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24 décembre 2015 4 24 /12 /décembre /2015 21:40
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Le fifre rouge
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Un conte de Noël 
 
 
«
 Hé ! petit fifre, que fais-tu là ? » cria le sergent La Ramée qui s’en allait à la ville voisine quérir la fricassée d’un porc, pour le réveillon du colonel.
– Voici ce que c’est, monsieur le sergent, répondit le petit fifre : Sa Majesté le roi, se trouvant dans un besoin pressant d’argent et désirant offrir un château tout neuf en étrennes à sa nouvelle reine, il a été décidé par la Cour des comptes que le régiment, musiciens et soldats, ne toucherait pas encore de solde ce mois-ci. Alors, comme mère-grand est pauvre et que je n’avais pas un liard en poche pour lui acheter sa dinde à Noël, je suis venu jusqu’à la courtine casser la glace du fossé et voir s’il n’y aurait pas moyen de pêcher un plat de grenouilles.
– Compte là-dessus ! dit La Ramée, en hiver, les grenouilles dorment.
– Je le sais bien, répondit le petit fifre, mais le ciel est bleu, malgré la gelée; peut-être que ce beau soleil les réveillera !
Et tandis que le sergent La Ramée reprenait sa route en grommelant, le petit fifre, avec courage, se remit à casser la glace.
Ce petit fifre, qui aimait tant sa mère-grand, était bien le plus joli petit fifre que l’on pût rencontrer. Pas plus haut qu’une botte et vêtu de rouge, du tricorne aux guêtres comme tout le monde au régiment, il avait si bonne grâce, avec ses yeux bleus et ses cadenettes, à siffler des airs, en marquant le pas, devant les hallebardiers barbus, que pour le voir passer, dans les entrées de ville, les dames aux fenêtres oubliaient de regarder le tambour-major.
Presque autant qu’aux rythmes guerriers, le fifre s’entendait à la pêche aux grenouilles. Aussi quand la glace fut percée, le trou déblayé et qu’un joli rond d’eau claire apparut, le fifre eut-il bientôt fait d’improviser sa ligne avec un peu de fil qu’il avait apporté et un roseau sec qu’il coupa. L’appât seul manquait au bout du fil. D’ordinaire, notre pêcheur ne s’en inquiétait guère, se servant pour cela du premier coquelicot venu, car les grenouilles sont goulues au point que tout objet rouge les attire. Mais les coquelicots ne fleurissent pas sous la neige, et vainement il en chercha quelqu’un d’attardé, le long des glacis, dans l’herbe transie.
Il allait partir, fort ennuyé, quand précisément, au-dessus de l’eau une grenouille leva la tête. Paresseuse, comme endormie, elle posa ses pattes de devant sur les bords, ouvrit l’un après l’autre ses jolis yeux d’or au soleil, puis gonfla doucement sa gorge blanche, et poussa un léger coax auquel, par-dessous la glace, dans toute l’étendue des fossés gelés aussi vastes qu’un grand étang, d’autres coax lointains répondirent.
– Ce doit être la mère des grenouilles, se dit le petit fifre, qui n’avait jamais vu une grenouille si grosse; quelle occasion et quel dommage de la laisser échapper ainsi !
Tout à coup il eut une inspiration :
– Si je prenais, en guise d’appât, la patte qui serre mon haut-de-chausses ? Elle est en beau drap rouge d’ordonnance, et certes ! les grenouilles y mordraient.
Aussitôt dit, aussitôt fait; et la patte en drap rouge d’ordonnance se met à danser sur l’eau claire, qu’égayait un joyeux rayon, devant le nez de la grenouille. La grenouille mord, le pêcheur tire, le fil casse, et la grenouille plonge, emportant le drap. Par bonheur, la patte était double : on pouvait hasarder la seconde moitié. La grenouille reparaît sur l’eau, mord encore, le fil casse encore, et la seconde moitié va rejoindre la première.
– Bah ! songea le pêcheur, quel mal y aurait-il à couper un tout petit morceau de ceinture ? Personne ne viendra regarder sous les basques de mon justaucorps. Et, tirant son couteau, il coupa un petit morceau de ceinture que la grenouille, hélas ! emporta comme les autres, et puis encore un, et puis un encore plus bas ; puis, il entama le gras des chausses tant qu’à la fin, la nuit arrivant, il s’aperçut que sa chemise flottait ; et que l’énorme échancrure petit à petit faite au drap laissait largement passer la bise.
Le sergent La Ramée, qui revenait par là avec une charge de victuailles, trouva le malheureux petit fifre assis sur son derrière et pleurant.
– Qui est-ce qui m’a fichu un soldat qui pleure ?
Pour toute réponse, hélas ! le petit fifre se dressa et se retourna.
– Mauvaise affaire ! murmura le vieux La Ramée, après avoir longuement considéré le corps du délit : détérioration d’effets d’équipement et d’habillement fournis par le gouvernement, c’est un cas de conseil de guerre. »
Puis, ces mots prononcés, il s’en alla en reniflant les poils de sa moustache.
Le petit fifre pleura plus fort. Il se voyait déjà arrêté quand il passerait le pont-levis, mis dans un cachot noir, amené, entre deux gendarmes, devant ses juges, Vainement il essayait de les attendrir, disant :
– Ce n’était pas pour moi, c’était pour apporter un plat de grenouilles à grand-mère, qui est vieille et pauvre et n’a pas de quoi faire son réveillon.
Le code militaire restait inflexible. On le dégradait, on lui brisait son fifre et sa petite épée, on le conduisait dans une prairie où, deux mois auparavant, il avait défilé avec la garnison, musique en tête, devant un conscrit fusillé… Alors, songeant à sa grand-mère, transi par le froid, la tête perdue, il eut comme l’envie de mourir tout de suite et se laissa glisser sur le sol gelé vers le trou d’eau noire où déjà des étoiles luisaient…
Dans quel merveilleux paysage le petit fifre se trouva ! À perte de vue les voûtes de glace laissaient filtrer une lumière blanche et douce; et de longues herbes vêtues de cristal, montant du fond en fines colonnettes, puis s’emmêlant aux mousses des bords toutes frangées de barbes d’argent, formaient mille promenoirs à jour et des architectures brodées les plus magnifiques du monde. À droite, à gauche, le long des berges, dans les petites grottes, trous de rats aquatiques ou d’écrevisses, que font sous l’eau les racines et la terre éboulée, des grenouilles de toute espèce, en nombre innombrable, dormaient. Il en remplissait d’immenses paniers qu’il destinait à mère-grand… Le conseil de guerre ne l’effrayait plus. Il ne se rappelait plus que vaguement le désastre de son haut-de-chausses. Une seule chose l’étonnait un peu : d’avoir si chaud sous la glace et dans l’eau… Puis il se sentit très heureux et comprit qu’il allait dormir comme les grenouilles.
Le petit fifre dormit longtemps. Tout à coup une voix connue l’éveilla. C’était la voix de mère-grand :
– Chut, disait-elle, il ouvre les yeux… Oh ! le méchant garçon qui vous fait des transes pareilles !
Le petit fifre fut repris de peur quand il aperçut au pied de son lit les yeux embroussaillés et les longues moustaches de La Ramée.
– Le haut-de-chausses ! le conseil de guerre !…. Ne me laissez pas emmener !…
Et il s’accrochait avec désespoir au casaquin de sa grand-mère. Mais sa grand-mère le rassura : ce bon La Ramée l’avait tiré de l’eau, à moitié gelé et tremblant de fièvre, puis il avait raconté l’aventure au colonel, et le colonel attendri venait précisément d’envoyer, par un homme à cheval, une aune de boudin, pour le réveillon, avec une paire de chausses neuves.
Le boudin chantait dans la poêle, des chausses intactes pendaient à un clou. Et voilà, telle que ma nourrice me l’a apprise, l’histoire du petit fifre rouge qui, par amitié pour sa grand-mère, pêchait les grenouilles à Noël.
Paul Arène.
 
 
Effel Noël 2
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24 décembre 2014 3 24 /12 /décembre /2014 22:14
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
L'Empereur, le philosophe et l'évêque
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Un conte de Noël 
 
 
E
 n ce temps-là, l'Empereur Julien, qu'on appelle Julien l'Apostat, traversait la Syrie pour aller faire contre les Parthes la funeste campagne qui devait lui coûter la vie. En ce jour-là, il approchait de la ville d'Antioche, dont on pouvait déjà distinguer, dans la lumière du soir, les longues murailles qui descendaient au flanc de la colline.  
A son côté chevauchait son ami, le rhéteur Libanius, grammairien et philosophe, qui, par sa conversation tantôt grave et tantôt légère, mais toujours pleine d'agrément, le distrayait mieux que personne des soucis de l'Empire.
En apercevant les murailles : 
- Te souviens-tu, dit-il à Libanius, qu'il y a quelque quinze ans de celà, et presque à la même saison, nous sommes déjà venus ici ? Que la vie me plaisait alors ! Je n'étais pas encore César et le monde avait ma jeunesse. Nous voyagions en étudiants avec une suite des plus modestes, mais notre voyage était charmant. Quand nous arrivâmes à Antioche, des jeunes filles nous attendaient près du pont sur l'Oronte, avec des corbeilles de rose, et leur offrande, tu t'en souviens, s'adressait plus au disciple d'Apollon et des Muses qu'à l'héritier de l'Empereur.
- Oui, Julien, moi non plus, je n'ai rien oublié de ces moments délicieux : et toi, te souviens-tu que, pour récompenser l'accueil gracieux des jeunes filles, tu fis présent aux citoyens d'Antioche d'une belle statue de Jupiter ?
- C'est vrai, répondit l'Empereur, et j'avoue que cela m'était presque sorti de l'esprit. Mais maintenant je me rappelle. C'était, si j'ai bonne mémoire, un des meilleurs morceaux sortis des mains de Praxitèle.
- Un chef-d'oeuvre, en effet, reprit le grammairien. Mais, hélas ! un chef-d'oeuvre que tu ne verras jamais plus.
- Que me dis-tu là, Libanius ? La foudre ou quelque autre accident aurait-il frappé la statue ?
- La foudre ni les éléments n'ont rien à voir dans cette affaire : la main des hommes l'a brisée.
- Par Pollux ! s'écria l'Empereur, tu sais que je ne suis pas cruel et que je n'aime pas la vue du sang ! Mais le criminel qui a porté la main sur cette image deux fois divine le payera de sa vie !
 - C'est donc tout le peuple d'Antioche qu'il te faudra punir, ô Julien, car c'est tout le peuple qui s'est rendu coupable d'une action où le sacrilège le dispute à l'imbécillité... Ici, d'ailleurs, tu vas trouver tout changé, les gens, les choses et les statues. Dans cette ville où naguère nous sommes rentrés avec une si belle allégresse, les temples de nos dieux sont devenus des églises; les jeunes filles ne vont plus les bras nus, et tu ne les verras plus tout à l'heure près du pont, dansant et te jetant des roses.
- Ah ! fit l'Empereur, que ces paroles ramenaient tout à coup dans le cercle de ses plus grands soucis, une fois de plus, ici encore, le Galiléen a vaincu. Si je n'y mets promptement bon ordre, qu'adviendra-t-il de tant de choses que toi et moi, n'est-ce pas, préférons à la vie ? Une sottise épaisse s'étendra sur le monde dont toute beauté sera chassée...
Et le front penchée sur sa monture, il s'enfonça dans un silence que Libanius n'osa troubler.
 
*
*   *
 
A la porte d'Antioche, les jeunes filles n'étaient pas là pour faire accueil à l'Empereur. Près du pont sur l'Oronte, l'évêque Basile l'attendait, mitre en tête, la crosse à la main, et tenant un plateau d'argent sur lequel étaient posés trois pains d'orge.
- Accepte ce pain, Julien César, dit l'évêque, et soit le bienvenu dans la cité.
- Garde tes pains, vieillard, répliqua l'Empereur. Je n'entrerai pas dans Antioche. Tout m'y attristerait. Mais quand je reviendrai de combattre les Perses, je repasserai par ici et si je ne retrouve pas à sa place la statue de Jupiter que j'ai offerte autrefois à la ville, si les jeunes filles ne m'attendent pas sur la route avec des chants, des danses, des corbeilles de fleurs, si mes dieux ne sont pas ramenés dans leurs temples, malheur à toi, Basile ! jamais plus tu ne mangeras de croûte, ni de mie !
Puis, sans s'attarder davantage, il poursuivit sa route, tandis que Libanius restait encore un moment près de l'évêque pour savoir ce qu'il pensait de l'opinion, suivant laquelle Jésus de Galilée n'aurait été crucifié que dans sa personne humaine, sa personne divine l'ayant déjà quitté, au moment du supplice, pour gagner les régions du ciel.
- Je reconnais là, dit l'évêque, les imaginations de Basilide et de Valentin. Si l'Eglise était indulgente pour ces dogmatiseurs orgueilleux, la doctrine du Christ ne serait plus bientôt qu'un système plus informe qu'une nuée.
- J'entends, répliqua Libanius avec une moue dédaigneuse, tu méprises la philosophie. Mon maître Julien vous accuse de vouloir enlaidir le monde; moi je vous reprocherai plutôt de le rendre stupide... Mais dis-moi, ô Basile, on prétend que tu possèdes des lumières sur ce qui se passe dans le ciel. Que fait, je te prie, en ce moment, le fils du charpentier ?
- Deux cercueils, répondit l'évêque qui, sans s'expliquer davantage, salua le philosophe et rentra dans Antioche.
 
*
*   *
 
Grande émotion dans la cité. Et la consternation aurait été plus vive encore s'il n'y avait eu, pour protéger la ville, saint Mercurion, illustre capitaine qui l'avait défendue naguère, avec la lance, le haubert et l'écu, et qui la défendait maintenant du haut du ciel par le mérite de ses vertus. 
Hommes, femmes, enfants, tout le monde courut au sanctuaire où l'on conservait sur son tombeau, comme saintes reliques, ses armes dont il avait fait, de son vivant, si bonne usage. L'évêque se tenait au milieu d'eux, et pendant trois jours et trois nuits il ne cessa de les réconforter par des prières et des sermons. Mais, le troisième jour, vaincu par le sommeil, il s'endormit dans le sanctuaire, et tous les fidèles avec lui.
Or, pendant qu'il dormait, il vit descendre du haut du ciel une cohorte d'anges plus brillants que des lis, et au milieu de cette troupe éclatante, sur un trône plus éblouissant encore, une femme d'un visage si beau qu'il ne pouvait appartenir qu'à la Sainte Mère de Dieu. 
- Va chercher Mercurion, dit-elle à saint Michel Archange qui était à sa droite, son glaive de lumière à la main. 
Aussitôt saint Michel Archange s'envola dans les nuées pour reparaître presque aussitôt, ramenant avec lui l'illustre capitaine, vêtu de blanc comme un enfant de choeur. il s'inclina profondément.
- Mercurion, lui dit Notre Dame, tu as entendu les menaces qu'a proférées contre ta vllle le maudit Apostat. Laisse là tes ailes et ta robe, reprends ta lance, ton haubert et ton écu et fais ce que tu dois. 
Saint Mercurion fit un salut qui, tout angélique qu'il était, montrait que, Dieu merci, il n'avait pas perdu le souvenir de son état ancien. D'un geste gracieux de la main, la Vierge lui donna congé. Et la cour céleste s'évanouit. 
L'évêque alors ouvrit les yeux, et le coeur tout rempli de cette vision merveilleuse, il vint s'agenouiller, pour y faire une oraison, devant le tombeau de saint Mercurion. A sa grande surprise, il n'y vit plus la lance, le haubert, ni l'écu qui s'y trouvaient encore tout à l'heure. Reconnaissant à ce signe éclatant que le songe qu'il venait d'avoir n'était pas le vain produit de quelque illusion nocturne, il réveilla tous les dormeurs étendus autour de lui pour leur apprendre les choses étonnantes auxquelles il venait d'assister. 
En attendant la suite du prodige, qu'y avait-il de mieux à faire que d'aller rendre grâce à Notre-Dame dans le sanctuaire qu'elle possédait un peu en dehors de la ville sur le mont Dodimi ? Toujours en chantant et faisant oraison, on s'y rendit en grand cortège; puis, quand on l'eut bien célébrée avec des chants et des musiques, l'évêque et son pieux troupeau derrière lui retournèrent au sanctuaire de Mercurion. 
Le saint les y avait précédés.
O miracle ! Sa lance, son haubert et son écu se trouvaient sur son tombeau ! Mais à la pointe de la lance brillaient quelques gouttes de sang frais. 
Tout le reste de la semaine, on n'entendit à Antioche que laudes et gloria. Et le dimanche étant arrivé, l'évêque Basile achevait de célébrer l'office, lorsqu'un homme couvert de poussière se présenta sur le parvis.
C'était le rhéteur Libanius.
Sitôt qu'il fut devant l'évêque :
- Réjouis-toi, Basile, lui dit-il. Je reviens exprès pour t'apprendre que Julien César est mort, le coeur percé d'un javelot lancé par un bras inconnu.
- Tu ne nous apprends rien, dit l'évêque. Nous le savions depuis trois jours. Mais à mon tour, je veux d'apprendre qui a percé le coeur de ton maître.
Et saisissant sur le tombeau le fer posé près de l'écu :
- Voilà la lance qui l'a frappé, comme le prouvent ces gouttes vermeilles qui ne sont pas encore séchées. Julien n'a pu parer le coup que Mercurion lui a porté, car nul homme, pas même César, ne peut parer les coups du ciel.
- Je ne doutais pas, ô Basile, que tu crierais encore au miracle, s'écria Libanius avec un rire affreux. Et si tu me vois devant toi, c'est justement pour t'empêcher de répandre des bruits imbéciles ! Sache que Mercurion n'est pour rien dans la mort du divin César. Il est tombé, hélas ! sous la flèche de quelque soldat mécontent, qui se sera vengé de lui par traîtrise.  
- A mort ! A mort ! cria la foule. A mort, celui qui défend l'Apostat ! 
- C'était, riposta Libanius, le plus intelligent des hommes ! 
Il ne dit pas un mot de plus. Des furieux s'étaient jetés sur lui, hurlant et l'accablant de coups. Il était presque inanimé quand l'évêque réussit enfin à l'arracher à leur colère. 
- Reviens de ton erreur, lui dit-il, en arrêtant sur lui des yeux qui s'emplissaient de larmes, et reconnais enfin le vrai Dieu ! 
Pour toute réponse, Libanius, ramenant sur sa tête un pan de sa tunique, fit une offrande à Jupiter du sang qui coulait de ses blessures. Et peu après, il rendit l'âme, sous les yeux de Basile étonné que des dieux de pierre et de bois gardassent encore tant de pouvoir sur un esprit si distingué.
Jérome et Jean Tharaud.
 
 
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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 22:32
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Les Rois
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Un conte de Noël 
 
 
C
 'est demain la fête des Rois Si vous voulez les voir arriver, allez vite à leur rencontre, enfants, et portez-leur quelques présents.
Voilà, de notre temps, ce que disaient les mères, la veille du jour des Rois.
Et en avant toute la marmaille, les enfants du village ; nous partions enthousiastes à la rencontre des rois Mages, qui venaient à Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour adorer l'Enfant Jésus.
- Où allez-vous, enfants ?
- Nous allons au-devant des Rois !
Ainsi, tous ensemble, beaux gars ébouriffés et petites blondinettes, avec nos calottes et nos petits sabots, nous filions sur le chemin d'Arles, le cœur tressaillant de joie, les yeux remplis de visions. Et nous portions à la main, comme on nous l'avait recommandé, des fouaces pour les Rois, des figues sèches pour les pages et du foin pour les chameaux.
C'était au commencement de janvier et la bise soufflait : c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil descendait, tout pâle, vers le Rhône. Les ruisseaux étaient glacés, l'herbe était flétrie. Des saules dépouillés, les branches rougeoyaient. Le rouge-gorge et le roitelet sautaient, frétillants, de branche en branche, et l'on ne voyait personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui mettait sur sa tête son tablier rempli de souches, ou quelque vieillard en haillons qui cherchait des escargots au pied d'une haie.
– Où allez-vous si tard, petits ?
– Nous allons au-devant des Rois !
Et la tête en arrière, fiers comme Artaban, en riant, en chantant, en courant à cloche-pied, ou en faisant des glissades, nous cheminions sur la route crayeuse, balayée par le vent.
Puis le jour baissait. Le clocher de Maillane disparaissait derrière les arbres, derrière les grands cyprès noirs; et la campagne s'étendait tout là-bas, vaste et nue. Nous portions nos regards aussi loin que possible, à perte de vue, mais en vain ! Rien ne paraissait, si ce n'est quelques fagots d'épines emportés par le vent dans les chaumes. Comme cela a lieu dans les soirées d'hiver, tout était triste et muet.
Parfois, cependant, nous rencontrions un berger, pelotonné dans sa limousine, qui venait de garder ses brebis.
- Mais, où allez-vous, enfants, si tard ?
- Nous allons au-devant des Rois… Ne pourriez-vous pas nous dire s'ils sont encore bien éloignés ?
- Ah! les Rois ?... C'est vrai… Ils arrivent là-derrière. Vous allez bientôt les voir.
Et de courir, et de courir au-devant des Rois, avec nos gâteaux, nos petites fouaces et des poignées de foin pour les chameaux.
Puis le jour tombait. Le soleil, noyé dans un gros nuage, s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres se calmaient un brin. Le vent devenait plus froid. Et les plus courageux marchaient avec retenue.
Tout d'un coup : - Les voilà !
Un cri de joie folle partait de toutes les bouches. Et la magnificence de la pompe royale illuminait nos yeux. Un rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides embrasait le couchant. D'énormes lambeaux de pourpre flambaient ; une demi-couronne d'or et de rubis, lançant dans le ciel un cercle de longs rayons, rendait l'horizon éblouissant.
- Les Rois les Rois !... Voyez leur couronne! voyez leurs manteaux, leurs drapeaux, leur cavalerie et leurs chameaux !
Et nous restions tout ébaubis !... Mais bientôt cette splendeur, cette gloire, dernière flambée du soleil couchant, se fondait, s'éteignait peu à peu dans les nuages ; et, stupéfaits, bouche béante, dans la campagne sombre, terrifiante, nous nous trouvions tout seulets.
- Où donc ont passé les Rois ?
- Derrière la montagne.
La chouette miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le crépuscule, nous nous en retournions penauds, en grignotant les gâteaux, les fouaces et les figues que nous avions apportés pour les Rois.
Et quand enfin nous arrivions à nos maisons :
- Eh bien les avez-vous vus ? - nous disaient nos mères.
- Non !Ils ont passé d'un autre côté, derrière la montagne.
- Mais quel chemin avez-vous donc pris ?
- Le chemin d'Arles.
- Ah mes pauvres enfants, les Rois ne viennent pas de ce côté. C'est du Levant qu'ils viennent. Il vous fallait prendre le chemin de Saint-Rémy… Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu !... si vous aviez vu, quand ils sont entrés dans Maillane ! Les tambours, les trompettes, les pages, les chameaux, quel brouhaha ! mon Dieu !... Maintenant ils sont à l'église, en adoration. Après dîner, vous irez les voir.
Nous dînions vite ; puis, nous courions à l'église. Et dans l'église comble, dès notre entrée, l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, commençait lentement, puis continuait d'une voix formidable le superbe Noël :
 
Ce matin
J'ai rencontré le train
De trois grands rois qui partaient en voyage
Ce matin J'ai rencontré le train
De trois grands rois dessus le grand chemin.
 
Nous autres, affolés par la curiosité, nous nous faufilions entre les jupons des femmes, jusqu'à la chapelle de la Nativité ; et là, sur l'autel, nous voyions la belle Etoile! Nous voyions les trois rois Mages en manteaux rouge, jaune et bleu, qui saluaient l'enfant Jésus : le roi Gaspard avec sa cassolette d'or ; le roi Melchior avec son encensoir, et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe ! Nous admirions les galants pages qui portaient la queue des manteaux traînants ; les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'Ane et le Bœuf; la sainte Vierge et saint Joseph ; puis, tout alentour, sur une petite montagne de papier barbouillé, les bergers, les bergères, qui portaient des fouaces, des paniers d'œufs et des langes ; le Meunier, qui tenait un sac de farine; la Fileuse, qui filait ; l'Ebahi qui s'émerveillait; le Rémouleur, qui remoulait ; l'Hôtelier ahuri qui, réveillé en sursaut, ouvrait sa fenêtre, et tous les santons qui figurent à la Crèche ; mais celui que nous regardions le plus, c'était le roi Maure.
Parfois, depuis lors, quand viennent les Rois, je vais me promener, à la chute du jour, sur le chemin d'Arles.
Le rouge-gorge et le roitelet y voltigent toujours le long des haies ; toujours quelque vieux cherche, comme jadis, des escargots dans l'herbe, et la chouette miaule toujours. Mais dans les nuages du couchant, je ne vois plus les illusions, je ne vois plus la gloire ni la couronne des vieux Rois.
- Où ont passé les Rois ?
- Derrière la montagne.
frédéric mistral.
Almanach provençal, 1886
 
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27 septembre 2013 5 27 /09 /septembre /2013 22:06
Barrès
 
Au retour du voyage qu'il fit en Grèce au printemps de 1900, Barrès ne consacra que quelques articles à son périple égéen. Il mûrit cinq ans ses impressions de voyage, qu'il rassembla finalement dans un de ses livres les plus forts, le Voyage de Sparte, publié en 1906. Si, comme on le sait, Barrès ne trouva pas dans Athènes les lumières qui avaient ébloui dix ans plus tôt son ami Maurras, Daphné, Sparte, Mistra, Olympie, le Péloponnèse l'enchantèrent et le séduisirent immédiatement. C'est que le mystère y règne, que les antiques croyances mêlent encore leurs effluves et leurs chants à ceux du christianisme, que la nature sauvage porte toujours la trace des héros. Héros grecs mais aussi héros français, ces ducs d'Athènes, ces chevaliers francs qui édifièrent ici palais, forteresses ou burgs dorés. Mais laissons Barrès nous raconter son arrivée, un matin, à dos de mulet, devant la belle figure du temple d'Apollon à Bassae.
 
rémi clouard.
 
L'aurore à Bassae
 
J'ai fait deux longs jours de mulet depuis les ruines de Phigalie, qu'on nomme encore Bassae, jusqu'aux fouilles d'Olympie.
Quelle misère ! Quelle splendeur ! Quelle divine vie primitive ! Nous suivions les mêmes sentiers et le même régime frugal dont s'accommodèrent, d'âge en âge, les gens de ce fameux pays. Les images de cette course se sont dissipées aussi vite que les cris gutturaux de l'agoyate qui, derrière ma bête, criait : « Hourri... oxo... ». Mais il me reste de ce petit effort animal la sensation d'un bain, d'une plongée dans la plus vieille civilisation.
Pour la visite du temple d'Apollon secourable à Bassae, le mieux est de dormir dans le village d'Andrissena, dont les approches, quand j'y vins par les pentes du Lycée, me rappelèrent les environs de la Bourboule en Auvergne, vaste paysage rond et verdoyant, des rochers, des prairies, des vaches et leurs sonneries le soir.
La nuit passée dans un pauvre logis, nous partîmes à la première heure vers les ruines du temple. Depuis longtemps, déjà, il faisait petit jour, quand deux doigts de couleur rose vinrent se poser sur la pointe extrême des sommets ; c'était le reflet des feux du soleil, cachés à notre vallon par les montagnes. Ce rose inimaginable, ce rose franc sur un petit espace de neige fut le brusque signal de la pleine lumière. Une fois de plus, l'antique Aurore venait d'ouvrir les portes de l'Orient. La monotonie du voyage, dans ces premières heures du jour, est d'une douceur incomparable. Sous nos climats, avec nos moeurs, nous voyons mal le vêtement de la nature. Quand je montais les pentes de Bassae, depuis une semaine, je n'avais reçu ni lettre ni journal. Ainsi délivré du monde, l'esprit se donne tout aux sensations immédiates. Une eau qu'on traverse à gué, un arbre sous lequel on se courbe, un parfum fait une délectation. Je me rappelle la branche d'aubépine humide dont était orné mon mulet. Nous allions de colline en colline, à travers les sentiers sauvages et parfois dans des lits de torrents. Des vallons de genêts jaunes succédaient à des forêts de ronces violettes. Bientôt nous eûmes, au-dessous de nous, un silencieux pays bleu de montagnes. A huit heures, la chaleur commence et les fulgurations. On avance au milieu des poussières concassées, brûlées, de quarante hauts fourneaux qui, pendant des siècles, auraient, ici, entassé leurs scories. Soudain voici Bassae.
Bassae, petit temple dorien, bijou parfait que l'on découvre, à l'imprévu, dans un vallon des sommets. Trente-six colonnes surmontées de l'architrave demeurent debout. Elles sont en pierres bleuâtres, teintées de rose par un lichen. Des chênes clairsemés les entourent, et puis, c'est la solitude lumineuse aux horizons indéfinis sur les montagnes, les forêts et les golfes. Désert qui rend plus émouvante cette petite ordonnance humaine.
Auprès des ruines de Bassae, comme dans les paysages à fabrique de Nicolas Poussin, quelques figures de chevriers donnent les proportions. Sont-ils éloignés ou proches ? Ils sont mangés, vaporisés par l'ardente lumière, fondus dans l'argent liquide de cette atmosphère où leur forme fait seulement un petit brouillard qui tremble. Notre agoyate les appela. Ils m'apportèrent une jatte de quatre ou cinq litres de lait avec une louche en bois...
Aujourd'hui encore, dans mon souvenir, le plus ordinaire des chênes de Phigalie demeure une personne glorieuse de qui je voudrais m'informer auprès de tous les voyageurs. Les chèvres l'ont-elles épargné ? Les pierres du temple ne meurtrissent-elles pas ses rejets ?
Il serait absurde que nos idées modernes et nos sentiments propres voulussent se loger dans la maison d'Apollon. Mais elle nous donne une leçon de goût qui nous contraint à rougir de notre âme encombrée par tant d'images vulgaires, luxueuses ou incohérentes. C'est sur les ruines de Bassae que j'ai compris un mot de Taine (que m'avait transmis Paul Bourget). Taine disait avec indignation : « M. Hugo est un malhonnête homme. Il raconte qu'un lion furieux a broyé entre ses dents les portes d'une ville. Les félins ne peuvent pas broyer ; on ne broie qu'avec des molaires, et les molaires du lion ont évolué en canines, pointues, tout en crochets, sans surface masticatrice. » Excessive boutade, peut-être, mais sa rigueur invite heureusement l'artiste à se régler. Mon ami, le pauvre Guigou, se fâchait contre Taine, il disait que le poète a des droits... Mais un passant, fût-il poète, qui respira la vertu d'un matin grec aux vallons de Phigalie, ne veut plus subir l'attrait des imaginations monstrueuses.
Il y avait trois heures, peut-être, que nous avions quitté le temple. Nous cheminions... Nos muletiers, d'un geste, appellent, à soixante mètres, un paysan, qui accourt avec une petite outre. Il la soulève ; ils boivent une lampée chacun, puis ils tirent de leur gousset, celui-ci une pincée de tabac blond, et celui-là quelques feuilles de papier qu'ils lui remettent. C'est l'antique simplicité des échanges pastoraux. A toutes ses étapes, ce brûlant voyage du Péloponnèse nous offre des images familières et nobles comme elles abondent dans l'Odyssée. Je me rappelle nos haltes brèves aux fontaines. Le muletier fait boire sa bête, puis la chassant d'une tape sur le mufle, il met sa bouche dans la même eau. Après cette fraternité, la caravane reprend sa marche sous le soleil.
Au milieu de ces friches interminables, où nul sentier n'est dessiné, nous traversions des buissons d'arbres et d'arbustes, qu'à ma grande surprise je reconnaissais. Vigoureux, en plein air, voici les jolis seigneurs si frêles que ma mère cultivait en caisses, avec tant de plaisir, dans la maison de mon enfance. C'est bien sûr qu'ils vivent ici leur véritable destin. Mais à mon sentiment, dans cette liberté, ce sont des réfractaires, des esclaves marrons !
Interminables journées ! On rêve d'un chapitre où l'on noterait le cri, l'odeur, les sensations indéterminées qui flottent sur chacun des grands pays romanesques du monde... J'ai dans l'oreille le cri fou des femmes liguriennes, vendeuses de poisson, et de qui la voix se brise en sanglots, en rires, je ne sais, vers neuf heures, par un clair de soleil, au fond des basses rues du Vieux-Nice... Les appels variés des marchands qui poussent leurs charrettes dans la boue du Paris matinal remuent et raniment les sensations fortes et vagues que j'avais, il y a vingt ans, jeune provincial fraîchement débarqué de Lorraine... Et comme l'avertissement mélancolique des gondoliers de Venise s'accorde au clapotis des noirs petits canaux, les deux, trois cris de l'agoyate poussant sa bête, s'associent étroitement avec le soleil, le cailloutis et les yeux brûlés du Péloponnèse. Hourri... oxo... Ce sont justes les syllabes gutturales que Wagner prête aux Walkyries.
J'arrivai vite à regretter les pâturages de France. Dans les misérables khani ou bien sur le dos de ma bête, je rêvais, il m'en souvient, de la vallée, si drue de verdure, où des peupliers, des platanes et des tilleuls fraîchissent autour de Nogent-sur-Seine. Parmi ses grandes prairies et annoncée vers Paris par une allée couverte, que Nogent-sur-Seine est aimable, d'agrément naturel, avec son fleuve et ses canaux, où transparaît une forêt d'algues éternellement peignée par le courant ! Le bruit des vannes, l'odeur saine des joncs et des arbres, les glycines qui pendent de modestes maisons, toute cette atmosphère de nos campagnes françaises que nous avons parfois méconnue, mais où notre énergie peut travailler, comme une roue de moulin clapote dans la rivière, ah ! que nous la regrettions, sur l'échine de la bête, qui nous menait, avec trente siècles de retard, aux jeux olympiques, c'est-à-dire en face du secret essentiel de la Grèce.
maurice barrès.
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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 22:14
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Le Coq qui espère
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Un conte de Noël provençal
 
 
C
 ette année-là, le 24 décembre, il arriva une chose qui n'était jamais arrivée depuis que ma cousine Magali et moi nous avions ouvert l'œil sur l'Univers.
Vers les deux heures, le soleil se cacha derrière des nuages qui ressemblaient à des balles de coton, et brusquement, sans avertissement aucun, l'atmosphère fut striée de flocons blancs. Il neigeait.
Vous songerez sans doute : La belle invention ! Comme si la neige ne faisait pas partie immuable des décors de veille de Noël !
Dans le reste de la France, peut-être ! Mais ici, en Provence, à Cannes, au bord de cette Méditerranée toujours bleue où se reflètent palmiers, orangers et cactus, la seule neige que l'on y connaisse est la neige des amandiers fleuris. Quelle surprise donc, d'accueillir l'autre, l'authentique.
Magali et moi nous jubilions. Pour un soir de Noël, c'était un vrai soir de Noël, et dans notre contentement de vieux refrains de Saboly nous montaient aux lèvres, et nous n'étions pas loin de croire - pris par la magie du paysage - que quelque part dans les environs, une femme en blanc veillait près d'un berceau où tout à l'heure en poussant à notre tour la porte, nous allions rencontrer : les rois, les bergers, saint Joseph, l'âne, le bœuf et le mouton.
Oh! douces illusions de l'enfance! Combien peu nous importait à ce moment ce que nous apporterait le lendemain dans nos souliers : nous avions la neige, nous n'en demandions pas plus.
Par exemple, là où nous commençâmes à chanter, ce fut après le dîner. Il neigeait toujours et par surcroît une bise assez violente s’était levée qui soufflait en rafale et soulevait de grands fantômes blancs dans la nuit bleutée de clair de lune.
- Quel temps admirable pour une messe de minuit, remarqua notre oncle en collant son front aux vitres. La route d'ici à l'église sera prodigieuse.
La mère, toujours soucieuse de nos santés, ne nous laissa guère le temps de partager cet enthousiasme.
- Evidemment ! L'attristant c’est qu'il faudra laisser les enfants à la maison; il est impossible de les exposer à un froid pareil.
Ce fut un beau concert. Magali se récriait et pleurait, je l'imitais sur un diapason plus haut, l'oncle joignait ses supplications aux nôtres et il n'y eut pas jusqu'à la vieille Martine qui ne quittât ses fourneaux pour plaider notre cause. Ce fut en vain. Notre santé était en jeu, la mère fut inflexible.
Nous aurions, paraît-il, assez le temps de voir de beaux soirs de Noël!
- Mais que ferons-nous en attendant votre retour? demandâmes-nous avec l'accent du désespoir quand nos aînés furent prêts à nous quitter.
Son bâton dans une main, sa lanterne de l'autre, la mère sourit parmi les cache-nez.et les fichus qui l'emmitouflaient.
- Vous aiderez d’abord Martine à dresser la table. Ensuite vous chanterez des cantiques avec elle; et si vous êtes bien sage, elle vous racontera une histoire. N'est-ce pas, Martine?
- Ségur! acquiesça notre nourrice en branlant le chef.
- Et puis, je vous autorise à manger du nougat de capucin. Mais raisonnablement, vous savez! Ou sinon… gare aux souliers vides demain.
Ce n'était évidemment pas ce que nous avions rêvé, mais à défaut de mieux!
Et sitôt la mère partie nous avions commencé à exécuter le programme; par le dernier article d'ailleurs : la confection du nougat de capucin qui est - comme chacun le sait - des noix pressées dans des figues sèches. Un régal de rois… mages.
Après quoi nous nous étions mis en devoir de dresser le couvert. Ce qui n'était pas une petite affaire, car ce n'est pas tous les jours que l'on a à sa table le notaire, le maître d'école, le juge de paix, sans oublier le Doyen de la paroisse, le Doyen qui parlait si bien latin et qui s'écriait joyeusement chaque fois que ma mère l'entretenait de mes progrès : Macte animo, Macte animo, generose puer, sans dire, d'ailleurs, de quels animaux il voulait parler.
II fallait sortir le linge des grandes occasions. Les nappes et les serviettes, qui réfléchissaient la lumière comme si elles eussent été glacées; transvaser le vin blanc et le vin rosé dans les carafons de cristal; mettre de la mousse ici, du houx et du gui par là; arranger sur des compotiers les passerilles ridées, les noix, les pistaches, les grenades, les kakis, les figues… que sais-je encore! Bref, faire une table qui flattait l'œil en disant clairement : c'est Noël. Sans oublier les accessoires symboliques : le chandelier dont la flamme présagera la joie ou la tristesse aux hôtes réunis, et les assiettes où l'on avait mis du blé à germer, et qui, maintenant, s'ornaient d'un vert gazon, indice certain de la prospérité des cultures du mas.
 
*
*   *
 
Ceci fait et cela avait demandé du temps nous nous étions assis avec Martine au coin de la cheminée et là, dans notre cher provençal, nous avions chanté des « Nouvés » de Saboly, ces vieux noëls que notre peuple chante depuis plus de trois cents ans et qu'il chantera encore, Dieu merci, en dépit de ceux qui voudraient lui faire renoncer à sa langue et à sa foi.
La fatigue avait commencé à se faire sentir pourtant, et tandis que seul, cette fois, je reprenais un refrain, la voix de Magali monta.
- Martine, une histoire, veux-tu?
Martine fit semblant de ne pas entendre. Je l'interrompis à mon tour.
- Oui, Martine, une histoire, une belle histoire!
- Et laquelle, bonne mère ?
- Mais je ne sais pas, Martine! Une histoire de Noël.
- Té vai! Depuis que je vous en conte, vous les connaissez toutes. Anen, revenons aux cantiques : I a proun de gens, qui van en roumevage…
Il n'y eut qu'une seule et même protestation.
- Non, non, Martine, une histoire!
A ce moment, un coq chanta dans la nuit.
- Ah! murmura Martine, si le ciel lui même s'en mêle! Tenez la voilà, ça s'appelle : Le Coq qui espère, et je ne crois pas qu'il y en ait beaucoup à même de vous la conter. Moi-même, je l'avais oubliée. C'est le chant de cet animal (Macte animo, songeai-je en moi-même) qui me l'a remise en mémoire. Ecoutez.
Et nous approchâmes nos chaises, et voici l'histoire telle qu'elle nous fut narrée par Martine.
« En ce temps-là, mes enfants, il y a bien longtemps, un grand bruit s'était répandu sur la terre : quelque chose allait se passer. Quelque chose que l'on ne pouvait préciser au juste, mais que l'on sentait, comme l'hirondelle prévoit l'hiver, et le pétrel la tempête.
» On sentait que les destinées du vieux monde allaient être changées, et l'on avait conscience qu'il y aurait du bonheur pour tout le monde, un grand avènement de fraternité.
» Je ne sais si ce que l'on a raconté depuis est vrai, mais ii paraît que cette année-là, les fleurs furent plus belles qu'à l’accoutumée, et que de mémoire d'homme on ne vit récolte aussi abondante ni vendanges plus belles
» On aurait dit que la terre se parait dans l'attente de celui qui .allait venir.
» Ce qu'il y a de certain, c'est que les animaux furent les premiers avertis. N'étant pas alourdis par le péché, ils communiquaient directement avec les anges et, par eux, savaient tout ce qui se passait de l'autre côté de la voûte bleue.
» Une alouette dût l'apprendre en montant dire sa prière au firmament, et par elle la nouvelle se propagea à tire-d'aile.
» Quelque chose allait se passer. Mais où ? Là était la grande question.
» Chaque jour les sédentaires interrogeaient anxieusement les voyageurs de l'air. Mais les voyageurs ne pouvaient que hocher la tête. Ils ne savaient rien.
» Pourtant avec le temps, un bruit prit naissance, apporté par des canards sauvages, et ce ne fut bientôt plus un secret pour personne, que la grande chose se passerait en Palestine, un pays situé au delà de la grande mer bleue que l'on appelle là Méditerranée.
» Naturellement, les bêtes de tous les autres pays en furent déçues; mais puisque telle était la volonté divine, elles n'avaient qu'à s'incliner.
» Et puis, un autre bruit se répandit - apporté par une colombe celui-là : une Etoile devait annoncer le prodige. Que chacun veille donc, et sitôt qu'apparaîtrait l'astre, ils pourraient se dire : « Le Règne du Seigneur est arrivé. Gloire à Dieu au plus haut des cieux.»
» Vous pensez si cette nouvelle fut commentée.
» De ce moment-là, il n'y eut plus une seule bête qui consentit à fermer les paupières la nuit. Tous veillaient pour saluer l'apparition et la suivre en chantant.
» Quand je dis tous, je me trompe. Il y eut une bête qui se refusa à monter cette garde d'honneur : le coq.
» Que voulez-vous, il était un peu excusable. De père en fils, c'était lui qui était chargé d'annoncer le lever du soleil et de dire à toute la création « Voici un jour nouveau. »
» Allait-il s'astreindre à guetter toute la nuit?
» - Bah! se dit-il, les autres veillent pour moi. Je serai toujours averti à temps. Dormons tranquillement.
» Et c'est pourquoi, seul de tous les animaux, il ne changea rien à sa manière de vivre.
» Cocorico! lançait-il tous les matins.
» Et à son appel, les bêtes fatiguées de leur longue attente se secouaient, partaient à travers champs; les hommes s'éveillaient dans les villes et le soleil apparaissait.
» - Cocorico!
» Et le travail reprenait et l'on entendait le bruit des chaînes de puits et les cris des âniers.
» - Cocorico!
» Et après ce troisième appel il demandait à l'oiseau qui passait :
» - L'Etoile est-elle arrivée?
» Mais le passereau répondait « Pas encore » et s'enfuyait à tire-d'aile ; et petit à petit le doute s'insinuait dans le cœur du coq.
» … Et des jours se passaient. L'été avait succédé au printemps, et l'automne lui-même avait fui. Des feuilles mordorées qui jonchaient le sol, il ne restait plus rien ; les arbres étaient dénudés et à travers la plaine soufflait la froide bise.
» Et voici qu'un matin en s'éveillant, le coq grimpa sur son perchoir.
» - Cocorico! lança-t-il.
» Mais à sa grande stupéfaction, aucune voix ne lui répondit, on eût dit qu'il chantait dans le désert.
» Il battit violemment des ailes et allait pousser son second cri, quand, à l'horizon, qu'aperçoit-il?
» Toutes les bêtes qu'il réveillait d'ordinaire, qui s'en revenaient vers leur gîte en un joyeux tumulte, mêlées sans crainte les unes aux autres, se félicitant et fraternisant : les loups avec les agneaux, les colombes avec les vautours.
» - Mais que se passe-t-il donc? se demanda notre coq, n'en pouvant croire ses yeux.
» Un passereau, à qui il posa cette question, lui lança dans un trille :
» - L'Etoile! L'Etoile!
» Le coq se sentit frémir.
» - Elle est arrivée ?
» - Cette nuit. Elle est apparue à l'horizon. Et nous l'avons suivie jusqu'à l’étable où elle s'est arrêtée. Et là… Ah ! si tu savais !!!
» Et vous devinez quel récit l'oiseau fit au coq.
» Celui-ci était désespéré.
» - Mais, pourquoi ne m'avoir pas éveillé? Vous ne pouviez pas chanter, faire du bruit?
» - Nous étions en extase; et près de la crèche nous n'avons pu que nous recueillir et prier.
» - Soit! se dit le coq. J'ai manqué l'Etoile, mais il ne sera pas dit que je ne verrai pas l'Enfant et sa Mère.
» Et, s'élançant dans les airs, il fut bientôt devant l'étable où des bergers étaient agenouillés.
» Un ange l'arrêta sur le seuil.
» - Où vas-tu, coq?
» - Voir le Nouveau-Né! répondit-il, en battant des ailes.
» Et voici l'ange qui le regarde, de ce regard qui lit au fond des cœurs.
» - Pourquoi n'étais-tu pas avec ceux qui suivirent l'Etoile?
» - Hélas! avoua le coq. Je n'avais pas voulu veiller et je dormais.
» Les yeux de l'Ange se voilèrent de tristesse.
» - Alors, renonce à ton espoir. Ton Chant, aurait pu accueillir l'enfant, dans la joie. Tu ne l'as pas voulu. Non seulement ne le verras tu pas, mais encore ce sera ta voix, qui, un soir, lui annoncera la trahison de l'homme qui lui avait juré fidélité!
».Vous concevez le chagrin du coq ! Il était désespéré, n'avoir pas vu l'Etoile, ne pas voir l'Enfant et devoir donner le signal maudit. Il y avait de quoi.
» Je ne sais si ce que l'on raconte est vrai, mais il paraît qu'à ce moment-là le coq pleura, et que ses larmes trouvèrent grâce devant Jésus.
» - Ecoute, coq, reprit l'Ange, par ton péché tu as fait ton malheur, mais ton repentir touche l'Enfant. Tout ce que je t'ai prédit devra être; supporte ta punition. Mais sache une chose Celui qui dort dans cette crèche n'est pas de ce monde; il est du ciel où il retournera. Or, un jour lointain que lui seul connaît, il reviendra apporter à ses élus le bonheur définitif qu'aujourd'hui il leur annonce. Et l'Etoile aussi sera là. Quand cela sera-t-il ? Mystère. Mais veille, car ce sera ton chant qui l'annoncera au Monde.
» Et depuis ce temps-là, le coq monte la garde. Parfois, quand tout est noir et que tout dort, on entend sa voix cuivrée,
» - Cocorico lance-t-il au ciel.
» Et son chant veut dire « Etoile ! Etoile ! es-tu là? »
» Mais, elle n'y est pas encore. Alors, tristement, il se tait et songe; mais, fidèle à sa mission, il veille attendant le retour de l'Astre, qu'il ne sut pas voir, mais qui reviendra… une nuit. ».
… Et comme la vieille Martine s'était tue, à nouveau, au lointain, le chant s'éleva.
- Ecoutez, nous dit-elle en citant le proverbe :
Es lou gau qu'espero
l'Estello d'ou darriè sero
Et, nous étant précipités à la fenêtre, Magali et moi, nous cherchâmes dans la nuit si l'Astre d'or brillait.
Mais il n'y avait que les constellations.de toujours : Le Chariot, le Chemin de saint Jacques, le Baudrier d'Or, Maguelon.
L'Étoile du dernier soir n'était pas encore là.
Charles de Richter.
 
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la Revue critique des idées et des livres - dans Récits et nouvelles
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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 22:46
Les perdreaux
d'Henri IV
 
Une nouvelle d'Henri Pourrat
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Les chroniques d'Ancien Régime sont pleines de récits domestiques. On y est de plain-pied avec le monarque, dans l'intimité de son cercle de famille ou au milieu de ses proches. Henri IV en particulier aimait ses aises et l'imagerie populaire le représente souvent dans les scènes les plus naturelles, mangeant, buvant, conversant avec ses amis ou partageant les jeux de ses enfants. C'est l'objet de ce petit récit d'Henri Pourrat. Pourrat aimait le Béarnais et il a consacré à Sully [1] une biographie à la fois érudite et pleine de charme. Dans une France qui vit encore à l'heure des campagnes, le Roi revient de la chasse, il  partage son gibier, commente le temps qu'il fait, plaisante joyeusement avec ses lieutenants et se félicite avec eux de la paix et de la prospérité qui règnent sur le royaume. La Reine est, elle aussi, de charmante humeur. Elle lui a préparé un ballet qui représente les félicités de l'âge d'or et s'inspire de l'Astrée. Pendant ce temps, Sully travaille aux grands desseins qu'il a conçus avec son maître et évalue les progrès de la France à l'ouvrage. Voilà une petite fable qui ne prétend à rien mais qui est pleine de sagesse politique. 
eugène charles.
 
Les perdreaux d'Henri IV et le ballet de la Reine
 
Avant le jour, dès quatre heures, Sully s’est mis à sa table de travail, à l’Arsenal. Il est là, devant ces papiers où est la France. Depuis six ans, avec le Roi, aux côtés du Roi, il a rebâti le pays. Ils ont tout refait : les finances, les routes, les canaux avec leurs écluses, les places avec leurs bastions et leurs courtines, le labourage et le pâturage, dans un pays où les villages et les métairies même étaient déserts.
Ils ont refait le goût du labeur et celui du bel ouvrage, le goût de la netteté et du grand ordre. Ils ont refait la France même et davantage : le bon courage des Français. Et maintenant, dans ces papiers qu’il tient, lui, sous sa main, il a les nouvelles de tout le grand pays, et voici que partout, des quatre roues, tout commence à rouler.
 
I. - Le vrai régal du Roi.

 
De bon matin aussi, le Roi s’est éveillé. Il fera beau, le jour est déjà clair. Il veut tout de suite aller voler des perdreaux, afin de revenir d’assez bonne heure pour les manger à midi. Il ne les trouve jamais si bons que lorsqu’ils sont pris à l’oiseau, et surtout lorsque lui-même les leur peut arracher de sa main…
… Les choses sont allées comme il l’avait souhaité. Il revient au Louvre alors que le chaud commence à piquer. Ayant en sa main les perdreaux, il monte en sa grande salle. A son haut boute il aperçoit La Varenne et Coquet qui causent ensemble, attendant son retour.
- Coquet, Coquet, crie-t-il, vous ne devez pas plaindre notre dîner à Roquelaure, Termes, Frontenac, Harambure, ni à moi.
Il apporta en effet de quoi les traiter. Vite, il envoie coucher les perdreaux à la broche, faisant la part de ses amis, en réservant huit pour sa femme et pour lui, - ce seront, pour lui, les moins présentables, qui ont été pincés de l’oiseau : « il y en a trois bien gros que je leur ai ôtés et auxquels ils n’avaient encore guère touché », dit-il.
Tandis qu’il est là, triant, faisant les partages, il voit venir La Clielle, avec son gros bâton, et Parfait, qui porte un grand bassin doré, couvert d’une serviette. «  Sire, crie de loin Parfait, si haut qu’il peut, avec la gaie liberté qu’aime le Roi, embrassez-moi la cuisse, Sire, embrassez-moi la cuisse, car j’en ai quantité, et de fort bons. »
« Voilà Parfait bien réjoui, dit le Roi, cela lui fera faire un doigt de lard sur les côtes. Je vois bien qu’il m’apporte de bons melons, dont je suis bien aise. » Le Roi doit aimer les melons. – il aime les prunes de Damas, les fruits, les laitages. Ils ne lui font jamais mal, dit-il, quand il les mange ayant bien faim avant la viande comme ses médecins le lui ordonnent. « Mais je veux aussi que vous quatre y ayez aussi votre part : c’est pourquoi n’allez pas après les perdreaux que vous n’ayez vos melons. »
Il achève ses partages, s’en va en la chambre, où en entrant il donne deux des melons à deux des garçons qui sont à la porte, leur disant de les porter à tel ou telle. Mais voici que de son long cabinet aux oiseaux sortent Fourcy, Beringhem et La Font qui porte un grand paquet enveloppé.
- La Font, dit le Roi, m’apportez-vous encore quelque ragoût pour mon diner ?
- Oui, Sire, répond Beringhem, mais ce sont viandes creuses qui ne sont bonnes qu’à repaître la vue.
- Oh ! dit le Roi, ce n’est pas ce qu’il me faut, car je meurs de faim et je veux diner avant toutes chose.
En attendant mieux, il va commencer par ses melons et un trait des de muscat.
- Mais encore, La Font, qu’est-ce que cela que vous portez ainsi bien enveloppé ?
- Sire, dit Fourcy, ce sont des patrons de diverses sortes d’étoffes, tapis et tapisseries que veulent entreprendre de faire, par excellence, vos meilleurs manufacturiers.
- Or bien, cela sera bon après diner, afin de le montrer à ma femme.
Le Roi aimerait aussi le montrer à un certain homme avec lequel il n’est pas toujours d’accord : principalement lorsqu’il est question de ce que cet homme appelle des babioles. «  Il me dit souvent qu’il ne trouve jamais rien de beau ni de bien fait quand cela coute le double de sa vraie valeur. Je n’ignore pas sur quoi ni pourquoi il dit cela : mais je ne lui en fais pas semblant. Partant, Fourcy, envoyez-le quérir en diligence et qu’on lui mène plutôt un de mes carrosses qui est en la cour, ou bien le vôtre. »
 
II. - Le bon succès des affaires.
 
Il se trouve que le cocher rencontre un laquais que Rosny envoie au Louvre voir ce que fait le Roi. Et Rosny, lui, est là à diner chez Mme de Guise. Le cocher va l’y prendre. De sorte que le Roi est surpris de voir entrer si tôt Rosny dans sa chambre.
- Vous êtes bien diligent, mais il n’est pas possible que vous veniez de l’Arsenal ?
Et lorsqu’il apprit que Rosny dînait chez Mme de Guise : « Oh ! dit-il, je sais bien que toute cette maison-là vous aime fort, ce dont je suis très aise : car je crois que tant qu’ils vous croiront, ils ne feront rien qui nuise ni à ma personne, ni à mon Etat. »
- Sire, fait Rosny, Votre Majesté m’a dit tout cela de si bonne façon, que je vois bien qu’elle est en bonne humeur et plus contente de moi qu’elle n’était il y a quinze jours.
- Quoi ? Vous souvient-il encore de cela ? Ne savez-vous pas bien que nos petits dépits ne doivent jamais passer les vingt-quatre heures, comme je sais que cela ne vous a pas empêché, dès le lendemain de ma colère, d’entreprendre une bonne affaire pour mes finances.
Mais c’est vrai que le Roi est de joyeuse humeur. Il y a trois mois qu’il ne s’était trouvé si léger, si dispos. « J’ai eu un fort beau jour de chasse. Mes oiseaux ont si bien volé, mes lévriers si bien couru, que ceux-là ont pris force perdreaux et ceux-ci trois grands levrauts. On m’a rapporté le meilleur de mes autours que je pensais avoir perdu. »
Puis de toutes parts de bons succès en ses affaires. Jamais l’année ne fut si fertile et son peuple sera grandement riche, s’il veut ouvrir les traites, c’est-à-dire donner des permis d’exportation. Les brouilleries de Marseille sont entièrement apaisées. En Angleterre, le prince de Galles parle incessamment de lui. En Italie, il croit avoir réconcilié les Vénitiens et le Pape. Toute l’Europe devient amicale et sage. Espagnols et Flamands à Ostende et à l’Ecluse, ayant eu des succès partagés et fait une furieuse consommation d’hommes, de munitions et d’argent, sont réduits à des faiblesses et à des disettes égales. Ils seront contraints d’entendre à une paix dont le Roi de France sera l’arbitre. Et ce sera pour commencer à la rendre l’amiable compositeur de tous les différends entre les princes chrétiens. Par surcroît, à table, de messieurs du Laurens, du Perron, des Yvetots, Coton et autres, que d’agréables discours !
Le Roi, du reste, ne se connait pas si peu soi même, que malgré les excessives louanges qu’ils lui ont données, il ne sache bien qu’il a ses manquements comme les autres rois. Il ne s’en trouvera jamais de tout parfaits. Quant à ses prospérités, qu’ils ont tant exaltées, s’ils avaient couru toutes ses fortunes, ils changeraient de langage. Les mauvaises ont été plus fréquentes mille fois que les bonnes. Surtout, ses ennemis ne lui ont point fait recevoir tant d’ennuis, de dépits, d’angoisses, que n’ont fait certains de ses amis et serviteurs.
En sage homme d’Eglise, M. du Perron prend texte là-dessus. Le peu d’assistance humaine que le Roi a reçue de ceux qui devaient le plus lui en donner fait mieux apparaître les merveilles de Dieu à son endroit. Tout le monde lui a été contraire humainement, et il a sauvé tout le monde, divinement. Car Dieu a mis les trésors de ses bénéficiences en des vaisseaux d’argile, afin que la gloire en revienne à sa bonté, et qu’il rende aussi glorieux celui dont il s’est servi pour faire ces miracles.
Sur ces grâces mises en des vaisseaux d’argile, le Roi pourra faire de chrétiennes réflexions s’il le désire. Curieusement les Oeconomies font tout au long le récit de cette journée à la fois familière et extraordinaire. Elles rapportent les propos que tient aussi Rosny. Qu’ajouter à ce que M. du Perron a dit, parlant d’un si haut style ? C’est vrai pourtant que l’esprit du Roi a été plus travaillé par ses familles que par ses ennemies, et que les temps pacifiques lui ont donné plus de peine et d’anxiétés que les temps les plus militaires. Rosny dira donc que, tout en choisissant et en formant excellemment le Roi pour opérer une œuvre merveilleuse, Dieu a environné l’exécution de cette œuvre de tant de contradictions et d’oppositions qu’elle paraissait impossible. C’était pour faire admirer d’autant plus ses voies. Puissent donc les nations d’Europe, et surtout la nation française, mieux tenir ce roi bien-aimé pour roi de leurs félicités, et mieux exercer entre elles, quand à leurs diverses religions, la charité voulue par les Evangiles.
Il arrête là son discours. Car le Roi, apercevant la Reine qui sort de sa chambre, s’est levé. Il va au-devant d’elle, lui criant d’aussi loin qu’il l’a vue :
- Hé bien ! m’amie, vous ai-je pas envoyé de bons melons et de bons perdreaux ? Si vous aviez aussi bob appétit que moi, vous leur aurez fait bonne chère, car je ne mangeai jamais tant ni ne fus il y a longtemps en si bonne humeur que je suis. Demandez-le à Rosny : il vous en dira les causes.
-Or, Monsieur, dit la Reine, nous nous sommes donc bien rencontrés ce jourd’hui car je ne fus jamais plus gaie, ne me portai jamais mieux. Et pour vous continuer en vos joies et allégresses, je vous ai fait préparer un ballet…

 
III. - Les félicités de l’âge d’or.
 
Ce ballet, qui est de son invention, mais où elle ne nie pas d’avoir eu l’aide de Duret et de la Clavelle, ce matin, pendant que le Roi était à la chasse, représente les félicités de l’âge d’or.
C’est un sujet à la mode, avec l’Astrée, avec le Théâtre d’Agriculture. Des rives du Lignon part un courant qui porte la France et ses poètes vers un royaume de prairies, de bosquets tout dorés d’un soleil pastoral.
- O m’amie, dit le Roi, que je suis aise de vous voir ainsi en bonne humeur ! Partant, je vous en prie, vivons toujours de même.
Il veut lui montrer maintenant les patrons de tapisseries que Fourcy a apportés, afin qu’elle dise son avis. Celui de l’homme qui goûte peu les babioles, il le sait déjà bien… « Mais pour faire danser et voir bien à l’aise votre ballet, il faut que ce soit chez lui, en cette grande salle que je lui ai fait faire exprès pour cela et qu’il ait le soin d’y faire entrer le monde par ordre. »
Le soin de l’ordre. Même pour ce ballet improvisé de la Reine, il convient que par l’homme au bâton tout soit réglé. Qu’un instant, du milieu des jours et des affaires, s’esquisse une sorte de suspens. Et comme si l’on était sur un gazon, à l’ombrage d’un large ormeau, près des bergers et des blanches brebis, qu’on bâtisse par le milieu de l’air le rêve renouvelé d’une félicité rustique.
 

Ce ne sont pas les grands mais les simples paysans
Que la terre connaît comme enfants complaisants.
La terre n’aime pas le sang ni les ordures.
Ils ne sont des tyrans et de leurs mains impures
Qu’ordures ni que sang. Les aimés laboureurs
Ouvragent son beau sein de si belles couleurs,
Font courir les ruisseaux dedans les vertes prées,
Par les sauvages fleurs en émail diaprées…
Ils sont peintres, brodeurs, et puis leur grand tapis
Noircissent de raisins et jaunissent d’épis;
Les ombreuses forêts, leurs demeures plus franches,
Eventent leurs sueurs et les couvrent de branches…

 
C’est cela, c’est cela. Les vrais brodeurs, les vrais tisseurs de tapisseries, ce sont les aimés laboureurs : ceux dont les droiturières mains, dit d’Aubigné, tracent au cordeau, par compas et par ordre, les carreaux des champs, les parterres, les allées des jardins azurés, et tirent de la terre les vendanges et les moissons. Labourage et pâturage, c’est déjà l’ordre et la règle.
Autrement, il n’y a pas de pastorale. La pastorale, ca n’existe pas. Sully le sait bien. Il a lu les histoires. Aux adversités d’hier succèdent aujourd’hui les prospérités. Mais demain peuvent revenir les adversités.

henri pourrat.
 

[1]. Henri Pourrat, Sully et sa grande passion (Flammarion, 1942).
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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 15:12
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Les sabots du petit Wolff
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Un conte de Noël 
 
 
I
 Il était une fois – il y si longtemps que tout le monde a oublié la date, – dans une ville du nord de l’Europe, – dont le nom est si difficile à prononcer que personne ne s’en souvient, – il était une fois un petit garçon de sept ans, nommé Wolff, orphelin de père et de mère, et resté à la charge d’une vieille tante, personne dure et avaricieuse, qui n’embrassait son neveu qu’au Jour de l’An et qui poussait un grand soupir de regret chaque fois qu’elle lui servait une écuellée de soupe.
Mais le pauvre petit était d’un si bon naturel, qu’il aimait tout de même la vieille femme, bien qu’elle lui fit grand peur et qu’il ne pût regarder sans trembler la grosse verrue, ornée de quatre poils gris, qu’elle avait au bout du nez.
Comme la tante de Wolff était connue de toute la ville pour avoir pignon sur rue et de l’or plein un vieux bas de laine, elle n’avait pas osé envoyer son neveu à l’école des pauvres ; mais elle avait tellement chicané, pour obtenir un rabais, avec le magister chez qui le petit Wolff allait en classe, que ce mauvais pédant, vexé d’avoir un élève si mal vêtu et payant si mal, lui infligeait très souvent, et sans justice aucune, l’écriteau dans le dos et le bonnet d’âne, et excitait même contre lui ses camarades, tous fils de bourgeois cossus, qui faisaient de l’orphelin leur souffre-douleur.
Le pauvre mignon était donc malheureux comme les pierres du chemin et se cachait dans tous les coins pour pleurer, quand arrivèrent les fêtes de Noël.
La veille du grand jour, le maître d’école devait conduire tous ses élèves à la messe de minuit et les ramener chez leurs parents.
Or, comme l’hiver était très rigoureux, cette année-là, et comme, depuis plusieurs jours, il était tombé une grande quantité de neige, les écoliers vinrent tous au rendez-vous chaudement empaquetés et emmitouflés, avec bonnets de fourrure enfoncés sur les oreilles, doubles et triples vestes, gants et mitaines de tricot et bonnes grosses bottines à clous et à fortes semelles. Seul, le petit Wolff se présenta grelottant sous ses habits de tous les jours et des dimanches, et n’ayant aux pieds que des chaussons de Strasbourg dans de lourds sabots.
Ses méchants camarades, devant sa triste mine et sa dégaine de paysan, firent sur son compte mille risées ; mais l’orphelin était tellement occupé à souffler sur ses doigts et souffrait tant de ses engelures, qu’il n’y prit pas garde. – Et la bande de gamins, marchant deux par deux, magister en tête, se mit en route pour la paroisse.
Il faisait bon dans l’église, qui était toute resplendissante de cierges allumés ; et les écoliers, excités par la douce chaleur, profitèrent du tapage de l’orgue et des chants pour bavarder à demi-voix. Ils vantaient les réveillons qui les attendaient dans leurs familles. Le fils du bourgmestre avait vu, avant de partir, une oie monstrueuse, que des truffes tachetaient de points noirs comme un léopard. Chez le premier échevin, il y avait un petit sapin dans une caisse, aux branches duquel pendaient des oranges, des sucreries et des polichinelles. Et la cuisinière du tabellion avait attaché derrière son dos, avec une épingle, les deux brides de son bonnet, ce qu’elle ne faisait que dans ses jours d’inspiration, quand elle était sûre de réussir son fameux plat sucré.
Et puis, les écoliers parlaient aussi de ce que leur apporterait le petit Noël, de ce qu’il déposerait dans leurs souliers, que tous auraient soin, bien entendu, de laisser dans la cheminée avant d’aller se mettre au lit ; – et dans les yeux de ces galopins, éveillés comme une poignée de souris, étincelait par avance la joie d’apercevoir, à leur réveil, le papier rose des sacs de pralines, les soldats de plomb rangés en bataillon dans leur boîte, les ménageries sentant le bois verni et les magnifiques pantins habillés de pourpre et de clinquant.
Le petit Wolff, lui, savait bien, par expérience, que sa vieille avare de tante l’enverrait se coucher sans souper ; mais, naïvement, et certain d’avoir été, toute l’année, aussi sage et aussi laborieux que possible, il espérait que le petit Noël ne l’oublierait pas, et il comptait bien, tout à l’heure, placer sa paire de sabots dans les cendres du foyer.
La messe de minuit terminée, les fidèles s’en allèrent, impatients du réveillon, et la bande des écoliers, toujours deux par deux et suivant le pédagogue, sortit de l’église.
Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre surmonté d’une niche ogivale, un enfant était endormi, un enfant couvert d’une robe de laine blanche, et pieds nus, malgré la froidure. Ce n’était point un mendiant, car sa robe était propre et neuve, et, près de lui, sur le sol, on voyait, liés dans une serge, une équerre, une hache, une bisaiguë, et les autres outils de l’apprenti charpentier. Éclairé par la lueur des étoiles, son visage aux yeux clos avait une expression de douceur divine, et ses longs cheveux bouclés, d’un blond roux, semblaient allumer une auréole autour de son front. Mais ses pieds d’enfant, bleuis par le froid de cette nuit cruelle de décembre, faisaient mal à voir.
Les écoliers, si bien vêtus et chaussés pour l’hiver, passèrent indifférents devant l’enfant inconnu ; quelques-uns même, fils des plus gros notables de la ville, jetèrent sur ce vagabond un regard où se lisait tout le mépris des riches pour les pauvres, des gras pour les maigres.
Mais le petit Wolff, sortant de l’église le dernier, s’arrêta tout ému devant le bel enfant qui dormait.
– « Hélas ! se dit l’orphelin, c’est affreux ! ce pauvre petit va sans chaussures par un temps si rude... Mais, ce qui est encore pis, il n’a même pas, ce soir, un soulier ou un sabot à laisser devant lui, pendant son sommeil, afin que le petit Noël y dépose de quoi soulager sa misère ! »
Et, emporté par son bon cœur, Wolff retira le sabot de son pied droit, le posa devant l’enfant endormi, et, comme il put, tantôt à cloche-pied, tantôt boitillant et mouillant son chausson dans la neige, il retourna chez sa tante.
– « Voyez le vaurien ! s’écria la vieille, pleine de fureur au retour du déchaussé. Qu’as-tu fait de ton sabot, petit misérable ? » Le petit Wolff ne savait pas mentir, et bien qu’il grelottât de terreur en voyant se hérisser les poils gris sur le nez de la mégère, il essaya, tout en balbutiant, de conter son aventure.
Mais la vieille avare partit d’un effrayant éclat de rire.
– « Ah ! monsieur se déchausse pour les mendiants ! Ah ! monsieur dépareille sa paire de sabots pour un va-nu-pieds !... Voilà du nouveau, par exemple !... Eh bien, puisqu’il en est ainsi, je vais laisser dans la cheminée le sabot qui te reste, et le petit Noël y mettra cette nuit, je t’en réponds, de quoi te fouetter à ton réveil... Et tu passeras la journée de demain à l’eau et au pain sec... Et nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes encore tes chaussures au premier vagabond venu ! »
Et la méchante femme, après avoir donné au pauvre petit une paire de soufflets, le fit grimper dans la soupente où se trouvait son galetas. Désespéré, l’enfant se coucha dans l’obscurité et s’endormit bientôt sur son oreiller trempé de larmes.
Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée par le froid et secouée par son catarrhe, descendit dans sa salle basse, – ô merveille ! – elle vit la grande cheminée pleine de jouets étincelants, de sacs de bonbons magnifiques, de richesses de toutes sortes ; et, devant ce trésor, le sabot droit, que son neveu avait donné au petit vagabond, se trouvait à côté du sabot gauche, qu’elle avait mis là, cette nuit même, et où elle se disposait à planter une poignée de verges.
Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de sa tante, s’extasiait ingénument devant les splendides présents de Noël, voilà que de grands rires éclatèrent au dehors. La femme et l’enfant sortirent pour savoir ce que cela signifiait, et virent toutes les commères réunies autour de la fontaine publique. Que se passait-il donc ? Oh ! une chose bien plaisante et bien extraordinaire ! Les enfants de tous les richards de la ville, ceux que leurs parents voulaient surprendre par les plus beaux cadeaux, n’avaient trouvé que des verges dans leurs souliers.
Alors, l’orphelin et la vieille femme, songeant à toutes les richesses qui étaient dans leur cheminée, se sentirent pleins d’épouvante. Mais, tout à coup, on vit arriver M. le curé, la figure bouleversée. Au-dessus du banc placé près de la porte de l’église, à l’endroit même où, la veille, un enfant, vêtu d’une robe blanche et pieds nus, malgré le grand froid, avait posé sa tête ensommeillée, le prêtre venait de voir un cercle d’or, incrusté dans les vieilles pierres.
Et tous se signèrent dévotement, comprenant que ce bel enfant endormi, qui avait auprès de lui des outils de charpentier, était Jésus de Nazareth en personne, redevenu pour une heure tel qu’il était quand il travaillait dans la maison de ses parents, et ils s’inclinèrent devant ce miracle que le bon Dieu avait voulu faire pour récompenser la confiance et la charité d’un enfant.
François Coppée,
 
 
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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 22:54
Azurine
 
Une nouvelle
de René Boylesve
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René Boylesve et l'automobile ! Voilà un bien curieux rapprochement ! Comment le charmant auteur de la Leçon d'amour dans un parc ou du Parfum des Iles Borromées aurait-il pu s'intéresser à cet objet sans âme ?  Et pourtant le monstre d'acier revient régulièrement dans l'oeuvre de notre Tourangeau. Boylesve a non seulement mis l'automobile dans ses romans mais il a longuement médité sur son apparition et sur la place qu'elle a prise dans nos moeurs. Il commença par en trouver l'invention plaisante, à une époque où elle n'était encore qu'un moyen d'agrément. Au début du siècle, c'était le chemin de fer qui apparaissait comme le symbole de la modernité stupide, avec sa rapidité brutale, ses horaires inflexibles, sa négation de l'espace, son entassement de bétail humain. Boylesve, en homme libre, a honnêtement cru que l'automobile réparerait tous ces méfaits et qu'elle nous restituerait le "Voyage", l'itinéraire que l'on choisit, le paysage qui déroule tranquillement sous nos yeux, l'imprévu charmant. Et puis il assista à la glorification saugrenue de la vitesse pour la vitesse, à l'arrivée des courses automobiles et de leurs publics imbéciles, à l'empuantissement de nos villes, à l'enlaidissement de nos campagnes. Et il déchanta. Au point de consacrer deux de ses dernières nouvelles, le Carrosse aux deux lézards verts (1921) et J'ai écrit une petite histoire (1925) à ce qui n'est plus pour lui que l'illustration assourdissante des Temps Modernes. Mais restons sur la première impression de Boylesve et suivons-le avec des amis choisis sur les routes encore désertes de l'Ile de France, de la Bourgogne et du Lyonnais. On est heureux, on s'embrasse, on regarde les jolis minois qui se montrent aux fenêtres au passage de l'automobile. Pour aller de Paris au lac du Bourget, on met neuf jours, mais peu importe... On sent que Boylesve s'amuse et ses tableaux sautillants auraient pu être filmés par les frères Lumière ou par Méliès. En avant donc, droit devant nous, en voiture à pétrole...
eugène charles.
 
Azurine ou le nouveau voyage
 
Un certain nombre de beaux esprits se plaisaient depuis quelque temps, à l'unisson de nos grand'mères, à défendre l'antique usage de la diligence qui créait entre le point de départ et celui d'arrivée, par l'intermédiaire au moins des cahots et de la conversation, un lien qui était à proprement parler «le voyage». Cela laissait à l'humanité en déplacement quelque chose de la personne originale et vivante, bien que contuse ne l'uniformisait pas en cette sorte de paquet de chair bourrue ayant serré son intellect avec des plastrons gaufrés ou des jupes, ayant dit adieu à la civilisation pour un temps donné, étant enfin devenue le véritable « colis voyageur ». Des tentatives de résurrection plus ou moins excentriques de la vieille manière d'aller n'eurent-elles pas lieu ces temps derniers, comme chacun sait? Mais une chose avait par trop vieilli c'était le cheval.
Du moins tel était l'avis qu'émettait devant nous, un soir de l'été dernier, mon excellent ami M. d’Éprouesse, sous les verdoyants ombrages de Passy. Et ce disant il nous ouvrait des perspectives inédites en nous déroulant, non la petite carte à gros filets noirs de l'indicateur, mais une bonne douzaine de belles et larges feuilles teintées sous la direction de l'état-major, dont la dernière contenait, parmi force hachures, la longue plaque bleue du lac du Bourget.
– Mes amis, nous dit M. d'Éprouesse, nous faisons, si vous voulez bien, nos cent kilomètres par petite journée C'est peu, trouvez-vous. Une bicyclette en rougirait. Mais nous en serons mieux pour faire escale à notre guise, bonne chère à notre appétit et dodo tout notre content : nous faisons un voyage d'agrément.
Car, M, d'Éprouesse voyage en voiture à pétrole.
Le lendemain même, nous, étions à Passy à. six heures du matin, avec notre petit bagage autant que possible réduit, et qu'on lie de chaque côté de la voiture avec des courroies. Je vous confierai le petit nom de la voiture, qui est Azurine, et qui prouve que les noms des « voitures à pétrole » comme ceux des bêtes et des gens, n'ont ni queue ni tête.
Ainsi accoutrée, munie de son grand parasol blanc, animée de la forte trépidation du mouvement rendu indépendant de la marche pour l'épreuve avant le départ, exhalant l'odeur ténue de la gazoline d'allumage, Azurine a vraiment bonne tournure. Sans doute elle ne peut se défaire de cette contenance gauche que donne l'absence du cheval. Mais pure habitude d'optique. Et il faut avouer que, pour qui s'accoutume à sentir la présence de la force emmagasinée soit à l'avant, soit à l'arrière du véhicule, la sensation de cet « incomplet », de ce « manque de tête » si vous voulez, disparait absolument, et l'appareil se suffit, comme un corps harmonieux, selon une esthétique bien entendu élémentaire. Ce n'est nullement élégant, mais ça se tient. Nous montons quatre : M. d'Éprouesse, qui conduit, M. Ottimo, Italien d'origine et excellent d'estomac ; à l'arrière, pour les menus soins des rouages, un mécanicien qui répond au nom de Dardare, et votre serviteur.
Par notre approvisionnement d'ustensiles, par le machiné des dessous de la voiture, par l'extrême réduction du bagage personnel et l'attroupement autour de notre équipage, nos préparatifs de sortie ont quelque chose d'un départ en ballon. Par notre tenue, négligée en pré- vision de la poussière, nous ressemblons à des voleurs, et de grands chemins, c'est le cas de le dire.
Nous traversons Paris tout humecté de l'arrosage du matin. Nous roulons en pleine boue, mais la satisfaction de la première heure nous fait trouver tout admirable. Les alentours de la gare de Lyon ne nous parurent jamais si pittoresques : Charenton, un petit coin du bois de Vincennes tout vaporeux et frais de rosée, où nous nous enfonçons pour le plaisir, au mépris de notre plus court chemin, et même la triste traversée d'Alfort nous paraissent également enchanteurs. M. Ottimo entonne un hymne à l'alliance latine; M. d'Éprouesse, la main au guidon et l'œil au compteur kilométrique, se délecte secrètement du ronflement régulier des « brûleurs », du tic tac vigoureux des pistons et de l'espace qu'Azurine enfiévrée dévore. Le mécanicien, qui est marin de sa nature, demeure seul en mélancolie, à cause de la température mal propice à la petite dégustation d'une chique.
On stoppe pour faire eau à Montgaron, sous un soleil de plomb dont l'allure vive de la voiture en marche nous a jusqu'à présent dissimulé l'ardeur. De minuscules jardins fleuris, peignés, brossés, lissés, aperçus au travers de grilles blanches, au pied de bourgeoises maisons proprettes, excitent une fureur inopinée chez Ottimo, sans doute par suite d'un goût naturel pour les pampas et la forêt vierge, qu'en effet il se met à nous développer à l'ébahissement des naturels de l'endroit, groupés autour d'Azurine qui présente pour le moment ses entrailles nues au délectable épanchement des «graisseurs».
Hop, nous voici à la lisière de la forêt de Fontainebleau, et la plaisante vision d'un déjeuner à Barbizon commence à nous dessiner le mirage de ses reliefs sur la route poussiéreuse de Melun. Hélas ! voici les brûleurs qui faiblissent tout à coup, et nous étonnions un village par notre traversée vertigineuse quand nous sommes bruyamment arrêtés. Il faut visiter les mèches. Dardare, du geste dont un prélat dit la messe, amène avec ordre, un à un, ses petits tiroirs, où les outils reposent en des creux de molleton comme des bijoux en leur écrin ; on étire les mèches de coton, on souffle dans les petits cylindres de cuivre, on tourne la manivelle et nous voilà repartis. Deux kilomètres plus loin, même jeu. Un froncement se lit aux sourcils de M. d'Éprouesse, et je me permets de pousser les premières notes d'une lamentation.
- C'est dommage ! fais-je du côté de Dardare.
- Oh ! dit-il flegmatiquement, avec cette chaleur- là ! …
- Eh quoi! vous pensez que la chaleur est cause…
- Pour la chique, assurément, monsieur !
Ottimo est ravi : pas trace ici du moindre bout de jardin peigné des champs, rien que des champs à perte de vue.
Enfin nous revoici lancés ; l'aiguille du compteur enregistre des kilomètres vierges d'incidents nous faisons dix-sept ou dix-huit à l'heure; nous voyons pointer les clochers de Melun; nous opérons dans la ville une descente à tous freins.
A une heure, nous atteignons Barbizon. Tout le monde sait ce qu'est un déjeuner à l'hôtel de la Forêt, qui ne diffère pas sensiblement pour les voyageurs en voiture à pétrole, sinon par la condescendance que nous obtenons du personnel et l'inquiétude mal dissimulée qu'inspirent à d'élégantes jeunes femmes notre tenue et nos barbes saupoudrées de poussière, Une halte de deux grandes heures ne nous paraît pas exagérée. Puis nous faisons une délicieuse traversée en forêt, en vitesse moyenne, nous brûlons Fontainebleau, et, par la charmante vallée du Loing, parmi des prairies et un continuel et reposant voisinage d'eau, nous gagnons à sept heures précises la pittoresque petite ville de Moret aux portes fortifiées, à l'antique ceinture de murailles, où la rencontre fortuite de l'admirable artiste S… et de sa gracieuse femme nous vaut un dîner et une soirée inopinés durant lesquels la conversation, qui ne peut s'écarter du pétrole, nous amène à jeter les bases d'une idéale voiture dont je vous épargne le plan fantastique et que nous souhaitons à la postérité.
Les rêves de la première nuit sont légers, empreints d'images voletantes et fugitives, d'une remembrance d'objets innombrables qui passent et d'une crainte vague de s'arrêter : préoccupation du « brûleur » nouveau, souci humain ! La porte entr'ouverte de ma chambre, qui communique avec celle de M. d'Éprouesse, me fait assister à un brusque réveil où je l'entends prononcer un chiffre à haute voix : il continue de voir son compteur et totalise des kilomètres !
A huit heures du matin, nous inaugurons notre seconde journée par un temps frais, sous un ciel voilé. Azurine file à tout pétrole, nous avons la sensation de prendre un long bain matinal. Dardare silencieux, et confiant en la vertu des brûleurs, imprime à sa mâchoire un lent mouvement de ruminant, tandis que sa lèvre s'agrémente d'un caractéristique filet brun.
- A la bonne heure, Dardare, ça va bien, hé ?
Il explore l'horizon d'un œil de matelot et son regard signifie : de l'eau.
La seule idée d'avoir de l'eau plonge notre ami Ottimo en une expansive jovialité. Comme je me permets de n'y prendre qu'une part médiocre, il m'entame un discours philosophique où il est démontré que les intempéries sont la santé du corps, à l'égal du cresson de fontaine. M. d'Éprouesse, immuable en sa sérénité, se contente de soulever une des portions de son… assiette : « Prenez, dit-il, et soyez à l'abri. » Nous retirons cinq feuilles de caoutchouc soigneusement pliées, et nous avons de quoi transformer notre équipage en le plus imperméable des moyens de transport. On n'attend qu'un avis pour exécuter la manœuvre ; notre souci, dès lors, est que la pluie dédaigne nos préparatifs et manque à tomber. Ah ! voyageurs d'Orient-express et de coupés-lits, eûtes-vous jamais des émotions d'une aussi aimable puérilité ? Aussi bien, je vous dis que la voiture à pétrole est en train de réformer nos mœurs et de nous recréer les tempéraments de nos grand-pères guillerets et galants.
La pluie ne tombait toujours pas, et nous avions seulement trempé nos âmes en l'impression sévère des plaines de Montmirail, quand nous avons le plaisir de rencontrer nos hôtes de la veille partis pour nous surprendre, une demi-heure avant nous, en bicyclette, et qui nous attendent à la porte d'une auberge. Ces sortes de rencontres inopinées sur les grandes routes désertes ont un agrément que l'humanité ignore. On s'embrasserait. Vous verrez qu'on s'embrassera beaucoup plus, avec l'usage de la voiture ; tant pis pour les grincheux ! Nous invitons la jeune femme à goûter quelques kilomètres de notre locomotion. Ottimo chevauche la bicyclette, et tel est l'effet de la présence d'une dame, que Dardare lui-même renonce brusquement, d'un geste que je vous épargne, à toute autre douceur.
La pluie ! la pluie ! d'un coup, des torrents d'eau ! A la manœuvre ! En trois minutes la voiture est entièrement bâchée, et nous avançons, au milieu d'un déluge, parfaitement clos et intacts.
Mais bientôt nos bicyclistes crient grâce. Ottimo ne va pas le mieux du monde ! Nous stoppons et recevons les gens mouillés sous notre toit confortable. On rit : Mme S. ne s'amusa jamais davantage. « Mais si ! déclare Ottimo, tout va le mieux du monde ! »
Cependant, la pluie persistant, nous sommes obligés de déposer nos compagnons d'une heure à la première station du chemin de fer ; impossible de remonter à bicyclette. « Adieu ! Adieu ! » Et nous repartons à toute vitesse sous l'ondée, vers la ville de Sens.
Le trésor de la cathédrale de Sens, de merveilleuses tapisseries du quinzième siècle; les célèbres suaires gothiques de Saint-Potentien, de Saint-Savinien, etc., les verrières de Jean Cousin, quand me serais-je jamais arrêté là pour les voir ? Azurine se fait la servante des arts, et ses voyageurs, échauffés de beauté, éparpillent, sur la route étonnée d'Auxerre, une interminable discussion esthétique. Foin des préoccupations du chemin de fer ! « A quelle heure arrivons-nous à X. ? - Combien d'arrêt à Z. ? - Y a t-il un buffet ? - Aperçoit-on la ville en passant? » Nous nous moquons bien des arrêts et des heures ! Nous ne savons pas quand nous arriverons, nous repartons quand nous avons vu la ville, et nous avons des auberges tout le long de la route où l'on peut toujours tordre le cou à une volaille et où le vin commence à se faire bon ! Oui, foin du « grand frère » qui passe comme un boulet de canon au milieu du paysage qui nous a plu, et où, tranquilles au bord de l'eau, nous donnons à des instants nombreux de notre pérégrination la tournure perdue des idylles.
Avez-vous jamais ouï parler d'Auxerre-en-Auxerrois, si ce n'est en chantant ? Moi, non. Le fait est que le vin y est tout à fait délicieux. On chante dans la rue, on chante dans les cafés, on chante sur la place publique autour d'un lampion fumeux qui éparpille ses lueurs fantomatiques au-dessus d'un harmonium enfantin et d'une foule silencieuse. Oh ! ces refrains entendus à Auxerre, jamais plus ils ne me sortiront de la tête ! L'un surtout, patriotique et lamentable, suivi immédiatement d'un autre purement suggestif, et dont la formule de symbole est :
Avec son petit arrosoir ?
Avec son petit arrosoir !
Je demande la permission de ne pas soulever le voile qui donne à ces couplets leur vertu, et je vous renvoie à Auxerre qui s'en pourlèche, le soir venu. Quant à nous, c'est en chantant aussi que nous quittons Auxerre, le matin, par un ciel clément qui, cette fois, nous fait grâce :
Avec son petit arrosoir !
Bien nous prit de chanter au départ, car ce jour devait être celui de notre marche la plus pénible. Nous avions à escalader la côte d'Or, et toujours Azurine manifesta un médiocre entrain pour les pentes. En revanche, le pays est plus beau et nous avons la consolation, lorsqu'un de ces maudits brûleurs nous fait faux bond, soit à une côte soit à une descente, de reposer nos yeux décontenancés sur des environs pittoresques. Dieu sait, et Dardare aussi, pour avoir manié et remanié le contenu de ses petits tiroirs et tourné la manivelle, combien d'endroits charmants reçurent la caresse de nos mélancolies. Nous nous perdons en conjectures sur la cause de ces extinctions des brûleurs. Quelqu'un hasarde la supposition que le pétrole pourrait bien être mauvais.
- Dardare, vous achèterez du pétrole à Avallon, et nous verrons bien.
Entre temps, nous nous livrons à la chasse involontaire des vaches du pays qui sont blanches et peureuses. Ces bêtes fuient devant la voiture, et nul chien au monde, nulle voix de crécelle écorchante de petite gardeuse aux abois ne peut les faire retourner. Il faut stopper. Remarquez qu'en ces moments les brûleurs fonctionnent toujours à merveille. Par contre, au premier village qui nous contemple avec ébahissement, nous voici encore arrêtés, sans rime ni raison.
- Dardare, n'avez-vous donc pas changé le pétrole ?
- Monsieur ne m'a pas dit de le changer : j'ai mis seulement le nouveau par-dessus.
– !!!
Il ne nous reste qu'à vider complètement le carburateur qui contient le mélange du pétrole ancien et du nouveau. Azurine, après cette opération, et nourrie d'un plus pur aliment, est prise d'un regain de vélocité. N'étaient les maudites côtes, nous avancerions, mais l'intelligent ingénieur qui traça ici la route nationale, épris de la ligne droite jusqu'à la croire constamment idéale, l'a appliquée sur tout le pays sans aucun souci des variations de niveau : bosses, collines, monts et vallées lui sont indifférents, il va droit son chemin.
Depuis cinq grandes heures nous. n'avons pas vu âme qui vive : des mamelons, des vallons, des bois silencieux et déserts. Le soleil baisse. Nous commençons à manquer d'eau, la carte n'indique ni filet bleu, ni village. Enfin, une mare à cinq cent mètres de la route. Ferons-nous ce détour ? Il le faut. Et, arrivés à cette flaque d'eau isolée, large comme un petit lac, où le couchant envoie ses opales, ses émeraudes et des lambeaux épars d'orangé qui s'éteint, la beauté de l’heure nous retient, et nous voilà accroupis près des roseaux, immobiles et insoucieux du reste.
N'avions-nous pas espéré atteindre Dijon dansla soirée ? Hélas ! nous arrivons à lanuit en un petit endroit nommé Précy-sous-Thyl,où nous coucheronsà l'auberge.Une nuée de gamins tout près d'aller au lit,s'abat autour d’Azurine, ronflante ainsi qu'à ses plus beaux jours. Nous avançons parmi de la marmaille criante, sifflante, chantante et d’un effet pittoresque inouï dans la pénombre que nous perçons de nos feux blancs.
Nous devons à la vérité de dire que ce lieu de Précy nous fut mal favorable. A la suite de cette journée fertile en accrocs, M. d'Eprouesse, fatigué sans doute de tenir perpétuellement le guidon et de surveiller sa machine depuis trois jours, gagne aussitôt sa chambre par le moyen d'un escalier dé pierre d'un aspect étonnamment romantique et nous abandonne sa part de dîner. Las ! nous lui fîmes trop d'honneur pour la tranquillité de notre nuit et tentâmes d'oublier nos déboires par des moyens trop vulgaires. Une insomnie insurmontable me tenant vers l'heure de minuit seul à seule avec Phoebé qui planait, pure, sur Précy endormi, j'entends tout à coup 'des aboiements furieux mêlés à une voix humaine, s'il est juste de qualifier ainsi la vocifération de notre excellent ami Ottimo aux prises dans la cour avec le molosse de l'hôtel du Commerce et de l'Industrie.
- Qu'y a-t-il donc, monsieur Ottimo ?
– Mais, clame mon infortuné compagnon, n’est-il pas apparent qu'il y a là une rosse de chien vis-à-vis d'un homme incommodé ?
- Aussi quelle idée de s'exposer à pareille heure à là sévérité de ce gardien d'ailleurs honnête, j'en suis convaincu ?
̃– Je vous en souhaite, en effet, de plus continente, monsieur le maître d'école, me lance Ottimo dans l'instant qu'il atteignait, au fond de la cour, le lieu sans doute de ses désirs. Mais faites dont taire cette maudite bête, car, ajoutait-il par une lucarne en cœur, je compté repasser… malgré que ma santé soit altérée…
Et j'avisais un pot de fleurs que j'eusse certainement sacrifié aux dieux Pénates, pour le repos de la maison, sur le dos dû chien, quand différentes têtes apparurent aux croisées en même temps que grognaient des voix épaisses de sommeil. Quelqu'un cueillit sur l'appui de sa fenêtre des bribes de chaux et les lança à l'animal hurlant. Phœbé qui vit ce spectacle dut sourire. Mais la maîtresse de l'hôtel en faillit gronder. Elle se montra sur un palier de pierre, en jupe courte et en camisole. C'était une personne accorte et de tournure imposante ; le seul timbre de sa voix adoucit l'animal et nous engagea tous à la conversation. Elle s'établit sur le sujet de l'indisposition d'Ottimo que l'on nommait « le monsieur de la voiture ». De sorte que lorsqu'il se montra, il n'y eut qu'une voix aux cinq ou six fenêtres qui donnaient sur cette cour, pour lui demander de ses nouvelles.
- Mais cela va, dit-il, le mieux du monde. Et son sang méridional reprenant le dessus, il esquissa, tourné vers la lune, quelques entrechats qui tassèrent son indisposition et le rendirent aussitôt populaire.
Cependant nos mines étaient longues au matin. M. d'Éprouesse conservait la migraine ; et Ottimo, qui dut à son caractère familier d'expliquer à toute la commune assemblée les secrets des entrailles d'Azurine, rêvait d'interroger l'apothicaire sur de plus intimes rouages. Toutefois, tandis que nous achevions de monter la côte d'Or, Ottimo se rétablissait dans la mesure que nous paraissions nous affaisser davantage.
La descente nous remit. Le pays devint adorable, la route serpentant en une vallée infinie où nous voyions les teintes des collines se dégrader jusqu'au bleu pâle. Nous arrêtâmes le mécanisme, et pendant une heure Azurine descendit sur ses freins. Notre entrée, le soir à Dijon, fut des plus honorables, et nous n'eûmes plus d'embarras qu'en nous regardant les uns les autres sous le hall de l'hôtel de la Cloche, en face d'un maître d'hôtel dont la raie descendait jusque sous le faux col. Nous avions l'air d'anarchistes, nuance « par le fait », rien même des «intellectuels» [1]. La poussière et le soleil avaient brûlé nos vêtements, nos barbes incultes, poudreuses et desséchées nous donnaient la sensation d'un hérissement de fils de fer, et la légèreté de notre ballot nous permettait tout juste de changer de chemise. Ottimo ne retrouva pas son petit succès de Précy, et les dames, à table d'hôte, précipitèrent visiblement leur repas.
J'espère que tout le monde connaît Dijon. Cette ville a des églises et un palais des ducs qui valent mieux que sa moutarde. Azurine nous a promenés partout. Objet de curiosité pour tous les Dijonnais. Quand nous venons la rejoindre après la visite d'un monument, elle est entourée d'une si compacte ribambelle de gens que nous pensons malgré nous, et sauf votre respect, à un essaim de mouches abattu sur un petit tas douteux. A notre approche, tout s'écarte et se disperse. On nous entoure, mais à distance, d'une sorte de vénération muette.
Mais les chevaux bourguignons, sans doute mal renseignés, manifestent contre cette nouveauté une opposition déclarée. Quelques-uns nous lancent à la rencontre des regards obliques et partent à fond de train d'autres, pour plus d'éclat, arrivés à dix mètres de nous sans aucun signe d'effroi, virent tout à coup et complètement, rebroussant chemin avec un entrain sans égal. Nous allions quitter les faubourgs de Dijon, quand nous rasons une voiture de déménagement attelée d'un joli cheval noir, de tout repos probablement, puisque les déménageurs sont, à ce qu'il nous semble, au cabaret d'en face. Nous donnons, à distance, quelques coups de cornet. Rien ne bouge. Nous passons à toute vitesse et n'avons plus qu'à contempler le cheval qui fait un détour du côté d'un fossé profond. La voiture se penche et s'affaisse sur le côté de la façon la plus paisible du monde nous distinguons de loin quelques vases, des meubles, un ou deux matelas projetés. On sort du cabaret on lève les bras, on crie : Azurine traverse les catastrophes avec le dédain qui sied aux instruments du progrès. Nous comptâmes, ayant d'arriver seulement au clos Vougeot, quelques douzaines de choux, de salades et un nombre indéterminé, de carottes et menus légumes répandus par les maraîchères aux chevaux impétueux. Et c'est, de notre voyage entier, tout ce qui peut nous être imputé d'accidents.
Nous traversons les célèbres crus de Bourgogne, excellent entraînement à savourer le yin de Beaune que la plus jolie des maîtresses d'hôtel nous sert elle-même en des verres de la contenance d'un demi-litre. Nous allons voir le célèbre hôpital de Beaune, un coin intact du quinzième siècle, une cour fleurie ensoleillée, au cloître de bois, aux grands auvents pointus, aux pignons d'ardoises, aux délicates ouvertures gothiques, où la cornette et le visage gracieux des petites nonnes qui courent, enchantent un instant les yeux d'une déconcertante résurrection historique. Dans les salles, des Gobelins, des Aubussons, et le splendide triptyque attribué à Van Dyck et dont le Louvre serait fier. Ottimo ne veut plus s'en aller, il s'installe dans la cour et prend des croquis. Nous nous asseyons sur la margelle d'un puits en fer forgé du quinzième siècle, où des liserons soignés grimpent comme sur les images, et nous faisons durer ce ravissement rétrospectif. Nous savons qu’Azurine est patiente et qu'elle se rallume instantanément. Et dire qu'il y a de pauvres gens qui voyagent, en chemin de fer !
Ne nous flattons jamais ! Un des avantages du voyage en voiture est de vous induire à chaque instant en réflexions philosophiques. Voilà-t-il pas qu’Azurine a toutes les peines du monde à s'éloigner de Beaune ! Plus de côtes cependant, une belle route plane qui devrait nous mener en moins de deux heures à Chalon. On visite la machine, on renouvelle les brûleurs. Les mouvements font entendre un bruit inusité, une sorte de râle de mauvais augure. Nous sommes obligés d'aller en petite vitesse. Misère ! Nous rougissons en passant dans les nombreux villages de Bourgogne, où nous vîmes tant de jolis minois se pencher aux fenêtres. Il y a dans tout ce pays des figures charmantes. Le bruit de la voiture surprend des femmes à leur toilette ; quelques-unes se montrent, la serviette ou l'éponge à la main, curieuses ayant tout, découvrant une épaule ou davantage ; puis elles se cachent, mais veulent voir, et elles rient et nous rions, c'est délicieux. Mais Azurine va comme une tortue, nous nous donnons des airs pas pressés, nous n'atteignons Chalon qu'à l'heure du dîner.
Alors, pour la première fois, la grande ville nous intimide ; quelle piteuse figure nous allons faire ! Où se trouve l'hôtel X…? – A l'autre bout de la ville. Nous jurons tous à la fois, quoique Ottimo trouve la chose très bouffonne. Sauvés ! Sauvés ! la grande rue descend en pente rapide jusqu'à son extrémité. La main aux freins, en avant ! Nous faisons une entrée magnifique, troublés uniquement par l'angoisse de voir tout à coup le niveau s'aplanir. Cela descend encore ! Dieu, soit loué ! car tout Chalon est dehors comme exprès ; nous fendons une foule épaisse assemblée pour le passage de la course de cycles Paris-Lyon ; nous bénéficions de dispositions enthousiastes et pénétrons à l'hôtel au milieu des applaudissements.
Il n'y avait pas de quoi. Nous étions destinés à la suprême humiliation. - Quoi donc ! – Oh C'est terrible à confesser ! – Mais encore ?... hein ? le chemin de f… ? –Vous l'avez dit : le chemin de fer ! le « grand frère » dédaigné, bafoué tout le long de la route, nous l'allions prendre et faire prendre à Azurine jusqu'à Lyon, pour la raison qu'un des rouages essentiels que je n'ai point la mission de vous décrire était usé et ne se pouvait remplacer qu'à Paris, d'où il fallait le faire venir et l'attendre. J'affirme que jamais le train de P. L. M. ne reçut de voyageurs plus confus et plus mal disposés. Nous passâmes trois heures en chemin de fer et deux jours à Lyon, qui nous parurent des siècles…
- Eh bien ! Ottimo, cela va-t-il le mieux du monde?
- Rien ne pouvait nous être meilleur que ce qui nous arrive, répond, imperturbable, cet animal d'homme ; car nous eussions pu, avec un organe usé à demi, traîner quinze jours sur les chemins ; un organe usé tout à fait va nous en valoir un neuf, qui nous vaudra à Aix – les - Bains une entrée triomphale !
Et Ottimo avait encore raison. Azurine restaurée nous fit, à la sortie de Lyon, brûler tellement d'étapes que nous allongeâmes à plaisir notre itinéraire, allant jusqu'à toucher la Grande Chartreuse, d'où nous redescendions le lendemain, par le plus long toujours, Pierre- châtel, le col du Chat, aux bords du lac du Bourget. Des amis nous attendent près de l'arc antique de Campanus, et l'ombre du soir est assez favorable pour qu'Ottimo croie passer dessous et remercie en vocables sonores les populations de l'avoir élevé pour nous.
On nous embrasse : nous embrassons, et quiconque nous a touchés vient avec nous se débarbouiller, ce qui n'est pas inutile. Nous étions partis de Paris depuis neuf jours; enfin on allait pouvoir s'offrir la sensation du linge blanc Nous allons dans la soirée à la villa des Fleurs, on ne nous regarde pas avec effarouchement, des Parisiennes même ne s'éloignent pas de nous.
M. d'Éprouesse se penche de gauche à droite et murmure un chiffre énorme de kilomètres. Il triche un peu, car il ne défalque pas ceux que nous devons à la compagnie du P.-L.-M. Mais qui ne lui serait indulgent ? Il nous a donné l'occasion de faire un voyage long, agréable et sans fatigue, où nous avons éprouvé les points faibles de la locomotion à gaz - qui sont pour la plupart supprimés aujourd'hui, et l'an prochain nous emmènerons nos familles entières sans la moindre crainte qu'elles soient incommodées. L'inconvénient de la poussière est évité par une disposition nouvelle des places d'arrière ; les brûleurs ne sont pour nous qu'une institution tombée en désuétude ; nous emmagasinons de l'eau pour une journée entière et du pétrole pour une semaine ; nous transportons notre garde-robe grâce à un aménagement particulier; enfin, par la puissance d'un moteur mieux proportionné, nous nous soucions des côtes autant que des vieilles diligences où même du chemin de fer, moyen barbare destiné au transport des gens affairés et des marchandises, des aveugles et des névrosés, des gens bilieux ou sans conversation, mais contre quoi toutes les personnes bien nées, amies de la nature, des incidents aimables et de la bonne compagnie, doivent organiser la plus farouche réaction.
rené boylesve.
 

[1]. Allusion aux attentats anarchistes de 1894..
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la Revue critique des idées et des livres - dans Récits et nouvelles
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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 18:42
Mademoiselle
Roxane
 
Un conte d'Anatole France
Anatole France.jpg
 
Ah! l'abbé Coignard, M. l'abbé Jérôme Coignard, l'excellent homme, bon chrétien, bon dineur, bon buveur, fin lettré et parfait connaisseur de l'âme humaine ! Combien d'heures de notre belle jeunesse avons-nous sacrifiées aux tribulations de cet ecclésiastique hors du commun, de son disciple, le gentil Jacques Tournebroche, entourés d'autres figures délicieuses dans un XVIIe siècle aussi faux que nature ! Le tout servi dans la langue splendide d'Anatole France. Talleyrand prétendait que "ceux qui n'ont pas vécu avant 1789 ne peuvent connaitre la douceur de vivre". C'est sans doute pour nous consoler - et pour se consoler lui-même - de notre triste purgatoire qu'Anatole France s'est plongé avec passion dans le dossier Coignard. Il en tira un roman d'aventures - La Rôtisserie de la Reine Pédauque -, un volume de causeries - Les Opinions de Jérome Coignard -, et une dizaine de petits récits qu'il publia dans diverses revues avant de les rassembler dans le volume des Contes de Jacques Tournebroche. Le roman mit du temps à se faire :  on sait que le XVIIe siècle était la période chérie d'Anatole France et il ne voulut pas décevoir. Les Opinions, aussi, car il fallait y être fidèle aux débats de l'époque, tout en y introduisant ceux d'aujourd'hui et Anatole, écrivain perfectionniste, voulait être irréprochable dans l'exposition des uns et des autres. Les contes de Jacques Tournebroche lui donnèrent moins de fil à retordre. C'était surtout l'occasion d'exhumer de vieilles histoires et de permettre au couple Coignard-Tournebroche de donner libre cours à sa fantaisie. On ne croit pas un instant à l'histoire de Mademoiselle Roxane, que nous présentons ci-dessous. Peut-on d'ailleurs parler d'histoire? Coignard ratiocine, Tournebroche prend sa leçon de choses sur la vie, une belle jeune femme retrouve l'espoir et Paris s'endort et s'éveille dans la douceur... Le plaisir du conte en veut-il davantage ?
 
eugène charles.
 
Mademoiselle Roxane
 
Mon bon maître, M. l'abbé Jérôme Coignard, m'avait mené souper chez un de ses anciens condisciples qui logeait dans un grenier de la rue Git-le-Cœur. Notre hôte, prémontré de grand savoir et bon théologien, s'était brouillé avec le prieur de son couvent pour avoir fait un petit livre des malheurs de mam'zelle Fanchon ; en suite de quoi il était devenu cafetier à La Haye. De retour en France, il vivait péniblement des sermons qu'il composait avec beaucoup de doctrine et d'éloquence. Après le souper, il nous avait lu ces malheurs de mam'zelle Fanchon, source des siens, et la lecture avait duré assez longtemps; et je me trouvai dehors, avec mon bon maître, par une nuit d'été merveilleusement douce, qui me fit concevoir tout de suite la vérité des fables antiques qui se rapportent aux faiblesses de Diane, et sentir qu'il est naturel d'employer à l'amour les heures argentées et muettes. J'en fis l'observation à M. l'abbé Coignard, qui m'objecta que l'amour cause de grands maux.
– Tournebroche, mon fils, me dit-il, ne venez-vous pas d'entendre de la bouche de ce bon prémontré que, pour avoir aimé un sergent recruteur, un commis de monsieur Gaulot, mercier à la Truie-qui-file, et monsieur le fils cadet du lieutenant criminel Leblanc, mam'zelle Fanchon fut mise à l'hôpital? Voudriez-vous être ce sergent, ce commis ou ce cadet de robe ?
Je répondis que je le voudrais. Mon bon maître me sut gré de cet aveu et il me récita quelques vers de Lucrèce pour me persuader que l'amour est contraire à la tranquillité d'une âme vraiment philosophique.
Ainsi devisant, nous étions parvenus au rond-point du Pont-Neuf. Accoudés au parapet, nous regardâmes la grosse tour du Châtelet, noire sous la lune
- Il y aurait beaucoup à dire, soupira mon bon maître, sur cette justice des nations polies, dont les vengeances sont plus cruelles que le crime même. Je ne crois pas que ces tortures et que ces peines, qu'infligent des hommes à des hommes, soient nécessaires à la conservation des États, puisqu'on retranche de temps à autre quelqu'une des cruautés légales, sans dommage pour la république. Et je devine que les sévérités qu'on garde ne sont pas plus utiles que n'étaient celles qu'on a abandonnées. Mais les hommes sont cruels. Venez, Tournebroche, mon ami ; il m'est pénible de songer que des malheureux veillent sous ces murs dans l'angoisse et le désespoir. L'idée de leurs fautes ne m'empêche pas de les plaindre. Qui de nous est juste ?
Nous poursuivîmes notre chemin. Le pont était désert, à cela près qu'un mendiant et une mendiante s'y rencontrèrent. Ils se blottirent dans une des demi-lunes, sur le seuil d'une échoppe. Ils semblaient assez contents l'un et l'autre de mêler leurs misères et, quand nous passâmes près d'eux, ils songeaient à tout autre chose qu'à implorer notre charité. Pourtant, mon bon maître, qui était le plus pitoyable des hommes, leur jeta un liard qui demeurait seul dans la poche de sa culotte.
- Ils recueilleront notre obole, dit-il, quand ils auront repris le sentiment de leur détresse. Puissent-ils alors ne pas se disputer cette pièce avec trop de violence.
Nous passâmes outre, sans plus faire de rencontre, quand, sur le quai des Oiseleurs, nous avisâmes une jeune demoiselle qui marchait avec une résolution singulière. Ayant hâté le pas pour l'observer de plus près, nous vîmes qu'elle avait une taille fine et des cheveux blonds dans lesquels se jouaient les clartés de la lune. Elle était vêtue comme une bourgeoise de la ville.
- Voilà une jolie fille, dit l'abbé; d'où vient qu'elle se trouve seule dehors, à cette heure ?
– En, effet, dis-je, ce n'est pas ce qu'on rencontre d'ordinaire sur les ponts après le couvre-feu.
Notre surprise se changea en une vive inquiétude quand nous la vîmes descendre sur la berge par un petit escalier fréquenté des mariniers. Nous courûmes à elle. Mais elle ne parut point nous entendre. Elle s'arrêta au bord des eaux qui étaient assez hautes, et dont le bruit sourd s'entendait à quelque distance. Elle demeura un moment immobile, la tête droite et les bras pendants, dans l'attitude du désespoir. Puis, inclinant son col gracieux, elle porta les mains à ses joues, qu'elle tint cachées durant quelques secondes sous ses doigts. Et tout de suite après, brusquement, elle saisit ses jupes et les ramena en avant du geste habituel à une femme qui va s'élancer. Mon bon maître et moi, nous la joignîmes au moment où elle prenait cet élan funeste et nous la tirâmes vivement en arrière. Elle se débattit dans nos bras. Et comme la berge était toute grasse et glissante du limon déposé par les eaux (car la Seine commençait à décroître), il s'en fallut de peu que M. l'abbé Coignard ne fût entraîné dans la rivière. J'y glissais moi-même. Mais le bonheur voulut que mes pieds rencontrassent une racine qui me servit d'appui, pendant que je tenais embrassés le meilleur des maîtres et cette jeune femme désespérée. Bientôt, à bout de force et de courage, elle se laissa aller contre la poitrine de M. l'abbé Coignard, et nous pûmes remonter tous trois la berge. Il la soutenait délicatement, avec cette grâce aisée qui ne le quittait pas. El il la conduisit jusque sous un gros hêtre au pied duquel était un banc de bois où il l'assit.
Il y prit place lui-même.
– Mademoiselle, lui dit-il, ne craignez rien. Ne dites rien encore, mais sachez qu'un ami est près de vous.
Puis, se tournant vers moi, mon maître me dit :
- Tournebroche, mon fils, il faut nous réjouir d'avoir mené à bonne fin cette étrange aventure. Mais j'ai laissé là-bas, sur la berge, mon chapeau, qui, bien que dépouillé de presque tout son galon et fatigué par un long usage, ne laissait point de garantir encore du soleil et de la pluie ma tête offensée par l'âge et les travaux. Va voir, mon fils, s'il se trouve encore à l’endroit où il est tombé et, si tu l’y découvres, apporte-le-moi, je te prie, ainsi qu'une boucle de mes souliers, que j'ai perdue. Pour moi, je resterai près de cette jeune demoiselle et je veillerai sur son repos.
Je courus à l'endroit d'où nous venions et je fus assez heureux pour y trouver le chapeau de mon bon maître. Quant à la boucle, je ne puis la découvrir. Il est vrai que je ne pris pas un extrême soin à la chercher, n'ayant vu, de ma vie, mon bon maître qu'avec une seule boucle de soulier. Quand je revins au hêtre, je trouvai la jeune demoiselle, dans l'état où je l’avais laissée, assise, immobile, la tête appuyée contre l'arbre. Je m’aperçus quelle était parfaitement belle. Elle portait une mante de soie garnie de dentelles, et fort propre, et était chaussée d'escarpins dont les boucles reflétaient les rayons de la lune.
Je ne me lassais pas de la considérer. Soudain, elle ranima ses yeux mourants et, jetant sur M. Coignard et sur moi un regard encore voilé, elle dit d'une voix éteinte, mais d'un ton qui me sembla celui d'une personne de qualité :
– J'apprécie, messieurs, ce que vous avez fait pour moi dans un sentiment d'humanité ; mais je ne puis vous en marquer mon contentement, car la vie à laquelle vous m'avez rendue est un mal haïssable et un cruel supplice.
En entendant ces paroles, mon bon maître, dont le visage exprimait la compassion, sourit doucement, parce qu'il ne croyait pas que la vie fût à jamais haïssable pour une si jeune et jolie personne.
– Mon enfant, lui dit-il, les choses ne nous font point la même impression, selon qu'elles sont proches ou lointaines. Il n'est pas temps de vous désoler. Fait comme je suis et dans l'état où m'a réduit le temps injurieux, je supporte la vie où j'ai pour plaisirs de traduire du grec et de dîner quelquefois avec d'assez honnêtes gens. Regardez-moi, mademoiselle, et dites-moi si vous consentiriez à vivre dans les mêmes conditions que moi ?
Elle le regarda ; ses yeux s'égayèrent presque, et elle secoua la tête. Puis, reprenant sa tristesse et sa désolation, elle dit :
- Il n'y pas au monde une créature aussi malheureuse que je suis.
- Mademoiselle, répondit mon bon maître, je suis discret par état et par tempérament; je ne chercherai point à vous tirer votre secret. Mais on voit clairement à votre mine que vous souffrez d'une peine d'amour. Et c'est un mal dont on réchappe, car j'en ai été moi-même atteint. Il y a de cela fort longtemps.
Il lui prit la main, lui donna mille témoignages de sympathie et poursuivit en ces termes :
- Je n'ai qu'un regret à cette heure, c'est de ne pouvoir vous offrir un asile pour passer le reste de la nuit. Mon gîte est dans un vieux château assez distant, où je traduis un livre grec en compagnie de ce jeune Tournebroche que vous voyez ici.
En effet, nous habitions alors chez M. d'Astarac, au Château des Sablons, dans le village de Neuilly, et nous étions aux gages d'un grand souffleur qui périt, depuis, d'une mort tragique
- Si toutefois, mademoiselle, ajouta mon bon maître, tous saviez quelque lieu ou vous pensiez pouvoir vous rendre, je serai heureux de vous y accompagner.
A quoi la jeune demoiselle répondit qu'elle était sensible à tant de bonté, qu'elle logeait chez une parente où elle était assurée d'entrer à toute heure, mais qu'elle n'y voulait point retourner avant le jour, tant pour n'y point troubler le sommeil des gens que par crainte d'être trop vivement rappelée à la douleur par la vue des objets qui lui étaient familiers.
En prononçant ces paroles, elle versa des larmes abondantes.
Mon bon maître lui dit:
-Mademoiselle, donnez-moi, s'il vous plaît, votre mouchoir et je vous en essuierai les yeux. Puis: je vous conduirai, en attendant le jour, sous les piliers des Halles où nous serons assis commodément à l'abri du serein.
La jeune demoiselle sourit dans ses larmes.
– Je ne veux point, dit-elle, vous donner tant de peine. Allez votre chemin, monsieur, et croyez que vous, emportez toute ma reconnaissance.
Pourtant elle posa la main sur le bras que lui tendait mon bon maître et nous prîmes tous trois le chemin des Halles. La nuit s'était beaucoup rafraîchie. Dans le ciel qui commençait à prendre une teinte laiteuse, les étoiles devenaient plus pâles et plus légères. Nous entendions les premières voitures des maraîchers rouler vers les Halles au pas lent d'un cheval endormi. Parvenus aux piliers, nous prîmes place tous trois dans l'embrasure d'un porche à l'image Saint-Nicolas, sur un degré de pierre que M. l'abbé Coignard prit soin de recouvrir de son manteau, avant d'y faire asseoir la jeune demoiselle.
Là, mon bon maître tint sur divers sujets des propos plaisants et joyeux à dessein, afin d'écarter les images funestes qui pouvaient assaillir l'âme de notre compagne. Il lui dit qu'il tenait cette rencontre pour la plus précieuse qu'il eût jamais faite dans sa vie, qu'il emporterait d'une si touchante personne un cher souvenir, sans vouloir lui demander son nom et son histoire.
Mon bon maître pensait peut-être que l'inconnue dirait ce qu'il ne lui demandait pas. Elle versa de nouveau des larmes, poussa de grands soupirs et dit
– J'aurais tort, monsieur, de répondre par le silence à votre bonté. Je ne crains pas de me confier à vous. Je me nomme Sophie T***. Vous l'aviez deviné c'est la trahison d'un amant trop chéri qui m'a réduite au désespoir. Si, vous jugez que ma douleur est démesurée, c'est que vous ne savez point jusqu'où allaient ma confiance et mon aveuglement, et que vous ignorez à quel rêve enchanteur je viens d'être arrachée.
Puis, levant ses beaux yeux sur M. Coignard et sur moi, elle poursuivit de la sorte :
– Je ne suis pas telle, messieurs, que cette rencontre nocturne pourrait me faire paraître 'à vos yeux. Mon père était marchand. Il alla, pour son négoce, à l'Amérique, et il périt, à son retour, dans un naufrage, avec ses marchandises. Ma mère fut si touchée de cette perte qu'elle en mourut de langueur, me laissant, encore enfant, à une tante qui prit soin de m'élever. Je fus sage jusqu'au moment où je rencontrai celui dont l'amour devait me causer des joies inexprimables, suivies de ce désespoir où vous me voyez plongée.
A ces mots, Sophie cacha ses yeux dans son mouchoir.
Puis elle reprit en soupirant :
- Son état dans le monde était si fort au dessus du mien, que je ne pouvais prétendre à lui appartenir qu'en secret. Je me flattais qu'il me serait fidèle. Il me disait qu'il m'aimait et il me persuadait sans peine. Ma tante connut nos sentiments et elle ne les contraria pas, parce que son amitié pour moi la rendait faible et que la qualité de mon cher amant lui imposait. Je vécus un an dans une félicité qui vient de finir en un moment. Ce matin il est venu me demander chez ma tante où j'habite. J'étais hantée de noirs pressentiments. Je venais de briser, en me coiffant, un miroir dont il m'avait fait présent. Sa vue augmenta mon inquiétude par l'air de contrainte que je remarquai tout de suite sur son visage. Ah! monsieur, est-il un sort pareil au mien ?...
Ses yeux se gonflaient de larmes qu'elle renfonça sous ses paupières et elle put achever son récit, que mon bon maître jugeait aussi touchant, mais non point aussi singulier qu'elle le croyait elle-même.
- Il m'annonça froidement, mais non sans quelque embarras, que son père ayant acheté une compagnie, il partait pour l'armée, mais qu'auparavant sa famille exigeait qu'il se fiançât avec la fille d'un intendant des finances, dont l'alliance était utile à sa fortune et lui procurerait assez de biens pour tenir son rang et faire figure dans le monde. Et le traître, sans daigner voir ma pâleur, ajouta, de cette voix si douce, qui m'avait fait mille serments d'amour, que ses nouveaux engagements ne lui permettaient plus de me revoir, du moins de quelque temps. Il me dit encore qu'il me gardait de l'amitié, et qu'il me priait de recevoir une somme d'argent, en souvenir du temps que nous avions passé ensemble.
» Et il me tendit une bourse.
» Je ne mens point, messieurs, en vous disant que je n'avais jamais voulu écouter les offres qu'il m'avait maintes fois faites de me donner des hardes, des meubles, de la vaisselle, un état de maison, et de me retirer de chez ma tante où je vivais fort étroitement, pour me mettre dans un petit hôtel fort propre, qu'il avait au Roule. J:'estimais que nous ne devions être unis que par les liens du sentiment et j'étais fière de ne tenir de lui que quelques bijoux qui n'avaient de prix que leur origine. Aussi la vue de cette bourse qu'il me tendait souleva mon indignation, et me donna la force de chasser de ma présence l'imposteur qu'un seul instant m'avait mise à même de connaître et de mépriser. Il soutint, sans trouble mon regard indigné et m'assura le plus tranquillement du monde que je n'entendais rien aux obligations qui remplissent l'existence d'un homme de qualité, et il ajouta qu’il espérait que plus tard, dans le calme, j'en viendrais à mieux juger ses procédés. Et remettant la bourse dans sa poche, il m'assura qu'il saurait bien m'en faire parvenir le contenu de manière à m'en rendre le refus impossible. Et sur cette idée intolérable, qu'il entendait être quitte envers moi par ce moyen, il prit la porte que je lui montrai sans rien dire. Demeurée seule, je me sentis une tranquillité qui me surprit moi-même. Elle venait de ce que j'étais résolue à mourir. Je m'habillai avec quelque soin, j'écrivis une lettre à ma tante pour lui demander pardon de la peine que j'allais lui faire en mourant et je sortis dans la ville. J'y errai tout l'après-midi et une partie de la nuit, traversant les rues animées ou désertes sans éprouver de fatigue et retardant l'exécution de mon dessein, pour la rendre plus sûre, à la faveur de l'ombre et de la solitude. Peut-être aussi, par une sorte de faiblesse, me plaisait-il de caresser l'idée de ma mort et de goûter la triste joie de ma délivrance. A deux heures du matin, je descendis sur la berge de la rivière. Messieurs, vous savez le reste, vous m'avez arrachée à la mort. Je vous remercie de votre bonté, sans me réjouir de ses effets. Les filles abandonnées, cela court le monde. Je désirais qu'il ne s'en trouvât point une de plus.
Ayant ainsi parlé, Sophie se tut et recommença de verser des larmes.
Mon bon maître lui prit la main avec une extrême délicatesse.
- Mon enfant, lui dit-il, j'ai pris un tendre intérêt au récit de votre histoire, et je conviens qu'elle est douloureuse. Mais je suis heureux de discerner que votre mal est guérissable. Outre que votre amant ne méritait guère les bontés que vous avez eues pour lui et qu'il s'est montré, à l'épreuve, léger, égoïste et brutal, je distingue que votre amour pour lui n'était qu'un penchant naturel et l'effet de votre sensibilité dont l'objet importait moins que vous ne vous le figurez. Ce qu'il y avait de rare et d'excellent dans cet amour venait de vous. Et rien n'est perdu, puisque la source demeure. Vos yeux, qui ont coloré des nuances les plus belles une figure sans doute fort vulgaire, ne laisseront pas de répandre encore ailleurs les rayons de l'illusion charmante.
Mon bon maître parla encore et laissa couler de ses lèvres les plus belles paroles du monde sur les troubles des sens et les erreurs des amants. Mais tandis qu'il parlait, Sophie, qui, depuis quelques instants, avait laissé fléchir sa jolie tête sur l'épaule du meilleur des hommes, s'endormit doucement. Quand M. l’abbé Coignard s'aperçut que la jeune demoiselle était plongée dans le sommeil, il se félicita d'avoir tenu un langage propre à communiquer à une âme souffrante le repos et la paix.
Il faut convenir, dit-il, que mes discours ont une propriété bienfaisante.
Pour me pas troubler le sommeil de mademoiselle Sophie, il prit mille précautions et se contraignit à parler couramment, dans la crainte raisonnable que le silence ne l'éveillât.
– Tournebroche, mon fils, me dit-il, toutes ses misères sont évanouies avec la conscience qu'elle en avait. Considérez qu'elles étaient toutes imaginaires et situées dans sa pensée. Considérez aussi qu'elles étaient causées par une sorte d’orgueil et de superbe qui accompagne l'amour et le rend très âpre. Car enfin, si nous aimions avec humilité et dans l'oubli de nous-même, ou seulement d'un cœur simple, nous serions satisfaits de ce qu'on nous donne et nous ne tiendrions pas pour trahison le mépris qu'on fait de nous. Et s'il nous restait de l'amour après qu'on nous a quittés, nous attendrions tranquillement d'en faire l'emploi qu'il plairait à Dieu.
Mais comme le jour commençait à paraître, le chant des oiseaux s'éleva si fort qu'il couvrit la voix de mon bon maître. Il ne s'en plaignit point.
- Écoutons, dit-il, ces passereaux. Ils font l'amour plus sagement que les hommes.
Sophie se réveilla dans le jour blanc du matin, et j'admirai ses beaux yeux que la fatigue et la douleur avaient cernés d'une nacre fine. Elle paraissait un peu réconciliée avec la vie. Elle ne- refusa pas une tasse de chocolat que mon bon maître lui fit prendre sur le seuil de Mathurine, la belle chocolatière des Halles.
Mais à mesure que cette pauvre demoiselle recouvrait la raison, elle s'inquiétait de certaines difficultés qu'elle n'avait point aperçues jusque-là.
Que dira ma tante? Et que lui dirais-je? s'écria-t-elle.
Cette tante demeurait vis-à-vis de Saint- Eustache, à moins de cent pas du pilier de Mathurine. Nous y conduisîmes la nièce. Et M. l'abbé Coignard, qui avait l'air assez vénérable, en dépit de son soulier sans boucle, accompagna la belle Sophie au logis de madame sa tante, à qui 'il fit un conte :
– J'eus le bonheur, lui dit-il, de rencontrer mademoiselle votre nièce dans le moment où elle était précisément attaquée par quatre larrons armés de pistolets, et j'appelai le guet d'une si forte voix que les voleurs épouvantés enfilèrent la venelle, mais non point assez vite pour échapper aux sergents qui, par grand hasard, accouraient à mon appel. Ils s'emparèrent des brigands après une lutte qui fut chaude. J'y pris part, madame, et j'y pensai perdre mon chapeau. Après quoi nous fûmes conduits, mademoiselle votre nièce, les quatre larrons et moi, devant monsieur le lieutenant criminel, qui nous traita avec obligeance, et nous retint jusqu'au jour dans son cabinet pour recueillir notre témoignage
La tante répondit sèchement
– Je vous remercie, monsieur, d'avoir tiré ma nièce d'un danger qui, à vrai dire, n'est pas celui qu'une fille de son âge doit le plus redouter, quand elle se trouve seule de nuit dans une rue de Paris
Mon bon maître ne répondit point, mais mademoiselle Sophie dit avec beaucoup de sentiment :
- Je vous assure, ma tante, que monsieur l'abbé m'a sauvé la vie.
Quelques mois après cette étrange aventure, mon bon maître fit le fatal voyage de Lyon qu'il n'acheva pas. Il fut indignement assassiné, et j'eus l'inconcevable douleur de le voir expirer dans mes bras. Les circonstances de cette mort n'ont point de lien avec le sujet que je traite ici. J'ai pris soin de les rapporter ailleurs; elles sont mémorables, et je ne crois pas qu'on les oublie jamais. Je puis dire que ce voyage fut de toutes façons infortuné, car, après y avoir perdu le meilleur des maîtres, j'y fus quitté par une maîtresse qui m'aimait, mais n'aimait pas que moi, et dont la perte me fut sensible après celle de mon bon maître. C'est une erreur de croire qu'un cœur frappé d'un mal cruel devient insensible aux nouveaux coups du sort. Il souffre au contraire des moindres disgrâces. Aussi je revins à Paris dans un état d'abattement qu'on a peine à se figurer.
Or un soir que pour me divertir j'allai la Comédie où l'on donnait Bajazet, qui est un bon ouvrage de Racine, je goûtai particulièrement la beauté charmante et le talent original de la comédienne qui jouait le rôle de Roxane. Elle exprimait, avec un naturel admirable la passion dont ce personnage est animé, et je frissonnai quand je l'entendis qui disait d'un ton tout uni et pourtant terrible :
Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime.
Je ne me lassai pas de la contempler tout le temps, qu'elle fut sur la scène, el d'admirer la beauté de ses yeux sous un front pur comme le marbre et que couronnait une chevelure poudrée, toute semée de perles. Sa taille fine, qui portait si noblement les paniers, ne laissa pas non plus de faire une vive impression sur mon cœur. J'eus d'autant plus le loisir d'examiner cette adorable personne qu'elle se trouva tournée de mon côté pour réciter plusieurs endroits importants de son rôle. Et plus je la voyais, plus je me persuadais l'avoir vue, sans qu'il me fut possible de me rappeler aucune circonstance de cette première rencontre. Mon voisin, qui fréquentait beaucoup à la Comédie, m'apprit que cette belle actrice était mademoiselle B***, l'idole du parterre. Il ajouta qu'elle plaisait autant à la ville qu'au théâtre, que M. le duc de La*** l'avait mise à la mode, et qu'elle éclipserait bientôt mademoiselle Lecouvreur.
J'allais quitter ma place après le spectacle, quand une femme de chambre me remit un billet où je lus ces mots tracés au crayon :
« Mademoiselle Roxane vous attend dans son carrosse à la porte de la Comédie. »
Je ne pouvais croire que ce billet me fût destiné. Et je demandai à la duègne qui me l'avait remis si elle ne s'était pas trompée d'adresse.
– Il faut, me répondit-elle, si je me suis trompée, que vous ne soyez point monsieur de Tournebroche.
Je courus jusqu'au carrosse arrêté devant la Comédie, et j'y reconnus mademoiselle B*** sous un capuchon de satin noir.
Elle me fit signe d'entrer, et quand je fus près d'elle:
- Ne reconnaissez-vous pas, me dit-elle, Sophie que vous avez tirée de la mort, sur la berge de la Seine?
– Quoi! vous! Sophie… Roxane… Mademoiselle B***, est-il possible ?
Mon trouble était extrême, mais elle semblait le considérer sans déplaisir.
– Je vous ai vu, dit-elle, dans un coin du parterre, je vous ai reconnu tout de suite et j'ai joué pour vous. Aussi ai-je bien joué. Je suis si contente de vous revoir !
Elle me demanda des nouvelles de M. l’abbé Coignard, et quand je lui appris que mon bon maître avait péri malheureusement, elle versa des larmes.
Elle daigna m'instruire des principaux événements de sa vie :
– Ma tante, me dit-elle, raccommodait les dentelles de madame de Saint-Remi qui est, vous le savez, une excellente comédienne. Peu de temps après cette nuit où vous me fûtes secourable, j'allai prendre des dentelles chez la Saint-Remi. Cette dame me dit que j'avais une figure intéressante. Elle me demanda de lui lire des vers et jugea que j'avais de l'intelligence. Elle me fit donner des leçons. Je débutai à la Comédie l'an passé. J'exprime des passions que j'ai senties, et le public me trouve quelque talent. Monsieur le duc de La*** me montre une extrême amitié, et je crois qu'il ne me causera jamais de chagrin, parce que j'ai appris à ne demander aux hommes que ce qu'ils peuvent donner. En ce moment, il m'attend à souper. Il faut que je le joigne.
Et comme elle lisait ma contrariété dans mes yeux, elle reprit :
- Mais j'ai dit à mes gens de prendre par le plus long et d'aller doucement.
 
anatole france.  [1].
 

 
[1]. Anatole France, Les Contes de Jacques Tournebroche, 1908.
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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 19:42
Vaudeville chez
Sherlock Holmes

Une nouvelle de Jean Giraudoux
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Jean Giraudoux ne fut pas seulement un homme de théâtre doublé d’un romancier hors pair. Essais, conférences, discours, scénarios de films, articles de journaux ou de revues, il a touché à tous les domaines de l’esprit et tout lui a réussi. Cette aptitude au talent lui est venue très jeune. A partir de vingt ans, il écrit des nouvelles et à vingt-six ans, il publie sa première œuvre, un florilège de contes et d’histoires courtes, qu’il réunit sous le titre évocateur de Provinciales. Et c’est un peu plus tard que le jeune Giraudoux fait la connaissance du grand public. Au retour d’un premier séjour en Amérique – il fut lecteur de français à l’université Harvard – il fait son entrée au Matin, un des gros tirages de la presse parisienne, où on lui demande de renouveler la rubrique des « contes du matin ». Il sollicite les contributions d’écrivains connus mais aussi de romanciers débutants et il n’hésite pas à insérer ici ou là une douzaine de nouvelles de son cru. Celles-ci furent longtemps ignorées et ce n’est qu’en 1952 qu’elles furent publiées chez Gallimard sous le titre des Contes d’un matin. On y découvre un Giraudoux plein d’humour et de vie, farceur, presque potache, qui n’hésite pas à pasticher les classiques et à faire parler les héros d’hier avec la gouaille d’un parisien d’aujourd’hui. Un Giraudoux qui a voyagé, qui connait le monde incomparablement mieux que la jeunesse de son temps, et qui met à profit ses souvenirs de Londres, d’Amérique ou d’ailleurs pour épater le lecteur. L’expérience durera quatre ans, jusqu’au jour où deux nouvelles commandées à Paul-Jean Toulet, puis à Charles-Louis Philippe provoquent un scandale retentissant et le renvoi du jeune fautif. Peu importe, Giraudoux avait trouvé sa voie – la littérature – et sa raison sociale – la diplomatie – et l’une et l’autre allait l’occuper toute une vie. Il partait vers sa destinée d’un pas léger. Le conte que nous donnons ci-dessous illustre l’aplomb, voire l’effronterie avec lequel notre apprenti romancier traitait ses histoires. Il y est question de Sherlock Holmes, mais d’un Sherlock Holmes de comédie, qui est ici sa propre dupe. Ou sa propre victime. Comme on voudra.
eugène charles.
 
D'un cheveu.

 
Je sortais des bras de Mme Sherlock Holmes, quand je tombais, voilà ma veine, sur son époux.
– Hé ! bonjour ! fit l’éminent détective. On dîne avec moi ? Voilà des siècles qu’on ne vous a vu !
Quelque chose de mon émotion transparut sur mon visage. Sherlock sourit finement :
– Je vois ce que c’est, dit-il, Monsieur va chez une amie.
Si je disais non, j’avais l’air de faire des mystères. Si je disais oui, j’avais l’air de vouloir l’éviter. Je répondis donc, peut-être un peu précipitamment, que l’amie en question pouvait parfaitement attendre; que, si je n’arrivais pas à huit heures, ce serait à neuf, et que, d’ailleurs, si elle n’était pas contente, je ne rentrerais pas du tout.
Sherlock, pour toute réponse, posa les mains sur mes épaules, me fixa, et dit :
– Ne bafouillez pas, cher. Je vous avais tendu un piège. Vous sortez d’un rendez-vous !
Un frisson parcourut mon corps et sortit par mes cheveux, qui se dressèrent.

Par bonheur, il ajouta :

– Mais trêve de plaisanterie. Allons au restaurant. Désolé de ne pas vous emmener chez moi, mais on ne m’y attend pas. La bonne a son jour.
Je me crus sauvé. Mon ami rêvait bien sur son potage, mais je mettais ses rêveries sur le compte de quelque professionnel du vol à la tire et du vagabondage spécial. Soudain, du pied, il cogna légèrement ma cheville.
– Voilà la preuve, fit-il.
Cela le reprenait.
– La preuve indéniable, la preuve irréfutable, expliqua-t-il, que vous sortez bien d’un rendez-vous : vos bottines sont à demi reboutonnées : ou vous avez été surpris en flagrant délit, hypothèse inadmissible, car une main de femme noua à loisir votre cravate, ou votre amie appartient à une famille où l’on n’use point du tire-bouton, une famille anglaise, par exemple [1]. J’affectai de sourire.
– Toute femme, insinuai-je, a des épingles à cheveux. Une épingle à cheveux remplace avantageusement un tire-bouton.
– Votre amie n’en a pas, laissa-t-il tomber. Vous ignorez peut-être que certaines Anglaises ont formé une ligue contre les épingles à cheveux. D’ailleurs, sans chercher si loin, les femmes qui portent perruque ne s’en servent pas. Je suis payé pour le savoir. Ma femme est du nombre.
– Ah ! fis-je.
Il s’amusait évidemment à me torturer. De plus, l’imbécile m’avait placé dos à la fenêtre, et il en venait un courant d’air qui me pénétrait jusqu’aux moelles. J’éternuai. En tirant mon mouchoir, j’en fis tomber un second, orné de dentelles, un peu plus grand qu’une feuille et un peu moins grand que ma main. Sherlock le posa sur la table, et s’abîma à nouveau dans ses contemplations.
– C’est un mouchoir de femme, prononça-t-il enfin.
Puis il sourit.
– Enfant ! fit-il. Vous vous laissez trahir par un mouchoir. Depuis Iago et Othello, ce genre d’accessoires n’appartient plus qu’à l’opérette. Mais je ne veux pas être indiscret. Me permettez-vous de l’examiner ?
– Vous pouvez, balbutiai-je bêtement; il est propre.
Je sifflotai pour me donner une contenance, puis, comme j’avais par cela même l’air d’en chercher une, je me tus. On aurait entendu voler les mouches. Mais les sales bêtes, intimidées, s’en gardaient bien. Mon cœur, en quatrième vitesse, ronflait au milieu de ce silence comme un moteur. Sherlock but un doigt de bordeaux, en rebut un second doigt, et posa un des siens, l’index, sur le mouchoir.
– C’est la femme de quelqu’un qui se méfie et qui est malin, fit-il. Il n’a pas d’initiales.
J’avalai de soulagement deux grands verres d’eau. Sherlock respira le mouchoir, et l’approcha délicatement de mon nez.
– Qu’est-ce qu’il sent ? demanda-t-il.
Il sentait le Congo si affreusement qu’on pouvait prendre pour du pigeon la bécassine faisandée de quinze jours qu’on nous servait. C’était en effet le soir de l’ouverture de la chasse.
– Ce qu’il sent ? murmurai-je.
Heureusement, Sherlock n’écoute pas ses interlocuteurs. Les questions qu’il leur pose sont des réponses qu’il se fait.
– Pour moi, raisonna-t-il, il ne sent rien. C’est donc un parfum auquel je suis habitué. Celui du Congo, par exemple : celui de ma femme.
Ceux qui n’ont jamais été pris dans une machine à battre ou passés au laminoir ne pourront jamais concevoir quel étau broyait mon cœur. Je me penchai sur mon assiette et essayai de me trouver de l’appétit, dans un de ces silences qui doublent de hauteur la colonne d’air que supportent nos épaules. Sherlock continuait à me fixer.
– Un cheveu, fit-il.
Je me penchai vers son assiette.
– Ce n’est pas un cheveu, dis-je. Du poireau, sans doute.
Sans répondre, il se leva, allongea la main vers moi et me présenta, entre le pouce et l’index, après l’avoir cueilli sur le col de mon paletot, un fil doré, soyeux, souple, bref un de ces cheveux qui font si bien sur l’épaule de l’amant, quand toutefois la tête de l’aimée est au bout.
– Eh bien, dit-il, qu’est-ce que cela ?
– Ça, fis-je, d’un ton que j’aurais voulu indifférent, mais qui malgré moi prenait des allures provocantes, vous l’avez dit vous-même, c’est un cheveu !
Il le posa sur la nappe blanche. Je profitai des facilités que me donnaient le courant d’air et la rêverie de mon bourreau, pour diriger un éternuement dans la direction du cheveu qui s’éleva, ondoya comme un serpent sur sa queue, sans pourtant, l’infâme, quitter la table.
– Rééternuez, commanda Sherlock Holmes, qui avait perçu évidemment mon manège.
Je la trouvai mauvaise.
– Si vous tenez à ce que j’éternue, protestai-je, éternuez vous-même.
Il éternua. Le cheveu s’éleva, ondoya (voir plus haut).
– C’est bien un cheveu de perruque, conclut-il, la racine colle !
Le cheveu était retombé en travers et nous séparait comme un cadavre. Il me paraissait plus long encore mort que vivant.
Sherlock vida son verre et s’en saisit comme d’une loupe, malgré mes efforts pour lui verser un chablis, d’ailleurs exécrable.
– C’est bien un cheveu de ma femme, dit-il.
Je dissimulai ma terreur sous le voile d’un aimable badinage.
– Eh ! eh ! marivaudai-je, Mme Sherlock est jolie. Vous me flattez.<
Il me regarda d’un air de commisération.
– Pauvre ami, fit-il, une Irlandaise qui a traîné tous les bars.
La mort valait mieux que l’incertitude. Je n’aime pas mourir à petit feu. Surtout en présence d’un garçon stupide qui vous écoute en vous servant. Je congédiai l’intrus dans les règles.
– Et vous, fis-je en me levant et en fixant Sherlock, expliquez-vous !
C’était prendre le taureau par les cornes. Mais j’aurais fait plus encore.
Mon adversaire, d’ailleurs, ne sortit pas de son ironie déférente.
– En deux mots, dit-il. Vous sortez d’un rendez-vous et vous vous troublez à ma vue, donc, vous avez intérêt à ce que je ne connaisse pas celle qui vous prodigue ses faveurs. Vos bottines sont défaites, donc... vous ne les avez pas reboutonnées. C’est le jour où ma bonne s’absente et laisse ma femme seule. Vous sortez un mouchoir qui appartient à ma femme. Je trouve sur votre épaule un cheveu de sa plus belle perruque. Donc...
Mes yeux ne firent qu’un tour. Le temps passait en raison inverse du battement de mon cœur.
– Donc, reprit Sherlock, qui me fixait toujours avec les yeux du boa qui va engloutir son bœuf... Donc... concluez vous-même.
Je conclus en me renversant sur mon fauteuil et en caressant fiévreusement la crosse de mon revolver, un excellent browning à douze coups. Quelle bêtise de ne jamais le charger !
– Donc... dit Sherlock froidement (avouez-le, mon pauvre ami, je ne vous en veux pas). Vous êtes... l’ami de ma bonne !
– Garçon, criai-je. Où diable vous cachez-vous ! Il y a une heure que je vous appelle ! Apportez du Champagne !
jean giraudoux, Le Matin, 9 novembre 1908.
 

[1]. Les Anglais et les Anglaises, on le sait, affectent de ne porter que des souliers découverts et à lacets, dits Richelieu.
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N°1 - 2009/01
 
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