont son catholicisme serait la note de tête, de cœur et de fond.
Etincelant, pragmatique, aux antipodes de l’aristocratie anglaise qui ne l’accueillera pas, plutôt libéral avec une continuelle préoccupation de la justice sociale, de l’honnêteté et de la common decency qui consonnent avec sa foi chrétienne, apôtre lui-même du paradoxe fécond, Chesterton est le contraire du « rouleau convertisseur » (Gide, à propos de Claudel). Les essais et chroniques qu’il a disséminés dans la presse, leur diversité, leur suggestivité, l’esprit d’enfance qui les caractérise, le font cousin, certes anglais et catholique, de Vialatte : c’est encore Manguel qui ose la comparaison – et on entérine en le citant, tant la comparaison nous semble non pas aventurée, mais judicieuse. Le cercle de ses lecteurs n’a cessé de s’entretenir, voire de s’étendre : Russel, Shaw, Kafka, Hemingway, Larbaud, Gide, J. Green, Paulhan, Klossowski – jusqu’aujourd’hui Michéa et Finkielkraut. Borges est sans doute celui qui se l’est le plus précisément, le plus profondément, le plus justement approprié : « Il aurait pu être Kafka ou Poe mais, courageusement, il opta pour le bonheur, du moins feignit-il de l’avoir trouvé. De la foi anglicane, il passa à la foi catholique, fondée, selon lui, sur le bon sens. Il avança que la singularité de cette foi s’ajuste à celle de l’univers comme la forme étrange d’une clé s’ajuste exactement à la forme étrange de la serrure »
On réédite l’Homme à la clé d’or [1], son autobiographie – qui renseigne autant sur l’homme que sur l’époque – et François Rivière se tire avec les honneurs de la première biographie en langue française de Chesterton : cursif, inspiré et scrupuleux, son livre atteste sa longue fréquentation du colossal bonhomme.
 
Autre article recommandé : Gérard Leclerc, "Le retour de Chesterton." - Royaliste, 2 mai 2015.
 

[1]. Gilbert Keith Chesterton, l'Homme à la clé d'or. Autobiographie. Les Belles Lettres. 2015.

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N°1 - 2009/01
 
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