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27 juin 2009 6 27 /06 /juin /2009 01:00
 VICO
 
Etude sur Vico (fin)
 
X.

 

Vico s'est également penché sur les modes d'expression des idées humaines. Pour lui, une langue ancienne est un précieux témoignage des premiers temps du monde. Il cherche, selon son habitude, à déterminer les grandes étapes du processus de formation d'une langue. Selon lui, les premières expressions de l'homme se rapportaient non pas aux choses mais aux émotions. Le langage, qui prenait sans doute alors la forme d'un chant primitif, n'était pas employé, comme aujourd'hui, pour les usages simples : son utilisation était exceptionnelle, certainement réduite aux consultations d'oracles ou à l'expression du droit. L'idée que le droit primitif ait pu jouer un grand rôle dans l'histoire des langues recoupe d'ailleurs cette intuition d'Aristote selon laquelle « la parole humaine est faite pour exprimer le bien et le mal et, par suite, le juste et l'injuste».

 

XI.

 

La difficulté que l'on rencontre souvent dans l'étude des anciennes civilisations est de savoir comment fonctionnait cette logique de l'imagination qui remplaçait alors la logique du philosophe. Là encore, Vico apporte un éclairage intéressant. Pour lui, les primitifs, n'ayant pas acquis la possibilité d'abstraction, ont recours par défaut à l'imagination. Cette imagination possède d'ailleurs une certaine faculté d'abstraction, mais elle abstrait à sa manière, en rassemblant sur un signe, le plus généralement sur un personnage - héros ou dieu -  un ensemble de traits ou d'actions. Ce qui caractérise la pensée vulgaire, c'est cette incapacité à séparer le signe et les relations auxquelles il renvoie. Ce qui explique pourquoi les anciens avaient autant de difficultés à séparer compositions poétiques et compositions historiques. A cet égard, Vico fait remarquer qu'il ne faut pas confondre, comme on le fait encore trop souvent, le mélange d'histoire et de légende, qui est propre aux périodes antiques et l'interprétation faussée de l'Histoire, qui se développe plutôt dans les périodes de haute civilisation.

 

XII.

 

L'anthropomorphisme se rattache également à cette logique de l'imagination. Les premiers hommes donnèrent des sentiments et des passions aux phénomènes naturels et aux êtres matériels ; nous faisons la même chose à l'égard des choses intellectuelles. De même, dans ce que nous appelons science, et qui n'est bien souvent qu'un ensemble assez confus de raisonnements, l'imagination joue encore un rôle très important. Selon Sorel, l'évolution historique ne fait pas disparaitre l'imagination et l'homme ne deviendra pas un être purement intellectuel ; il a constamment besoin de recourir à des procédés anthropomorphiques pour fixer « l'idée » et se faire mieux comprendre.

 

Il resterait à examiner pourquoi les poètes anciens, en animant la nature, ont produit des inventions sublimes : Vico parle très sou-vent de cette qualité  de la vieille poésie, mais ne fournit point d'explications bien claires. Il faut retenir, cependant, cette règle importante [1] : « le sublime poétique doit toujours avoir quelque chose de populaire. » On peut bien en conclure qu'il est plus voisin des méthodes de représentations psychologiques que de la logique ou de la science ; mais cela n'épuise pas le sujet.

L'observation de Vico nous permet de comprendre pourquoi A. Comte et ses disciples ont été souverainement ridicules dans leurs prétendus essais d'élé vation religieuse ; c'est qu'ils appartenaient à des classes absorbées par le travail intellectuel et incapables de comprendre les choses d'une manière populaire. On observe au Moyen-Age un phénomène analogue ; les écrivains ecclésiastiques ont eu rarement des idées sublimes; ils vivaient d'une vie étrangère à celle du peuple et leurs ouvrages montrent qu'ils ignoraient, à peu près totalement, le monde contemporain.

Dans l'esprit de Vico le sublime est propre aux civilisations primitives et il ne pourrait plus se reproduire avant que le retour de l'histoire idéale ramène les temps barbares et, en effet, à plusieursreprises, Vico fait intervenir la puissance exceptionnelle des faculté sensitives des primitifs: ils suppose qu'ils étaient organisés autrement que nous [2]. « La Providence voulut qu'à l'é poque où l'homme était tombé dans un état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens les plus actifs et les plus subtils et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent lorsque viendrait l'âge de la réflexion et que cette faculté  prévoyante protégerait le corps à  son tour. On doit comprendre, d'après ce qui précède, pourquoi les descriptions héroïques, telles que celles d'Homère, ont tant d'éclat et sont si frappantes, que tous les poètes des âges suivants n'ont pu les imiter, bien loin de les égaler. » Dansd'autres passages, il parle de la même manière de l'extraordinaire mémoire et de la forte imagination des peuples barbares.

Je ne pense pas que cette dégénérescence physiologique soit facile à démontrer ; en tous cas, l'expérience devait démontrer durant le siècle qui suivit la mort de Vico que la poésie lyrique la plus élevée était encore possible.

Il y a toutefois quelque chose de juste dans la thèse de Vico ; la manière de sentir des primitifs est bien plus poétique que la manière de se représenter les choses qui appartient aux âges de la réflexion. Les premiers animent la nature sans la décomposer, tandis que les classiques superposaient à la nature un monde de personnages fictifs, dont l'intervention est une des choses les plus nauséabondes qu'on puisse imaginer : les génies, les fées, les nymphes, rendent odieuse toute description. La poésie moderne a retrouvé la nature et s'est mise directement en contact avec elle : il a fallu l'animer dans une certaine mesure, parce qu'il a fallu parler un langage tout plein d'images tirées des états affectifs ; mais on a trouvé moyen de ne pas reproduire les formes du passé ; de nos jours, il eut été impossible de refaire unemythologie naturelle, mê me très barbare, sans arriver tout de suite à la plate mythologie de nos classiques [3].

On peut encore rapprocher la poésie moderne de la poésie primitive par un autre caractère : le sublime exige que l'âme ressente des émotions qui appartiendraient au domaine de la crainte pour peu qu'elles fussent plus développées. Les barbares éprouvent des terreurs qui nous semblent bien puériles, quand nous fréquentons les lieux qu'ils ont peuplés d'ê tres fantastiques ; la littérature classique s'attacha à décrire les lieux que la tradition avait consacrées et elle ne pouvait produire aucune émotion. Pour retrouver le sublime, il fallait se transporter dans des milieux tout autres, mais capables de provoquer sur nos âmes civilisées des émotions analogues à celles que les primitifs avaient connues. La mer, la montagne, la grande solitude, sont capables de donner cette impression de sous-terreur (si on peut employer ce mot barbare) sans laquelle il n'y a pas de sublime [4].

 

XIII.

 

Après avoir évoqué la façon dont Vico traitait de l'évolution des mœurs, des sentiments, des langues à travers l'histoire, Sorel achève son étude par les transformations du droit.

 

Les transformations du droit occupent une grande place dans la Science nouvelle ; il faut, tout d'abord, se rendre bien compte d'un certain nombre de notions d'une haute importance. Vico [5] emprunte à Ulpien cette définition de l'équité civile : « c'est une présomption de droit, qui n'est point connue naturellement à tous les hommes, mais seulement à un petit nombre d'hommes, qui, réunissant la sagesse, l'expérience et l'étude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de la société . C'est ce que nous appelons la raison d'État. » Au contraire [6] « l'équité naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus grand développement est une pratique, une application de la sagesse aux choses de l'utilité ; car la sagesse, en prenant ce mot dans le sens le plus étendu, n'est que la science de faire des choses l'usage qu'elles ont dans la nature. » Ces formules ne sont pas très satisfaisantes, car la première suppose que les chefs des primitifs possèdent déjà une culture assez avancée pour raisonner sur le maintien de la société, ce qui ne peut se rencontrer que dans un état de civilisation beaucoup plus voisin de nous. Ulpien pensait à une époque où la jurisprudence romaine était déjà constituée et ce n'était pas une époque primitive tant s'en faut! Quand à la seconde définition, on voit quelle dépend de l'idée fausse que l'ancienne philosophie se faisait de la Justice. Vico croyait, comme presque tout le monde, que le Bien existe et que l'homme peut arriver à le connaître, au moins dans la limite que sa faiblesse impose à ses facultés ; j'ai déjà insisté sur l'importance de cette théorie dans la Science nouvelle.

 

En attendant de connaître, par la raison, ce qui est juste, les hommes se gouvernent par la certitude de l'autorité. Selon une belle formule de Vico, « la certitude de la loi n'est qu'une ombre effacée de la raison appuyée sur l'autorité » ; elle permet aux nations, sous l'égide de la Providence, d'évoluer  progressivement vers le vrai et le bien. Sorel, tout en soulignant l'importance du sentiment de justice qui fournit à l'homme l'énergie nécessaire à la lutte, doute que cette force ait une direction constante et positive, à travers l'histoire. Dans les temps primitifs l'autorité ne semble s'appuyer sur aucune idée de justice précise, elle est pure et simple, sans s'identifier pour autant à une volonté arbitraire. Mais comment alors passe t'on de cette autorité primitive à l'autorité raisonnée, du certain au vrai ? Vico ne fournit pas de réponse claire sur ce point.

 

Quelle est la nature du terme vers lequel se dirige une transformation juridique ; j'entends ici un terme provisoire et réel? Vico rappelle une Phrase de Dion Cassius [7] : « La coutume est semblable à un roi, la loi a un tyran. » Cette formule a une très grande importance pour la détermination des idées juridiques ; il faut donc nous y arrêter car il est clair que, dans l'esprit de Vico, le régime vraiment naturel est celui de la coutume.

Lorsque de nos jours, une réforme s'accomplit, le pays se trouve partagé en deux partis : ceux contre lesquels la loi a été faite se soumettent parce qu'ils ne peuvent faire autrement et parce qu'ils n'ont pas la force ; d'ordinaire ils espèrent prendre leur revanche plus tard ; - quant aux vainqueurs, ils prétendent que le Droit s'identifie à leurs désirs, leurs intérèts, et ils s'empressent de profiter des avantages que leur donne la force [8]. Si au bout de quelques années les nouvelles règles parviennent à se faire accepter et si elles passent dans les mœurs, alors on ne s'occupe plus de connaitre leur origine. On les prend telles quelles et elles deviennent des coutumes. Il arrive même assez souvent que les gens qui avaient combattu le changement opéré, deviennent les meilleurs défenseurs de l'organisation nouvelle.

Tant qu'on vit dans la période provisoire, la loi est une gêne pour beaucoup de personnes : elle se présente toujours comme l'expression de la volonté d'un groupe. Plus tard elle n'est plus qu'un fait, que l'on considère d'une manière objective, sans discuter la légitimité de son origine et sans chercher à connaître exactement les motifs qui ont agi pour le produire. Celle transformation est éclatante pour les institutions nées de la Révolution : peu de gens s'intéressent aux causes qui les ont fait adopter ; ces causes sont, le plus souvent, très difficiles à déterminer; quand on peut les pénétrer on ne les trouve pas, d'ordinaire, très recommandables ; -  mais aujourd'hui, il importe peu de savoir si les désirs de richesses, si les passions el les haines, ont eu une influence plus ou moins considérable sur les lois votées à cette é poque. Nous ne vivons plus en 1789 et les choses doivent être appréciées au point de vue d'aujourd'hui.

Quant la loi est devenue coutume, on se contente de la justifier par des raisons généralement fort médiocres [9]) : la vraie raison de son maintien, c'est qu'elle existe depuis assez longtemps pour avoir été acceptée et pour s'être mise en rapport avec les usages nouveaux. Ce n'est pas sa conformité plus ou moins grande avec l'idéal de Justice qui la rend bonne; mais on peut dire qu'elle n'é veille plus de protestations suffisantes pour que les sentiments de justice soient excités d'une manière notable dans le pays.

Lorsqu'il en est ainsi, la règle ne paraît plus être un ordre extérieur fondé sur la force du coercitive, mais elle semble être purement naturelle : c'est ainsi que les philosophes ne sont pas tout a fait déraisonnables quand ils prétendent rapporter à la nature humaine les usages les plus généraux et les moins contestés. Vico dit [10] : « La sagesse divine n'a pas besoin de la force des lois; elle aime mieux nous conduire par les coutumes que nous observons librement, puis-que les suivre, c'est suivre notre nature. » Quand on abandonne la théorie morale traditionnelle, on voit que le droit naturel ne justifie pas les coutumes, mais qu'il est seulement une manière de traduire les coutumes dans une langue métaphysique, en vue de les grouper, de lescoordonner et d'en déduire des règles de dé tail. La Justice n'apparaît plus comme un terme vers lequel on marche, ni comme une force intérieure qui nous meut ; elle n'exerce son action que d'une manière intermittente, quand nous éprouvons le besoin de changer nos règles juridiques : elle n'est pas plus dans le terme extrême que dans le terme de dé part : elle n'est que dans le mouvement.

 

Vico s'interroge enfin sur la rigidité des lois et de la jurisprudence primitive dans le droit antique. Il fait le lien entre les anciens rites religieux latins, qui supposaient des formules consacrées dans lesquelles on ne peut changer une lettre, et les formules de la jurisprudence romaine. Celle-ci s'appuyait sans doute aussi à l'origine sur la logique d'imagination et sur la poésie des fables. Selon Sorel, cette rigité du système juridique est aussi une expression de l'organisation des sociétés primitives, où l'aristocratie détenait non seulement le pouvoir politique mais aussi les magistratures et les sacerdoces.

 

*
*  *

 

Pour terminer, Sorel évoque la conception qu'avait Vico de la jurisprudence moderne. « Les jugements humains ne sont pas aveugles et inflexibles comme les jugements héroïques. La règle qu'on y suit, c'est la vérité des faits...Les monarques, dans ces jugements, se font gloire d'être supérieurs aux lois et de ne dépendre que de leur conscience et de Dieu. ». En réalité, nous dit Sorel, le rôle des monarques dans la création ou le changement de jurisprudence est exceptionnel ; de même il est peu vraisemblable de penser que les « législateurs » de l'antiquité étaient à l'origine de la modification des lois; ils intervenaient plutôt pour en régulariser la pratique et en codifier la forme. Dans la plupart des cas, ces changements proviennent de jugements particuliers dont on généralise, par la suite, la portée.

 

Les jugements particuliers ne sont pas de deux espèces : les uns provenant de l'ignorance et de la simplicité des primitifs incapables de généraliser, - les autres révélant la pleine connaissance de l'équité chez les princes civilisés. Dans tous les temps, ils sont la source du droit et ils constituent le moyen normal par lequel se modifient les institutions

A mesure que les relations deviennent plus complexes dans la société moderne, on éprouve le besoin de provoquer davantage ces mouvements juridiques ; et on les provoque par la mé thode que je viens de décrire et qui est une des manifestations les plus claires du matérialisme historique: la théorie suit la pratique et ne la précède pas. Pour que le droit puisse s'adapter facilement aux besoins nouveaux, on s'efforce partout de créer des juridictions d'exception, étrangères à l'enseigne-ment des écoles et aux traditions de la magistrature professionnelle. Souvent des fanatiques de l'unité ont réclamé le retour aux principes de la Ré volution et l'unification de tous les tribunaux. Nous voyons, à l'heure actuelle, de nombreux auteurs attaquer le jury. En fait, lenombre des commissions laiques va toujours en augmentant [11].

Depuis que les progrès de la grande industrie ont tant modifié les conditions du contrat de travail, il a été souvent question de mettre le Code civil en rapport avec les besoins nouveaux ; mais on en est toujours resté à d'assez vides déclamations sur le travail, parce qu'il est impossible de dire ce qu'il faudrait faire. Les mesures efficaces prises jusqu'ici ont été celles que divers pays ont réalisées en instituantsoit des conseils de conciliation, soit des chambres de travail : ces organes nouveaux n'ont pas donné encore grand'chose, mais cela tient en partie à ce qu'on a voulu les faire fonctionner d'une manière trop judiciaire et en tirer ce qu'ils ne pouvaient pas fournir. On devrait les considérer comme des commiesions chargées d'élaborer des opinions particulières, plus encore que de préparer des transactions. Lorsque le grand public aura été bien familiarisé avec les difficultés qui se présentent dans la pratique industrielle, quand beaucoup d'exemples auront été appréciés, il sera possible de songer à formuler des règles nouvelles et à rédiger un Code du travail. A l'heure actuelleon ne saurait quoi mettre dans ce Code.

Ces commissions ont surtout pour fin de mettre en forme juridique des conflits, de les préciser, de reconnaître exactement les forces en présence et de les définir. Mais il ne faut pas que leur nom (conseils arbitraux, conciliateurs, etc.) dissimule à nos yeux le fonds même, la cause fondamentale du mouvement, c'est-à-dire la lutte des classes pour la conquête de droits. J'ai déjà eu l'occasion de faire observer que Vico avait parfaitement distingué la lutte pour la conquê te des avantagesprocurés par le pouvoir et la lutte pour les droits [12]. C'est une distinction d'une très haute importance, qui doit être présente, toujours à notre esprit, quand nous examinons l'histoire des conflits contemporains, au point de vue de l'évolution des idées juridiques.

georges sorel.

 


[1]. Livre III, chap. iv, p. 530.

[2]. Livre II, chap. vii, § 2, p. 489.

[3]. Voilà bien un exemple remarquable de créations étrangères à la théorie des retours de l'histoire idéale.

[4]. Dans le troisième livre, Vico s'attache à montrer qu'on ne peut plus trouver dans les milieux civilisés des épisodes analogues à ceux dont Homère s'est servi : « la poétique, la critique peuvent faire des esprits cultivés, mais non pas leur donner de la grandeur. » (Livre III, chap. v, p. 535).

[5]. Axiome 110.

[6]. Axiome 114.

[7]. Axiome 104.

[8]. J'entends ici le mot force dans le sens général ; toute loi, voté régulièrement, qu'elle soit par un Parlement, n'est que la manifestation de la force du parti qui la réclame.

[9]. D'ordinaire les raisons que l'on donne sont des contre- sens historiques.

[10]. Livre V, chap. iv, p. 639. Cf. livre II, chap. v, § 1, p. 442. A rapprocher un passage connu d'Aristote : « La loi pour se faire obé ir n'a d'autre puissance que celle de l'habitude, et l'habitude ne se forme qu'avec le temps et lesannées. » (Politique, livre II, chap. v, § 14). Quand la coutume est ainsi établie, elle agit sur notre conscience et elle engendre nos manières de penser spé culatives au moyen des lois idéogénétiques : c'est dans ces conditions que l'on peut dire que la manière de vivre engendre la conscience et que la structure sociale se reflète dans l'esprit humain. La coutume de Vico, la loi d'Aristote, sont, en quelque sorte, assimilées par l'individu et produisent, dans nos cerveaux, leurs conséquences intellectuelles.

[11]. Dans le milieu où se recrutent ces commissions, on retrouve presque toujours, et d'une manière très claire, les phénomènes que l'on reconnaît à l'origine du droit ; les opinions se suivent et se coordonnent non point dune manière logique et scolastique, mais en vertu des affinités sentimentales. Aristote avait très bien vu ce caractère dans la justice criminelle à athènes. il dit que la gravité d'un crime se mesure à la terreur et la pitié que son récit provoque chez ceux qui l'entendent. (Rhétorique, livre I, chap. xiv, § 3).

[12]. Au point de vue du matérialisme historique, il ne serait pas très exact de parler de lutte pour le droit.

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la revue critique des idées et des livres - dans Revue n°1
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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 10:30
Idées-Histoire         

par
Eugène Charles
et Vincent Maire
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Le Colonel Lawrence. - Actualité de Proudhon. 


I

La publication d'une nouvelle traduction des Sept Piliers de la Sagesse, dans la version longue, dite « d'Oxford » fait partie des évènements littéraires de cette année et il faut féliciter les Editions Phébus de l'avoir entreprise [1]. Non que la précédente traduction française fut médiocre, bien au contraire. Rédigée dans les années 1930 par le grand critique Charles Mauron, elle restituait parfaitement bien ce qu'avait été la révolte arabe de 1917, cette moderne épopée du désert, pleine de bruits et de fureurs. Mais on sait que l'œuvre de Lawrence connut de multiples avatars. Le travail de Mauron s'appuyait sur une édition de 1926, profondément revue, simplifiée et compactée par Lawrence. La traduction que nous offre aujourd'hui Eric Chedaille part de l'édition originale de 1922, un texte moins travaillé, moins apprêté, mais qui n'a en rien perdu de sa magie. On y trouve au contraire mille détails, mille explications, mille réflexions sur les évènements en cours que Lawrence, dans un souci presque maladif de concision et de pureté, avait soigneusement élagués. Au final, l'œuvre y gagne en plénitude, en clarté et en humanité. Le style en est plus libre, les récits d'action plus riches, les hommes et les paysages y apparaissent avec plus d'intensité. Des pages, pleines de force, témoignent une nouvelle fois du curieux mélange de guerrier et de poète qu'était Lawrence. D'autres sont empreintes de ce doute et de cette sombre mélancolie qui devaient, une fois la gloire passée, le submerger peu à peu.

Car l'homme qui écrit ces pages au début des années 1920 n'est déjà plus le héros de l'Arabie. Ecœuré par les compromissions des traités de Versailles, où il voit s'évanouir le rêve d'une grande nation arabe, il met fin en 1922 à sa carrière de diplomate et de conseiller de Churchill. L'ex colonel Lawrence prend alors le parti de réintégrer l'armée comme simple soldat - ce qui lui vaudra l'incompréhension de l'ensemble de l'institution militaire - et de se consacrer à ses mémoires. Pendant plus de dix ans, à travers une morne vie de garnison,  le conquérant d'Akaba va chercher à s'effacer du monde des vivants[2]., à retrouver une certaine paix intérieure et à faire de sa légende une œuvre littéraire. La rédaction des Sept Piliers est, pour lui, plus qu'une gageure, c'est un combat permanent contre une partie de lui-même, contre cette nature faible, dilettante et jouisseuse dans laquelle il voit l'origine de ses échecs. Le livre, une première fois écrit dans la fièvre en 1919, perdu, réécrit en un mois en mai 1920, sera maturé, complété, enrichi, jusqu'à lui apparaître comme un monstre, parfaitement « indigeste ». C'est alors qu'un  nouveau démon le saisit, celui de la clarté et de la concision. Il faut, couper, trancher, mettre à angle vif, réduire le texte à l'essentiel : l'avènement d'un peuple, l'histoire d'un destin. C'est à contrecœur qu'il acceptera la publication de cette quatrième version en 1926 et c'est à contrecœur qu'il recevra les félicitations et les signes d'admiration de ses contemporains. Seuls peut-être les encouragements de ses amis les plus proches, les écrivains G.B. Shaw, Thomas Hardy et E. M. Forster, ont pu parfois lui faire admettre qu'il pouvait avoir un destin d'écrivain. Une fois cette épisode littéraire terminé, plus rien n'intéressa vraiment Lawrence, qui mourut, comme on le sait, des suites d'un accident de moto, en 1935.

Tout à son combat contre lui-même, Lawrence eut-il conscience de la valeur de l'œuvre qu'il produisait ? Pouvait-il imaginer que cette oeuvre allait devenir un de ces livres mondes où chacun pourrait trouver, selon son âge, son âme et son état, des pages qui aident à vivre. Les Sept Piliers de la sagesse, c'est d'abord le journal d'un homme de guerre. Il plait aux militaires, aux stratèges, aux hommes de guérilla. Lors d'un entretien avec le général Salan en 1946, le général Giap ne déclarait-il pas «  Le livre de T. E. Lawrence est mon évangile du combat. Il ne me quitte jamais. » ? Il séduit évidemment les historiens et les politiques, et l'on sait que Churchill, pour ne parler que de lui, en fit un de ses livres de chevet. Quant aux poètes, ils ne peuvent être insensibles aux passages où, après le récit dérisoire d'un épisode de la guerre des hommes, le monde des déserts, minéral, inflexible, impose à nouveau sa loi, celle de la beauté. Ainsi de cette arrivée au crépuscule dans l'ouadi Roum :


C'est avec de telles pensées que nous défilâmes dans l'avenue de Roum encore rutilante des lueurs du couchant ; les falaises étaient aussi rouges que les nuages à l'ouest, stratifiées comme eux et comme eux horizontales contre le ciel. De nouveau nous sentîmes à quel point la sereine beauté de Roum apaisait notre excitation. Sa grandeur écrasante nous réduisant à la taille de nains, nous dépouilla de ce manteau de rires qui nous avait enveloppés quand nous marchions par les plaines, hilares.

La nuit tomba, et la vallée devint un paysage de l'esprit. Les falaises invisibles, mais présentes, se chargeaient de présages. L'imagination tentait de reconstruire le plan de leurs remparts, en suivant le sombre contour découpé sur un dais d'étoiles. L'ombre, dans la profondeur, avait une réalité solide - une nuit à désespérer du mouvement. 


Comment ne pas voir enfin dans les Sept piliers une forme d'hymne éternel à la jeunesse ? Lorsqu'il rentre en contact avec l'Orient, Lawrence a un peu plus de 22 ans et il débute ses années de guerre à 26 ans. Aucun des protagonistes de son récit n'est beaucoup plus âgé, à l'exception de l'émir Faycal et d'Allenby, curieuses images l'un et l'autre du père absent. On sait quelle fascination Lawrence et son livre exercèrent sur André Malraux. Rien de plus compréhensible : l'Anglais comme le Français ne rêvaient-ils pas de faire d'une de leurs œuvres un de ces livres géants, en face de Moby Dick, des Karamazov et de Zarathoustra. Fascination d'un destin pour un autre destin, dira-t-on. Mais il y a plus que cela. A la fin du livre qu'il lui consacre, le Démon de l'Absolu, Malraux lève imperceptiblement un des coins du voile qui entoure le mystère Lawrence, et sans doute aussi la propre énigme de Malraux :


Un de ses amis avait dit de lui, quand parut The Boy's Book du Colonel Lawrence : « Même s'il n'était pas allé en Arabie, quoi qu'il fît, il aurait fini par habiter l'imagination des enfants, parce qu'il était un grand homme, mais aussi un enfant lui-même. » [...] La fascination particulière que l'art exerçait sur Lawrence, le choix de ses livres titans, la passion de la poésie, tout cela appartient à la jeunesse : c'est cette jeunesse particulière qui chez les grands artistes survit jusqu'au dernier jour. [...] Il n'y a pas de grand art sans une part d'enfance, et peut être pas même de grand destin.

Eugène Charles.



II

 

On fête cette année le bicentenaire de la naissance de Proudhon et force est de constater que cet anniversaire ne suscite que peu d'intérêt dans le monde universitaire ou chez les essayistes. Alors qu'en 1909, lors du premier centenaire, et dans les années qui suivirent, on assista à une véritable débauche de livres, de brochures, d'articles et de conférences sur notre penseur, que des groupements politiques, aussi opposés que possible, se réclamaient de lui et de ses écrits, le cru 2009 est des plus médiocres. Raison de plus pour relever les quelques productions qui méritent l'attention.

C'est le cas du petit livre publié par Edouard Jourdain aux Editions Michalon et qu'il intitule Proudhon, un socialisme libertaire[3]. En guère plus de cent pages, et dans un format que nous aimons - celui sous lequel Robert Chenavier nous donna l'an dernier  une lumineuse Simone Weil et Arnaud Teyssier un excellent Richelieu - l'auteur nous restitue l'essentiel de la pensée de Proudhon. Non pas la caricature, celle qui veut que Proudhon reste à la postérité pour quelques formules expéditives "La propriété, c'est le vol !", " Dieu, c'est le mal !", mais le penseur complexe, original, salué par Sainte Beuve comme le plus grand prosateur de son époque et par Georges Sorel comme l'esprit le plus éminent du XIXe siècle.

Proudhon est en réalité victime de sa légende, d'une certaine légende, fabriquée de toutes pièces par des libertaires approximatifs, qui en firent une sorte de Bakounine, de Kropotkine ou de Max Stirner français. Rien n'est plus faux, et loin de ces figures de l'intellectuel confis ou aigri, qu'il soit russe ou allemand, Proudhon fut un de ces autodidactes matois et débrouillard, comme les campagnes françaises en fabriquaient encore il y a un siècle. Né à Besançon d'un père tonnelier et d'une mère cuisinière, il a comme le rappelle Edouard Jourdain "la particularité d'être, parmi les socialistes de son époque, le seul d'origine populaire". Il fit tous les métiers, du gardien de vache jusqu'à l'imprimeur, avant d'entreprendre de solides études philosophiques et linguistiques, puis de poursuivre une carrière de révolutionnaire, de journaliste et d'homme politique sous la deuxième République et le second Empire. Proudhon n'est ni un bourgeois installé comme Marx, ni un pilier de brasserie comme Lénine ou Trotsky, il paie de sa personne, subit plusieurs condamnations, est emprisonné, souvent réduit à vivre misérablement. Ce qui ne l'empêche pas de garder un morale d'acier et d'écrire juste et clair.

Notre franc-comtois n'est pas non plus "l'homme d'un seul livre", dont se méfiait Thomas d'Aquin. Son oeuvre est importante, complexe, multiple, parfois contradictoire, comme la réalité. Il refuse les systèmes de pensée fermés, les mécanismes de l'esprit trop huilés, il s'insurge contre Saint-Simon, Fourier ou Cabet, qu'il prend pour des charlatans ou des vendeurs de nuées. Il discerne chez Marx, qu'il a, dans un premier temps admiré, cet engourdissement progressif de l'intelligence  et une certaine dérive sectaire qui toucheront plus encore les disciples que le maître.  Car si Proudhon est un authentique révolutionnaire, s'il développe une critique radicale des institutions et des moeurs de son temps, c'est d'abord et avant tout un homme libre, un de ces hommes de l'ancienne France qui pense que c'est par le travail, non pas subit mais voulu, aimé, et par une intelligence des choses conquise avec persévérance, que l'on gagne son indépendance. Daniel Halévy, soulignant avec justesse que Proudhon avant d'être un théoricien est un travailleur, le désigne comme "un héros de notre peuple"[4]. Rien de plus vrai.

De cette pensée pluraliste, Edouard  Jourdain dégage plusieurs lignes de force. Si Proudhon fut le critique intransigeant de la propriété capitaliste, de l'Etat qui accapare l'ensemble de la sphère sociale et d'une certaine religion, "ce n'est pas pour promouvoir une anomie généralisée qui tiendrait lieu de politique. Au contraire, en critiquant la Loi pervertie par l'Etat, la religion ou la propriété, il entend redonner toute sa crédibilité et toute sa puissance au droit afin qu'il se rapproche au mieux de la justice". Le point d'entrée de la philosophie de Proudhon, c'est donc la justice. Non pas une justice chimérique et idéelle, mais une justice-force sur laquelle peut se fonder l'ordre humain. Par beaucoup d'aspects, il retrouve Héraclite et les stoïciens : sa justice n'est en aucune façon une posture morale, mais une réalité universelle, tangible, qui  se manifeste, dans la nature, par la recherche permanente d'équilibre des forces et, dans la société, par une réciprocité et une fraternité fondée sur le respect de la dignité humaine. Drôle d'anarchiste que ce Proudhon, qui voit dans le droit et la justice les moyens les plus sûr d'accéder à l'ordre et à la civilisation. Drôle d'athée également, qui reste fasciné toute sa vie par la question de Dieu, le mystère de la foi et la permanence du sentiment religieux. En réalité, dans son combat pour la justice, c'est à dire pour le beau, le juste et le vrai, son véritable ennemi, ce sont les idéologies, de Platon à Marx, des sectes religieuses au libéralisme qui empoisonnent l'humanité avec leurs visions de fin de l'histoire. L'histoire, c'est à dire le mouvement et la vie, reste ouverte et c'est tant mieux pour la liberté de l'esprit.

Cette métaphysique pour homme libre rend logiquement Proudhon méfiant vis-à-vis de la démocratie représentative et de l'Etat. L'une et l'autre ont partie liée, la démocratie reposant sur le système absurde du Vox populi, vox Dei, l'Etat, quant à lui, fondant son autorité, non pas sur la défense du bien commun ou la justice, mais sur sa prétention à incarner la volonté générale. Il y a là en place les mécanismes qui condamneront les hommes à renoncer aux cadres traditionnelles de la vie collective, à abdiquer leurs libertés individuelles au profit d'une soit disante souveraineté populaire, qu'incarne en réalité une oligarchie. On trouve chez Proudhon des accents que n'aurait pas renié Joseph de Maistre, lorsqu'il assène : "on s'est vite aperçu qu'en substituant l'investiture du peuple à celle de l'Eglise, on tombait dans une superstition pire; qu'au lieu d'améliorer le pouvoir et de le consolider on le dépravait; de sorte qu'on se trouvait avoir sacrifié, sans compensation, le fruit de dix siècles d'élaboration politique aux hallucinations d'une démagogie sans tradition, sans idée et livrée à la fureur de ses instincts".[5]. C'est surtout contre l'étatisme jacobin qu'il en a, monstre absolu qui absorbe la puissance des êtres collectifs et détruit tout ce qui s'oppose à lui, véritable Léviathan moderne, "le plus froid des monstres froids" pour reprendre l'expression de Nietzsche. Derrière l'image trompeuse de la défense de l'intérêt général, Proudhon revèle la réalité de la forme de gouvernement née de la Révolution française, une organisation de l'impuissance et de la mort.

Mais Proudhon ne serait pas Proudhon s'il demeurait à l'étage de la critique. Esprit pratique, il cherche, il répond, il propose. Il s'attache à découvrir les conditions de retour à l'ordre, non pas celui de l'Ancien Régime qui lui paraît définitivement perdu, mais d'un ordre pour notre temps. Cet ordre, il sera à la fois socialiste et fédéraliste. Socialiste au sens où Proudhon croit au travail et à la production, qui traduisent le meilleur de l'homme, et qu'il prédit l'avènement d'une société des producteurs, débarassée du salariat et du parasitisme capitaliste, ces deux maux nés de la révolution industrielle. Fédéraliste au sens où il fait confiance au groupe humain, à la collectivité de base, au groupement de producteurs, réunis sur un même territoire ou autour d'intérêts identiques, pour produire les normes qui conviennent, dégager par la libre confrontation le "bien commun" et permettre à chacun de donner le meilleur de lui-même. C'est dans l'ouvrage intitulé Du principe fédératif [6], publié deux ans avant sa mort, que Proudhon exprime sans doute le mieux ce corpus politique et c'est sans doute dans ce texte que l'on percoit le plus clairement ce qui le sépare de Marx et du marxisme. Alors que le philosophe allemand voit dans la révolution industrielle une nouvelle phase positive de l'Histoire et de l'émancipation humaine, le français y perçoit au contraire une dénaturation et un appauvrissement du monde, une régression barbare, qui réduit l'humanité à un seul projet, celui de l'accumulation des biens et de la satisfaction des désirs. Si  Proudhon est révolutionnaire - et toute sa vie, il en revendiquera le titre - son projet vise en réalité à reconstruire un ordre pluraliste du monde, fait de mesure et d'équilibre, où l'homme serait à nouveau maître chez lui. Cette pensée, comment ne pas la rapprocher là encore de celle des grecs et, incontestablement aussi, d'un certain traditionalisme.

Qu'importe finalement que la pensée de Proudhon soit un peu tombée dans l'oubli. On n'en savourera que mieux ce qu'elle a de pleinement actuelle. Qu'il s'agisse de la crise de la démocratie représentative, des difficultés dans laquelle se débat la social-démocratie européenne, de l'effondrement du marxisme ou du naufrage d'un certain capitalisme financier, Proudhon est partout chez lui. Quant à l'élaboration d'un projet politique et social pour notre temps, comme l'indique fort justement Edouard Jourdain dans sa conclusion " dans tous ces domaines, l'enjeu n'est pas de revenir à Proudhon mais de le rejoindre, tant, à maints égards, il se trouve toujours devant nous". Alors, suivons Proudhon.

Vincent Maire.




[1]. Thomas Edward Lawrence, Les Sept Piliers de la Sagesse, édition originale de 1922, traduite de l'anglais par Eric Chédaille, introduction de Jeremy Wilson (Editions Phébus, 1076 pages, Avril 2009)

[2]. Dans la belle biographie qu'il lui consacre sous le titre Lawrence d'Arabie ou le rêve fracassé, Jacques Benoist-Méchin imagine le parallèle suivant : "A Clémenceau, âgé de plus de quatre-vingts ans, qui revenait d'un voyage aux Indes, un journaliste avait demandé : - Et maintenant, que comptez-vous faire? - Je vais vivre jusqu'à ma mort, avait répondu le Tigre. Si l'on avait posé la même question à Lawrence, il aurait pu répondre : - Je vais agoniser jusqu'à ma mort - car les années qui lui restent à vivre ne seront plus qu'une longue agonie."

[3]. Edouard Jourdain, Proudhon, un socialisme libertaine. (Michalon, mai 2009, 110 p.)
[4]. Daniel Halévy, Journal des Débats, 2 et 3 Janvier 1913.
[5]. Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise. (1858; Fayard, 1989)
[6]. Pierre-Joseph Proudhon, Du Principe Fédératif. (1863; Tops-Trinquier, 1999)

 

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Paul Gilbert, Jacques Darence - dans Revue n°1
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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 10:30
 

Après le scrutin européen.

Le Cabinet de M. Gordon Brown passera-t-il l'été ? On peut sérieusement s'interroger au vu des résultats des deux scrutins - élections européennes et élections locales - qui se sont déroulés la semaine dernière au Royaume Uni. Le Labour y subit deux défaites écrasantes. Aux élections locales, il réunit moins d'un électeur sur quatre et arrive en troisième position derrière les conservateurs de David Cameron, qui tangentent les 40%, et le minuscule parti libéral-démocrate. La potion européenne est encore plus amère à avaler: avec à peine plus de 15%, la gauche britannique se situe loin derrière ses adversaires conservateurs et eurosceptiques; et surtout, elle perd une grande partie de ses positions et de son influence à Strasbourg et à Bruxelles.

Dans ces conditions, on voit difficilement comment le Premier ministre britannique pourrait se remettre durablement en selle.  La semaine dernière, dix de ses principaux ministres et secrétaires d'Etat, parmi lesquels M. Purnell, ministre du travail et étoile montante du blairisme, ont choisi de quitter le navire pour tenter de sauver leur fief aux prochaines législatives. M. Brown a du se contenter vendredi d'un remaniement minimaliste. Au sein du parti et du groupe travailliste du Parlement, de nombreuses voix réclament maintenant son départ, ce qui était impensable il y a encore un mois. M. Brown va sans doute essayer de grappiller quelques semaines ou quelques mois de répit mais il n'a maintenant  plus d'autre choix que de gérer les affaires courantes et d'attendre la nomination de son successeur.

C'est l'usure du pouvoir qui a eu raison des travaillistes. Les britanniques  se sont fatigués de douze années de règne sans partage du Labour et des multiples scandales qui auront marqué la dernière période. Ils ont particulièrement mal vécu l'affaire des notes de frais de Westminster qui a fait rire la moitié de l'Europe au détriment du vieux parlementarisme britannique, et l'on sait que les Anglais n'ont aucun humour lorsque leurs institutions sont en cause. Mais M. Brown paye également au prix fort la "facture sociale" que lui a laissée Tony Blair. Dans un pays qui souffre plus que d'autres de la récession et du chômage, le blairisme a fini par avoir très mauvaise presse. Il est vrai que la « financiarisation » de l'économie, la désindustrialisation, les dérégulations économiques et sociales laissent aujourd'hui un grand nombre de salariés pauvres, ainsi qu'une partie de la classe moyenne, sans perspectives et sans protection. Belle leçon de chose pour ceux, qui, au Royaume Uni ou ailleurs en Europe, continuent à penser que la social-démocratie peut apporter des réponses à la mondialisation ! Les seuls qui pleurent sincèrement le départ de M. Brown, ce sont ces banquiers de la City qui s'inquiétaient hier, dans la presse financière de Londres,  de ne plus voir leurs intérêts défendus à Bruxelles, du fait de la défaite du Labour. On aura vraiment tout vu !

Le retrait de M. Brown est également une bonne nouvelle pour les adversaires du traité de Lisbonne. M. Cameron a d'ores et déjà annoncé que s'il arrivait au pouvoir après l'été, il provoquerait immédiatement un référendum sur le mauvais traité et, au train où vont les choses, cette consultation a toutes les chances d'aboutir à un résultat négatif. Mieux encore, les députés conservateurs européens ont confirmé leur intention de ne pas rejoindre le groupe du Parti Populaire Européen et de constituer, avec d'autres eurosceptiques, un puissant groupe antifédéraliste. Contrairement aux souverainistes français qui sont les champions de l'absentéisme au Parlement européen, on peut compter sur ces anglais patriotes, durs à cuire, retors à souhait, pour mener la vie dure à M. Barroso, sa Commission et la conjuration des cabris. Voilà qui va mettre un peu d'animation et de piment dans les débats à Strasbourg.

Quant au Gouvernement irlandais, son sort n'est guère plus enviable que celui de M. Brown. Alors que le pays s'enfonce, lui aussi, dans une récession sans précédent, l'équipe eurolibérale de M. Brian Cowen n'a pas hésité à sortir le grand arsenal des mesures d'austérité, avec l'appui sans faille des experts de Bruxelles. Résultats : le chômage explose, la consommation s'effondre,  la production plonge et le malade mourra bientôt guéri. L'impopularité du Premier ministre atteindrait, selon les derniers sondages, 86%, niveau au dessus duquel on commence généralement à faire ses valises. C'est d'ailleurs ce que s'apprête sans doute à faire M. Cowen, qui vient de subir lui aussi une défaite retentissante aux européennes. Dans ces conditions, il est quasiment acquis que le nouveau référendum irlandais sur Lisbonne, que toute l'eurocratie attendait avec fébrilité, n'aura pas lieu cette année. Et, autant le dire, sans doute jamais.

L'horizon de Lisbonne s'éloigne et, avec lui,  celui d'une certaine Europe. A cet égard, le scrutin européen de dimanche dernier est sans doute à marquer d'une pierre blanche, dans la mesure où il révèle des mouvements de fond - abstention record, rejet du fédéralisme, montée des formations nationalistes ou populistes - qui ne s'étaient jamais exprimés aussi nettement. Certains vont jusqu'à prédire  la fin de cette Europe que nous n'aimons pas, celle qui s'est construit depuis plus d'un demi siècle sur le mépris des peuples et des nations. N'allons pas trop vite. Comme aurait dit Churchill, « ce n'est certainement pas la fin, ni même encore le début de la fin, mais c'est peut être la fin du commencement 

 

La République de Bernard Tapie.

Allons-nous vivre une nouvelle Affaire Tapie ? On se souvient que l'été dernier notre ex chanteur, ex ministre, ex roi des entrepreneurs avait défrayé la chronique, en retournant à son avantage et contre toute attente, l'inextricable dossier Adidas. Quelques amis bien placés dans les coulisses du pouvoir, une procédure d'arbitrage rondement menée, des créanciers soudain très arrangeants, et l'affaire était faite. « Scandale d'Etat », s'étaient indigné M. Bayrou et quelques autres. Mais tout cela est maintenant oublié et l'ami Bernard devrait toucher à la fin de cette année un très joli magot, de l'ordre d'une centaine de millions d'euros selon la Tribune. De quoi se sentir à nouveau pousser des ailes et se mettre dans le sens du vent.

Certains annonçaient son retour en politique. A la tête d'un ministère « fracassant », créé à sa mesure par son ami Sarkozy, dans le cadre de l'ouverture. « Trop tôt, trop risqué, trop voyant », s'exclama le chœur de jeunes énarques qui monte la garde à l'Elysée. « Une carte utile, mais à sortir plus tard, quand cela en vaudra vraiment la peine », tempérèrent deux ou trois conseillers politiques blanchis sous le harnais. On remisa donc pour un temps le maroquin mirobolant.

A défaut de la politique, il y a les valeurs sûres, les entreprises et le sport. Au registre du football, notre homme a visiblement quelques rachats en tête. « Je commence à avoir ma petite idée » explique-t-il fin juin à l'Express, « il faut que ce soit un club qui n'a pas gagné de trophées depuis longtemps et qui fait du beau jeu » Et de citer « Nantes, Nîmes, Cannes, Nice... et une bonne dizaine d'autres ». Histoire de brouiller les pistes.

Mais c'est dans le monde des affaires que Tapie prépare son grand retour. Avec une cible de choix : le Club Méditerranée, une vieille valeur des années 60 qui peine à se trouver un second souffle sous la houlette d'un fils Giscard d'Estaing. L'offensive de Tapie contre les dirigeants du Club a commencé il y a de deux mois et elle fait déjà les choux gras de la presse économique. Déclarations fracassantes, démentis tout aussi tonitruants, attaques personnelles de part et d'autres, rumeurs et contre rumeurs, insultes, plaintes, manipulations, coups de bourse... Nous voilà subitement plongé dans une atmosphère qui n'est pas sans rappeler les belles heures de l'affairisme mitterrandien. Cette nostalgie là, Monsieur Tapie sait en jouer avec talent.

Ce qui retient l'attention dans ce nouvel épisode du feuilleton Tapie, c'est moins l'acteur-vedette, que nous connaissons par cœur, que le théâtre d'ombres qui s'agite en arrière plan, dans les coulisses, les cintres et les machines. On y rencontre bien sûr l'incontournable Claude Guéant, nouveau Foccart à qui rien n'échappe, qui reçoit, qui conseille et puis dément. Tous les échanges, arrangements et conciliabules se passent naturellement Avenue Georges V, chez Alain Minc, l'entremetteur patenté du CAC 40, Minc à qui Tapie lance, dans une réplique digne d'Octave Mirbeau, « Vous voulez aller dans la gadoue ? Tant mieux, j'y suis chez moi, puisque je n'ai jamais eu le droit de jouer ailleurs ». On y trouve également, parmi les figures méritoires du clan Tapie, un certain Pigasse, ex énarque socialiste, ancien directeur de cabinet de Laurent Fabius aux Finances, qui sévit depuis dans une grande banque d'affaires. Et tant d'autres, avocats mondains, conseilleurs intéressés, banquiers publics plus ou moins assermentés, hommes politiques, petits financiers, grands assureurs, sans oublier les officines de renseignements, les journalistes au noir, les larbins, les faquins, les fakirs et quelques passe-lacets.

Les prises de guerre de Bernard Tapie se limitent pour le moment à quelques fractions du capital du Club Med. Provisoirement. Il attend sans doute les munitions financières que l'affaire Adidas doit lui procurer pour reprendre sa campagne. Gageons qu'il arrivera à ses fins, parce qu'il est tenace, qu'il a une revanche à prendre sur l'establishment financier en place et qu’aujourd’hui il a dans ses mains les meilleures cartes. Car derrière ses allures bonnasses, il y a du Vautrin chez Tapie. Sa République singe chaque jour davantage le petit monde de la Comédie humaine, et chacun peut y désigner son Marsay, son Rastignac, son Ferragus ou son Bibi Lupin. Vous verrez, comme chez Balzac, il finira chef de la police, ou, pour parler comme aujourd'hui, Ministre de l'Intérieur !

D'ici là, profitez des vacances pour vous plonger dans l'excellente enquête publiée l'an dernier par Laurent Mauduit, Sous le Tapie [1]. La conclusion de l'Affaire Adidas a soulevé chez Mauduit des montagnes d'indignation et il a décidé de ne rien passer à l'ex homme d'affaires et à ses amis. En remontant les fils de ce qu'il appelle « un crime proprement fait », il met à jour un monde de réseaux d'influence dont les affinités ne datent pas d'hier. Les mêmes réseaux qui, après avoir tiré Tapie du Purgatoire, s'occupent aujourd'hui de lui redonner un avenir.

 

Total en procès.

Une semaine après  l'explosion qui a causé la mort de deux jeunes ouvriers -  âgés de 22 et 29 ans -  et blessé six autres personnes, sur le site pétrochimique de Total à Carling,  l'heure est à la colère en Lorraine. Syndicats, partis politiques et  associations de protection de l'environnement dénoncent la « négligence » de l'entreprise, sa politique de sécurité incertaine et le manque de moyens consacrés à la modernisation et à la mise en sureté de ses installations.

Comme le rappellaient plusieurs journaux (Le Monde, l'Humanité, notamment), les incidents sur le sites pétroliers de Total ne sont pas rares. Carling est bien connu des associations écologistes et des dégagements de produits toxiques ont été constatés à plusieurs reprises depuis cinq ans : 6 tonnes de styrène en juin 2005, 4 tonnes de benzène en janvier 2007, des rejets d'hydrocarbures en février 2007 et novembre 2008... Le 1er septembre, prochain, Total sera d'ailleurs convoqué pour infraction à la législation sur les installations classées sur cette plate-forme. La CGT dénonce de son côté « l'allongement de la liste des morts » : deux autres personnes sont décédées sur les sites chimiques de Total depuis le début de l'année.

On stigmatise aussi le « laxisme » et le peu de moyens dégagés par les pouvoirs publics pour contrôler de façon sérieuse de telles installations. Même si le temps n'est plus où le service des Mines était soupconné de collusion avec les grandes entreprises minières, sidérurgiques et chimiques de la région, le personnel affecté aux contrôle des installations classées est notoirement insuffisant : 1200 personnes sur toute la France pour surveiller 51000 installations à risque. La Lorraine n'échappe évidemment  pas à cette pénurie.

L'accident de Carling est-il de nature à faire réfléchir la multinationale pétrolière et son dirigeant, le pontifiant M. de Margerie ?  Chez Total, on se rassure à bon compte en rappellant que 20 M€ ont été investis dans les deux vapocraqueurs de Carling depuis 2002. Notoirement insuffisants, disent les syndicats qui parlent "d'équipements vétustes et de campagnes de maintenance insuffisantes". Même son de cloche du côté des écologistes qui dénoncent : "Un matériel ancien, une absence de volonté d'investir dans la sécurité, et l'importance du facteur humain. Un jeune homme peu expérimenté a été envoyé pour rallumer le surchauffeur". Tout celà dans un contexte  social particulièrement tendu :  le site fait l'objet depuis mars dernier d'un plan de réduction d'effectifs qui porte sur une centaine de postes et cet accident n'est évidemment pas de nature à rassurer sur leur avenir les 850 salariés de Carling.

Pendant ce temps-là, le pétrolier continue à engranger les bénéfices et à choyer ses actionnaires. En 2008, le groupe annonçait des résultats inégalés (près de 14 milliards d'euros, en croissance de près de 14% par rapport à 2007) et versait plus de 5 milliards d'euros de dividendes. Il consacrait dans le même temps moins de 300 M€ à la modernisation de  ses activités chimiques françaises et de l'ordre d'une vingtaine de millions d'euros sur Carling. Total, qui fut jadis un des fleurons de notre industrie, est-il définitivement passé du côté de l'économie de casino ? Ses ingénieurs, ses cadres, ses techniciens et ses ouvriers, et au premier chef ceux de Carling, sont en droit, ce soir, de se le demander. 

  hubert de marans.  

 

[1].  Laurent Mauduit, Sous le Tapie (Stock, Novembre 2008).

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la revue critique des idées et des livres - dans Revue n°1
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25 avril 2009 6 25 /04 /avril /2009 14:38

A nos lecteurs 

Voici plus d'un siècle qu'une poignée de jeunes gens regroupés autour des écrivains et journalistes Jean Rivain, Pierre Gilbert, Henri Clouard, Eugène Marsan, Georges Valois donnaient naissance à cette Revue Critique des Idées et des Livres.

Ce 25 Avril 1908, peu d'entre eux misaient sur la longévité d'une œuvre qui les rassemblait surtout par l'amitié. Et pourtant, de cette équipe devait naître une brillante école de critique littéraire et un des premiers essais réussis de « revue engagée » dans les luttes politiques et sociales de son temps. Grande rivale de la NRF, qui surgissait à la même époque, la Revue Critique rameutait et cristallisait en quelques années une pléiade de talents confirmés ou naissants, historiens, critiques, publicistes et philosophes, séduits par sa liberté de ton, l'audace et la chaleur enthousiaste qui émanaient de ses pages.

Ce succès correspondait aussi à un projet clair et en phase avec son  temps : promouvoir l'esprit classique sous toutes ses formes, en alliant respect des disciplines, esprit de légèreté et goût de la nouveauté ; mettre en valeur la civilisation française, en ce qu'elle a de permanent, de créatif, d'universel ; faire émerger un nouvel esprit critique, débarrassé des brumes doctrinaires du XIXe siècle, en rassemblant le parti de l'intelligence et celui des politiques.

Si l'entreprise intellectuelle devait tourner court au début des années 1920, c'est que les esprits qui l'ont animée ont rarement passé l'épreuve de la Grande Guerre, que les meilleurs d'entre eux ont donné leur vie pour une France qu'ils voulaient victorieuse. Le flambeau de la renaissance classique passera alors dans d'autres mains.

De cette aventure fulgurante, il reste plus que quelques livres, qu'un ensemble d'articles destinés à faire le miel des historiens. Un héritage s'est constitué, un état d'esprit s'est formé que nous souhaitons faire renaître et  revivifier. En lançant aujourd'hui cette nouvelle série de la Revue Critique des Idées et des Livres, nous exprimons la conviction que cet héritage, que cet état d'esprit, conçus à l'orée du XXe siècle naissant, peuvent être utiles à ceux qui, à l'aube de ce nouveau siècle, sont eux aussi à la recherche de valeurs de vie.


*  *
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Car, par delà les fidélités et la concordance des idées, ce qui réunit aujourd'hui les rédacteurs de cette nouvelle Revue Critique, c'est le présent et la volonté de lui donner un sens. Il y a urgence à recréer un esprit public, à redonner au politique l'espace qui lui est du, au sortir d'un siècle où le primat de l'économie, la dictature de l'argent, l'arrogance des oligarchies ont réduit la liberté des peuples. Un vent plus favorable semble à nouveau souffler sur les nations. Puisse-t-il nous ramener le sens du bien commun, du lien social, de la cité faite pour l'homme, de la communauté qui enracine, donne confiance et rend possible l'ouverture aux autres. Mais cet espoir est encore fragile. Nous voulons lui donner vie et place.

Ce qui nous unit également, - journalistes, essayistes, écrivains, poètes ou  simples citoyens engagés -  c'est la passion de la France, c'est la conviction que l'aventure française n'est pas achevée, qu'elle peut et qu'elle doit repartir parce qu'elle est porteuse d'idéaux pour les temps qui viennent. Dans un monde enfin débarrassé du « socialisme réel » et que le modèle mercantile anglo-saxon révulse de plus en plus, les consciences vont pouvoir à nouveau s'exprimer, l'esprit de création renaître, de grandes nations émerger ou réapparaître ; le dialogue des peuples est à nouveau possible. Dans cet univers plus ouvert, la présence de la France est attendue. Notre pays est appelé à retrouver sa place dans le concert des nations, une des toutes premières.

Mais pour que la France soit forte, qu'elle soit conquérante, attirante, porteuse d'une partie de la liberté du monde, il faut qu'elle soit à nouveau elle-même. Qu'elle soit libre, souveraine, décidée à jouer son jeu, attentive à ses amis anciens et nouveaux, sans révérence pour les puissants. Qu'elle fasse le choix du talent, de la création et de l'innovation, qui sont les premières valeurs d'une nation d'hommes libres. Qu'elle fasse le choix de la solidarité, car il n'y a pas de grand peuple, fort et uni, qui ne soit fraternel. Qu'elle tire aussi mieux parti de sa prodigieuse diversité, en libérant les énergies locales et régionales de toutes natures qu'une centralisation absurde a trop longtemps bridées.

Certains jugeront que la France n'a plus les moyens de cette ambition, que son avenir ne peut s'envisager qu'adossé à d'autres destins, à d'autres avenirs, européens, atlantiques, occidentaux. Comme si le monde devait continuer à vivre sur les mêmes schémas, selon les mêmes alliances, dans les mêmes polarités que ceux qui sont nés du dernier conflit mondial ! Notre conviction est, qu'au contraire, l'ère des empires va s'estomper, que l'avenir appartiendra à nouveau d'ici peu à des nations souples et mobiles, disposant de réseaux d'influence et d'amitié dans tous les continents mais qui refuseront d'abandonner leur destin à qui que ce soit. Tel peut être, tel doit être le projet de la France, pour peu qu'elle sorte du climat d'incertitude qui l'étreint aujourd'hui. D'un malaise qui nous empêche de voir que nos atouts sont intacts, que notre projet commence d'ailleurs à prendre forme en Europe, puisque la France y sera, d'ici le milieu du siècle, le pays le plus étendu, le plus peuplé et qu'elle a tous les moyens d'en être le pôle le plus dynamique.

Cette revue remplira son rôle si elle permet à quelques hommes libres, unis pour cette tâche, de dessiner ces perspectives positives pour la France, d'en montrer les voies et les moyens, de contribuer à dissiper les discours de dénigrement et de déclin qui nous empêche d'agir. Mais pour ambitieux que nous soyons, nous sommes aussi réalistes. Le redressement de la France suppose une volonté, il exige également que certaines conditions soient réunies. La première d'entre elles, c'est la constitution d'un « parti des politiques», c'est le rassemblement de ceux qui, par delà leurs convictions partisanes et sans d'ailleurs les renier, entendent œuvrer d'abord avec le souci de la chose publique, dans le sens de notre intérêt commun. Nous entendons y contribuer.

Mais le renouveau français passe aussi par une volonté politique au sommet, par des institutions qui en permettent et en favorisent la réalisation. Notre histoire témoigne que la monarchie française fut pendant de longs siècles la condition de notre liberté, de notre unité et de nos succès. Le vide qu'elle a laissé chez nous est immense, alors que d'autres peuples - certains tout proche -  nous montrent chaque jour l'avantage qu'ils tirent de leurs institutions traditionnelles. C'est pourquoi les rédacteurs de cette libre revue pensent, pour la plupart, qu'une monarchie moderne, s'appuyant sur le meilleur de nos institutions passées, soucieuse de préparer l'avenir, est une condition essentielle de notre renaissance.

Ce qui nous rassemble, enfin, c'est l'esprit de civilisation. Nous nous considérons comme les héritiers, non point contraints mais libres et volontaires, de cet immense mouvement qui depuis Athènes et Rome fait que tout progrès humain se construit autour des valeurs du beau, du bon et du bien. Nous croyons que ce progrès est le sel même de l'existence ; qu'il est le résultat d'un effort patient, tenace, d'une maturation séculaire de la pensée, des sciences, des arts, des lettres, enrichi par l'esprit d'innovation des créateurs de chaque époque. C'est pourquoi, rejetant à la fois tout nihilisme et tout déterminisme, la Revue Critique cherchera à promouvoir ce mouvement de l'intelligence qui est à la base de tout esprit classique. Attentive à toute création, elle s'efforcera de rendre aux Français confiance en eux-mêmes, en soulignant avec fierté ce qui se fait de noble et de grand dans tout le pays, et en montrant, dans le même temps, en quoi ces réalisations participent au mouvement de civilisation universel.


*  *
 *


Forte de ces convictions, la Revue Critique sera d'abord une revue d'idées. Si les idées sont parfois meurtrières, elles peuvent aussi être salvatrices. En tout cas, elles méritent qu'on les étudie, qu'on rassemble les meilleures, qu'on en forge de nouvelles. Telle était, dès l'origine, et telle restera la vocation de cette publication, revue de critique, mais critique faite avec sympathie et optimisme en vue de l'action. Elle s'efforcera de retenir toutes celles qui permettront une meilleure harmonie dans la Cité et un épanouissement plus complet de l'homme.

C'est dire que cette revue ne sera pas neutre. En philosophie, en politique, dans le domaine social et en économie, elle proposera, sans jamais négliger de laisser s'exprimer ceux qui espèrent, ceux qui cherchent à éclairer ou à préparer l'avenir, ceux qui tentent d'imaginer ou de construire autre chose que ce qui existe. Tribune de combat, elle sera également un lieu où s'élaborent de nouveaux points de vue et où ils sont débattus.

Faisant alterner les études de critique politique et sociale avec l'histoire, la littérature et l'art, la Revue critique renouera avec sa tradition d'éclectisme. Les idées qu'elle analysera, si éloignées soient-elles de celles de ses collaborateurs, le seront toujours avec le souci d'y découvrir quelque parcelle de vérité dont elle fera son butin. Elle se veut ainsi libérale au sens qu'avait  originellement ce mot, c'est-à-dire généreuse, attentive à la pensée de l'adversaire, respectueuse des constructions de l'esprit.

Mais nous serons aussi pleinement dans le présent et dans la réalité. Trop d'exemples montrent que les idées deviennent folles lorsqu'elles perdent le contact avec le vrai cours des choses, et que les idéologies les plus attirantes sont dangereuses lorsqu'elles oublient les hommes. Nous scruterons donc le monde tel qu'il est, c'est à dire le mouvement des nations, des écoles ou des institutions qui sont au cœur de l'activité politique et sociale ou de la création artistique ou littéraire. Et nous laisserons parler les hommes qui les dirigent, sans complaisance, ni sectarisme.

Démocrite disait que « la parole est l'ombre de l'action ». Cette maxime, étendue à la politique, à l'économie comme à l'art, nous servira de devise.

La Revue Critique.

 

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22 décembre 2008 1 22 /12 /décembre /2008 09:52

Hommage à Barrès (2)                        


Textes choisis et présentés

par François Renié


Barrésistes et Barrésiens

Tous les noms des grands hommes ne se sont pas prêtés à former le nom d'une école à la fois et d'une sensibilité, d'un goût du cœur et d'une doctrine de l'esprit. Si le nom de Barrés y était plus favorable qu'un autre, c'était sans doute en vertu d'une obscure nécessité.

Il y a des amis et des admirateurs d'Anatole France, il n'y a même envers lui, chez les délicats, que des reconnaissants. Mais il n'y a pas de « franciens » et il n'y a pas de francisme. Sans doute parce qu'il y a d'abord des Français.

J'ose réserver le nom de barrésistes à ceux qui ont emprunté de Barrés la nourriture même de leur philosophie. C'est assez dire qu'il n'en reste pas beaucoup. Car le grand drame qu'a joué Barrés vivant est la crise d'une âme très individuelle; son culte du relatif et du périssable, sa révérence envers tout ce qui semblait plus durable que lui, son instable position, presque désespérée, entre un individualisme qui ne peut se renoncer et les disciplines qu'il accepte, -  voilà l'exemple le plus pathétique du monde, mais si j'ose dire, le moins facile à  reproduire ou à imiter. A n'en pas douter, Barrés a éprouvé jusqu'au bout la solitude et la mélancolie du génie, qui suffit à occuper une vie intérieure, mais qui, au bout du compte, ne pouvant s'ériger en règle générale, marque le désaccord affreux qui sépare la pensée et la vie.

Imbu de philosophie, et d'une philosophie beaucoup plus sérieuse qu'on n'avait coutume de dire, Barrés n'a jamais quitté sa vérité particulière. Ou, pour mieux dire, s'il a atteint en somme la vérité, il n'a jamais réussi à révéler qu'elle était autre chose que son amante privée. Cela frappe, séduit, émeut, cela ne convertit point. Il eût pu devenir l'intellectualisme même; cela se serait à peine remarqué, telle couleur il donnait à ce que touchait son âme instable et subtile ! Comme dit René Gillouin, le oui et le non, le moi et le non-moi n'ont pas cessé de parler en lui aussi confusément que dans son œuvre. Cela forme une originalité passionnante. Cela nous a inspiré une amitié que nulle autre n'aurait pu suppléer. Mais disons que cet exemple ne nous a conduit que sur des voies d'accès, non à un but. Dans le barrésisme doctrinal, c'est Barrés lui-même qui offusquait tout; et devant sa mort, dont nous n'avons pas cessé de fré mir, répétons à son propos, à son honneur mais contre lui en quelque sorte, qu'il n'existe peut-être au monde qu'une poussière d'âmes.

Est-ce à dire qu'il ne saurait y avoir des barrésistes proprement dits ? Peut-être, à respecter le sens étroit du mot. Peut-être les vrais barrésistes sont-ils ceux qui ne le sont plus. C'est-à-dire ceux qui ont poussé, plus loin que lui, aussi bien dans la politique que dans la religion. Eux, du moins, ils ne forment pas des héritiers stériles et serviles; ils ont essayé de mettre à leur tour en terre les talents reçus, mais pour les faire germer; et si Barrés ne les a guère considérés qu'avec un peu d'éloignement et-de respect craintif; c'est qu'ils lui montraient sa propre doctrine arrivée à ses fins naturelles, bref, l'individualisme immolé sur son propre autel. Or de cette solution il eut toujours la divination et la peur.

Et c'est là que se montre le conflit personnel qui nous rend Barrés si cher et à jamais si vivant. Même ceux qui ne se sont pas limités au barrésisme, restent des barrésiens fidèles et passionnés. On ne leur enlèverait pas ce titre sans les amputer d'une des parties essentielles de leur âme. Les hommes qui approchent de trente-cinq ans, aussi bien que ceux qui vécurent au temps de Simon et de Bérénice, ne peuvent même pas supposer ce qu'ils seraient si Barrès ne leur avait été révélé dès leurs années d'adolescence. Il leur a appris un mode, un plaisir particuliers de l'introspection. Ne vous récriez pas que c'est là chose bien prétentieuse et que ces gens sont terriblement niais s'ils se vantent de savoir cultiver leur moi. Dirait-on pas vraiment que c'est chose si difficile et surtout si agréable ? En réalité, c'est une étude qui donne plus d'amertume que de plaisirs, car ladite méthode est applicable aussi bien aux âmes désolées qu'aux âmes voluptueuses. Puis, qu'on lui en veuille ou non d'avoir été répandue chez les hommes, elle est chose de dignité.

Tous les êtres humains, pour parler comme le sage antique, s'efforcent par l'esprit de l'emporter sur les autres vivants. Il est bien naturel qu'ils veuillent approfondir sans cesse le fond insondable de leur conscience. Si cela est une présomption affreuse, on peut être assuré qu'elle porte avec soi sa punition. La gratitude immense qu'ont vouée à Barrés ses lecteurs juvéniles, n'est pas celle qu'on donne à l'inventeur d'un plat nouveau ou d'un parfum; c'est bien celle que mérite un Pascal, un Stendhal, et quelques autres. Il n'y a donc pas trace d'égoïsme dans cette reconnaissance. Outre que l'admiration est toujours un sentiment soumis et qui fait sentir son infériorité au sujet qui admire, elle n'a jamais été plus désintéressée que lorsqu'elle émane d'un moi subjugué par un autre, et qui ne s'aime plus lui-même qu'en aimant l'autre à travers lui.

On ne s'étonne donc pas que Barrés ait été l'objet d'un culte familier, intime, inattaquable, et qu'il doive le rester auprès de tous ceux qui savent encore le lire et le comprendre. Ses grandes œuvres que l'on peut appeler « objectives » aussi bien que ses manuels de psychologie, ses pages de doctrine comme ses pages d'histoire, sont éternellement vivantes parce qu'elles participent d'une même substance individuelle. Et chose inouïe pour un penseur, plus que sa pensée même, c'est peut-être sa personne qui est impérissable chez nous et nos successeurs.

André Therive.

(La Revue critique des idées et des livres - décembre 1923).


 

Hommage à Barrès

Un de mes anciens articles sur Barrès commence par : « Je suis à la campagne, sans livres, sans notes... » D'un autre, « Barrès s'éloigne[1] », j'ai souvent fait pénitence en disant qu'il avait été écrit « dans des gares, dans des chambres d'hôtel, sans livres, sans notes... » En somme, chaque article, j'ai reconnu ensuite qu'il avait été écrit légèrement. Et voici qu'au moment de tracer ce qui suit, qui est un « Barrès en 1953 », je juge que l'honnêteté serait de relire la plupart de ses ouvrages, je ne le fais pas, parce qu'un travail de création pure me requiert ailleurs, j'en relis deux ou trois, et allez-y ! Une fois de plus, nous allons être comme les autres : nous allons être léger et injuste. Comme les autres et comme ils sont avec nous.

Barrès en 1953. - La situation littéraire de Barrès est très basse parce qu'il y a plus d'une quarantaine d'années qu'on s'emploie à la ruiner. L'opération ne fut d'abord que de commando ; puis tout le monde s'y mit par bon ton. Quand tout le monde s'y met, la résistance devient impossible. Dès 1919, on peut dire que « ça y était ». Barrès était, dans nos Lettres, l'ennemi public numéro un, l'homme à abattre. Pour des raisons politiques, et allant plus loin, et plus bas, que la politique. La droite y prêtait la main avec joie ; il y avait longtemps que Barrès l'embêtait, parce que intelligent ; et puis, il faut faire risette à gauche : les catholiques de droite furent les plus acharnés contre lui quand parut l'innocent « Jardin sur l'Oronte ». Il avait aussi contre lui les femmes, je ne sais pas bien pourquoi.

Politiquement, la phrase qu'on lui prêtait, sur Charles Maurras, aurait dû (vraie ou fausse) suffire à le sauver : « Nos petits-neveux riront bien quand ils verront la place que nous lui avons faite. » Mais il faut croire qu'on ne la connaissait pas assez.

Il est heureux pour lui qu'il n'ait pas atteint les quatre-vingts ans, limite normale de toute carrière littéraire bien menée. Souffrant déjà, « sous l'œil des barbares », que fût-il devenu, dans l'étreinte des gorilles ? (Il paraît qu'il murmurait, devant les articles d'insultes : « Je me demande comment on peut répondre par tant de haine à tant d'amour. » Quoi ! Barrès ingénu ?) De l'abandon où il serait aujourd'hui j'ai eu une image de prévoyance. En 1919, quelques minutes avant le « défilé de la Victoire », allant rejoindre sa place dans la tribune officielle, interminablement au milieu de la chaussée vide, reconnu de tous, son nom prononcé, mais sans un vivat, dans un silence absolu. C'était le merci du peuple auquel il s'était donné tête et âme pendant quatre ans, le servant dans la dure épreuve, car il le servit vraiment. Pareil à ces chefs hindous victorieux, et qui néanmoins, dans le défilé, allaient à pied derrière les chefs anglais à cheval, comme des captifs, lui aussi chef des victorieux et cependant chef des vaincus, ou plutôt, pour continuer notre comparaison hindoue, chef dans sa nation de la caste des parias.

Ses perfides secrétaires, qui lui ont consacré un livre, y rapportent une parole de lui, que voici à peu près : « Je plains les pauvres écrivains quand ils ne sont plus là pour entretenir la petite flamme de leur renommée. » Maintenue férocement en veilleuse, la petite flamme de Barrès aura-t-elle la force de ne pas s'éteindre avant l'heure où tout se tasse, où les pouvoirs, et l'opinion derrière eux, oublient plus ou moins que Bossuet était chrétien, que Balzac se prétendait monarchiste, que Chateaubriand se prétendait l'un et l'autre, et les acceptent en vrac sans y regarder de trop près ? Je ne saurais dire.

Ce qui m'est personnel dans son « message » reste exactement ce que c'était au lendemain de sa mort.

Au lendemain de sa mort, « L'Illustration » publia la plus émouvante photo que je connaisse de lui. C'est pour moi le masque même de la lassitude et de la tristesse. Comme je faisais part de cette impression à son fils, celui-ci me dit : « Mais non, c'est seulement la mine maussade de quelqu'un que le photographe dérange dans son travail » Non, non, Philippe Barrès, ce n'était pas que cela !

Je suis frappé que personne n'ait attiré l'attention sur ces soupirs de fatigue qui s'élèvent si souvent des dernières années de Barrès. C'est un homme qui est excédé de toutes les heures ennuyeuses qu'il s'est imposé durant sa vie. Il dit : « J'ai compris, j'ai travaillé, j'ai servi, j'ai satisfait les parties hautes de moi-même. Mais qu'ai-je fait pour mon bonheur ? »

Dans le « Chant funèbre pour les morts de Verdun », paru en 1924, j'ai rappelé que, quelque temps avant sa mort, Barrès disait à un rédacteur du « Temps », qui le rapporta dans ce journal :


Je ne voudrais plus m'occuper que de poésie. Je n'ai aucune passion partisane ; les hommes m'apparaissent parfois comme par trop ressemblants, et je me surprends à ne plus les haïr, non plus qu'à les aimer beaucoup. Néanmoins, on a des devoirs, et il faut les remplir. Mais ceux de ces devoirs qui ont surtout forme d'obligations, qui compliquent ma tâche, augmentent mon labeur, je souhaiterai qu'on m'aidât à les accomplir : qu'on me soulageât de cette partie de ma besogne qui m'est devenue fastidieuse, et que je néglige un peu d'ailleurs, parce que je n'ai plus le temps ni le goût de m'y soumettre assidûment...


« L'Enquête aux pays du Levant », publiée après la guerre sur des notes de voyage prises en 1913, est pleine des cris qui peuvent échapper à un homme dont la vie quotidienne est sèche et grise. Sans cesse reviennent des phrases telles que : « Pour me donner une récompense, j'ai fait ceci ou cela... » Pauvre Barrès ! Se donner une récompense, c'est, pour lui, faire enfin quelque chose qui lui soit agréable après les corvées officielles dont il a empoisonné son voyage. « Il s'agit qu'enfin, après tant de contrainte (...) et oubliant des obligations de tous genres, je me laisse aller à ma pente naturelle », écrit-il en s'embarquant pour l'Orient. Après « tant de contrainte » ! Quel aveu que le rôle qu'il avait décidé à jouer, et qu'il soutint jusqu'au bout, n'était pas sa pente naturelle, et que, pendant la plus grande part de sa vie, il s'est contrarié !

« L'Orient, dit-il encore, est mon véritable destin. » Quel aveu que son autre destin (Lorraine, etc.) fut un destin postiche ou à demi postiche !

Dix ans plus tard, les conseils qu'il donnait à ses cadets, l'année même de sa mort, dans certaine « Enquête sur les maîtres de la jeune littérature », sont tous dirigés dans ce même sens. Ses dernières paroles, son testament, c'est : « Aimez la fantaisie, la poésie, le loisir... » Mais citons-le plus avant :


Il nous faut des fleurs en surabondance. Aimez l'or, l'azur et la flamme. A tous ceux qui sont capables de prendre la vie par le côté poétique, nous demandons des images et des chants.

C'est un grand défaut, l'excès de volonté claire dans la vie spirituelle. Il faut errer, battre le pays, suivre un sentier, l'appel d'une lumière, d'un chant, d'une nostalgie, d'un archange, se faire des loisirs.

Las des systématisations, puissé-je jusqu'à ma mort faire étinceler tous ces germes de feu qui reposent dans l'âme.

Il faut des songes, des ombres, une espèce d'oisiveté et de solitude, et aussi quelque inquiétude. Librement offerts au destin, prêtez-vous aux quatre vents de l'Esprit qui souffle où il veut.


« C'est un grand défaut, l'excès de volonté claire dans la vie spirituelle. Il faut errer, battre la campagne... Las des systématisations... Prêtez-vous aux quatre vents de l'Esprit. » Comment n'a-t-on pas pris garde, à l'époque, qu'il y avait là autant de démentis formels donnés aux proclamations de sa quarante-cinquième année (« Spartam nactus es, hanc adorna »), hélas ! trop bien accomplies ? Comment ne serais-je pas frappé à distance par le fait que, aussitôt Barrès mort, je larguais l'amarre, rompais pour des années avec la vie parisienne et littéraire, afin de « ne plus me consacrer qu'à mes désirs et à la poésie » ? Les dernières années de Barrès furent-elles pour quelque chose dans cette libération, où les caïds de la littérature « libératrice » ne furent si certainement pour rien, et ne serait-il pas piquant que celui qui se voulut un maitre de devoirs ait été pour moi un maître de plaisirs ? En vérité, je pense que je suivis surtout ma pente, mais que, sur cette pente, ce que je ne cesserai d'appeler le testament de Barrès contribua à me pousser.

Nous autres écrivains, Barrès, par son art, nous montre ce qu'il faut faire ; par sa vie, ce qu'il ne faut pas faire. Ces travaux forcés de la célébrité, cette connaissance des hommes réduite, j'en ai peur, aux trois mille frelatés de la « société » parisienne, ces plaintes de la fin, ces horribles honneurs de l'après-fin, et tout cela parce qu'il faut ne cesser jamais d'occuper la scène, parce que la vanité sociale vous martèle sans cesse les oreilles de son : « Marche ou crève ! » - il y a là un climat suffocant, et qui le suffoqua. Il chercha à préserver de soi-même quelque chose. Seulement, quoi ? Ses « rêveries » ? Son « chant » ? « Tout désirer, tout mépriser », c'est très joli, mais enfin, il y a aussi ce qu'on obtient, et qu'on aime, et qu'on ne méprise pas. Est-ce qu'il n'avait pas de vie privée ? Ou est-ce que, vraiment, comme les confrères d'un rang plus humble, il lui préférait ses satisfactions de vanité ? Est-ce qu'il n'a eu, après tout, que ce qu'il préférait et voulait, quitte à l'emplumer de quelques gémissements mélodieux ?

Tout cela, qui me parait très sombre, il le porta avec noblesse (malgré les ficelles, qui sont plutôt des cordages, tant elles éclatent au regard). Cette noblesse, et sa pente naturelle vers toute noblesse, son talent admirable, cette pente et ce talent, qui le mettent tellement plus haut, comme écrivain et comme homme, que ceux qui usurpèrent sa place après lui, sa lucidité, son honnêteté (« le flot, qui me roula sans me salir »), sa fragilité, et quasiment son je ne sais quoi de désarmé, qui perça sur la fin, et cette franche et tardive contrition de ses erreurs à l'heure où l'on ne doit plus être que ce qu'on est, n'ont pas cessé de m'inspirer admiration, affection et respect : si ces sentiments sont communs dans les Lettres françaises d'aujourd'hui, tant mieux. Je le répète, sur toute son étendue, de son meilleur à son pire, il dépasse de beaucoup ses tristes successeurs. Ceux qui l'ignorent, et tout en l'ignorant le méprisent, ne savent pas ce qu'ils perdent, humainement, à ne pas le connaître et à ne pas l'aimer.


Henri de Montherlant.

(Les Nouvelles Littéraires, 26 novembre 1953).


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[1]. Les Nouvelles Littéraires, 26 décembre 1925.


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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 23:00

Hommage à Barrès                   

textes choisis et présentés

par François Renié


 

Nous ne pouvions pas ouvrir cette nouvelle série de la Revue Critique des Idées et des Livres, sans saluer la mémoire de Barrès. Il fut le maître, l'inspirateur et l'éducateur de la petite phalange qui, il y a un siècle, donna naissance à cette revue et l'hommage que nous lui rendons aujourd'hui s'adresse aussi à ces jeunes gens qui furent ses disciples et, pour certains, ses héritiers. Mais si la génération de 1900, marquée par des temps nouveaux et difficiles, choisit Barrès comme exemple et comme vigie, il nous semble que son oeuvre et que sa pensée peuvent être aussi utiles à notre génération, elle-même soumise à des vents violents et à des mers agitées.

On nous dira que Barrès sent le souffre et c'est vrai. Après avoir été adulé, porté aux nues, il fut tour à tour contesté, jugé, calomnié. Mais combien ces critiques nous paraissent aujourd'hui démesurées ou injustes. Patriote intransigeant, il le fut en effet, mais jamais dans les excès qu'on lui reproche et ses écrits, notamment les derniers, témoignent d'une volonté constante de s'élever au-dessus des querelles, de préserver l'unité de la patrie commune, de chercher derrière l'adversaire l'homme et le semblable. Il fut aussi sans aucun doute fasciné par le catholicisme mais en restant aux lisières de la foi, en conservant cette liberté d'esprit et cette malice qui lui firent écrire et défendre au grand jour la merveille de sensualité qu'est Un jardin sur l'Oronte. Egotiste et dandy, il en usa incontestablement tous les artifices et toutes les poses, au point de s'aliéner et d'exaspérer une partie de ses contemporains. Mais ceux qui le connaissaient bien nous ont livré depuis ce qui se cachait derrière le masque de la désinvolture et du mépris : une inquiétude qu'il fallait dissimuler, une angoisse à conjurer, un mal être qui l'ont souvent étreint jusqu'à l'extrême solitude.

Laissons le temps faire son office et rendre justice à Barrès. L'homme vaut bien mieux, en effet, que sa légende et son oeuvre dépasse de cent coudées les caricatures que la haine, l'injustice et l'ignorance ont trop souvent inspirées. Il suffit, pour s'en convaincre, de relire ses livres ou de découvrir, à travers ses fameux Cahiers, une âme singulière, un personnage qui est loin d'être d'une seule pièce. Oui, Barrès fut ce « profond moraliste français, ce grand écrivain d'humeur, cet artiste, ce magicien des lettres (1) » que saluait Massis au moment de sa mort. L'analyste fut lucide, le témoin perspicace, l'orateur étincelant. L'écrivain lyrique, surtout, ne laisse jamais indifférent, lorsqu'au détour d'un récit de voyage ou d'une intrigue romanesque, il nous livre brusquement une de ces fulgurances qui font frissonner... Que l'on songe à certaines pages d'Un Homme Libre, du Jardin de Bérénice, des Déracinés, de la Colline inspirée, ou à ce terrible récit du sépulcre de Ravenne qui surgit en plein milieu des merveilles épicées du Sang, de la Volupté et de la Mort.

Mais par delà les situations, les idées ou les personnages, ce qui frappe dans l'oeuvre barrésienne, c'est sa cohérence. Prise dans son ensemble, elle dégage un sens, un mouvement, une recherche de perfection qui est le vrai moteur de la création chez Barrès.  Il passe, presque sans effort, des confidences personnelles, des personnages à peine dessinés du Culte du Moi  aux foules grouillantes, à l'agitation électrique, aux grandes fresques du Roman de l'Energie Nationale, puis au dépouillement, à la maîtrise et la profondeur des dernières œuvres. On a pu se méprendre sur l'extrême sensibilité de Barrès, son goût de l'exotisme, son "romantisme". Aucune anarchie intellectuelle derrière cela; beaucoup de discipline, au contraire. Tout tend chez lui à utiliser l'émotion comme un objet de travail,  à chercher, à travers elle, à saisir le beau, le vrai, l'éternel. Ne disait-il pas : "Tout sentiment, s'il est mené à un degré supérieur de culture, prend un caractère classique", retrouvant là des accents qu'un Racine, qu'un Goethe ou qu'un Stendhal auraient pu avoir avant lui.

Le génie de Barrès tient aussi dans l'extrême variété de son inspiration, dans sa constante recherche de sensations, de ciels ou d'idées nouvelles. Il fut un écrivain voyageur, de Tolède à Sparte et jusqu'au Levant, trouvant - comme Chateaubriand, Lamartine, Nerval, Gautier, Loti, Fromentin - dans chaque pays traversé, dans chaque nouvelle ville une autre conception de l'existence. La vie publique, la politique lui donnèrent aussi ce goût du mouvement, du débat d'idées, cette soif de saisir d'autres vérités et surtout celles qui sont impérissables. Cette curiosité, on la retrouve y compris dans ses propres controverses intérieures - Occident ou Orient, nihilisme ou religion, latinité ou germanité - qu'il ne souhaita jamais vraiment conclure. Jusqu'au bout, il chercha à surprendre, à rester mobile, rien en lui ne fut jamais sec ou desséché. Comme en témoigne cette confidence presque candide faite à Pierre Varillon quelques mois avant sa disparition : "Je ne suis pas né, disait-il, pour cesser d'avancer et de découvrir des aubes, des midis, des couchants, des étoiles, auxquels je dédierai les chants du printemps, de l'été, de l'automne et les plus beaux, ceux de l'hiver, où les espérances étincellent au milieu d'un firmament de souvenirs."

Il nous faut donc relire Barrès. Même si les multiples facettes de l'homme, ses ambigüités, ses sortilèges et ses charmes, font que cette lecture n'est ni sans piège, ni sans risque. Dans la belle biographie qu'elle lui consacre (2), Sarah Vajda place en exergue ces quelques lignes qui indiquent assez bien les desseins du jeune auteur d’Un homme libre : " Nous ne conquérons jamais ceux qui nous précèdent dans la vie. En vain nous prêtent-ils du talent, nous ne pouvons les émouvoir. A vingt ans, une fois pour toutes, ils se sont choisis leurs poètes et leurs philosophes. Un écrivain ne se crée un public sérieux que parmi ceux de son âge ou mieux encore, parmi ceux qui le suivent." A peine y sent-on une pointe d'amertume vis à vis des maîtres qu'il fréquenta dans sa jeunesse et qui l'ont méconnu ou déçu. Mais c'est surtout l'orgueil qui y perce et cette sensation, à l'aune des premiers succès, que son oeuvre fait écho dans les générations nouvelles, qu'un vaste public l'y attend, qu'il est à prendre, à séduire et à placer sous influence. Car Barrès charma. Une partie de la jeunesse française se rangea un moment sous sa gloire. Il fut l'enchanteur d'une longue série de poètes, d'hommes de lettres ou de publicistes, qui - de Maurras à Blum, d'Aragon à Mauriac, de Drieu à Malraux, de Montherlant à de Gaulle - n'ont jamais fait mystère de ce qu'ils lui devaient. Malgré ses détracteurs, c'est avec l'appui des meilleurs talents de son siècle qu'il affronte la postérité.

Sans attendre l'hommage plus complet que nous ne manquerons pas de lui rendre prochainement, nous reproduisons aujourd'hui deux articles, deux témoignages sur l'homme et sur son influence. La Revue Critique des Idées et des Livres publia le premier, signé d'André Thérive, en décembre 1923 (3), quelques mois après la mort de Barrès et on y mesure bien l'impact qu'eut cette disparition sur toute une génération de barrésistes et de barrésiens. Quant au second, de la plume d'Henry de Montherlant, il parut dans le numéro des Nouvelles Littéraires consacré à Barrès, trente ans après sa mort (4). Rapide, excessif, injuste - en particulier pour Maurras qu'il retrouva plus tard - l'auteur des Bestiaires nous livre pourtant un portrait magnifique. Celui d'un homme enfin débarrassé de ses légendes et de sa part d'ombre, et dont l'oeuvre, décantée, peut maintenant apparaître en pleine lumière.

 

François Renié.


[Lire la suite

 


(1) Henri Massis, Jugements (Plon, 1923).

(2) Sarah Vajda, Maurice Barrès (Flammarion, 2000).

(3) La Revue critique des idées et des livres, 25 décembre 1923.

(4) Les Nouvelles Littéraires, 26 novembre 1953.

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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 20:44

Exotiques                    

 

 Poèmes de Jean de la Ville de Mirmont



 

                      
I
Par un soir de brouillard, en un faubourg du nord,
Où j'allais, promenant mon cœur noyé de pluie,
J'ai vu, dans une auberge basse du vieux port,
Danser les matelots de la Belle-Julie.
 
Le timonier portait sur son épaule droite,
Exotique et siffleur, un grand perroquet vert.
Du maître d'équipage au cuisinier, qui boite,
Tous gardaient, dans leurs pas, le rythme de la mer.
 
Et déjà gris de stout, de rhum et de genièvre,
Les plus jeunes, longtemps sevrés de tels festins,
Ecrasaient en dansant des baisers sur les lèvres
De filles dont le cœur est tendre aux pilotins.
 
Aux accents du trombone et de l'accordéon,
Leurs talons, à grand bruit, soulevaient la poussière.
Mais le mousse, natif de Saint-Pol-de-Léon,
Ivre mort, récitait gravement ses prières.
 
 


            











 

                         
     
 
II

Le cœur lourd de cuisine à l'huile et de piments,
Matéo de Corfou, né d'une mulâtresse
Et d'un prince espagnol parjure à son serment,
Avec grâce étirait sa natale paresse.
 
Un roulis insensibles agitait faiblement
Le hamac du forban dont la pâleur traîtresse,
La bouche insidieuse et le regard qui ment
Firent périr d'amour tant de nobles maîtresses.
 
Tandis qu'assis en rond ou couchés sur le dos
Les hommes profitaient d'un instant de repos
Pour cuver, çà et là, leurs infernales drogues,
 
Et qu'un tout jeune esclave au teint de cuivre clair
Qui regardait sans voir par un sabord ouvert
Pleurait en évoquant des lacs et des pirogues.

 


     
 
III

Lorsque je t'ai connue aux Iles de la Sonde,
Ton sourire, ma sœur, était noir de bétel...
Depuis, deux ou trois fois, j'ai fait le tour du monde,
Et je me suis guéri de tout amour mortel.


Matelot jovial aux mouvements pleins d'aise,
Et très fier, je portais, d'un torse avantageux,
La vareuse gros bleu de la marine anglaise.
Enfant, ta passion fut un terrible jeu.


Quand je resonge encore aux nuits de Malaisie,
Je pardonne à ton cœur ardent qui me brava,
Car pourrais-je oublier de quelle fantaisie
Tu grisas mon ennui sous le ciel de Java,


Jusqu'à l'instant fatal où mon rival mulâtre
Me frappa dans le dos, un soir, avec son kriss ?
Mais le Seigneur plaça, dans ma vie idolâtre,
Un chinois converti qui me parla du Christ.


C'est lui qui m'a conduit dans les chemins austères,
A mériter ma place au nombre des élus
En semant le bon grain parmi toute la terre
Comme simple soldat dans l'Armée du Salut.

 
     
 
IV

L'oiseau de paradis, l'ibis, le flamant rose,
Le choucas, le toucan, la pie et le pivert,
Eployant tour à tour leurs plumages divers,
Volettent sur mon cœur mais jamais ne s'y posent.


La tubéreuse, la pivoine et le jasmin,
Le lotus de Judée et le lys de l'Euphrate,
Les plus étranges fleurs et les plus disparates,
Sous mon regard désenchanté fanent en vain.


Je m'ennuie à mourir et ma dernière amante,
Viviane, la fée aux yeux couleurs d'espoir,
Périrait sous les coups de mes esclaves noirs,
Sans distraire un instant le mal qui me tourmente.

 
 
 
 
V

Je porte au gros orteil un anneau d'or massif,
Qui me vient de mon père à qui l'avait légué
Un vieillard de grand sens mais par trop primitif,
Son oncle maternel, marchand de papegais.
 
Je porte, sur le ventre, un tatouage obscène
Qu'y grava, par ennui, dans l'Arabie Heureuse,
L'esclave préférée, insouciante et vaine,
D'un calife éminent et d'humeur scrupuleuse.
 
Je porte dans le dos, à la hauteur des reins,
La marque rouge encore d'un coup de boomerang,
Outrage inexcusable et grossier à dessein
D'un Papou, qui d'ailleurs le paya de son sang.
 
Mais je porte en mon cœur, à l'abri des atteintes
Du temps et de l'oubli, le souvenir futile
D'une créole de Saint-Pierre aux lèvres peintes
Dont les baisers grisaient comme le vin des Iles.

 
     
 
JEAN DE LA VILLE DE MIRMONT.
 
     
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Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
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