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16 juillet 2011 6 16 /07 /juillet /2011 21:33
Ce cher George               ORWELL (George)
 
Le dossier George Orwell prend peu à peu de l’épaisseur. L’image que l’on avait de ce curieux socialiste s’est longtemps résumée à ses deux grands livres – 1984 et La Ferme des Animaux – et à l’épisode mythique du héros de la Guerre d’Espagne. Les essais publiés depuis une vingtaine d’années permettent maintenant de mieux saisir l’importance de l’écrivain et son apport original à l’histoire des idées. Orwell n’est pas seulement le prophète du totalitarisme et le dénonciateur des dérives révolutionnaires de son temps. C’est aussi un esprit positif, dont la doctrine s’est forgée moins au contact des livres que du peuple anglais, des humbles qu’il a côtoyés toute sa vie. Si Orwell a lu Marx, il en a retenu peu d’éléments. Son socialisme est largement pré-marxiste (ou postmarxiste). Il ressemble par beaucoup d’aspects à celui de Proudhon: c’est une morale des producteurs et une éthique de la vie en société. Sa doctrine dessine un monde d’hommes libres, dans lequel les nations et les traditions ont leur place, un monde qu’Orwell veut plus juste, meilleur, mais sans jamais sacrifier aux illusions du progrès et de la modernité. C’est en ce sens qu’il a pu se décrire lui-même comme un « anarchiste tory », un socialiste conservateur.
Ces essais récents permettent aussi de mieux comprendre les relations entre l’homme et son œuvre. Orwell était fait d’une seule pièce. Tous ceux qui l’ont connu confirment l’unité profonde qui existait chez lui entre le penseur, l’écrivain et l’homme d’action. Sa vie durant, il a sacrifié aux mêmes principes. Il ne pouvait pas imaginer la politique autrement qu’au service des gens simples et il avait les politiciens et leurs discours en horreur. La malhonnêteté intellectuelle le révulsait profondément. Il mettait dans le même sac les snobs de la gauche radicale et la social-démocratie « mielleuse ». La guerre d’Espagne l’avait définitivement vacciné contre le fascisme, le communisme et tous ceux qui veulent faire le « bonheur » des autres malgré eux. En revanche, il demeura jusqu’au bout d’un patriotisme intransigeant, sans renier ses opinions révolutionnaires : en 1940, il choisit sans aucune hésitation de soutenir Churchill et de servir l’Angleterre de toutes ses forces. Pour lui, la patrie, y compris dans ses traditions les plus anciennes comme la Couronne, était indissociable des intérêts du peuple.
Chaque saison apporte désormais des détails précieux sur l’homme et sur l’écrivain. Simon Leys, qui publia en 1984 un bel essai sur Orwell et la politique, livre dans le numéro d’été de la revue Commentaire [1] ses réflexions sur deux publications récentes concernant Orwell intime : l’une rassemble ses journaux, l’autre une sélection de lettres qui couvrent une grande partie de la vie de l’écrivain [2]. Les journaux sont à l’image d’Orwell, secs, précis, réalistes, décrivant la vie comme elle vient, sans confidences ni confessions particulières :
 
Ici, il note rarement ses émotions, impressions, humeurs ou sentiments ; et c’est à peine s’il consigne ses idées, jugements et opinions. Il s’attache presque uniquement à fixer des faits et des évènements, de façon sèche et concise ; ce qui se passe dans le vaste monde et ce qui se passe dans son petit jardin. […] En un sens, ces journaux pourraient porter en épigraphe la sympathique déclaration d’Orwell dans son essai Pourquoi j’écris (1946) : « Tant que je serai vivant, je continuerai à aimer la face de la terre et à faire mes délices des objets solides ainsi que de mille bribes d’informations inutiles. »
 
Mais Orwell est souvent rattrapé par son envie de commenter les évènements à chaud et de donner aux faits qu’il rapporte un caractère plus général et plus profond. Ses digressions, souvent d’une grande finesse, dénotent une vaste culture politique et littéraire. Ainsi, alors qu’il enquête sur la condition des ouvriers dans le nord de l’Angleterre, il ne peut s’empêcher de rapporter ce qu’il voit à ses lectures sur l’histoire du mouvement social :
 
« Pour cette même raison, dans les pays où il existe une hiérarchie de classes, les membres de la classe supérieure tendent toujours à prendre la tête dans les moments de crise, sans être nécessairement plus doués que les autres. Pareille situation est acceptée un peu partout, presque toujours. Dans l’Histoire de la Commune de Paris par Lissagaray, il y a un passage décrivant les exécutions qui suivirent la répression de la Commune : on fusillait les meneurs sans procès, et comme on ne savait pas exactement qui étaient les meneurs, on les identifiait en partant du principe que ceux qui appartenaient à une classe supérieure devaient être les chefs du mouvement. Ainsi un homme fut fusillé parce qu’il portait une montre, un autre parce qu’il « avait une physionomie intelligente. »
 
Si, à la lecture des journaux, on situe mieux les activités quotidiennes d’Orwell, ses préoccupations, ses curiosités et ses centres d’intérêt, la correspondance permet d’avoir une image plus juste du penseur et de l’écrivain. Les thèmes politiques y sont largement présents. Dans ce domaine, comme le souligne Simon Leys, l’attitude d’Orwell repose sur trois éléments simples : « une saisie intuitive des réalités concrètes ; une approche non doctrinaire de la politique allant de pair avec une profonde méfiance des intellectuels de gauche ; un sentiment de l’absolue primauté de la dimension humaine ». Si Orwell épistolier raffole des discussions d’idées, il n’a pas de mots assez durs pour le jeu des partis et pour ce sectarisme qu’il a vu à l’œuvre en Espagne et qui l’éloignera définitivement des idées communistes :
 
Son évolution politique prit un tournant crucial en Espagne, où il s’était porté volontaire pour combattre le fascisme : après qu’une balle fasciste eut manqué le tuer, il n’échappa que de justesse aux assassins de la police stalinienne : «  Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai vu depuis des mécanismes internes des partis politiques de gauche, m’a donné l’horreur de la politique […]. Je suis définitivement « de gauche », mais je pense qu’un écrivain ne peut demeurer honnête que dans la mesure où il se garde de toute obédience partisane »
 
Horreur de la politique et des partis mais aussi détestation des intellectuels assis. Orwell n’a que mépris pour l’intelligentsia anglaise mais il est aussi très sévère pour les intellectuels français qu’il connait bien et pour lesquels il a un peu plus de considération. A l’exception signalée de Sartre : « Sartre est une grosse outre gonflée de vent », note-t-il dès 1945, ce qui n’est pas mal vu. Et d’Emmanuel Mounier qu’il considère, à l’instar de Bernanos, comme l’archétype du Tartuffe moderne, entouré de sa paroisse de « compagnons de route » chrétiens :
 
« C’est curieux, en 1945 ? Je n’avais rencontré Mounier que pendant dix minutes mais d’emblée je me suis dit : ce gaillard-là est un « compagnon de route ». Il dégage un relent qui ne trompe pas ».
 
On imagine la surprise d’Orwell en lisant aujourd’hui Esprit et ses dithyrambes enflammés pour DSK et pour François Hollande ! A tout prendre, Mounier et ses « curés rouges » étaient plus présentable que les petits marquis de la social-démocratie moderne !
Quant à la littérature, qui était la vraie passion d’Orwell, elle occupe de longs passages dans la correspondance. Les lettres de 1948 et 1949 attestent que la rédaction de 1984 fut une lutte épuisante, précisément comme le rappelle Simon Leys « parce qu’il s’efforçait de transformer une vision politique en une œuvre d’art ». Confrontation du politique et de l’esthétique qui donne à l’écriture une dimension presque tragique:
 
Dans son essai Pourquoi j’écris, il avait d’ailleurs déjà indiqué : « je ne pourrais pas travailler à la composition d’un livre, ni même à la rédaction d’un long article de revue, si ce n’était pas aussi une expérience esthétique. » Et si, en fin de compte, 1984 ne put pleinement satisfaire les hautes exigences littéraires de l’auteur, c’est pour la simple raison qu’il avait dû travailler dans d’impossibles conditions : il était talonné par le temps, et la maladie qui allait bientôt le tuer l’avait déjà réduit à la condition d’invalide. Qu’il ait réussi en pareil état à terminer à terminer une œuvre aussi ambitieuse constitue une prouesse peu ordinaire. […] Ecrire des romans devint sa profonde passion mais aussi une passion maudite : «  Ecrire un roman est une agonie ».
 
Le dernier numéro de la revue Agone [3] traite lui aussi des relations entre littérature et politique chez George Orwell. Les textes présentés sont de grande qualité. Nous conseillons vivement à nos amis la lecture de cette belle publication dont nous ne pouvons donner ici – faute de place – que quelques aperçus.
Signalons en premier lieu l’article très argumenté que M. Rosat, maitre de conférences au collège de France, consacre à « Orwell et la Révolte intellectuelle ». Non, nous dit M. Rosat, Orwell n’était ni « anarchiste » ni « tory », il n’avait rien d’un anticonformiste de droite façon Swift ou façon Evelyn Waugh. Utiliser cette formule – que l’écrivain anglais a lancée de façon un peu légère -, c’est prendre le risque de mutiler la pensée d’Orwell, de la positionner aux marges de la politique alors qu’elle peut constituer une vraie alternative au socialisme autoritaire. L’objection est sérieuse. Elle semble viser au premier chef le philosophe Jean-Claude Michéa, dont le livre « Orwell, anarchiste tory » [4] participa à la redécouverte d’Orwell à la fin des années 1990. On suivra M. Rosat lorsqu’il défend qu’Orwell est authentiquement socialiste, même s’il lui arrive de mettre la pensée conservatrice au service de ses idées. On approuvera M. Michéa lorsqu’il soutient que pour Orwell, comme pour Proudhon ou pour Péguy, le socialisme ne signifie ni rejet du passé ni des traditions et qu’il appelle une lecteur critique de la modernité. La controverse n’a donc pas lieu d’être.
On retiendra également la contribution de M. Crowley sur la référence au peuple chez Orwell, une notion omniprésente dans l’œuvre – politique mais aussi littéraire – du penseur anglais. Le peuple chez Orwell n’a rien à voir avec la masse indifférenciée des marxistes. Ce n’est pas un groupe social empirique, ni même une classe sociale, mais « une catégorie fondamentale dont la signification est à la fois politique, sociologique et morale ». Un peuple qui doit être pris tel qu’il est, avec ses vertus (une certaine méfiance vis-à-vis de la bonne conscience, de l’autosatisfaction), ses coutumes et ses contradictions. La peur du peuple, l’absence du peuple sont au cœur de la crise du socialisme et des gauches contemporaines. A l’époque d’Orwell, cette critique s’adressait au socialisme autoritaire.  Elle pourrait aujourd’hui tout aussi bien s’adresser à la social-démocratie européenne, tentée d’oublier le peuple au bénéfice des nouvelles classes bourgeoises :
 
Ce qui mérite d’être ravivé, dans ce monde mielleux de tolérance, de réforme modeste, de pluralisme et de « gauche propre sur elle », c’est la colère qu’Orwell puisait dans sa haine de l’indécence. […] Ceci montre à quel point les pauvres et les parias ont disparu du discours politique, et confirme la conviction profonde d’Orwell : la gauche, au bout du compte, accepte les distinctions de classe. Par conséquent, il nous faut réapprendre auprès d’Orwell cette décence qui naît de la colère ; son indignation face à l’état du monde, mais également face aux excès des gens de gauche et des intellectuels de gauche, qui, à bien des égards, ont l’indécence d’ignorer le peuple et ses contradictions.
 
Mais on doute qu’avant longtemps ce programme soit celui de la gauche française !
Paul Gilbert.


[1].  Simon Leys, « Orwell intime », Commentaire n°134, été 2011.
[2]. George Orwell, Diaries, Londres, Harvill Secker, 2009. - George Orwell, A life in Letters, Londres, Harvill Secker, 2010. 
[3]. « Orwell, entre littérature et politique ». Agone n°45, 2011 (www.agone.org)
[4].  Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995.
 
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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 00:18
Nation, empire, civilisation
 
Le philosophe Pierre Manent a publié en octobre dernier deux livres - Les Métamorphoses de la Cité  [1]; Le Regard Politique  [2]  - qui ont marqué les esprits et qui suscitent encore aujourd'hui beaucoup de commentaires. Le premier de ces ouvrages est en tous points remarquable. Pierre Manent y poursuit ses réflexions sur ce qui fonde le parcours historique singulier de l'Occident, entre religion et politique. Il en tire un grand nombre d'analyses utiles pour notre temps, qui viennent - faut-il s'en étonner ? - contredire la pensée dominante et les discours à la mode.
Il en est ainsi des institutions. Au cours de son histoire, l'Europe a connu différentes formes politiques: la cité, l'empire, l'Eglise et dernièrement la nation. Pour Manent, la forme nationale garde aujourd'hui toute sa pertinence car elle permet à chacun des peuples d'élaborer et d'articuler, dans l'espace politique qui lui est familier, discours citoyen, action et décision publique. Il se montre en revanche extrêmement sceptique à l'égard de la construction européenne. Dans un entretien publié par la Revue des Deux Mondes (janvier), il dénonce une Europe à la dérive, sans pilote, qui évoque de plus en plus "un empire sans empereur" :
 
L'Europe actuelle, l'Union européenne, s'est formée à partir de nations qui ont justement renoncé à l'empire et ont considéré essentiellement illégitime l'impérialisme colonial. Si l'Europe est un empire, manque à ce groupement humain l'agent impérial qui détient la responsabilité et qui lui donne forme d'empire. L'Europe évoque une forme d'empire sans empereur ni domination impériale... Ce qui me frappe dans la disposition d'esprit des Européens, c'est qu'ils paraissent incapables de penser la différence entre eux et le reste du monde. L'Europe se pense comme le commencement de l'unité de l'humanité et comme le dépassement de toutes les formes de médiation traditionnelles, notamment celle de la nation. Si je regarde l'union européenne actuelle avec autant de scepticisme, c'est qu'elle repose sur la possibilité, sur le postulat que l'humanité pourrait s'organiser sans se gouverner. Elle semble avoir l'ambition, ou l'espoir, de faire l'économie du "se gouverner". L'espoir d'échapper à la nécessité du gouvernement de soi, c'est ce que le mot "gouvernance" suggère justement. Aujourd'hui, l'humanité est considérée par l'opinion commune européenne comme la seule ressource et référence disponible après l'épuisement des nations. Mais cette humanité est dépourvue d'existence politique; elle est tout au plus le cadre de référence d'un "sentiment du semblable" sur lequel il est impossible d'appuyer aucune construction politique. Il s'agit d'une humanité en quelque sorte immédiate, englobant indifféremment tous les hommes et tout homme, qui n'offre aucune ressource pour la médiation politique. Aujourd'hui, parmi les Européens. l'humanité est cette référence immédiatement opposable à toute entreprise, à toute action politique effective. Il y a toujours un droit, il y a toujours un juge pour vous dire : ne bougez pas ! Le résultat est que l'Europe est politiquement moins présente dans le monde que l'Angleterre et la France l'étaient il y a cinquante ans.

 

Constat cruel mais parfaitement juste ! Prenons l'épisode récent des révoltes arabes: où était  la soi-disante "diplomatie" européenne ? Mme Ashton, après deux ou trois faux pas, a été rapidement réduite au silence. Sur le terrain, ce sont les diplomaties nationales - anglaise, française et italienne - qui ont agi et qui ont marqué des points. La preuve est à nouveau faite que l'Union européenne ne peut pas avoir de politique étrangère propre. Il faudrait pour cela, comme le dit Manent, que cette Union soit autre chose qu'un consortium d'Etats, qu'elle soit un empire et qu'un empereur la gouverne. Or les Européens, éclairés par l'histoire des derniers siècles, ne veulent ni d'un empire ni, encore moins, d'un empereur. C'est aux nations, au vieux savoir-faire des nations, qu'ils font confiance.
Manent reproche d'ailleurs aux intellectuels, à nos clercs modernes, leur indifférence aux choses de ce monde et leur méconnaissance de l'histoire.  Dans un autre  entretien, publié par la revue Commentaire (hiver 2010), il se livre à une vaste critique de la modernité. L'aventure humaine, et singulièrement celle des peuples d'Europe, ne détruit pas le passé, elle le sédimente et nos institutions politiques ou religieuses gardent, plus qu'on ne le pense, la mémoire de la cité grecque, de Rome et du christianisme médiévale :

Mon propos est surtout d'essayer de faire sentir la tension de l'arc qu'est notre histoire depuis la cité grecque, comment cette tension entre le visible et l'invisible est à l'oeuvre dans chacune des trois grandes phases de l'histoire de l'Europe et dans le passage d'une phase à l'autre : paganisme, christianisme, démocratie et liberté moderne. Le point le plus important, c'est que les phases passées ou dépassées ne disparaissent pas simplement. Elles on trouvé leurs limites, mais restent présentent et actives. Comment le paganisme serait-il complètement derrière nous quand la vie politique en tant que telle se déroule toujours dans l'ordre visible et ne peut donc pas entièrement échapper à la perspective ou au critère de la gloire ? Semblablement, comment le christianisme serait-il entièrement derrière nous quand nos droits subjectifs qui nous sont si chers se logent dans un espace intérieur qui a été dégagé par la conscience chrétienne dont nous avons rejeté les lois ? De sorte que, reprenant une métaphore utilisée par Platon, je comparerais le développement de l'Occident à la succession de trois vagues, la suivante naissant de la poussée et des défaillances de la vague précédente. Succession et superposition, car chacune repose sur la vague qui la précède, qu'elle recouvre mais qui la porte. Dès lors, aussi superficiels, c'est-à-dire aussi modernes que nous soyons ou voulions être, nous ne pouvons nous contenter de nous laisser porter par la dernière vague.  Nous devons, comme Glaucus, nager en eaux profondes, puisque, au-dessous de nous, s'étagent les épaisseurs distinctes de la gloire païenne, de la conscience chrétienne et des droits modernes. La vague qui nous porte ne doit pas nous faire oublier les vagues qui la portent. A nous de discerner, sous la surface miroitante qui nous captive et où nous nous complaisons, la densité et la salinité différente des eaux. A nous de discerner que nous porte et nous fait vivre ce que nous croyons avoir laissé depuis longtemps derrière nous.

C'est une modernité trompeuse que nous décrit Pierre Manent. Elle est en réalité plus complexe et plus riche qu'on ne le pense généralement et elle s'enracine d'elle-même dans le passé. Nous partageons cette vision positive de l'histoire.
Paul Gilbert.
 

[1]. Pierre Manent, Les Métamorphoses de la Cité. Essai sur la dynamique de l'Occident, Flammarion, 2010.
[2]. Pierre Manent et Bénédicte Delorme-Montini, Le Regard politique,  Flammarion, 2010.

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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 00:18
Gide et Maurras
 
M. Frank Lestringant, éminent professeur de littérature à la Sorbonne, vient de publier le premier volume d'une imposante biographie d'André Gide [1]. Dans la livraison d'avril du Magazine des Livres, il nous livre une série de détails sur la "personnalité incroyablement complexe et mobile" de l'auteur des Faux-Monnayeurs.
Non, Gide n'a pas toujours été cette "grande conscience de la littérature et de la vie politique française", qui a fait soupirer d'ennui des générations de lycéens [2] . A l'orée du siècle précédent, lorsqu'il lanca l'aventure de la NRF, il fut d'abord un dandy, nourri de poésie et de littérature classiques, à la recherche de formes pures mais aussi d'idées nouvelles. Ses débats passionnés de l'époque avec les jeunes rédacteurs de la Revue critique des idées et des livres sont là pour en témoigner. En 1909, l'enquête d'Henri Clouard dans La Phalange, ses articles des Guêpes et de la Revue critique lancent le débat sur le nouveau classicisme. Gide y rentre et n'hésite pas à marquer son accord avec Clouard. Il avoue même son "horreur" du romantisme et de "l'anarchisme littéraire". Le débat est relancé quelques mois plus tard sur la question de l'engagement et du nationalisme littéraire. Clouard et Gilbert montent en première ligne et se déclarent écrivains engagés. Gide leur répond dans trois articles de la NRF ("Sur le nationalisme littéraire", NRF, juin, septembre et octobre 2009) où il finit là encore par reconnaître son accord: "Plus je serai français, plus je serai humain; et plus je serai Gide, plus je serai français; rien ne m'empêche donc de faire un bout de chemin avec les nationalistes littéraires".
Comme le signale M. Lestringat, c'est pendant la Guerre qu'André Gide subira le plus fortement l'attrait des idées néoclassiques et maurrassiennes :
 
Même chose pour la guerre de 1914-1918 : Gide, qui sera pacifiste au tournant des années 1930, n'est pour le moment pas insensible aux sirènes de l'Action française, à laquelle il est près de se rallier en 1916, l'année de Verdun. Ce nationalisme, largement partagé par les membres de la NRF, excepté Martin du Gard, explique d'abord le dernier sursaut de la foi chrétienne [de Gide], dont témoigne le cahier vert de Numquid et tu ?, puis par une sorte de choc en retour l'éloignement irréversible de toute religion...
 
A cette époque, c'est non seulement André Gide mais toute la rédaction de la NRF qui est sous le charme de Maurras et des idées de l'Action française. En janvier 1915, Copeau va jusqu'à déclarer : "Je le dis sincèrement : Maurras seul et ses amis, mais Maurras surtout me paraît avoir une tenue digne de l'heure présente et digne de la patrie. Je le lis chaque matin. Auprès de lui je trouve approbation, conseil et protection". Chez Jean Schlumberger, l'accord avec les idées de Maurras accompagne sa "conversion au nationalisme" et, chez Henri Ghéon, son retour à la foi catholique. Mais Gide ira plus loin : il proclamera ouvertement son admiration pour l'auteur d'Anthinéa dans une lettre que l'Action française publiera le 5 novembre 1916. Et Maurras de commenter :
 
[Un texte] nous arrive d'une région philosophique et littéraire où nous n'espérions nullement conquérir cette rare amitié. [...] la carrière littéraire d'André Gide décrit une courbe brillante, mais dont les contacts avec l'Action française étaient jusqu'ici rares ou fugitifs, et nos relations personnelles, datant de notre plus ancienne jeunesse à l'un et à l'autre, furent aussi clairsemées qu'il était possible. 
 
Tout concourrera, une fois la guerre terminée, à éloigner Gide et Maurras. Le dilettantisme de Gide et, au fond, son assez faible appétit pour les questions politiques et idéologiques, l'intransigeance de Maurras, conjuguée à la véhémence de certains de ces disciples, comme Massis, à l'égard de Gide, expliquent ce divorce croissant. Il restera malgré tout quelque chose de ces affinités littéraires. Chez Gide, en particulier, qui restera fidèle toute sa vie à une forme d'écriture et de pensée claire, dénuée de toute marque de romantisme. C'est un des traits qui fait de lui un de nos grands écrivains modernes.
Paul Gilbert.
 

[1]. Frank Lestringant, André Gide l'inquiéteur : tome 1, le ciel sur la terre ou l'inquiétude partagée (1869-1918), Flammarion, 2011 .
[2]. D'où l'horrible calembour d'Antoine Blondin : "la nature a horreur du Gide" ! 

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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 23:00
Myopies démocratiques
 
La revue Commentaire a publié, dans sa livraison de l'automne, le texte d'une brillante conférence donnée par Pierre Rosanvallon à l'Académie des sciences morales et politiques en mai dernier  (1). Il y est question de la démocratie et de ses difficultés à traiter du long terme, sujet on ne peut plus essentiel. Tout en reconnaissant d'entrée de jeu qu'il existe bien une myopie démocratique, Rosanvallon s'attache à en présenter les différentes facettes et à voir comment il est possible d'y remédier. Sur ce dernier point, disons d'emblée qu'il est le moins convaincant.

Si les régimes démocratiques ont toujours plus ou moins souffert de leur incapacité à anticiper, cette difficulté devient préoccupante, souligne Pierre Rosanvallon, "à  l'heure où les questions de l'environnement et du climat obligent à penser dans des termes inédits nos obligations vis-à-vis des générations futures". Nous y rajouterions volontiers les changements géostratégiques en cours qui dessinent un monde bien différent de celui de l'après guerre froide.

Quels sont les ressorts de cette myopie démocratique ? Le premier d'entre eux est incontestablement lié au régime électif lui-même :

Une sorte de préférence pour le présent a marqué continuellement l'horizon politique des démocraties. Tout le monde connaît la célèbre formule de Rabaud Saint Etienne : "L'histoire n'est pas notre code".  De fait la démocratie s'est définie comme une préférence pour le présent. Il y a à cela des raisons structurelles. La préférence pour le présent dérive à l'évidence de comportements dictés par les rythmes électoraux ou les impératifs sondagiers. La course éperdue au court terme est d'abord fille des conditions d'exercice de la lutte pour le pouvoir. Il est ainsi banal d'opposer les idéaux du politicien qui ne se préoccuperait que de la prochaine échéance électorale à ceux de l'homme d'Etat qui aurait, au contraire, l'oeil fixé sur un horizon plus lointain.

Nous savions tout cela et cette "tyrannie de l'élection" est encore largement présente dans nos démocraties modernes. La Constitution de la Ve République était censée en corriger les travers mais on peut se demander si, dans une certaine mesure, elle ne les a pas aggravés  en faisant de la compétition présidentielle la clé de voûte de notre vie politique.

Mais Pierre Rosanvallon va plus loin et discerne d'autres causes plus structurelles à cette préférence pour le présent. La première tient à l'histoire même de la démocratie

qui n'a pu faire son chemin  qu'en s'arrachant aux puissances de tradition et en légitimant les droits du présent afin de ne pas se laisser emprisonner dans une temporalité prédéterminée. 

En rappelant la formule terrible de Jefferson "la Terre appartient aux vivants", Rosanvallon montre bien  l'infirmité principale du régime né des Révolutions des Lumières: en niant l'histoire, et d'abord l'importance du passé comme champ de l'expérience humaine, le régime électif s'interdit de comprendre l'avenir. On retrouve ce même constat chez Marcel Gauchet (2)  qui y voit, tout comme Rosanvallon, une volonté de rupture avec l'Histoire mais également avec la religion :

Dans le monde postrévolutionnaire d'aujourd'hui, plus aucune religion séculière ne peut en outre conduire à donner sens à l'action collective en la rapportant prioritairement à une lointaine espérance. Tocqueville disait : "Le propre des religions est qu'elles donnent l'habitude de se comporter en vue de l'avenir." Le long terme était autrefois toujours associé à l'idée de salut. Les impératifs de sécularisation et ceux d'une expression autonome de la volonté générale se sont de la sorte superposés pour borner l'horizon temporel des démocraties.

Et Tocqueville de conclure à partir de ce double constat de carence que "les régimes démocratiques sont décidément inférieurs aux autres dans la direction des intérêts extérieurs de la société". N'est-ce pas le même constat que fera un peu plus tard Maurras en incriminant l'incapacité de la démocratie à disposer d'une politique extérieure et d'une politique de défense dignes de ce nom.

La démocratie l'emporterait-elle dans sa faculté à gérer et à bien gérer le présent ? Rien n'est moins sûr. Et Rosanvallon de rappeler l'autre grand reproche adressé au régime électif: son incapacité, dans la plupart des cas, à faire face aux circonstances exceptionnelles. Critique qui porte d'autant plus fort qu'elle se fonde la plupart du temps sur des faits réels: crise sociale comme au moment de la Commune, crise internationale comme on l'a vu avant la guerre de 14 et pendant l'entre deux guerres, crise coloniale qui épuisa la IVe république...

Alors qu'un Tocqueville accusait les démocraties de ne pas savoir regarder l'horizon assez lointain, un Carl Schmitt instruira le procès en impuissance des démocraties pour ne pas savoir  trancher dans l'urgence, freinées qu'elles sont supposées être par la nécessité d'une décision collective. Entre une critique décisionniste et la dénonciation du penchant court-termiste, les démocraties ont souvent été décrites comme temporellement dysfonctionnelles.

Constat terrible ! Auquel  les démocrates ont opposé pendant longtemps une sorte de déni.  Non, disait Renan, "on ne peut confondre la démocratie avec le caprice de l'instant", elle doit s'appuyer sur ce qui fait sa force, à savoir l'expression d'une volonté, celle du peuple, pour agir dans la durée. Peine perdue, diront les adversaires du régime électif, cette volonté est aussi changeante d'insaisissable, elle ne fonde aucune action dans la durée ! Cette difficulté, un grand nombre de penseurs l'ont bien identifiée, dès les lendemains des Révolutions américaine et française:

Ainsi Sieyès a essayé de définir les conditions dans lesquelles on pouvait considérer nécessaire la mise en place de gardiens du long terme dans les démocraties. Comment articuler un pouvoir exécutif et des gardiens du long terme, ce sujet très fortement présent pendant la Révolution française a, hélas, été oublié pour ne revenir qu'aujourd'hui à l'ordre du jour.

Comme le rappelle Rosanvallon, cette question des "gardiens du long terme"  a été longtemps éludée parce qu'il existait, au sein de la République, deux institutions qui en tenait lieu :  l'Etat de service public, successeur de l'administration d'Ancien régime, a longtemps joué ce rôle de contre-poison de la démocratie; la représentation nationale, héritière elle aussi du parlementarisme de la Restauration, a pu servir de filtre aux injonctions populaires; elle  a également cherché à recréer une élite au sein d'un régime par nature antiélitiste.  Mais force est de reconnaître que ces institutions ont perdu beaucoup de leur légitimité, que la dictature de l'instant s'est également emparé du travail de l'administration et de celui des parlements. Le désir de démocratie directe, de "démocratie participative" qui est apparu récemment dans le débat politique est caractéristique de cette usure du pouvoir des bureaux et des notables républicains.

Que faire alors, si l'on veut affronter efficacement les nouveaux défis du long terme? Accepter une démocratie complexe et plurielle, nous répond Pierre Rosanvallon, créer à côté des institutions qui fonctionnent selon les règles de la majorité d'autres institutions qui fonctionnent selon la règle du consensus.

Ce dont la plupart des démocraties souffrent actuellement est de ne pas avoir suffisamment saisi le lien nécessaire qu'il y a entre des institutions conflictuelles majoritaires et des institutions exprimant un consensus. La question avait pourtant été étudiée lors des Révolutions américaine et française. Si l'on avait mis en place dans le Vermont et en Pennsylvanie un Conseil des censeurs, c'était précisément pour que cette dualité fût représentée. Et l'idée même du Tribunat, due en partie à Benjamin Constant et à Sieyès, correspondait à la mise en place d'une dualité entre les institutions de la majorité et celles des consensus.

C'est là que nous ne pouvons plus complètement suivre Pierre Rosanvallon. Son rêve d'une démocratie complexe, d'institutions mixtes se heurte, hélas, à une double réalité : la puissance du sentiment "majoritaire" qui délégitime toute institution qui n'en procède pas, sauf à ce qu'elle relève d'une autre source de légitimité, d'un niveau supérieur; une certaine dérive populiste, dont le sarkozysme est chez nous l'expression la plus visible, qui réfute par principe  le temps long de l'action publique. Si, pour reprendre des expériences que Pierre Rosanvallon connaît bien, la planification à la française ou l'aménagement rationnel du territoire ont connu dans les années 60 leurs heures de gloire, c'est que ces préoccupations étaient portées, inspirées, animées par un pouvoir supérieur qui tirait sa légitimité du long terme. Ce pouvoir est aujourd'hui en miettes. C'est d'abord lui qu'il faut reconstruire si nous voulons vivre et grandir dans un monde qui, à nouveau, a de la mémoire.

Paul Gilbert.

 


(1). Pierre Rosanvallon, "La myopie démocratique.", Commentaire n°131, Automne 2010.

(2). Marcel Gauchet, L'avénement de la démocratie,  II. La crise du libéralisme 1880-1914. (Gallimard, 2007).  

 

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 10:29

Plaisirs

Peut-on encore dire du bien du Magazine littéraire et la publication que dirige d'une main fine José Macé Scaron n'est-elle pas déjà au-dessus de tous les éloges ? Eh bien, il faudra trouver de nouveaux compliments. Bien, parfait, optime, voilà les mots qui viennent à l'esprit à la lecture du numéro d'octobre, tout entier consacré au plaisir. Un plaisir vrai, où l'on retrouve la calme figure d'Epicure, le philosophe le plus calomnié de l'Antiquité, les clins d'oeil d'Ovide, la joyeuse luxure de Casanova et de l'Arétin, le bon rire de Rabelais et le sensualisme raffiné de Roland Barthes. Mais, nous en voudra-t-on ?  Dans ce catalogue des écrivains de bonne humeur, deux noms retiennent plus particulièrement notre attention : celui de Perrault, celui de La Fontaine.  Parce qu'ils ont charmé notre jeunesse, parce qu'ils nous parlent de ce royaume enfoui en nous-même, celui des plaisirs perdus, celui de l'enfance. 

"Instruire et plaire" : tel est l'impératif du conteur et du fabuliste et c'est en même temps le beau mot d'ordre de la jeunesse. Comme le rappelle Marc Escola :

Toute narration à l'âge classique se trouve ainsi idéalement subordonnée à l'illustration d'une maxime, au nom de la souveraine alliance du plaisir et de l'instruction : partisans des Modernes et thuriféraires des Anciens semblent au moins d'accord sur ce point, et Perrault peut reprendre dans les "seuils" de ses différents contes le lexique même de La Fontaine dans les épîtres et dédicaces qui accompagnaient ses deux recueils des Fables. [...] Le conteur fait chorus en rappelant en tête du recueil de 1695 que "les contes faits à plaisir" ne sont pas "de pures bagatelles" mais "renferment une morale utile, et que le récit enjoué dont ils sont enveloppés n'a été choisi que pour les faire entrer plus agréablement dans l'esprit et d'une manière qui instruisit et divertit tout ensemble".

Mais l'enseignement, s'il inclue bien l'initiation, trouve au siècle de Louis le Grand ses limites dans l'esprit de sérieux. Il s'agit pour La Fontaine :

"Non pas d'exciter le rire, mais de rechercher un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux " (préface des Fables, 1668) : une façon de narrer "de telle manière que vous fassiez concevoir au lecteur que vous ne croyez pas vous-même la chose que vous lui contez" (Boileau, Dissertation sur le conte Joconde de La Fontaine, 1664), en rapportant l'histoire comme reprise d'une autre, à la façon d'une longue citation et sans conter "tout de bon", avec toute la distance que comporte ce que l'on appelle aujourd'hui le second degré". Ce je ne sais quoi, aux antipodes de tout esprit de sérieux (l'érudition est le péché capital qui ferait du conteur un "pédant de collège") est le ton même des gens du monde, qui se distinguent et se reconnaissent précisément par là : dans le souci constant de donner un double plaisir en donnant à entendre deux choses à la fois qui, belles séparément, deviennent plus belles étant jointes ensemble", en conjuguant donc" feinte naïveté", goût de la "surprise", "enjouement libre et agréable, plaisanterie qui charme et émeut" en même temps (Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes, 1693).

Enjouement, plaisanterie, charme... avec, pour faire bonne mesure, une once de mélancolie. Comme dans ces vers où notre fabuliste clôt si simplement son apologue du "Pouvoir des Fables" :

 

                                   Nous sommes tous d'Athènes en ce point, et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d'Âne m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
Le monde est vieux, dit-on : je le crois; cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.
 

   Eugène Charles.


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28 juillet 2010 3 28 /07 /juillet /2010 00:26
Vacances de papier
 
Que nos lecteurs qui partent pour des contrées lointaines, mais qui ne souhaitent pas pour autant perdre le fil de l’actualité littéraire, se rassurent… Inutile de bourrer vos valises de revues ou de magazines encombrants, encore moins d’occuper votre esprit avec des adresses de sites internet improbables ! La solution à votre problème s’appelle Service littéraire , ce petit mensuel plein de charme qui, en huit pages, vous offre une vue panoramique sur l’ensemble des nourritures terrestres du moment (y compris une rubrique gastronomique du diable signé Jules Magret).
Dans la livraison de juillet-août, l’éditorial s’intitule « Lui ? ». De la plume de Victor Hugo, il mérite d’être cité tout entier :
 Que peut-il ? Tout. Qu’a-t-il fait ? Rien. Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changéLa face de la France, de l’Europe peut être. Seulement voilà, il a pris la France et n’en sait rien faire. Dieu sait pourtant si le Président se démène : il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c’est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide. L’homme qui, après sa prise de pouvoir, a épousé une princesse étrangère est un carriériste avantageux. Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. Il a pour lui l’argent, l’agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort. Il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve pas quelque surprise. On y ajoutera le cynisme, car la France, il la foule aux pieds, lui rit au nez, la brave, la nie, l’insulte et la bafoue. Triste spectacle que celui du galop, à travers l’absurde, d’un homme médiocre échappé.
Cette petite merveille est tirée de « Napoléon le petit », qu’Actes Sud vient de rééditer. Avouez que la coïncidence est troublante.
Après cette mise en bouche, on se précipitera sur le papier de tête signé Michel Déon qui rend compte d’un roman inclassable du romancier espagnol Manuel Chaves Nogales, Le double jeu de Juan Martinez, récemment réédité chez Quai Voltaire. Si vous aimez les danseurs de flamenco, le monde cosmopolite d’avant et d’après la guerre de 14 (ce n’est pas le même) et l’atmosphère de la guerre civile russe, vous serez comblé. Déon raconte parfaitement bien sa trouvaille et la révolution russe, Trotski, Lénine et quelques autres pantins sanglants ont l’air d’en prendre pour leur grade, ce qui est un signe de qualité. Voilà un récit à mettre de côté pour cet hiver.
En restant dans le rouge sang de bœuf, on lira avec profit la critique du dernier essai de Michel Mourlet sur Brecht. Mourlet se déguise en entrepreneur de démolitions. Il organise la mise à bas de cette vieille idole stalinienne surestimée, que seul le génie de Vilar a pu faire passer un moment pour autre chose qu’un raseur doublé d’un balourd. « Médiocrité stylistique », « théâtre sans nuances et sans subtilités », « ennui profond de cette prose », les langues se délient enfin chez les metteurs en scène, les critiques et les traducteurs, mais il aura fallu du temps. Mourlet venge aussi des générations d’étudiants et de lycéens qui ont du subir comme une purge la lecture de Mère Courage, d’Arturo Ui, ou des grandeurs et misères du Troisième Reich. Rien que pour cela, nous chanterons à tue tête : Vive Michel Mourlet, ma mère, vive Michel Mourlet !...
Autres éreintements réjouissants : celui de Guillaume Musso, (« comme styliste, Musso est exaspérant, comme penseur, il est médiocre. Quel pâté » nous confirme Pauline Dreyfus dans un article joliment intitulé « Salade de Musso ») pour son dernier roman « La fille de papier », celui d’Amanda Sthers pour son livre « Les terres saintes »  ou celui de Thierry Dancourt (« Dancourt trop long », dit Jean-Michel Lambert) pour « Jardin d’hiver ». Des coups de bâton distribués avec précision et méchanceté. Les coups d’encensoir eux aussi sont distribués à bon escient : une réédition des Iles Grecques de Lawrence Durell, une petite merveille qui vient de refaire surface, dont nous rendrons prochainement compte à nos lecteurs, un portrait d’Albert Cossery, qui ressuscite sa voix récemment disparue, le nouveau roman de Pierre Magnan (Elégie pour Laviolette, chez Robert Laffont), un recueil de délicieuses critiques littéraires de J.-K. Huysmans (Ecrits sur la littérature, chez Hermann).
Et si vos nuits dans les neiges du Kilimandjaro ou dans les douceurs de Bali vous laissent encore des moments libres, reportez vous aux rubriques habituelles : Ecrits et chuchotements d’Emmanuelle de Boysson (que de finesse !), On trouve ça bien/ on trouve ça mauvais, Des poches sous les yeux. N’oubliez pas de sacrifier au rituel du billet gastronomique en dernière page, les délices qu’on y narre vous aideront à digérer le tajine kalmouk, la bouillie tibétaine ou la potée camerounaise qui figure, ce soir, au menu de votre pension complète. Bonnes vacances !

Eugène Charles.

 

[1]. A réserver sur servicelittéraire.fr ou dans tous les bons kiosques.  

 

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la Revue critique des idées et des livres - dans Revue des revues
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11 mai 2010 2 11 /05 /mai /2010 13:40

Tirs croisés sur l’art contemporain

 

Tous les grands magasins vont devenir des musées et tous les musées vont devenir des grands magasins.

Andy Warhol.

 

Deux articles, publiés récemment dans des revues que pourtant tout oppose, Le Monde diplomatique d’une part, Commentaire de l’autre, ouvrent joyeusement le feu sur l’art contemporain. Cette vieille baudruche de nos sociétés post modernes n’est donc plus intouchable; elle attire désormais les coups de bâton des deux côtés de l’échiquier intellectuel. On s’en félicitera. On y verra même un nouveau signe des changements en cours dans la République des arts et des idées.

Dans le Monde diplomatique d’avril 2010 [1], c’est le philosophe Dany-Robert Dufour, l’excellent auteur du Divin Marché [2], qui ajuste son tir sur les créateurs en mal de provocation. L’ouverture de l’article réjouira plus d’un de nos lecteurs :

L’art contemporain est révolutionnaire ; en conséquence, ceux qui ne l’apprécient pas sont soit de francs réactionnaires, soit des réactionnaires qui s’ignorent, c’est-à-dire des néo-réactionnaires. De telles étiquettes sont aujourd’hui systématiquement posées sur tous ceux qui osent encore s’interroger devant certaines œuvres et pratiques de l’art contemporain. Plutôt que de courir le risque d’être soupçonné de populisme, d’incompétence ou de sottise, rien d’étonnant si l’on choisit le plus souvent de taire ses réserves. Vous préférez-vous réactionnaire ou révolutionnaire ? Du côté de la modernité ou de l’académisme ? Ce procédé, qui clôt tout débat avant qu’il ne commence, a une remarquable efficacité, dont les ressorts et les objectifs méritent assurément d’être élucidés : car, s’il est déployé aussi bien dans un certain type de discours sur l’art que dans un certain type d’art indissociable de ce discours, de façon bien plus large il opère également dans le vaste domaine de la rhétorique politique. Le champ artistique examiné ici sert donc de « modèle », destiné à en éclairer les enjeux.

Qui y a-t-il réellement derrière cet esprit « révolutionnaire », cette volonté de provocation ?  Aucune quête du sens ou de la vérité, mais un plaisir purement nihiliste, celui d’imposer au spectateur ses passions et ses bassesses et de le placer devant le choix impossible de la connivence ou de la ringardise. Les provocations d’un certain art contemporain ne reposent plus alors que sur le vide, le snobisme et l’argent, nous dit Dany-Robert Dufour. Et notre philosophe d’aligner une belle brochette de talents surfaits ou faisandés, où Koons (le bien nommé), Fabre et quelques autres trouvent logiquement leur place.

Cet art de la manipulation, caractéristique de la publicité, s’applique aujourd’hui aussi dans l’art contemporain, quand il devient un lieu où se cherchent tous les moyens possibles de compromettre le spectateur : intérêt, intéressement, connivence. Les exemples ne manquent pas. Il suffit de penser aux œuvres des artistes parmi les plus réputés de notre époque. Du belge Jan Fabre, qui présentait récemment au Louvre un choix d’excrétions diverses du maître lui-même, à Jeff Koons, fameux pour ses divers caniches géants, la bonne vieille recette compromission-connivence déploie sans faiblir dans l’art postmoderne la stratégie dûment payante du « second degré » : 1) provocation sans tabou ; 2) qui ne produit aucune autre signification ; 3) d’où s’ensuit la rumeur médiatique qui en enclenchera…4) une intéressante spirale spéculative.

S’appuyant sur les analyses de Jean Baudrillard [3], qui étrilla lui aussi en son temps cet art « aussi nul qu’insignifiant », M. Dufour met à jour les ressorts d’une certaine modernité « démocratique » où artiste et spectateur consentant partagent en réalité la même morale, celle du refus des valeurs…

Cet art « narcynique », à la fois narcissique et cynique, est difficile à démasquer parce qu’il repose sur une prémisse « ultradémocratisme » très en vogue : il serait impossible de distinguer un objet réellement artistique d’un objet quelconque parce qu’il faudrait alors introduire une hiérarchie. Or toute hiérarchie impose des valeurs, ce qui revient à faire preuve d’un penchant plus ou moins avoué pour l’ordre, tout ordre étant ordre étant en puissance porteur de totalitarisme : banalités dignes des brèves de comptoir, on agite alors le spectre du fascisme ou du stalinisme, dans le champ politique, tandis que, dans le champ philosophique, le « totalitarisme » menacerait avec le criticisme hérité d’Emmanuel Kant par exemple. (…) Donc, pour éviter le tribunal, la Terreur et autres dictatures, on se refuse à toute hiérarchie critique, ce qui permet de donner à un tas d’excréments la dignité de l’objet artistique, dans la mesure où il est supposé avoir autant de valeur que n’importe quelle œuvre – voire davantage, dans la mesure où, ayant renoncé à la re-présentation, qui implique une coupure nette entre ce qui est « présenté » et la réalité, cet art contemporain présente directement, sans mise en distance symbolique, la provocante pulsion, celle de l’artiste, ou celle par laquelle il a été investi comme objet d’art, ce qui est le rôle des collectionneurs, dont l’un des plus emblématique est certainement M. François Pinault.

… à l’exception de celles de l’individualisme, de la satisfaction des pulsions et de l’argent. On retrouve ici - et Dany-Robert Dufour y fait référence -  cette « comédie » de la subversion, chère à Philippe Muray, qui n’est en réalité que la face cachée du conformisme postmoderne.  

On voit comment la rhétorique perverse mène à l’obscénité : s’y affirme qu’on peut, qu’on doit pouvoir tout constituer en objet vendable. Si exhiber ce qu’on ne saurait montrer, ce que seule la pulsion  justifie, fait de l’art et fait de l’argent, chacun est alors libre d’agir en fonction d’une intériorisation individuelle de la loi du marché, cette loi qui s’appuie sur la demande de satisfaction des pulsions, et ne se souvient que de la jouissance, directe, revendiquée, exhibée, étant bien entendu qu’il est d’autres jouissances que sexuelle. C’est là ce qui se joue dans l’art en régime ultralibéral. Cette tolérance de l’art contemporain pour le n’importe quoi n’est pas anodine. Puisque c’est au nom de la liberté d’expression que les propositions les plus intolérables devront être tolérées, comment ne pas voir que cet ultradémocratisme est exactement, sur le plan politique, ce qui peut directement conduire à la tyrannie – on sait d’ailleurs possible cette conversion depuis La République de Platon ? On a ainsi assisté à une sacralisation de l’acte… fumiste, qui s’est longtemps justifié par référence au geste de Marcel Duchamp exposant, en 1917, le readymade Fontaine, un urinoir standard ainsi rebaptisé. (…) Les nombreux artistes qui, à partir des années 60, s’en sont réclamés, se sont contentés de reproduire ce geste, duplication vide de tout enjeu : nous sommes entrés dans l’ère du « comme si », qui ne pouvait conduire qu’à la « comédie » de la subversion (le mot est du romancier et essayiste Philippe Muray). (…) Mais cette subversion ne consiste qu’à affirmer le principe libéral fondamental : il n’existe aucune autre réalité que celle de l’individu ; tout ensemble social n’est que le résultat de l’action des individus ; enfin, les hommes visent toujours dans leurs échanges la maximisation de leurs gains. L’alter ego n’est donc plus compris comme la condition de la réalisation de chacun, mais comme un risque permanent d’empêchement : art et civilisation du « tout à l’ego », revendiquant sourdement qu’il n’y ait pas de limite à ce à quoi l’individu a droit. Quelle belle subversion, qui veut confondre l’aliénation même et la libération !

On ne peut pas s’empêcher de rapprocher les propos de Dany-Robert Dufour de l’article que publie l'historienne d'art Christine Sourgins dans la livraison de l’hiver 2009-2010 de Commentaire [4]. Mme Sourgins n’en est pas à son coup d’essai contre ceux que Muray appelaient les subversifs subventionnés ou les transgresseurs disciplinaires. Elle instruit depuis longtemps le procès du nouvel ordre esthétique, avec infiniment de finesse et de rigueur. De chronique en chronique, de livre en livre [5], son réquisitoire s’enrichit et s’épaissit. Elle suspecte, elle aussi, derrière les dérives de l’art contemporain, autre chose que le simple appât du gain ou le piège à gogos. Son propos est moins idéologique que celui de M. Dufour, elle ne partage sans doute pas complètement sa critique de l’ultra libéralisme, mais elle flaire, tout comme lui, sous les délires néo-esthétiques, la culture de mort et l’odeur de l’argent, l’un n’allant d’ailleurs jamais sans l’autre. L’intérêt de son article est précisément de remonter aux sources, puisqu’elle nous fait redécouvrir le film que Roberto Rossellini consacra en 1977 à l’ouverture de Beaubourg. Il s’agit d’un document presque brut, sans aucun commentaire, qui montre à la fois ce que fut l’émergence du Centre Pompidou dans un Paris éventré par la rénovation urbaine, les propos lénifiants de ses concepteurs et le désarroi de la foule des visiteurs, perdue dans cet immense supermarché culturel. On devine que le maître du néoréalisme italien a pris beaucoup de plaisir à filmer toutes ces contradictions de la modernité :

Enfin, nous voilà au musée proprement dit. On avait oublié (Orsay n’état pas encore ouvert) qu’il débutait avec des œuvres XIXe, celles de Gustave Moreau ou Odilon Redon. En face, le douanier Rousseau : « des œuvres 1900, dit un conférencier, qui ont donné un sens à la génération future ». Flagrant délit d’anthropocentrisme typique de la contemporanéité absolutisée : aujourd’hui est plus qu’hier et bien moins que demain (à ce compte là, Xavier Veilhan dépasse Le Brun ipso facto) et finalement le monde n’a été créé que pour aboutir à nous… Le musée est chronologique, précise une voix. C’est précisément ce qui désoriente le public, sans doute plus désireux d’aller à la rencontre de la personne d’un artiste. La chronologie des histoires de l’art est trop distanciée, l’homme de la rue n’est pas familier : il tâtonne, essaie d’identifier… Et là commence un catalogue d’inepties justifiant la petite histoire qui veut que l’objet qui entende le plus de bêtises soit une œuvre d’art. Ce « machin » est un De Chirico, tandis que les disques colorés de Delaunay passent pour des oreilles de Mickey… Certains s’énervent, voudraient donner des coups de pied, d’autres « se régalent », employant le vocabulaire des gourmets. (…) Avec Beaubourg cependant, Rossellini retrouve une thématique qui l’intéresse : la « confrontation avec une réalité tellement énigmatique dans sa différence qu’elle fait scandale », le héros rossellinien étant incapable de « l’assimiler, de lui donner un sens dans son code, de résorber l’écart qui le sépare d’elle » Le cinéaste a toujours aimé filmer la mise en présence « d’êtres d’espèces, de milieux ou de cultures radicalement hétérogènes, absolument opaques et énigmatiques l’un à l’autre »

Le documentaire de Rossellini exprime à la fois la distance et l’absence. Distance entre les œuvres et le public. Absence des créateurs, comme si l’art n’était plus qu’une succession d’objets anonymes, labellisés, à consommer :

Dans ce film, la masse des visiteurs passe à l’écran et parle, le monde de la conservation et des décideurs aussi : tout accrochage du musée en est l’expression. Mais les artistes ? Certes, ils se sont exprimés chacun dans leur œuvre, mais sur l’usage qui en est fait, sur le regard que le musée porte sur elles et sur eux ? A aucuns moment ils n’interviendront ni n’auront la parole. Ils ne sont pas là. Paradoxe d’un musée d’art moderne, qui, à une époque où beaucoup d’artistes sont encore vivants, les exclut du grand jeu d’un art contemporain qui va commencer à virer au label, au genre, et à ne plus désigner simplement l’art d’une temporalité précise.

La conclusion de la critique d’art rejoint celle du cinéaste et du philosophe. Elle dépiste derrière Beaubourg autre chose qu’une succession de fautes de goût. Le Centre Pompidou fait corps avec son époque, il exprime ce nihilisme fin de siècle que dénonçait Nietzsche à la fin du siècle précédent. En refusant bien évidemment  de se voir dans le miroir que lui tend le cinéaste :

Fracture avec le public, exclusion des artistes, désacralisation de l’art et sacralisation de l’instrument de monstration… Ce que filme Rossellini pourrait s’appeler Art contemporain, année zéro, soit l’émergence d’un nouvel ordre muséal qui s’est voulu un idéal et donc… incritiquable. Comment s’étonner que ce film ait été oublié ? Si Beaubourg est un des totems du monde contemporain, l’ultime œuvre de Rossellini en est le tabou. Jusques à quand ?

Sainte Colombe.

 


[1]. Dany-Robert Dufour, Créateurs en mal de provocation, Le Monde diplomatique, Avril 2010.

[2]. Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché. (Denoël, 2007)

[3]. Jean Baudrillard, Le complot de l’art, Libération, 20 mai 1996.

[4]. Christine Sourgins, Rossellini à Beaubourg, Commentaire n°128, Hiver 2009-2010.

[5]. Christine Sourgins, Les mirages de l’art contemporain (La Table ronde, 2005). On consultera également avec profit ses chroniques dans les revues Commentaire, Conflits actuels, Liberté politique, Catholica, Kephas.

 

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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 13:40

Pierre Nora et l’identité française

  

La revue Le Débat publie, dans son dernier numéro, une remarquable étude de Pierre Nora sur « les avatars de l’identité nationale » (1). Il y traite à la fois de la façon dont cette identité s’est constituée, de la manière dont elle s’est transformée dans la période récente et des raisons du trouble qui l’affecte actuellement. Nous en extrayons plusieurs passages qui expriment la diversité et la complexité d’un sujet qui ne peut pas se réduire à la caricature qu’a voulu en faire le débat Besson.

Pierre Nora insiste en premier lieu sur les traits généraux du modèle français: ancienneté, continuité, unité, liaison avec l’Etat et rapport enraciné à l’histoire. Il y ajoute la diversité, facteur essentiel sur lequel nous insistions nous aussi il y a quelques mois à propos du débat sur « l’identité nationale » (Revue critique du 8 janvier 2010). C’est bien souvent le jeu des différences, des identités locales ou régionales, des cultures et des religions, voire des antagonismes, qui a forgé notre histoire, qui a fait et continue à faire à la fois sa richesse et sa singularité.

A ces caractères originaux il faudrait ajouter un catalyseur : les forces d’éclatement. Si paradoxal que cela puisse paraître, on peut soutenir que la France s’est aussi fondée sur les puissances de dispersion. L’appel à l’unité n’a, probablement, été si fort, si permanent qu’à cause des forces de disruption et de diversité que la France a comportées. La phrase dont on finit par ne plus savoir si elle est de Michelet, Paul Vidal de la Blache, Lucien Febvre ou  Fernand Braudel, le dit nettement : « La France est diversité ». » A mon sens, la France n’est pas d’abord diversité, elle est plutôt division : aucun pays sans doute n’est composé d’autant de pays, de peuples différents, de langues ou de réalités physiques différentes, de forces hétérogènes ; autant d’éléments inconciliables qu’il a fallu politiquement concilier, dans une permanence d’autorité étatique. Surtout, cette apparence de continuité a gommé la permanence des déchirements- Armagnacs et Bourguignons, guerres de Religion, Fronde, etc. -, comme la profondeur des ruptures que la France ancienne a pu connaître, le passage des Mérovingiens aux Capétiens par exemple, celui de la monarchie féodale à l’Etat royal, ou à la monarchie absolue.

Autre élément essentiel : la Révolution française. Elle marque, selon Nora, trois ruptures dans la perception de l’identité collective : temporelle, spatiale et sociale. Cette dernière rupture, sociale, c’est celle du Tiers Etat qui exclue de la nation les « ennemis de la liberté » : noblesse, privilégiés. Puis, graduellement, on marginalise ou on diabolise tout ce qui peut s’opposer de près ou de loin aux idées de la Révolution et de la République : clergé, paysannerie, milieux catholiques, cadres de l’armée ... Le ciment républicain de l’unité française, c’est d’abord l’ennemi intérieur, le déviant, le « mauvais patriote », puis, par glissement, l’ennemi extérieur à qui l’on fait la guerre  : 

La Révolution renforce d’abord la hantise de l’ennemi, qui est liée à la guerre et à la permanence de la guerre, peut-être plus forte et plus constante en France qu’elle n’a été dans aucun pays d’Europe. Ni l’Espagne, ni l’Allemagne, ni l’Italie, ni l’Angleterre n’ont vécu d’une manière aussi intense, ni intériorisé la permanence de la guerre et, donc, la conscience militaire de soi.  La France a dû faire la guerre à tous les pays du monde, à part la Pologne et les Etats-Unis. Elle a vu des ennemis partout à l’extérieur et à l’intérieur. (…) Ce sentiment de l’adversaire est congénital à l’identité depuis la Révolution.  La disparition de la France contre-révolutionnaire, la victoire des Lumières sur la religion, le ralliement de la droite à la République ont été, à leur façon, puissamment générateurs d’un trouble de l’identité nationale. La République avait besoin d’ennemis. Comme disait de Gaulle : « La France est faite pour les grands moments et pour les grands périls ». Tout cela explique que la Révolution renforce l’idée d’identité qui devient convulsive en 1792 et 1793. C’est à ce moment là que se constitue toute la symbolique de l’unité. Le « salut public », la « patrie en danger » ont par exemple stimulé ce besoin juridique déjà bien ancré de garantir l’unité de la nation, ce réflexe autarcique du « seul contre tous », sur lequel repose beaucoup de l’imaginaire national. (…) C’est pendant la Révolution que l’appel permanent à l’unité est devenu un thème conjuratoire et obsessionnel.

Il est frappant de voir comment ce concept d’adversaire, d’opposant intérieur puis d’ennemi extérieur structure l’identité républicaine tout au long du XIXe siècle et jusqu’au XXe siècle. La laïcité à la française, si ambiguëe, si différente de celle des autres pays, en est une retombée directe. L’ennemi d’hier, c’était le chrétien et singulièrement le catholique, porteur d’une autre histoire que celle des Lumières. L’ennemi d’aujourd’hui, ce peut être le musulman, car comme l’indique Pierre Nora « l’islam dans son principe, ne faisant guère de différence entre le politique et le religieux, repose le problème que l’on avait cru résolu avec le christianisme ». Rien d’étonnant donc à ce que le rejet non seulement de l’islamisme mais de l’islam rassemble aujourd’hui autant de républicains des deux bords, des conservateurs jusqu’aux laïcs militants.

Mais, au-delà de la querelle religieuse, Pierre Nora a raison de souligner que ce qui est au cœur du malaise français depuis une trentaine d’années, c’est une forme de nostalgie du passé qui n’a plus prise sur le présent. La nation héritage, celle des historiens,  tendant à faire disparaitre la nation projet, celle des politiques :

Pendant une bonne trentaine d’années, des années 1940 aux années 1970, le gaullisme et le communisme, ces deux phénomènes symétriques, contradictoires et complémentaires, ont pu masquer la réalité. Ils ont pu, chacun à leur façon, entretenir l’illusion qu’une grande histoire et qu’un grand destin étaient réservés à la France. Tous deux  ont combiné à des doses variables, les deux thèmes majeurs dont l’entrelacement a tissé l’histoire de la France contemporaine, Nation et Révolution. Et à ce titre chacun a pu représenter une version concentrée, synthétique, plausible et prometteuse de l’histoire nationale. (…) La France ne s’est jamais vraiment remise de leur effacement simultané. La France se sait un futur, mais elle ne se voit pas d’avenir. C’est la raison du pessimisme des Français. Non pas un pessimisme individuel, mais collectif – historique, peut-on dire. (…) La nation selon Renan supposait la solidarité des deux notions dont nous vivons très précisément la dissociation : la nation comme héritage et la nation comme projet. Le passé qui n’apparaît plus comme une garantie de l’avenir et l’absence d’un sujet historique porteur : le noyau dur de la fameuse « crise » de l’identité nationale est là. Pas ailleurs.

Nous renvoyons là encore aux analyses developpées ici même en décembre et janvier dernier, ainsi qu’à l’entretien plein de finesse donné au Monde en novembre dernier par le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim (Revue critique du 23 décembre 2009) sur « la France par les rêves ».

La notion d’identité nationale va-t-elle progressivement s’éclipser au profit des nouvelles identités sociales, mémorielles ou patrimoniales qui émergent au sein de la société française ? Plus ou moins, nous répond Pierre Nora. Il est clair que ces revendications identitaires prennent du poids. Mais le paradoxe, c’est qu’elles nous renvoient souvent à une autre vision de la France, plus vaste, plus ouverte, plus généreuse aussi, que celle que nous a transmise le XIXe siècle. Et que c’est à cette France-là qu’elles souhaitent se rattacher:

Allons plus loin : elles étaient, elles sont à leur manière, une revendication de l’universalisme français contre une France infidèle à elle-même, rétrécie et, pour reprendre l’expression désormais consacrée, moisie. Il est pourtant impossible de ne pas remarquer combien ces revendications identitaires et mémorielles s’inscrivent à l’intérieur de la nation comme un appel à la reconnaissance. A part  les mini-nationalismes breton et corse – et encore… -, toutes résonnent, y compris les plus apparemment radicales, comme des demandes d’inscription au grand livre de l’histoire nationale. Il y faut le symbole, la loi, la Constitution, la parole officielle d’Etat.

Ce mouvement identitaire peut être une chance pour la France, pour peu qu’on sache le comprendre et l’accueillir. Le dialogue est déjà largement entamée entre chrétiens et musulmans. Attention, nous dit Pierre Nora, à ne pas tomber pour autant dans l’angélisme. La reconnaissance des identités a ses limites. Elle ne doit conduire ni aux dérives communautaristes, dont les Français ne veulent pas, ni au déni de l’histoire:

Autant ne pas prendre la mesure de la nouvelle revendication de ces identités mémorielles condamne à ne pas comprendre pourquoi et comment peut aujourd’hui se poser la question de « l’identité nationale », autant ne pas tenir compte du caractère mouvant, mobile, évolutif, conflictuel et en perpétuelle recomposition de ce champ de forces condamne à n’y intervenir qu’à l’aveugle.

Pour manœuvrer entre ces écueils, il nous faudra la sagesse de l’historien. Mais il nous faudra aussi l’œil du politique.   

Paul Gilbert.

 


(1). Pierre Nora, L'identité nationale et ses avatars, Le Débat, n° 159, mars-avril 2010

 

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17 avril 2010 6 17 /04 /avril /2010 13:40

Sarkozy, le pouvoir et l'Etat

 

La revue Esprit est agaçante, son angélisme et son démocratisme souvent exaspérants, mais il faut reconnaître que ses dossiers sont remarquables. On se plongera avec délice dans la dernière livraison datée de mars-avril et presque entièrement consacrée à L'Etat de Nicolas Sarkozy. L'ensemble est complet, très solide et d'une grande finesse d'analyse, même si l'on peut regretter ça ou là quelques facilités idéologiques. 

On lira tout particulièrement l'article que Lucile Schmidt consacre aux relations entre le sarkozysme et les institutions de la Ve République [1]. Elle s'interroge sur ce qui restera de nos institutions, après le passage de l'actuel chef de l'Etat et les contorsions qu'il fait subir à la fonction présidentielle :

C'est peu dire que Nicolas Sarkozy a changé le profil du titulaire de la fonction présidentielle. Fini le lien consubstantiel entre le président de la République et l'intérêt général, fini le mythe de l'Etat impartial dont il ne serait que l'incarnation et le prolongement. Il a totalement rompu avec la conception de la Ve République qui faisait du Président un haut personnage, énonçant une vision stratégique, protégé des aléas du quotidien et intervenant selon des modalités au moins solennelles et souvent sibyllines. Le chef de l'Etat conçoit son rôle en termes d'implication permanente. Sans cesse exposé, sans cesse motivé, il est toujours sur la brèche. Quand un problème existe, il le soulève, s'il ne fait pas mine de le résoudre immédiatement. 

On voit aujourd'hui où nous mène cette conception brouillonne du pouvoir, mi populiste, mi césarienne, qui joue sur l'émotion, la médiatisation du politique, sans rien résoudre quant au fond. Tout cela a-t-il d'ailleurs de l'importance pour le pouvoir actuel, et cette agitation vibrionnante n'est-elle pas destinée à dissimuler une autre réalité, celle d'un pouvoir qui sert d'abord certains intérêts économiques ?

Le nouveau Président assume son goût pour l'entreprise et n'hésite pas à plaider sur le rôle social positif des "riches". C'est une suite logique des choix de son parcours politique, restant notamment associé de son cabinet d'avocat alors qu'il était ministre de l'intérieur. En mettant systématiquement en scène une relation décomplexée à l'argent et à ceux qui en possèdent (le Fouquet's, les amitiés avec Vincent Bolloré ou Martin Bouygues, l'augmentation  de son traitement présidentiel), ou l'exaltation de l'apport des riches à la nation (bouclier fiscal), il illustre une conception où le pouvoir politique ne vaut que dans son imbrication au pouvoir économique. Cela ne lui interdit pas, en période de crise, de stigmatiser les traders, ou les bonus des dirigeants des banques et de plaider pour un plan anticrise européen. Mais ces déclarations ne remettent pas en cause le changement de paradigme présidentiel. Ce n'est plus au sein des institutions publiques que celui-ci va chercher sa force et son rôle d'influence, mais auprès d'individus et de réseaux privés. (...) Plus qu'un mélange des genres, cette attitude traduit, au nom de l'absence de tabous, la volonté de mettre fin à une certaine exception française reposant sur le primat de la puissance publique. 

Voilà, résumée en un paragraphe, toute la sociologie du sarkozysme. Nous sommes loin de l'oligarchie d'Etat qui a fait les beaux jours des gouvernements de gauche et que l'on retrouve aujourd'hui à la tête du Parti socialiste. Mais le sarkozysme n'est pas non plus l'émanation directe de la grande bourgeoisie française, des fratries industrielle, marchande ou financière qui se partagent le pouvoir économique. C'est d'abord et avant tout, à l'image de son chef, l'expression d'une petite coterie de déclassés, d'aventuriers des affaires, de la presse, de l'immobilier ou du show-business unis pour réussir, en se serrant les coudes. Une forme de "bonapartisme économique", où la famille impériale aurait épouser les contours de la bande du Fouquets. A la différence près que ce néo-césarisme a très vite perdu ses soutiens populaires: 

La montée des abstentions, la conscience des électeurs que l'essentiel des pouvoirs est déterminé ailleurs que dans l'arène électorale, ne sont que l'un des signes supplémentaires de la crise de confiance entre les Français et leurs hommes politiques. La désacralisation de la fonction présidentielle n'a pas été dans le sens d'un rapprochement du monde politique et des citoyens. Au contraire, parce qu'elle s'accompagne d'un vrai activisme lorsqu'il s'agit de placer des proches au mépris des règles déontologiques, du sentiment d'une navigation politique à vue et d'une perte de la dignité présidentielle, elle a renforcé chez les Français le sentiment d'arbitraire et leur déception à l'égard d'un Nicolas Sarkozy qui avait suscité en 2007 des espoirs qui dépassaient largement la droite traditionnelle.

Autre caractéristique importante du sarkozysme, sa volonté de réduire et d'asservir  l'Etat,  d'en faire un instrument efficace au service de la nouvelle classe dirigeante. Là encore le diagnostic posé par Lucile Schmidt est particulièrement éclairant :

L'objectif d'une diminution du rôle de l'Etat fait partie des principes idéologiques du sarkozysme.  Il est intéressant d'observer la façon dont cet objectif a été mis en oeuvre dans le cadre de la démarche de RGPP. (...)  La RGPP s'est traduite depuis 2007 par la destruction de près de 35000 postes d'enseignants dans l'enseignement public, et de 4000 dans l'enseignement privé sous contrat, sans parler des postes d'enseignants dans les réseaux d'aide aux élèves en difficulté (RASED). (...) Toutes ces suppressions de postes s'accompagnent de mesures de réorganisation qui, décidées de manière technocratique, se sont traduites dans des secteurs aussi essentiels que l'emploi et le logement par une vraie dégradation du service rendu qui peut parfois confiner à la paralysie.  (...) Que dire de la méthode ? La RGPP, méthode technocratique de coupes claires, où la concertation avec les syndicats des personnels concernés et a fortiori les usagers du service public est réduite à sa plus simple expression, invite à requalifier l'esprit réformateur censé souffler sur le sarkozysme. Les fonctionnaires, sommés de faire preuve d'esprit de soumission et de performance, subissent une vraie diminution de leur dignité professionnelle. (...) L'esprit comptable l'emporte partout.

Le pire est sans doute là : dans cet "esprit comptable qui l'emporte partout". Sous Sarkozy, l'Etat est placé sous la férule des nains de Bercy, des cabinets d'audit et des soit-disants experts, de tous ceux qui ne voient derrière le service public qu'un coût à réduire, qu'une charge à effacer. Comme le dit Mme Schmidt, tout cela doit être mis en rapport avec les discours officiels sur le primat de l'éducation, sur la "modernisation" des lycées ou sur le droit au logement. Quand le mensonge et la duperie deviennent des moyens de gouvernement....

Comment s'en sortir? Quelles sont aujourd'hui les forces à l'oeuvre qui permettront de mettre à bas la construction sarkozyenne ? Comme le signale Mme Schmidt, les contre-pouvoirs ne sont pas là où on pouvait les attendre :

Aujourd'hui, l'activisme présidentiel jette d'abord une lumière crue sur l'absence de contre-pouvoirs parlementaires. Procédure d'urgence incessante, ordre du jour bouleversé, inflation des projets de loi accablent les parlementaires réduits à l'état de chambre d'enregistrement. Mais, au-delà, ce qui frappe, c'est que la volonté de contrôle par l'exécutif et l'arbitraire qui préside à ses décisions existent partout. dans la conception sarkozyste, c'est l'existence même de contre-pouvoirs qu'il faut combattre férocement : dans les médias, les collectivités locales, en supprimant la justice de proximité (...) Face à cette offensive, l'opposition politique classique, et singulièrement le parti socialiste, apparaît largement désarçonnée. Celle-ci semble à la fois dépassée par le rythme présidentiel et par sa méthode de triangulation. Le Grenelle de l'environnement, le grand emprunt, l'affichage d'un volontarisme public  au moment de la crise sont autant d'exemples. Mais c'est aussi tout simplement dans le vocabulaire et les concepts que Nicolas Sarkozy chasse ouvertement sur les terres de la gauche. (...) L'une des principales forces du sarkozysme, au-delà de ses contradictions, est bien d'avoir su jouer avec les lacunes et les limites de l'opposition de gauche classique qui préexistaient à l'élection de 2007 sans que la droite classique s'en soit emparée. Il a révélé de manière inédite la fragilité des jeux de rôle politiques entre majorité et opposition, le décalage entre le discours politique et les comportements humains.

Excellent constat et plein d'actualité : la gauche peine à sortir du piège que lui a tendu Sarkozy parce qu'elle n'offre qu'une alternative gestionaire au conservatisme.  Elle partage trop de valeurs commune avec la droite libérale : acceptation de la mondialisation, fédéralisme européen, alignement sur les Etats Unis et l'Otan, technocratisme... Si  elle devait l'emporter en 2012  en  surfant sur l'antisarkozysme, ce serait une victoire sans lendemains.

Mieux vaudrait, nous dit Mme Schmidt, une cohabition nouvelle manière, qui ferait disparaitre le sarkozysme "par le bas" et ouvrirait la voie à un régime d'inspiration parlementaire. Nous ne la suivrons pas dans cette conclusion. Nous avons en effet la faiblesse de penser que le mal ne vient pas du caractère plus ou moins démocratique du pouvoir, mais de son incapacité à représenter pleinement les Français  et à proposer un projet d'ensemble au pays. Qu'on le veuille ou non, on en revient à la question du lien de confiance entre le peuple et le chef de l'Etat. Cette question, qui hante nos débats politiques depuis plus d'un siècle et demi, il nous faudra un jour l'aborder de face.

Signalons également, dans ce même numéro d'Esprit, les deux très bons papiers que Marc-olivier Padis et Olivier Mongin consacrent au retour de l'Etat dans les territoires  [2]. Tentative dérisoire, sans lendemains mais qui interdit toute nouvelle avancée de la décentralisation. Nous y reviendrons prochainement en analysant les projets de réforme des collectivités locales.

Paul Gilbert.

 


[1]. Lucile Schmidt, Le sarkozysme, mort de la Ve république ?, Esprit, mars-avril 2010.

[2]. Marc-olivier Padis, Le consultant et le préfet - Olivier Mongin, Le Grand Paris et la réforme des collectivités territoriales, Esprit, mars-avril 2010. 

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 14:40
Crise de confiance

La France n'a plus confiance : ni dans ses responsables politiques, ni dans ses médias, ni dans  ses chefs d'entreprise. Sondage après sondage, enquête après enquête, la réalité est là, implacable et pourtant largement occultée : il y a désormais un fossé entre le peuple français et ses élites et ce fossé va grandissant. Après les dernières élections européennes, où la France s'était illustrée par un taux d'abstention parmi les plus élevés, on annonce un nouveau record d'abstention pour le prochain scrutin régional. Comme si, faute d'être compris et entendus, les Français avaient décidé de faire la grève de la démocratie avec leur pied. 

Deux publications viennent de fournir des données et des analyses intéressantes sur cette profonde lassitude du corps social. La première, qui traite plus particulièrement de la crise de confiance de la jeunesse française, est parue dans le numéro de janvier 2010 de la revue Etudes  [1], sous la plume du sociologue Olivier Galland. Son diagnostic est éloquent :

Les jeunes Français sont parmi les plus pessimistes de tous les Européens. Ils n’ont pas confiance dans l’avenir et ils n’ont pas confiance non plus dans les autres et dans la société en général. Dans une récente enquête de la Fondation pour l’innovation politique, 20 % seulement des jeunes Français se déclarent très confiants dans leur avenir, contre par exemple 60 % des Danois ou des Américains. Cet état d’esprit est inquiétant pour un pays développé comme la France. La jeunesse représente l’avenir, c’est là qu’on devrait trouver l’enthousiasme, l’envie de réussir, de créer et d’innover. Ce n’est pas vraiment l’image que donne la jeunesse française. En plus d’être pessimistes, les jeunes Français apparaissent relativement conformistes : la même enquête montre qu’ils pensent surtout à se conformer à ce qu’on attend d’eux et qu’ils sont moins nombreux que les autres jeunes Européens à penser qu’ils ont la maîtrise de leur destin personnel, comme s’ils avaient le sentiment d’être le jouet de forces extérieures à eux-mêmes qu’ils ne maîtrisent absolument pas.

Comment comprendre et expliquer cette situation ? Olivier Galland avance dans un premier temps un ensemble de causes qu'il appelle générationnelles parce qu'elles sont liées à des discriminations particulières qui frappent la jeunesse. Il est clair que ce que l'on appelle pudiquement la "flexibilité du travail", et qui recouvre en réalité un formidable durcissement des conditions de travail et d'accès à l'emploi, touche en tout premier lieu les jeunes qui sont devenus une sorte de variable d'ajustement de l'économie. Et il est tout aussi vrai que cette situation affecte principalement la grande masse des jeunes issus des classes défavorisées et d'une partie des classes moyennes, qui ressentent leur intégration au monde du travail comme un véritable calvaire. Olivier Galland y ajoute une circonstance aggravante qui tient à la sous représentation de la jeunesse dans un système politique français, tenu depuis toujours par les notables et par les vieux.

Mais notre auteur va plus loin. Pour lui, cette désaffection de la jeunesse trouve surtout son origine dans la crise du modèle méritocratique républicain, c'est à dire d'un système qui se refuse, par conformisme ou par culte de l'égalité, à différencier l'éducation selon les besoins et selon les rythmes des jeunes. Et de citer à l'appui de sa thèse les nombreuses  enquêtes nationales ou internationales qui confirment la médiocrité du système éducatif français et son élitisme absurde qui marginalise une grande partie de la jeunesse, décourage ses projets et ruine par avance son entrée dans la vie active : 

Une autre enquête passionnante de la Direction de l'évaluation et de la prospective du ministère de l'Education nationale montre un effet de découragement impressionnant au fur et à mesure de l'avancée dans la scolarité. L'étude qui a permis de suivre un échantillon de 8000 élèves au cours de leurs quatre années de collège met en lumière une chute de la motivation scolaire, une montée du stress et un accroissement des attitudes de fatalisme et de démobilisation. Les élèves font preuve à la fois d'un grand conformisme scolaire ("il faut aller le plus loin possible") et d'une forme de résignation et de désenchantement ("je me demande à quoi ça sert de faire des études") et 70% se disent inquiets en pensant à l'avenir. Beaucoup adoptent des attitudes de repli et d'abendon ("je cesse d'écouter, je ne fais pas l'exercice"). Les élèves mettent également en avant le durcissement du style d'enseignement : en avançant dans la scolarité, ils sont plus nombreux à trouver les professeurs moins sympathiques, moins disposés à faire avancer même les faibles. L'enquête montre que le découragement ne touche pas que les élèves faibles, mais qu'il atteint également, et même plus nettement, les élèves justes moyens. Le tableau que dresse cette étude est donc assez sombre et illustre parfaitement l'idée que l'école n'arrive plus à enclencher une pédagogie de la réussite. A mesure de l'avance dans les études, la peur de l'élimination s'accroît, l'image de soi se dégrade.

Constat terrible ! Et qui n'est pas sans raison politique. Comme l'explique Olivier Galland, "de leur côté, les politiques ont peur des jeunes et ils croient souvent préférable de les contourner pour tenter de faire passer les réformes éducatives, plutôt que d'entrer de plain-pied dans un débat transparent". Une fois encore, c'est l'arrogance des élites politiques et technocratiques, leur incapacité à sortir des solutions toutes faites ou de partis pris idéologiques qui sont en cause. Au travail comme à l'école, les Français, jeunes ou vieux, ont le sentiment de n'être ni compris, ni entendus par un système qui ne travaille plus pour eux.

"La société française est fatiguée psychiquement", nous dit en écho le médiateur de la République, Jean Paul Delevoye, dans un entretien donné au Monde le 21 février dernier [2]. M. Delevoye, ancien ministre et qui présida pendant de longues années l'Association des maires de France, est un observateur attentif de la société française et son cri d'alarme n'en a que plus de valeur :

Je suis inquiet car je perçois, à travers les dossiers qui me sont adressés, une société qui se fragmente, où le chacun pour soi remplace l'envie de vivre ensemble, où l'on devient de plus en plus consommateur de République plutôt que citoyen. Cette société est en outre en grande tension nerveuse, comme si elle était fatiguée psychiquement. (...) Je ne peux que constater que l'angoisse du déclassement augmente. Sont déjà confrontés à cette réalité un certain nombre de nos concitoyens, ceux qu'on ne connaît pas, que parfois on ne soupçonne pas, et qu'on peine à dénombrer, formant la "France des invisibles". J'estime à 15 millions le nombre de personnes pour lesquelles les fins de mois se jouent à 50 ou 150 euros près. Je suis inquiet de voir que des personnes surendettées peuvent se retrouver en plan de redressement personnel (PRP) pour la deuxième ou troisième fois parce que leurs dépenses dépassent structurellement le montant de leurs ressources.

Pour M. Delevoye, les réponses sociales sont insuffisantes. Cette crise de la société française a pris une dimension politique et il ne mâche pas ses mots pour dénoncer les responsabilités et la légèreté des classes dirigeantes :

Observez ce qui s'est passé au fil des campagnes présidentielles. En 1995, le grand thème, c'était la lutte contre la fracture sociale, on se demandait alors encore comment vivre avec l'autre. Sept ans plus tard, en 2002, le thème dominant est devenu la sécurité, se protéger de l'autre dans une société fragmentée, inquiète et sans espérance collective. Politiquement, cela peut mal tourner. L'histoire a montré que le ressentiment et la peur nourrissaient le populisme. C'est pourquoi je pense que la question du vivre ensemble va s'imposer comme le thème central de la présidentielle de 2012. (...)  Le moment est difficile pour les politiques : la distanciation par rapport à eux a rarement été aussi forte, en même temps il y a une très forte attente de réponses politiques. Cela traduit une inadéquation de l'offre à la demande. D'un côté, trop de gestion des émotions collectives, le plus souvent médiatisées, de l'autre, pas assez de construction d'une vision collective. La politique n'est pas de l'ordre du magique. La question de l'appropriation, par les citoyens, de la décision politique, est devenue essentielle.

On ne saurait mieux dire. C'est bien l'ensemble de nos institutions qu'il faut rebâtir, par le haut comme par le bas.  Mais il y a peu de chance que cette réforme intellectuelle et morale aboutisse dans une République où les jeux malsains des dirigeants et des partis ont repris de plus belle. A moins que les Français décident d'y mettre eux-mêmes un jour la main... 

Paul Gilbert.

 


[1]. Olivier Galland, La crise de confiance de la jeunesse française, Etudes, janvier 2010.

[2]. Entretien avec Jean-Paul Delevoye, Le Monde, dimanche 21 et lundi 22 février 2010.


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