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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 20:31
Un retour
aux sources
  
LETTRES
Sur les
chemins noirs.
Sylvain Tesson.
Gallimard.
Octobre 2016.
144 pages.
 

 
Sylvain Tesson, né en 1972, est écrivain et journaliste. Géographe, novelliste, essayiste, voyageur ou aventurier, Tesson arpente le monde à son rythme et selon ses envies, tantôt au galop des hussards, tantôt au pas tranquille du flâneur ou du pèlerin. Il a récemment publié : Une vie à coucher dehors (Gallimard, 2009), Dans les forêts de Sibérie. (Gallimard, 2011), Géographie de l'instant. (Editions des équateurs, 2012) , S'abandonner à vivre. (Gallimard, 2014), Berezina. (Guérin, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
2014. « L'année avait été rude. Je m'étais cassé la gueule d'un toit où je faisais le pitre. J'étais tombé du rebord de la nuit, m'étais écrasé sur la Terre. Il avait suffit de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne. J'étais tombé sur un tas d'os. Je regretterais longtemps cette chute parce que je disposais jusqu'alors d'une machine physique qui m'autorisait à vivre en surchauffe. Pour moi, une noble existence ressemblait aux écrans de contrôle des camions sibériens : tous les voyants d'alerte sont au rouge mais la machine taille sa route. La grande santé ? Elle menait au désastre, j'avais pris cinquante ans en dix mètres. A l'hôpital, tout m'avait souri. Le système de santé français a ceci de merveilleux qu'il ne vous place jamais devant vos responsabilités. On ne m'avait rien reproché, on m'avait sauvé. La médecine de fine pointe, la sollicitude des infirmières, l'amour de mes proches, la lecture de Villon-le-punk, tout cela m'avait soigné. Un arbre par la fenêtre m'avait insufflé sa joie vibrante et quatre mois plus tard j'étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d'un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme. La vie allait moins swinguer. Il fallait à présent me montrer fidèle au serment de mes nuits de pitié. Corseté dans un lit étroit, je m'étais dit à voix presque haute : « si je m'en sors, je traverse la France à pied ». Je m'étais vu sur les chemins de pierre ! Je voulais m'en aller par les chemins cachés, flanqués de haies, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés. Il existait encore une géographie de traverse pour peu que l'on lise les cartes, que l'on accepte le détour et force les passages. Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l'aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie. Des motifs pour courir la campagne, j'aurais pu en aligner des dizaines. Me seriner par exemple que j'avais passé vingt ans à courir le monde entre Oulan- Bator et Valparaiso et qu'il était absurde de connaître Samarcande alors qu'il y avait l'Indre- et-Loire. Mais la vraie raison de cette fuite à travers champs, je la tenais serrée sous la forme d'un papier froissé, au fond de mon sac... » Avec cette traversée à pied de la France réalisée entre août et novembre 2015, Sylvain Tesson part à la rencontre d'un pays sauvage, bizarre et méconnu. C'est aussi l'occasion d'une reconquête intérieure après le terrible accident qui a failli lui coûter la vie en août 2014. Le voici donc en route, par les petits chemins que plus personne n'emprunte, en route vers ces vastes territoires non connectés, qui ont miraculeusement échappé aux assauts de l'urbanisme et de la technologie, mais qui apparaissent sous sa plume habités par une vie ardente, turbulente et fascinante.
 
L'article de Sylvie Matton. - Service littéraire - novembre 2016.
Un voyage lumineux sur les chemins noirs. Les chemins noirs sont les sentiers, pistes et lisières, oubliés des cartes, que plus personne n’emprunte. De quoi faire rêver Sylvain Tesson, après la chute qui l’a projeté dix mètres plus bas, dans le coma, le corps brisé : s’il peut de nouveau marcher, il découvrira entre le Mercantour et le Cotentin, cette France préservée – il l’a juré, corseté et cloué sur son lit d’hôpital. Ce sera le voyage de la rémission et de la rédemption, avant que des fonctionnaires ministériels n’accomplissent leur mission : amener dans le droit chemin de l’aménagement du territoire cette hyper-ruralité, trou noir de la civilisation, grâce au charabia administratif et à l’absurde embrigadement – lotissements, hypermarchés, semences chimiques, vignes sulfatées, batteries d’animaux martyrs, gènes modifiés, ronds-points et wifi.
Après avoir escaladé maints immeubles et toits du monde, cathédrales et hauts sommets, déployé des banderoles à la gloire du Tibet du haut de Notre-Dame et de la Tour Eiffel varappées, traversé taïgas, forêts, déserts de la planète à pied, à cheval ou à bicyclette, le lac Baïkal gelé en side-car, survécu en ermite un hiver au bord du même lac, cherché en ce mouvement perpétuel un sens à l’essentiel, il arpentera d’août à novembre 2015 l’infiniment proche. Se sentant vivant grâce au mouvement lent de la marche, il bivouaquera, malgré les vis dans son dos et d’autres douleurs qu’il tait, dans une plaine ou un sous-bois, à la belle étoile ou sous la pluie. Le livre de Tesson est jubilatoire, par les clés du monde qu’il nous confie, les confrères auteurs et les peintres convoqués, un lyrisme et une sensualité maîtrisés et son humour bienveillant. Loin des oukazes écologistes, le propos n’est pas ici de convaincre mais de partager une connaissance de géographe qui connaît l’histoire, une perception de voyant, entre émerveillement et accablement – tel un personnage houellebecquien désabusé (désormais interdit d’alcool, n’est-il pas lui aussi condamné au Viandox ?).
Sur ces chemins de la liberté, il croise quelques rares congénères, frères de silence, veille sur le sommeil de fées tutélaires, salue vaches, chevaux, chevreuils, salamandres, faisans, hérons, chouettes effraies, mais aussi les buissons, les mûriers et les noisetiers qui le nourrissent, les herbes qui claquent dans le vent. Devant le sémaphore de La Hague battu par la tempête, bout de la carte, fin ironique du territoire et du voyage, Sylvain Tesson sait désormais que les chemins noirs prolongent leurs sillons en un cheminement mental sans fin. Le nôtre à présent.
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la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Lettres
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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 16:26
La grande force
de l'amitié française
  
LETTRES
Les diverses
familles spirituelles
de la France.
Maurice Barrès.
Préface de J.-P. Rioux.
CNRS Editions.
Septembre 2016.
212 pages.
 

 
Maurice Barrès (1862-1923). Ecrivain, essayiste et homme politique. Maître du style et de la pensée française, il inspire cette revue depuis l'origine. Publications récentes : Antoine Billot, Barrès ou la volupté des larmes. (Gallimard, 2013), Maurice Barrès, Une enquête aux pays du Levant. (Manucius, 2013), Maurice Barrès, L'Âme française et la guerre, tome III. (BNF, 2016).
 
Jean-Pierre Rioux, né en 1939, est historien. Spécialiste de l'histoire contemporaine de la France et des idées politiques, il est l'auteur de nombreux ouvrages. Il a récemment publié : Jean-Jaurès. (Perrin, 2005), Les Populismes. (Perrin, 2006), Les Centristes. (Fayard, 2011), La Mort du lieutenant Péguy. (Tallandier, 2014), Vive l'Histoire de France. (Odile Jacob, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
Personne, avant 1914, n'aurait imaginé qu'un jour, Barrès reconnaîtrait aux protestants, aux juifs et aux socialistes le même statut de « familles spirituelles de la France » qu'aux catholiques et aux traditionalistes. N'avait-il pas, au temps de l'affaire Dreyfus, soutenu les campagnes antisémites de Drumont, brocardé l'influence « dissolvante » du protestantisme, ferraillé contre l’« internationalisme rouge » ? Publié en 1917, au plus fort des combats du Chemin des Dames, des mutineries, de la crise morale qui saisit l'arrière, Les Diverses Familles spirituelles de la France dévoile un Barrès inattendu. Face à la commotion nationale, il se fait le chantre des « amitiés françaises » contre les germes de division qui, trop longtemps, affaiblirent le pays. « La guerre est l'occasion pour une nation déchirée de dépasser ses clivages et de mettre en commun, au service d'un but qui les transcende, l'énergie jusque-là dépensée dans la vanité des querelles de partis », lance l'écrivain-député dont le coeur bat au rythme des lettres de soldats qu'il reçoit alors par milliers. La relecture de ce classique monte que Barrès ne fut ni le « crieur public du massacre » dénoncé par Jean Guéhenno, ni le « rossignol du carnage » fustigé par Romain Rolland. Pour Barrès, en effet, le soldat se bat pour que ses enfants n'aient pas à se battre. Il fait la guerre pour détruire la guerre...
 
Préface de Jean-Pierre Rioux (conclusion).
Cent ans plus tard... Ne faisons pas dire à Barrès, malgré tant de propos généreusement ampoulés, qu’il considérait que la terre de salut fût en vue puisque le peuple français en armes oubliait ses divisions et rivalisait d’esprit de sacrifice, de sens patriotique, d’héroïsme d’esprit et de foi. Les Marginalia, ces réflexions notées de sa main juste après la publication du livre et publiées par son fils Philippe dans l’édition de 1930 et qu’on retrouvera ici en annexe du texte de 1917, prouvent que le doute a pu le saisir sur-le-champ et être entretenu après la Victoire. Il l’exprimera à voix haute, y compris à la Chambre et dans ses conférences, au temps du Bloc national et du retour des divisions et des haines partisanes, dès 1919. Non. C’est aussitôt qu’il s’interroge sur le sens de tant de spiritualité, d’esprit de réconciliation et de vaillance. Il griffonne en marge de son livre, visiblement décontenancé : « Ils s’évadaient de leur humanité. Vers quoi ? Serait-ce vers rien ? » ; « Mais s’ils s’étaient trompés ? » ; « A quoi tout cela est-il bon ? ». Créditons Barrès de cette angoisse-là ; de ce tremblement au spectacle de l’affrontement entre une Histoire affreusement nouvelle et l’âme antique de la nation; de ce point de suspension.
Observons aussi que dans le texte originel comme dans ses Cahiers des incidentes révèlent qu’en publiant ce livre il reste d’abord fidèle à son « innéité » et revendique, cette fois sans désemparer, la continuité et la rectitude de son labeur national. En 1911, Les Amitiés françaises, petit traité d’éducation à l’usage des nouvelles générations et particulièrement de son fils Philippe, avait averti. Assurément, écrivait-il, fort d’un postulat posé dès 1889 dans Un Homme Libre, « des individus qui ne se mettent pas d’accord avec eux-mêmes et qui contrarient leur innéité font de détestables éléments sociaux » ; c’est artifice et mensonge de laisser croire qu’un être, individu ou collectivité, peut grandir « en dehors de sa vérité propre ». Mais, autre postulat, la « froide déesse Raison » veut qu’ « un petit enfant chez qui l’on distingue et vénère les émotions héréditaires, qu’on meuble d’images nationales et familiales tout au cours de sa vie, dans son fond possèdera une solidité plus forte que toutes les dialectiques, un terrain pour résister à toutes les infections, une croyance, c’est-à-dire une santé morale ». Oui, poursuit-il, « on peut dégager chez un jeune garçon ses dispositions chevaleresques et raisonnables, le détourner de ce qui est bas, l’orienter vers la vérité, susciter en lui le sentiment d’un intérêt commun auquel chacun doit concourir, le préparer enfin à se comprendre comme un moment dans un développement, comme un instant d’une chose immortelle ».
Toutefois, croyance et solidité morale resteront inopérantes si n’a pas été entretenue la fidélité de tous et chacun au « trésor national ». C’est pourquoi en 1913, juste après la publication de La Colline inspirée, Barrès s’est lancé passionnément dans la bataille parlementaire qui a abouti à l’adoption d’une loi de protection et de promotion des monuments historiques – celle qui encore aujourd’hui n’a rien d’obsolète. Il en a tiré argument dans La Grande Pitié des églises de France, publié en février 1914, pour signaler la montée d’une conscience patrimoniale, d’une unification du domaine sacré et donc d’une mobilisation , déjà, du divin dans la France menacée de guerre, juste avant la destruction par la « race » et la « barbarie » allemande de a cathédrale de Reims et la ruine de tant de clochers repères d’artillerie, bien avant le salut de 1919 aux statues de la cathédrale de Strasbourg : oui, les saints, les prophètes et la Vierge ont formé et reformeront la haie d’honneur de nos soldats « pour leur chevalerie ».
Spiritualité et morale civique, conscience de la grandeur nationale et valorisation du patrimoine hérité n’ont donc fait qu’un pour lui. Les malheurs et les ardeurs de la guerre n’ont fait que renforcer l’unicité spirituelle et sacralisée, monumentale et populaire, de l’espace public. Mais celle-ci reste guidée par « la déesse Raison » ; elle est, grâce aux savants, aux instituteurs et aux catéchistes main dans la main, l’agencement terriblement humain d’une conscience plus aigüe du réel, d’une concordance des croyances et d’une intelligence à la française confortée par la science et la recherche, par la diffusion toute républicaine des savoirs et de l’instruction.
Cet impératif de « reconstitution intellectuelle » à jet continu hantera Pour la haute intelligence française publié en 1925, après sa mort, à l’initiative de Philippe Barrès et préfacé par Charles Moureu, l’éminent chimiste, celui qui avait lancé l’industrie française dans la production des gaz de combat en 1915 après le massacre au chlore commis par les Allemands à la bataille d’Ypres. Charles Moureu tient à dire de Barrès que ce « prince des lettres fut un ami des sciences, et [qu’en servant] la cause des sciences il servit la Patrie et l’Humanité. Avec son arrière plan guerrier, cette ultime publication complète et achève un cheminement scandé par La Grande Pitié et Les Diverses Familles. Elle est un hymne à l’organisation nécessaire de la science chez les « fils spirituels de Pasteur ». Malgré « la grande pitié des laboratoires de France », plaide Barrès, maîtres et étudiants d’après la guerre auront toujours en charge « une belle besogne d’unité française ». Car autant que l’éclat des arts et des lettres, le développement des sciences et des techniques, outre qu’il conforte la défense nationale, assied l’idéal d’humanité et la présence de la France dans le monde du XXe siècle. Elle assure mieux que par des discours et des idéologies l’adaptation de l’esprit public aux temps nouveaux et aux amitiés ferventes renouées au front. Cette ode barrésienne à la modernité technicienne ne peut qu’intéresser et peut-être toucher son lecteur d’aujourd’hui. Car celui-ci sent encore trop bien que l’Université et la Recherche restent en France toujours à la peine, par défaut d’ambition rajeunie par le fracas d’un monde nouveau, par négligence intellectuelle d’y puiser une réserve de vitalité.
Tel est chez Barrès l’encadrement, raisonné par l’intelligence collective et le développement de la connaissance, de la spiritualité de la famille recomposée. Son argumentation, à discuter mais forte, est d’une telle actualité cent ans plus tard qu’elle éclipse le débat entre historiens lancé par Zeev Sternhell depuis son Nationalisme de Maurice Barrès de 1972 et qui ne nous intéresse guère ici, puisqu’il n’a jamais pris en ligne de compte Les Diverses Familles Spirituelles. A la lecture de celles-ci, on considèrera simplement, avec Pierre Milza, Serge Bernstein et Michel Winock, que tout au contraire, cette harangue de 1917 apporte une triple preuve. La première : Barrès a su abandonner son antisémitisme des années 1890 au profit d’une bénédiction toute républicaine de l’acquiescement patriotique et héroïque des « israélites » à la cause nationale. La deuxième : il a conçu et tenté de promouvoir un élargissement et une élévation du regard nationaliste sur la France issu du boulangisme, de l’antidreyfusisme et des sursauts des « jeunes gens d’aujourd’hui » à la veille de la guerre, puisque l’Union sacrée maintenue redistribue les cartes en faveur d’ »amitiés françaises » à prolongement universel, puisque l’esprit de compréhension l’emporte sur l’invective et la division. La troisième : Barrès, fort de cette évolution et de cette exigence, tout empreint d’histoire et de patrimoine qui font la Nation une colline inspirée, une floraison d’héritages et de continuités et non plus une machine de guerre idéologique poussant à la rupture violente et à la transparence assassine, n’a pas participé d’un fascisme à la française.
Fermons le ban. Et rêvons un peu, voulez-vous, en découvrant ou feuilletant ce petit livre négligé. Voici que nous revient le mot d’André Malraux à propos du message de ce Barrès prétendument moisi : « Si étrangères qu’elles nous soient, ne marchandons pas – ajoutons : avec lui, grâce à lui – notre admiration aux hautes valeurs amputées ».
Car voici qu’en 2015 et 2016, dans une France tout autre mais où le sang a coulé et le mot guerre a été avancé, où la Marseillaise et les drapeaux ont refleuri, où « la promesse d’une même France » a secoué l’opinion et conquis les médias les plus populaires, un président de la République qui n’a rien de barrésien a tenu pour acquis que l’unité nationale se reconstruit aux pires moments, que sa diversité est fondatrice et que l’avenir commun participe encore du mot « patrie ». Au lecteur, aujourd’hui, de soupeser ce rapprochement.
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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 10:59
La tentation
des sables
  
LETTRES
André Malraux
et la reine de Saba.
Jean-Claude Perrier.
Ed. du Cerf.
Août 2016.
180 pages.
 

 
Jean-Claude Perrier, né en 1957, est écrivain et critique littéraire. Auteur d’une quarantaine d'ouvrages, dont plusieurs essais remarqués sur Gide, Malraux, Loti et Saint-Exupéry, il collabore régulièrement au Magazine littéraire, au Figaro, et à l’Orient-Le Jour. Il a récemment publié : André Gide ou la tentation nomade. (Flammarion, 2011), Le Voyageur de papier. (Héloïse d’Ormesson, 2012), Comme des barbares en Inde. (Fayard, 2014).
 
Présentation de l'éditeur.
Une légende vivante part à la découverte d'un mythe englouti. Un aventurier du XXe siècle se met en quête d'une souveraine qui régna trois mille ans plus tôt. Un lauréat du Prix Goncourt accomplit son rêve d'enfance en recherchant dans les sables le fantôme d'une femme couronnée et les vestiges oubliés de sa cité fabuleuse. Il fallait l'écrivain et voyageur qu'est lui-même Jean-Claude Perrier pour ressusciter l'expédition que mena André Malraux, en 1934, au Yémen, pour retrouver la Reine de Saba. Rejoindre l'Orient littéraire, replonger dans la Bible et le Coran, relire Flaubert et Lawrence d'Arabie, compulser encore une fois des cartes muettes, emprunter à nouveau les ailes de Mermoz et de Saint-Exupéry, tutoyer l'aviateur Corniglion-Molinier par-delà la mort, arpenter inlassablement le désert et rêver les ruines : le cadet refait ici le voyage de l'aîné. Et en dénoue le secret intérieur : avec son reportage publié dans L'Intransigeant, Malraux signa l'adieu à sa jeunesse. De la montée des totalitarismes dans l'Europe d'hier à l'incendie qui ravage aujourd'hui le berceau de l'écriture, entre la Méditerranée et la mer Rouge, cet essai, à la croisée de la chronique et de l'histoire, de la biographie et de la critique, mené à grand train et avec style, nous interroge sur l'abyssal rétrécissement du monde et de notre imaginaire.
 
L'article de Stéphane Barsacq - Service littéraire - septembre 2016.
Une voie royale. En 1933, André Suarès, le condottière, offre son portrait de la ville de Marseille à son ami : « A mon cher Malraux de qui l’Art soutient et étend la force. » Quelques mois plus tard, Malraux est couronné par le prix Goncourt. Le succès de « La Condition humaine » est contemporain de l’inhumanité que mettent en place, toujours en 1933, Hitler et les siens. Malraux est célèbre, il est engagé, il introduit la politique dans le roman. Il ne sépare plus le verbe de l’action. Mais plutôt que e donner dans le militantisme exclusif, il décide en 1934 de s’offrir une échappée belle : s’envoler à la recherche de la cité mythique de la Reine de Saba. Le monde craque certes de toute part, mais cela n’empêche pas Malraux de suspendre son activisme, de faire un pas sur le côté et, tel d’Annunzio, de prendre l’avion pour vivre l’aventure. De nombreux voyageurs et écrivains français l’ont précédé sur cette voie, depuis Jean Chardin au XVIIe siècle jusqu’à Michel Vieuchange, mort en 1930, le premier européen, vanté par Paul Claudel, à avoir visité les ruines de la cité interdite de Smara dans l’Ouest saharien. La folle équipée de Malraux a une dimension non moins mythique : elle rappelle celle de Rimbaud auprès de Ménélik, le descendant de la Reine, mais aussi le rêve d’Atlantide de Pierre Benoit. Jean-Claude Perrier en explique tous les ressorts au long de son roman – une contre-enquête serrée avec, en son cœur, une mise en abyme fascinante : aux articles de Malraux répondent, sur le mode du feuilleton de presse, les mises au point érudites de l’auteur. Plutôt que de dénoncer les affabulations prêtées à Malraux, Jean-Claude Perrier fait le pari de la noblesse et de l’élégance : il parvient à replacer l’aventure yéménite dans son œuvre et dans sa quête. Il montre le désir de Malraux de s’appuyer sur le mythe pour le renouveler. Après son retour en France, en mars 1934, Malraux écrivit : « Il faut risquer de mourir, non pour mourir mais pour vivre. » Jean-Claude Perrier nous révèle avec brio un monde où la légende le dispute à la vérité. Aux confins de nos origines, alors même que l’univers menace, comme en 1934, de basculer.
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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 14:46
Les ombres
et la lumière
  
LETTRES
Deux remords
de Claude Monet.
Michel Bernard.
La Table ronde.
Août 2016.
224 pages.
 

 
Michel Bernard, né en 1958, est romancier et essayiste. Grand styliste, héritier d’une longue lignée d’écrivains lorrains, il a consacré une dizaine d’ouvrages à son barrois natal, à ses souvenirs d’enfance, à la grande guerre et à l’identité française. Il a récemment publié : Le Corps de la France. (La Table ronde, 2010), Pour Genevoix. (La Table ronde, 2011), Les Forêts de Ravel. (La Table ronde, 2015), Visages de Verdun. (Perrin, 2016).
 
Présentation de l'éditeur.
« Lorsque Claude Monet, quelques mois avant sa disparition, confirma à l’État le don des Nymphéas, pour qu'ils soient installés à l'Orangerie selon ses indications, il fit ajouter une ultime condition au contrat : l’État devait lui acheter un tableau peint soixante ans auparavant, Femmes au jardin, et l'exposer au Louvre. A cette exigence et au choix de ce tableau, il ne donna aucune explication. Deux remords de Claude Monet raconte l'histoire d'amour et de mort qui, du flanc méditerranéen des Cévennes au bord de la Manche, de Londres aux Pays-Bas, de l'Ile-de-France à la Normandie, entre le siège de Paris en 1870 et la tragédie de la Grande Guerre, hanta le peintre jusqu'au bout »
 
Recension de Françoise Le Corre - Études - octobre 2016.
Dans le paysage littéraire actuel, Michel Bernard est un auteur qui diffère. Les lecteurs des Forêts de Ravel (La table ronde, 2015) le savent. Ils retrouveront dans ce nouvel ouvrage la belle mesure d'un récit installant en douceur le rythme de la méditation, de la mémoire, des lumières héritées, des tragédies communes sous les destins singuliers. Amateurs de prose convulsive : s'abstenir ! Mais, pour les autres, quel bienfait ! Si la longue existence de Claude Monet est au centre du livre, la guerre, une nouvelle fois, est aux deux bords. Celle de 1870 avec le siège de Paris, celle de 1914-1918 avec la dernière offensive allemande et, de l'une à l'autre, la terre de France, son corps un et multiple, ses veines, ses beautés et ses tares, ses plaies, ses renaissances, ses ciels, ses pluies, ses jardins des temps de paix. Qui de l'homme ou de la terre, à laquelle il appartient, est le reflet de l'autre ? D'où vient l'empreinte ? Approcher un tant soit peu le mystère de ces singulières osmoses est ici source de poésie où se déploie la sensualité d'une géographie, d'une époque, d'une histoire, d'un esprit. Donner à sentir… les ardeurs de la jeunesse, les lenteurs de l'âge, toutes les douleurs enfouies tenues au secret. Ainsi suit-on Claude Monet et Georges Clemenceau en leurs promenades tardives: « Ils allaient par deux, bord à bord, à pas lents à travers le jardin. On ne les dérangeait pas, on les regardait. Sous le bord de curieux chapeaux ronds, leurs traits, pétris par le chagrin et la force d'aimer, avaient la sérénité du sommeil. Ils rêvaient ensemble. » Nous rêvons aussi : Frédéric Bazille, le jeune, talentueux, timide et généreux Bazille, fraîchement engagé, revient au domaine familial. Le soir venu, il voit s'allumer les lumières de Montpellier… Un jour glacé, jour de neige, Camille, son grand amour, sous sa capeline rouge « de conte de Perrault » passe dans le jardin et regarde à la vitre… Frédéric, Camille, comment Claude eût-il pu oublier ces deux-là, si lointaine fût leur mort ?
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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 09:54
Royaumes
intérieurs
 
 
 

 

LETTRES
Géographies
de la mémoire.
Philippe Le Guillou.
Gallimard.
Février 2016.
265 pages.

 

 

 
Philippe Le Guillou, né en 1959, est romancier et essayiste. Après avoir enseigné les lettres à Brest puis à Rennes, il a rejoint en 2002 l'inspection générale de l'éducation nationale. Il a récemment publié : Le Bateau Brume. (Gallimard, 2010), L'Intimité de la rivière. (Gallimard, 2011), Le Pont des anges. (Gallimard, 2012), A Argol, il n'y a pas de chateau. (P.G. de Roux, 2014), Les Années insulaires. (Gallimard, 2014), Le Pape des surprises. (Gallimard, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
On peut se raconter en prenant appui sur les grandes étapes d'une vie, l'enfance, l'adolescence, les années de formation, la maturité, l'âge qui vient... Le parti pris par Philippe Le Guillou dans Géographies de la mémoire est différent : on retrouve certes ces phases capitales d'une existence dont le cheminement affectif et intellectuel se place sous le signe des mots et des livres, mais c'est un parcours à travers les territoires et les lieux d'une vie qui sous-tend ce récit autobiographique. Plutôt que de centrer le regard sur lui, l'auteur l'ouvre aux espaces aimés et inspirateurs, la Bretagne, les bords de Loire, l'Irlande, Rome, Paris. Géographies de la mémoire modifie la perspective autobiographique : il s'agit de se dire à travers les paysages et les villes, dans la pudeur et les intermittences de la mémoire, il s'agit aussi de faire revivre quelques présences essentielles, figures familiales, anonymes capitaux, écrivains admirés, témoins des sutures décisives d'une existence. Passent ainsi les veilleurs ancestraux des confins du Finistère, quelques intercesseurs lus puis rencontrés - Morht, Gracq, Déon, Fernandez, Grainville -, des religieux et des artistes ; défilent surtout les paysages qui, depuis L'Inventaire du vitrail, ne cessent d'inspirer l'écrivain : la rivière du Faou, les grèves de l'Aulne, quelques sanctuaires élus, les berges de la Loire, les quais de la Seine et du Tibre, les tourbières d'Irlande et les proues basaltiques, Paris et son royaume intérieur.Géographies de la mémoire est un livre de souvenirs et de confessions, mais dans lequel la première place revient aux lieux et à ceux qui les habitent.
 
L'article de Bernard Quiriny - L'Opinion du 22 mars 2016.
Le ciel vu de la terre. Les premières pages de Géographies de la mémoire – on a envie d’écrire « la scène d’ouverture », comme pour un film – ressemblent à du poème en prose, tant elles confinent à l’abstraction. L’Homme, les hommes, y sont presque absents ; Philippe Le Guillou y parle d’un paysage, en l’occurrence sa Bretagne natale – la mer, les rivières, les rochers, la lande, les villes, la configuration des lieux, la toponymie. Très vite, on devine ce qui motive cette peinture méditative et scrupuleuse du décor breton : l’attachement affectif de l’auteur à sa terre natale, le mysticisme de l’enracinement, l’idée, assez plausible au fond, selon laquelle les hommes se définissent d’abord par les lieux où ils vivent, « les étendues et les terroirs qu’ils ont parcourus », là où s’est inscrite leur histoire.
Pourquoi, par exemple, associe-t-on toujours les grands écrivains à des lieux-fétiches, Pierre Reverdy à l’abbaye de Solesmes, Julien Gracq aux méandres de la Loire, Michel Déon à la verdure irlandaise ? C’est bien que ces lieux font partie d’eux, qu’ils imprègnent leurs livres, qu’ils résument et contiennent toute leur œuvre. Je ne cite pas ces trois auteurs au hasard : Philippe Le Guillou a beaucoup lu le premier et bien connu les deux autres, et il leur consacre ici des pages magnifiques. Plus qu’une autobiographie, Géographies de la mémoire est un essai littéraire, un livre de souvenirs, une galerie de portraits ; un objet à tiroirs multiples, en somme, organisé savamment autour des paysages et des lieux.
Atmosphère littéraire. Le lecteur peut prendre le livre par le bout qu’il veut. Les amateurs d’histoire littéraire apprécieront les passages sur Gracq, Michel Mohrt et Michel Tournier, les coulisses du milieu de l’édition (le Mercure de France, la NRF, la vieille maison Gallimard) et l’atmosphère littéraire des années 1970-1980, quand Le Guillou commence d’écrire sous l’influence de son modèle de l’époque, Patrick Grainville. Les amateurs de paysages s’intéresseront aux réflexions captivantes sur le génie des lieux, aux chapitres lyriques sur la Bretagne (Argol, Morlaix, Rennes) ou sur le vieux Paris, avant l’arrivée du béton et la destruction du centre historique sous Pompidou, sujet fétiche de l’auteur qui l’a traité dans ses Années insulaires.
Mais le mieux, évidemment, est de ne pas séparer les pièces du puzzle. On découvre alors au fil des pages une autre clef de lecture, une dimension souterraine, plus discrète et plus intime : Géographies de la mémoire est un itinéraire spirituel, le récit d’une aventure intérieure. Le Guillou y raconte comment il a oscillé au cours de sa vie entre l’indifférence religieuse, les religions personnelles (le christianisme de sa jeunesse, « celtique, primitif, lié aux éléments, rugueux, entier ») et le retour au giron du catholicisme romain. Sous ses airs de célébrer la nature et d’exalter le monde visible, ce livre parle en fait de l’invisible et de l’au-delà. Comme s’il fallait écrire un roman de la Terre, pour parler convenablement du Ciel.
 
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17 janvier 2016 7 17 /01 /janvier /2016 09:59

Rome et le chant
du monde

 
 
 

 

LETTRES
Virgile.
Jean Giono.
Buchet-Chastel.
Janvier 2016.
322 pages.

 

 

 
Jean Giono (1895, 1970). Romancier, poète et essayiste. Son oeuvre (Le Chant du monde, Le Grand troupeau, Deux cavaliers de l'orage, Les Ames fortes...) est un hymne à la terre et aux hommes libres. Publications récentes : Alain Romestaing, Jean Giono, le corps à l'oeuvre. (Honoré Champion, 2009), Pierre-Emile Blairon, Giono, la nostalgie de l'ange. (Prolégomènes, 2009), Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque (Belin, 2012).
 
Présentation de l'éditeur.
Oscillant entre essai, récit et rêve, Jean Giono glisse doucement de la campagne lombarde de l'Antiquité qui a vu naître Virgile à l'évocation de sa terre natale, Manosque, et mêle ainsi sa vie à celle du poète latin, jusqu'à la confusion. « Un Virgile subjectif au point qu'il ne parle que de moi et qu'on ne voit Virgile qu'à travers mes artères et mes veines, comme on apercevrait un oiseau dans les branches d'un hêtre. » (Jean Giono, lettre du 5 mai 1947 à l'éditeur Fournier). Ce texte a paru pour la première fois en 1947 dans la collection " Les pages immortelles " chez Corrêa/Buchet-Chastel.
 
Le point de vue de la Revue Critique
Deux ouvrages récents sur Virgile : la nouvelle traduction des Œuvres Complètes, publiée par La Pléiade, fera sans aucun doute le bonheur des érudits, des critiques sourcilleux et des professeurs de latin; mais l’esprit libre et l’honnête homme lui préféreront le recueil plus simple, moins appareillé, des éditions Buchet-Chastel. Ils y trouveront, sous forme de préface, un essai oublié de Giono qui est une pure merveille et une traduction de l’Enéide comme nous les aimons, du regretté André Bellessort. Avis aux amateurs de pâturages, de champs, de sources et de héros. A lire loin du bruit et des villes, sub tegmine fagi.
 
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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 11:57

Le retour du
grand Anglais

 
 
 

 

LETTRES
Le divin
Chesterton
François Rivière.
Rivages.
Avril 2015.
216 pages.
 

 

 
Gilbert Keith Chesterton (1874, 1936). Journaliste, romancier, poète et essayiste. Un des grands Anglais du début du XXe siècle. Publications récentes : Les Enquêtes du Père Brown. (Omnibus, 2008), La Fin de la sagesse. (L'Âge d'homme, 2009), L'Inconvénient d'avoir deux têtes. (Via Romana, 2010), Le Sel de la vie. (L'Âge d'homme, 2010), Saint Georges et le dragon. (L'Âge d'homme, 2013), L'Homme à la clé d'or. (Les Belles Lettres, 2015).
 
François Rivière, né en 1949, est romancier et critique littéraire. Il est l'auteur d'essais sur Jules Verne, Agatha Christie, E. P. Jacobs. Il a récemment publié : Agatha Christie, la romance du crime. (La Martinière, 2012), Un Garçon disparaît. (La Martinière, 2014),
 
Présentation de l'éditeur.
Journaliste, Chesterton fut l’infatigable contradicteur des idées marxistes de G. B. Shaw et des utopies de H. G. Wells. Romancier – Un Nommé Jeudi, La Sphère et la Croix – mais aussi merveilleux auteur de nouvelles – Le Club des métiers bizarres – et poète – les tommies de la Grande Guerre partaient à l’assaut en déclamant son Lépante –, Chesterton a bâti une véritable cathédrale de fiction qui se profile sur le ciel éternel de la fantaisie. Sans doute était-il temps de rendre hommage à celui que Borges considérait pour sa part comme « l’un des premiers écrivains de notre temps pour son imagination visuelle et la félicité enfantine ou divine que laisse entrevoir chaque page de son œuvre ». C’est ce que François Rivière, biographe reconnu d’Agatha Christie, de Patricia Highsmith et d’Hergé, a voulu faire avec cette première biographie française de l’écrivain.
 
Recension de François Kasbi. - Esprit. - juillet 2015.
Chesterton déconcerte. Plus de cent livres publiés, une vie assez courte (1874- 1936), et tous les genres concernés : articles de journaux, romans (Un nommé Jeudi, Le Napoléon de Notting Hill), théâtre, poésie, philosophie, critique littéraire, critique d’art, économie, controverses religieuses (Hérétiques), voire littéraires avec ses adversaires ou complices (H.G. Wells et G.B. Shaw en particulier), roman policier (Enquêtes du père Brown), essais d’inspiration catholique (l’Homme éternel). Pour le comprendre – osons l’hypothèse tautologique – il faut, d’abord l’aimer ; Alberto Manguel écrit : « Quand on lit Chesterton, on se sent submergé par une extraordinaire impression de bonheur. Sa prose est le contraire d’académique : elle est joyeuse, physique »
Il a raison : le secret, pour lire Chesterton et accéder à la profusion et à la diversité de son œuvre, c’est de le fréquenter jusqu’à en devenir un (presque) familier, s’imprégner de son tour, de sa manière, deviner le sourire derrière la facétie et comprendre que Chesterton est un état d’esprit – une fantaisie étayée par une pensée très cohérente (clé de l’œuvre) et très claire qui fait l’ensemble du corpus, subsumé par une vista dont son catholicisme serait la note de tête, de cœur et de fond.
Etincelant, pragmatique, aux antipodes de l’aristocratie anglaise qui ne l’accueillera pas, plutôt libéral avec une continuelle préoccupation de la justice sociale, de l’honnêteté et de la common decency qui consonnent avec sa foi chrétienne, apôtre lui-même du paradoxe fécond, Chesterton est le contraire du « rouleau convertisseur » (Gide, à propos de Claudel). Les essais et chroniques qu’il a disséminés dans la presse, leur diversité, leur suggestivité, l’esprit d’enfance qui les caractérise, le font cousin, certes anglais et catholique, de Vialatte : c’est encore Manguel qui ose la comparaison – et on entérine en le citant, tant la comparaison nous semble non pas aventurée, mais judicieuse. Le cercle de ses lecteurs n’a cessé de s’entretenir, voire de s’étendre : Russel, Shaw, Kafka, Hemingway, Larbaud, Gide, J. Green, Paulhan, Klossowski – jusqu’aujourd’hui Michéa et Finkielkraut. Borges est sans doute celui qui se l’est le plus précisément, le plus profondément, le plus justement approprié : « Il aurait pu être Kafka ou Poe mais, courageusement, il opta pour le bonheur, du moins feignit-il de l’avoir trouvé. De la foi anglicane, il passa à la foi catholique, fondée, selon lui, sur le bon sens. Il avança que la singularité de cette foi s’ajuste à celle de l’univers comme la forme étrange d’une clé s’ajuste exactement à la forme étrange de la serrure »
On réédite l’Homme à la clé d’or [1], son autobiographie – qui renseigne autant sur l’homme que sur l’époque – et François Rivière se tire avec les honneurs de la première biographie en langue française de Chesterton : cursif, inspiré et scrupuleux, son livre atteste sa longue fréquentation du colossal bonhomme.
 
Autre article recommandé : Gérard Leclerc, "Le retour de Chesterton." - Royaliste, 2 mai 2015.
 

[1]. Gilbert Keith Chesterton, l'Homme à la clé d'or. Autobiographie. Les Belles Lettres. 2015.
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19 juillet 2015 7 19 /07 /juillet /2015 15:11

La musique
et le courage

 
 
 

 

LETTRES
Les forêts
de Ravel
Michel Bernard.
La Table Ronde.
Janvier 2015.
172 pages.
 

 
Michel Bernard, né en 1958, est écrivain et historien. Ancien élève de l’Ecole nationale d’administration, haut fonctionnaire, il est l’auteur d’une vingtaine de romans, de nombreux articles et d’ouvrages sur la Grande Guerre. Il a récemment publié : La Tranchée de Calonne. (La Table Ronde, 2007), La Maison du Docteur Laheurte. (La Table Ronde, 2008), Le Corps de la France. (La Table Ronde, 2010), Pour Genevoix. (La Table Ronde, 2011).
 
Présentation de l'éditeur.
« Quand Ravel leva la tête, il aperçut, à distance, debout dans l'entrée et sur les marches de l'escalier, une assistance muette. Elle ne bougeait ni n'applaudissait, dans l'espoir peut-être que le concert impromptu se prolongeât. Ils étaient ainsi quelques médecins, infirmiers et convalescents, que la musique, traversant portes et cloison, avait un à un silencieusement rassemblés. Le pianiste joua encore la Mazurka en ré majeur, puis une pièce délicate et lente que personne n'identifia. Son doigt pressant la touche de la note ultime la fit longtemps résonner. » En mars 1916, peu après avoir achevé son Trio en la majeur, Maurice Ravel rejoint Bar-le-Duc, puis Verdun. Il a quarante et un ans. Engagé volontaire, conducteur d'ambulance, il est chargé de transporter jusqu'aux hôpitaux de campagne des hommes broyés par l'offensive allemande. Michel Bernard le saisit à ce tournant de sa vie, l'accompagne dans son difficile retour à la vie civile et montre comment, jusqu'à son dernier soupir, «l'énorme concerto du front» n'a cessé de résonner dans l'âme de Ravel.
 
Recension de Françoise Le Corre. - Etudes. - mai 2015.
S’il fallait d’un mot qualifier ce livre subtil, discret et d’autant plus évocateur qu’il consent à une facture classique, ce serait celui d’élégance. Un style qui ne pouvait être mieux accordé à la réserve et à l’énigme qui entourent le personnage de Ravel. 1914 : si distant soit le compositeur dans son besoin de solitude et de calme, si entouré de ceux qui protègent en lui le créateur, si fervent dans ses amitiés, il ressent l’urgence de fuir l’arrière et de se jeter dans la guerre. En principe, cela lui est impossible. Vingt ans auparavant il a été réformé : trop fragile. Au moment de la mobilisation, il tente pourtant de se faire enrôler, est refusé, insiste et parvient à être admis comme conducteur de poids lourd de l’armée française. Direction Bar-le Duc et Verdun. Paysage apocalyptique, méconnaissable, défiguré à la fois par « l’ordre militaire et le désordre du soldat », routes pleines de pièges, fondrières, attelages, cavaliers et piétons que le conducteur débutant s’efforce d’éviter, arc-bouté sur son volant, si frêle pour la tâche, si décalé, tour à tour secoué par la formidable force destructrice du front et ses horreurs, puis englué dans l’ennui du casernement, avant de tomber lui-même gravement malade et de devoir renoncer. Prodigieuse approche du sensible – regard et écoute –, l’évocation des lieux et des perceptions de Ravel joue sur une délicate mise à distance : elle laisse au lecteur l’espace de l’hypothèse, de la substitution, de la personnalisation et du songe. Tout est précis, rien ne s’impose. Mais entendre les oiseaux avec Ravel, les reconnaître et les nommer, imaginer leurs déploiements d’ailes, fût-ce aux confins de la bataille, recevoir au ventre le choc de la canonnade, plonger dans les sous-bois de la Meuse, laisser errer le regard sur les crêtes de la forêt de Rambouillet, quand, la paix revenue, il s’installe à Montfort- l’Amaury, toute cette suggestion adressée aux sens éveille des résonances invitant à l’écoute de sa musique. Comme si Michel Bernard, passionné de la musique de Ravel et non moins du plateau barrois, conduisait patiemment ceux qui le suivent aux sources de la création, là où sont l’exaltation et le tourment, les lenteurs, l’attente et le travail patient.
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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 08:10

Nostalgie
de la grandeur

 
 
 

 

LETTRES
Le Professeur
et la Sirène
Giuseppe Tomasi
di Lampedusa.
Nouvelles.
Le Seuil.
Avril 2014.
188 pages.
 

 
Giuseppe Tomasi, duc de Palma, prince de Lampedusa (1896-1957), romancier et poète. Descendant d'une des grandes familles de Palerme, il partage sa vie entre lectures, voyages et essais littéraires. Entre 1955 et 1957, il rédige son chef d'oeuvre Le Guépard, traduit dans le monde entier. Publications récentes : Shakespeare (Allia, 2000),  Stendhal (Allia, 2002).
 
Présentation de l'éditeur.
Au cours de l’intense saison créatrice qui coïncide à peu près avec les deux dernières années de sa vie, Giuseppe Tomasi di Lampedusa ne rédige pas seulement un des chefs-d’œuvre de la littérature italienne, mais aussi trois nouvelles et un long récit autobiographique. Au fil des pages rassemblées ici, le lecteur éprouvera la joie d’entrer, en quelque sorte, dans le laboratoire de l’auteur, de retrouver les lieux de son enfance, ces vastes demeures siciliennes qui rappellent les immenses palais du Guépard, les personnages du grand roman ou leurs descendants, et les thèmes universels de la mort et de la beauté. Le professeur de la merveilleuse nouvelle qui donne son titre au recueil évoque le prince de Salina, qui lui-même évoque Lampedusa : fiction et autofiction sont comme toujours intimement mariées. La nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro, un des plus grands traducteurs de l’italien, rend justice à la prose d’un des plus grands écrivains contemporains.
 
Recension d'Edith de la Héronnière. - Revue des deux mondes. - janvier 2015.
Contemporains de l'écriture du Guépard, ces quatre récits constituent une sorte de laboratoire du célèbre roman de Lampedusa. Le projet de l'auteur était à l'origine d'écrire ses souvenirs d'enfance, à la manière de la Vie de Henry Brulard de Stendhal (maquettes comprises), en les divisant en trois parties : première enfance, jeunesse, maturité. Ces évocations sensibles, très visuelles, odorantes et parfumées comme la Sicile elle-même, s'arrêtèrent à la première enfance. Ensuite Lampedusa se replongea dans le Guépard et n'ouvrit plus le cahier de ses souvenirs. Et l'on sait qu'il mourut peu après la rédaction de son roman, qui fut publié à titre posthume. La première édition française de ces textes datait de 1962; elle avait été en partie censurée par sa femme. Cette nouvelle édition, dans la belle traduction de Jean-Paul Manganaro, présente l'intérêt majeur d'être conforme aux manuscrits originaux et elle est enrichie d'une postface du fils adoptif de Lampedusa apportant de précieux éléments qui n'existaient pas dans la première édition.
La nouvelle qui donne son titre à l'ouvrage plonge dans l'atmosphère brûlante de l'été sicilien en bordure de mer entre Syracuse et Augusta : dans la trame du récit merveilleux se mêlent certains éléments autobiographiques, dont sa rencontre avec un célèbre et intraitable hellèniste, G. E. Rizzo. Dans " Les chatons aveugles" dernier écrit de Lampedusa, la mutation sociale déjà en oeuvre dans le Guépard évoque la montée d'une nouvelle classe rurale, les barons de Garibaldi, en passe de déposséder de la terre les grandes familles patriciennes de l'île. Quant aux souvenirs de la première enfance - princière s'il en est - ils sont tissés de charme et de nostalgie. Lampedusa évoque avec une précision amoureuse les lieux qui l'ont vu grandir : le palais de Palerme, et celui de Santa Marguerita di Belice, sa résidence d'été préférée, avec ses trois cents pièces, ses coins et ses recoins, ses jardins et ses escaliers baroques qui ressemblent à des disputes d'amoureux. Il décrit le voyage interminable pour l'atteindre, les excursions familiales dans une campagne calcinée par le soleil, l'arrivée des guitti, comédiens ambulants, l'entourage et les hôtes, tous plus ou moins fantasques, des Filangeri di Cuto : un monde et un mode de vie disparus, des palais ruinés par la guerre ou détruits par les tremblements de terre, mais dont les traces éparses subsistent dans l'île et retrouvent consistance grâce au philtre de la mémoire.
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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 18:19
Aux rivages
d'Orsenna
 

 

LETTRES
Les Terres
du couchant
Julien Gracq.
Récit inédit. 
Editions Corti.
Novembre 2014.
260 pages.
 

 
Julien Gracq (1910-2007), romancier et poète. Inspiré par Nerval, le romantisme allemand et le premier surréalisme, il laisse une oeuvre incomparable, nimbée de mystère et de clair obscur, où dominent quatre grands romans : Au Château d'Argol. (1938), Un Beau ténébreux. (1945), Le Rivage des Syrtes. (1951), Un Balcon en forêt. (1958). Publications récentes : Plénièrement. (Fata Morgana, 2006), Manuscrits de guerre. (Corti, 2011).
 
Présentation de l'éditeur.
En 1953 Julien Gracq entreprend un roman qui se situe comme Le Rivage des Syrtes dans cette zone rêveuse où Histoire et Mythe, imaginaire collectif et destins individuels s'entrelacent. Il y travaille pendant trois étés. Travail lent, hésitant, suspendu en 1956 pour écrire Un Balcon en forêt et dont témoignent les quelque 500 pages manuscrites du fonds Gracq à la Bibliothèque Nationale. Le texte que nous publions est très proche d'une version définitive, même si aux yeux de l'auteur il n'a pas trouvé sa forme dernière. On est toujours tenté de présenter la publication posthume d'une œuvre comme une découverte sensationnelle, qui change l'image établie d'un écrivain. Pourtant, ce récit ne bouleverse pas la vision que nous pouvons avoir de l'œuvre de Gracq. Mais il la complète d'une manière significative et nécessaire. Il conduit à une compréhension plus intime, plus précise, de l'écrivain, des chemins qu'il emprunte, de son regard sur le monde et de son imaginaire. Ce constat, suffisant sans doute pour présenter ce texte au lecteur, n'est pas pourtant la raison première de sa publication. Ce qui compte le plus, c'est la singularité de ce récit qui trouve ses péripéties dans les incidents de la route et dont la narration se confond tout naturellement avec la vie des chemins et des saisons. Ce manuscrit trouvé dans une malle, et qui pour Gracq était une étape, est pour le lecteur un de ces beau que l'histoire littéraire offre à la postérité.
 
L'article de Bernard Fauconnier. - Le Magazine littéraire. - octobre 2014.
Les Syrtes II. La publication posthume de ce récit inédit de Julien Gracq est assurément un événement littéraire de première importance. En 1953, après Le Rivage des Syrtes et le fameux épisode du refus du prix Goncourt (1951), après la volée de bois vert de La Littérature à l'estomac (1950) adressée à la « République des lettres » (texte qu'il faudrait relire à chaque rentrée littéraire, par hygiène mentale), Julien Gracq entreprend la rédaction des Terres du couchant. Il s'y consacrera pendant trois étés : Louis Poirier, intègre professeur d'histoire et de géographie, prenait sur ses temps de vacances pour redevenir Julien Gracq, l'écrivain magnifique, trop souvent enkysté, disons-le en passant, et comme le rappelle Philippe Le Guillou à son propos, dans une image de vertu littéraire et d'austérité hautaine qui lui sied assez peu. Puis, comme le précise Bernhild Boie dans sa très utile postface, il abandonne le projet pour écrire Un Balcon en forêt et ne reprit jamais ce texte, oublié dans une malle.
Pourquoi ce renoncement pour une oeuvre d'une telle ampleur, dont la rédaction est déjà fort avancée ? Peut-être justement parce qu'un projet d'une telle dimension, indéterminé dans le temps et dans l'espace mais embrassant une totalité cosmique et tendant vers le constat d'un vide métaphysique, a pu aboutir chez son auteur à la crainte d'une impasse romanesque. Après les rivages déserts et les horizons d'attente des Syrtes, comment se hausser encore jusqu'à un universel embrassant tous les temps, tous les lieux, et tendant vers le rien ? Gracq se tourna alors vers un monde plus clos et un récit plus serré et entreprit Un Balcon en forêt. Pourquoi alors publier ce texte aujourd'hui ? Parce qu'un texte de Julien Gracq, même s'il n'a pas été entièrement revu par l'auteur et ne modifie pas fondamentalement la vision que nous avons de l'oeuvre dans son ensemble, reste une somptueuse fête du style et du sens, tellement au-dessus du niveau moyen de la production actuelle, celle en tout cas que les éditeurs publient sans barguigner, que cela en devient presque ironique...
Les Terres du couchant s'inscrivent en apparence dans le sillage du Rivage des Syrtes : même pays imaginaire, même situation politique de monde sur le déclin, de royaume fragilisé par la corruption, le laisser-aller, une certaine forme d'impuissance devant l'histoire. À ceci près que Le Rivage des Syrtes contait l'histoire presque immobile de la longue attente d'un ennemi et d'une guerre qui ne viennent pas, comme dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati ; Les Terre du couchant sont au contraire le récit d'un périple : celui qu'entreprennent le narrateur et ses compagnons qui quittent le royaume délétère de Bréga-Vieil, « qui s'ensevelissait dans l'hiver », pour rejoindre les confins, la frontière, là où l'armée ennemie se prépare à l'envahir, et tenter peut-être d'agir, de contrer la fatalité historique d'un monde gagné par l'entropie et le renoncement. Eux cherchent à infléchir ce destin historique, même si on entend les en empêcher et si leur départ se fait clandestinement : on lit sans peine, dans cette description d'un royaume agonisant, des allusions à des événements encore récents au moment de la rédaction de ce projet.
Les Terres du couchant prennent ainsi l'allure d'une quête, sinon d'une errance, où la route, motif gracquien par excellence, source de rêveries et de fabuleuses découvertes, tient un rôle essentiel. Ce long ruban troue presque pendant tout le récit un paysage proprement fantastique autant que matériel et charnel, que Gracq évoque dans un déploiement d'images que lui seul savait inventer, dans une prose poétique complexe, parfois touffue, infiniment riche de détails concrets mais ouvrant aussi sur le merveilleux des contes et des légendes médiévales : « En ces jours-là, le monde nous faisait cortège, chaud comme une bête, touffu comme un bois noir, plein de peurs et de merveilles - nous étions conduits - de grands signes se levaient pour nous sur la route, comme à celui qui s'est mis en chemin derrière une étoile - et tout autour de nous était calme, majesté, silence - un monde tendu à nous comme sur une paume, tout rafraîchi de palmes sauvages, fouetté de grands vents qui brassaient à pleins bras son écume verte, incliné, tout entier comme une voile qui prend l'alizé vers sa destination cachée, dans un roulis de long-courrier, un balancement d'équinoxe. » Où sommes-nous d'ailleurs ? Dans quel temps ? Quelque part entre un Moyen Âge réinventé et une époque imaginaire, moins historique qu'historiale, où la réflexion sur l'histoire et sa signification prend les formes d'une fable et d'une métaphore, où l'histoire et la géographie même se mêlent dans le même mouvement, qui dit le lien étroit du temps et de la terre. Et dans une prose si belle, si attentive aux phénomènes du corps et de la nature, qu'on délaisse volontiers les péripéties d'un récit inachevé pour s'immerger dans cette coulée d'images somptueuses.
 
Autre article recommandé : Cécilia Suzzoni, "Les Terres du couchant." - Esprit. - janvier 2014. 
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N°1 - 2009/01
 
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