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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 14:41
 Malraux
 
Un lecteur passionné
 
Notre revue publie régulièrement des textes de référence sur Maurice Barrès. Il s’agit souvent d’articles ou d’essais, certains anciens, d’autres plus récents, qui apportent un éclairage particulier sur son œuvre littéraire ou politique. Dans cet esprit, nous publierons prochainement une étude de Ramon Fernandez, un essai de Drieu La Rochelle et un article de Montherlant paru en 1953 dans Les Nouvelles Littéraires pour le trentième anniversaire de la mort de Barrès.
Le document qui suit est d’une autre nature. Il s’agit d’un entretien d’André Malraux avec Fréderic Grover, publié en juillet 1968 par La Nouvelle Revue française. C’est d’abord un texte d’hommage et de témoignage. L’hommage est réel même s’il est nuancé : Malraux assume ses choix, les aspects de l’œuvre qui continuent de le fasciner, ceux qui l’irritent, ceux sur lesquels il a rapidement tourné la page. Il s’empresse d’ajouter que d’autres que lui succombèrent aux charmes du barréssisme : Proust, Gide, Montherlant et Aragon sont appelés à la barre des témoins, Mauriac évoqué, mais plus furtivement, Drieu curieusement oublié. Le témoignage sur le climat de l’époque est celui d’un bon connaisseur. Malraux souligne à juste titre ce que la pensée de Barrès doit à Renan : même passion, même égotisme à l’origine, même pessimisme à la fin ; il évoque des parcours parallèles – ceux de Suarès et de Loti – et l’autre grande figure de l’époque, Anatole France, qui marqua, elle aussi, profondément la génération d’avant 1914.
Mais l’héritier et le témoin laissent vite la place au lecteur passionné. Après avoir donné l’impression d’effleurer son sujet, Malraux rentre de plein pied dans l’œuvre de Barrès, qu’il connait visiblement très bien. Vues originales, formules qui visent juste, souci du détail, jugements et rapprochements saisissants… on retrouve, tout au long de l’entretien, la puissance du Malraux critique, lorsqu’il parle d’un auteur ou d’un artiste qu’il affectionne, sa capacité à restituer l’homme et l’œuvre avec leurs zones d’ombre et de lumière. Sur le nationalisme de Barrès – qu’il juge accidentel – : « il est déplorable que le destin intellectuel d’une vie entière soit lié à un accident » ; sur le sens profond de l’œuvre : « le vrai conflit de Barrès n’est pas avec l’Allemagne mais avec l’Asie. Le vrai ennemi de Barrès c’est l’Inde. Il a eu tort de croire que son problème était sur le Rhin : il était en réalité sur le golfe persique. » ; sur le style de Barrès, comparé à celui de Proust : « Voyez comme Barrès domine son œuvre toujours – alors que Proust est dominé par elle, se découvre et se crée en l’écrivant, en la créant… Et le style de Barrès est un style très écrit alors que Proust a un style parlé… Barrès est très dessiné : dans Le Culte du moi il apporte ses dessins : c’est du Botticelli. Alors que Proust est diffus… il parle. ».
On notera également la pudeur, la retenue presque gênée avec laquelle Malraux aborde certains aspects de l’œuvre barrésienne. Sur plusieurs points, il prend clairement ses distances – le Barrès journaliste qu’il sous-estime, le chantre de la « petite patrie lorraine » qu’il minimise – ; sur d’autres, le jugement est plus curieux : Malraux affiche une affection presque exagérée pour Le Culte du moi, alors qu’il fait peu de cas de la trilogie de L’Energie nationale, dont l’inspiration est pourtant très proche de la plupart de ses romans d’action. On s’étonne qu’il glisse aussi vite sur le parallèle, très judicieux, qu’esquisse Frédéric Grover entre Les Noyers de l’Altenburg et La Colline inspirée, peut-être parce que le rapprochement est trop judicieux ! Comme s’il cherchait à cacher ses principales dettes à l’égard de Barrès. Ce n’est qu’à la fin de l’entretien que l’admiration pour Barrès s’exprime sans détour : pour le styliste et pour le voyageur, celui des impressions d’Espagne, d’Italie et de Grèce, où il se montre selon Malraux, « supérieur à Chateaubriand » – ce qui n’est pas un mince compliment quand on sait l’admiration que l’auteur des Antimémoires portait à celui des Mémoires d’Outre Tombe.
Reste l’Orient. Là encore, Malraux veut marquer sa différence : celui de Barrès « s’arrêtait à la Perse ; pour moi, c’était là qu’il commençait. ». Il n’empêche. Rien ne pourra nous faire croire qu’Un Jardin sur l’Oronte et, peut-être plus encore, cette Enquête aux pays du Levant, qu’il signale à plusieurs reprises comme une œuvre majeure, n’ont été pour rien dans ses vocations d’écrivain et d’aventurier. Il a beau protester que son Orient à lui, était d’abord chinois, sa protestation sonne faux. Il est difficile d’oublier les pages illuminées de La Reine de Saba et du Démon de l’absolu, où la tentation des sables et l’appel du destin se mêlent aux souvenirs de Rimbaud et du colonel Lawrence [1]. Et il est impossible de ne pas faire le lien avec d’autres pages illuminées, celles où Barrès évoque le destin désespéré d’Henriette Renan en Syrie, ou celles des derviches de Konia et du château des Assassins, pages dont Malraux souligne d’ailleurs la beauté. Non, l’Orient de Malraux et celui de Barrès n’étaient pas de nature différente, l’un et l’autre commençaient sur l’Oronte et si l’Inde les sépare, c’est qu’elle apparaissait à Barrès comme une énigme indéchiffrable alors que Malraux y voyait une autre figure de nous-mêmes.
Nous conclurons sur un regret. Dans cet entretien qui date de 1968, Malraux appelle de ses vœux la publication, chez La Pléiade, d’un recueil des essais de Barrès, sous le titre de « Paysages passionnés ». Près d’un siècle plus tard, ce vœu est toujours lettre morte. L’auteur de La Colline inspirée figure fait partie des grands absents de l’illustre collection, alors qu’elle accueille des auteurs plus mineurs ou des écrivains à la mode dont la production sera vite oubliée. Malraux, Aragon, Montherlant, Mauriac, Bernanos, Proust, de Gaulle sont depuis longtemps au catalogue de La Pléiade et Drieu vient d’y faire une apparition remarquée. Faudra-t-il attendre qu’un nouveau Paulhan émerge chez Gallimard pour que cet oubli soit réparé et pour que le maître d’une grande lignée d’écrivains rejoigne enfin ses « héritiers » ? Ce ne serait que justice.
  la revue critique.
 
Entretien sur Maurice Barrès
 
1er juillet 1968.
 
André Malraux me reçoit le 1er juillet à 15 h 30 précises au ministère. Il fait très chaud ce jour-là mais les grandes salles du Palais-Royal sont relativement fraîches.
Malraux, que j’ai rencontré dans le même bureau pour la première fois en octobre 1959, il y a neuf ans, me paraît assez changé. Il est plus tassé, plus massif. Je suis plus conscient de son regard. Sans doute parce qu’il n’a plus de tics de visage et que je le regarde davantage au visage, ne craignant pas de l’embarrasser. Il me semble qu’il ne fume plus. Le visage est plus lourd mais s’anime encore de temps en temps. Ce qui m’avait frappé la première fois que j’avais rencontré Malraux, c’était sa fragilité – à laquelle je ne m’attendais pas – et sa mobilité de tigre ou de félin : il m’assiégeait de tous les côtés : passait de derrière son bureau à ma droite, à ma gauche -, il s’asseyait, se levait, arpentait la chambre, laissant tomber la cendre de sa cigarette sur les tapis. Aujourd’hui, il me paraît au contraire très « solide », très substantiel -, un peu lent dans ses mouvements. Je ne sais pourquoi il me fait penser à un Renan en plus mince.
Il est vêtu d’un costume de drap très sombre, peut-être même noir. Il m’invite à m’asseoir sur un des trois fauteuils en face du bureau et s’assoit lui-même sur l’un d’eux. Je prends celui qui est le plus proche du sien. Chaque fois que je lèverai les yeux du bloc où je prends des notes, je le verrai ainsi de très près. L’expression de son visage est d’une grande bonté (un peu paternelle ou grand-paternelle) mais les yeux surveillent et sont sur le qui-vive. Oui, décidément il y a quelque chose d’ecclésiastique chez cet homme : dans le meilleur sens du terme : un homme qui médite et qui s’est consacré au spirituel -, un homme que son éminente intelligence n’empêche pas d’être bon, plein d’attentions gentilles même.
Alors que, il y a neuf ans, il m’avait paru galvanisé par de Gaulle et animé d’un enthousiasme qui lui faisait mentionner « le Général » à tout propos, il n’en sera pas question une seule fois au cours de notre entretien de cinquante ou cinquante-cinq minutes. A la fin seulement, comme on lui rappelle, au téléphone, qu’il doit se rendre à une réunion de « commission », il me parlera très brièvement des élections : nous sommes au lendemain du second tour et de ce que les journaux appellent « un raz de marée gaulliste ». Le peu qu’il me dit prouve qu’il est lucide, sans illusions : « Ce triomphe électoral est un triomphe apparent : la réalité est différente ; c’est dans trois mois qu’on se trouvera en face de la réalité », et comme je lui exprime l’espoir qu’il va y avoir des changements dans l’Université, il me dit : « Oui, c’est la première des choses. Le ministre de l’Education nationale est l’ancien chef de cabinet du ministre, ce qui veut dire que le Premier ministre [Pompidou] a pris les choses et main et est en fait le vrai ministre de l’Education nationale. »
Dès le début, il oriente la discussion sur Barrès (je lui avais adressé le texte d’un article sur l’héritage barrésien où il était longuement question de Gide, de Montherlant, de Drieu, d’Aragon et de lui-même – et même du général de Gaulle) – je lui explique brièvement comment j’ai été amené à m’intéresser à Barrès pour lui-même, après avoir étudié ses « descendants ».
Il déblaie tout de suite le terrain. Le Barrès journaliste lui paraît négligeable – ou même illisible (les 14 volumes des Chroniques de la Grande Guerre, par exemple). Il reste le romancier et surtout le Barrès de la jeunesse : l’auteur du Culte du moi et l’auteur des Essais jusqu’à et y compris Du sang, de la volupté et de la mort, et Amori et dolori sacrum, le styliste et essayiste qui est très important.
Gide doit énormément à Barrès, en particulier le Gide des Nourritures terrestres. Développement à ce sujet. J’abonde dans sons sens (c’est ce que je disais moi-même dans mon article).
Mais Barrès a été la victime d’un malentendu. Il a voulu se persuader qu’il y avait en lui deux hommes : disons, pour emprunter la terminologie de Montherlant, un Barrès du Tibre et un Barrès de l’Oronte. Il s’est voulu défenseur des positions latines contre les positions germaniques.
Or, le vrai dialogue, le vrai conflit de Barrès n’est pas avec l’Allemagne mais avec l’Asie. Le vrai ennemi de Barrès c’est l’Inde. Il a eu tort de croire que son problème était sur le Rhin : il était en réalité sur le golfe persique.
Je fais observer que si Barrès ne s’était pas choisi lorrain, il n’aurait pas été nationaliste, que c’est le trauma de la défaite de 1870, quand il avait huit ans, qui a déterminé ses sentiments pour la France humiliée.
« Oui, sans doute, mais il n’empêche que ce soit là quelque chose d’accidentel. Et il y a quelque chose d’accidentel dans son nationalisme.
« Vous vous souvenez de l’anecdote de sa mère qui va lire l’article de Barrès sur Dreyfus au cimetière, sur la tombe de son mari. C’est bien cela : on croit lire Barrès, le grand esprit, le grand écrivain : il s’agit du petit Maurice.
« Pourquoi avoir choisi la Lorraine ? Vous savez que Barrès s’intéressait beaucoup à Mistral ; mais Mistral était dans une situation bien différente. Si Barrès avait été parisien, s’il était né sur les bords de la Loire ou de la Garonne… Imaginez la description de la vallée de la Loire au lieu de la promenade à vélo le long de la Moselle dans L’Appel au soldat. Et Jeanne d’Arc n’était pas « lorraine » au sens où Barrès l’entendait.
« Non, comme Renan – qui est, malgré tout, un esprit plus grand que lui – il aurait pu se vouloir frontalier des frontières de l’Occident.
Je fais observer que c’est en effet peut-être regrettable, mais que c’est ainsi, et que si Barrès était né sur la Garonne il n’aurait pas été nationaliste, il n’aurait pas été Barrès.
« Oui, mais il est déplorable que le destin intellectuel d’une vie entière soit lié à un accident.
« Et ceci à des conséquences graves : la pensée de Barrès ne se développe pas dans son conflit avec l’Allemagne. Elle est circonscrite. Ce n’est pas un vrai conflit.
« Prenez Colette Baudoche. Nancy, la ville de Stanislas Leczinski, n’est pas un « bastion avancé ». Barrès est « grossier » (vous savez ce que j’entends par là), « gros » dans son dialogue avec l’Allemagne parce que ce n’est pas un vrai dialogue. Il fait l’Allemand caricatural. Alors que dans l‘Enquête aux pays du Levant, il est plus profond, plus subtil et surtout plus romanesque, et il réussit à exprimer ce romanesque dans Un jardin sur l’Oronte.
« Dans Une enquête…, il faut bien entendu mettre à part les chapitres politiciens (ceux du député qui doit justifier son ordre de mission) et les chapitres poétiques : ceux-ci contiennent ce que Barrès a écrit de plus beau. Ainsi le passage sur les Assassins…
- …
- … Oui, pour notre génération c’était le plus grand écrivain. On se jetait sur le dernier livre de Barrès comme on allait à la dernière pièce de Bataille – seulement Barrès c’était bien et Bataille c’était mauvais. Pour Gide, le grand rival, c’était Barrès. On a souvent opposé Claudel à Gide, mais Claudel était loin, était à part, c’est seulement à partir de 1927, après son retour en France, qu’il a compté.
« Non… il y avait alors pour nous Barrès, Gide, un peu Suarès (qui s’éloigne beaucoup maintenant).
« Seulement Gide, c’était la N.R.F. et Barrès c’était La Revue des Deux Mondes, c’est-à-dire la revue des écrivains académiques. N’empêche que Barrès était plus grand que ceux de la N.R.F.
« Ce qui a été catastrophique c’est que Barrès est mort quatre ou cinq ans trop tôt, avant d’avoir écrit ses Mémoires, parce que ce qu’il y avait de dangereux dans ses autres écrits, de boursouflé, de faux, n’aurait pas joué ici, il n’y aurait pas eu d’idéologie.
« … Vous savez comment Barrès est mort ? Il avait horreur du téléphone, des interruptions que causaient les sonneries du téléphone. Il l’avait donc fait supprimer. Et il est mort d’une angine de poitrine. S’il avait eu le téléphone, il aurait probablement pu être sauvé. »
Je parle alors de la tentation de suicide chez Barrès, de la crise qu’il a dû traverser aux alentours de sa vingtième année – des lettres tronquées du Départ pour la vie.
« Oui, c’est possible. Mais vous savez, le suicide est une maladie infantile… enfin… c’est aussi une maladie infantile…
« Outre le choix malheureux de l’Allemagne en tant qu’Asie, il y a quelque chose de très difficile à comprendre, c’est le rôle de la politique dans la vie de Barrès : à l’Assemblée, il est député, il n’a jamais été ministre. Il était caporal en politique alors que dans le domaine de la littérature, il était général.
« De plus, il n’était pas éloquent et il aurait voulu parler comme Jaurès ou Albert de Mun. Les Cahiers montrent que cela le préoccupait beaucoup. Il en parle constamment.
- Oui, mais est-ce que le personnel politique de cette IIIe République et surtout de cette période n’était pas plutôt médiocre ? Barrès aurait-il pu trouver quelqu’un avec qui dialoguer ?
- Ah oui, tout de même, quelqu’un comme Briand était très intelligent…
« Non, Barrès a toujours été marginal en politique. Par son élection même : pendant la plus grande partie de sa vie parlementaire, il était député du 1er arrondissement, du quartier des Halles : c’étaient les secrétaires qui faisaient tout le travail …
« Il se voulait aussi représentant à la Chambre de la Lorraine mais les députés de Lorraine, de Champagne n’appartiennent à aucun groupe normal. Quand on est de gauche à Bar-le-Duc, on est à droite à Paris (voir Poincaré). Il avait ainsi les mains liées.
« Il voulait être ministre. Or, un ministère, c’est avant tout une organisation. Il était grand écrivain. Aurait-il été grand organisateur ? C’est douteux. Même s’il avait été ministre, ça n’aurait pas duré plus de quinze jours… Et ministre de quoi ? Mais à l’époque tous les ministres de l’Education nationale étaient francs-maçons. Il n’avait aucune chance : même ministre, il n’aurait pas eu les contacts nécessaires.
- Que pensez-vous de sa campagne pour les églises de France ?
- Mais ce sont des églises modernes qu’il défend… C’est très bien… mais à quoi ça sert ? Ce n’est pas une campagne des Monuments historiques. Ce n’est pas la cathédrale de Reims.
« C’est comme sa campagne pour les laboratoires … C’est très honorable mais ça n’est pas bien important. N’importe quel autre député consciencieux aurait pu faire la même chose. Relisez les discours qu’il a prononcés au cours de ces campagnes : ils sont pertinents, sérieux, excellents pour la publication dans le Journal officiel mais parfaitement inefficaces.
- Vous ne trouvez pas touchant qu’il défende ainsi les petites églises de campagne, de village, sans souci de leur beauté architecturale… moi je trouve ça très bien …
- Oui, c’est très curieux parce qu’enfin il était un écrivain reconnu. Or il fait des discours, toutes sortes de démarches : pour aboutir à quoi ? Aller voir le ministre qui l’écoute et l’éconduit gentiment !
« Pourquoi n’a-t-il pas cherché à alerter le monde des Lettres, l’Académie française : en tant que parlementaire, il n’était qu’un parmi sept cents et il n’était pas ministre, il ne faisait pas le poids. Alors qu’à l’Académie française il était un sur quarante, et un des plus importants, un de ceux qui comptaient vraiment …
« Non… si j’étais docteur psychiatre, j’étudierais la fascination qu’exerçaient sur Barrès les domaines d’échec.
« On dit souvent que s’il avait écrit ses Mémoires, ils auraient été dignes de Saint-Simon… Non, il n’était pas Saint-Simon. Son lien avec la Chambre est très mystérieux. Vous connaissez sa boutade : « On ne peut pas écrire toute la journée… il faut bien passer son temps… alors on va à la Chambre. » D’abord c’est à voir : peut-être qu’on peut écrire toute la journée… Des écrivains comme Anatole France consacraient toute leur vie à écrire…
« Non, il y a quelque chose de très difficile à comprendre dans la façon dont Barrès a aimé la politique. Car enfin, même à supposer que la période était médiocre lorsque la France est entrée dans la guerre, Barrès ne s’est pas engagé. Il n’a pas participé à l’Histoire. Pourquoi ?
- Oui, il y a quelque chose d’un peu étriqué dans Barrès, surtout en politique.
- Le vrai rival pour lui, c’était France. Il y avait Loti et France… Mais Loti s’éloignait déjà. Alors que France a publié en 1913 La Révolte des anges. (Ce que France écrit par la suite c’est moins important… c’est surtout autobiographique.) Mais ce livre-là a compté.
- Mais Barrès n’a-t-il pas publié vers la même époque La Colline inspirée ?
- Non, c’était en 1912… En définitive c’est peut-être son roman le plus intéressant.
- Oui, en lisant Les Noyers de l’Altenburg, j’ai pensé à La Colline inspirée, j’ai mieux compris et apprécié La Colline inspirée.
- Quel choix curieux de sujet… et le ton… ce n’est pas un récit à la première personne, il ne peut s’identifier complètement au personnage. Il s’est beaucoup documenté mais ce n’est pas non plus un récit objectif. Livre très curieux… le mysticisme de Barrès…
« C’est pourtant avec Un jardin sur l’Oronte que Barrès a atteint une grande audience. Les méthodes publicitaires que nous connaissons n’existaient pas encore mais il y avait des petites affiches de kiosque et partout on voyait des affiches qui annonçaient Un jardin sur l’Oronte.
« Non, il faudrait faire un volume (Pléiade ou autre) qui comprendrait : la moitié d’Un homme libre, Du sang, de la volupté et de la mort, Amori et dolori sacrum, la moitié d’Une enquête aux pays du Levant. Cela pourrait s’intituler « Paysages passionnés », comme a dit un des critiques de Barrès.
« Remarquez bien que les rapports passionnés de Barrès sont avec des femmes : Astiné Aravian est une créature romanesque des plus remarquables, très vivante…
- Vous trouvez ? Il me semble au contraire que les rapports de Barrès avec les femmes sont biens ambigus ? Ainsi la comtesse de Noailles… Quel choix curieux… masochiste. Cette femme qui veut lui faire du mal, qui l’atteint cruellement en causant le suicide de son neveu Demange…
- Il y a des chances qu’elle n’a jamais été sa maîtresse. Vous savez ce qu’il disait à quelqu’un : « Qu’est-ce que je ferais de ce petit corps de Christ byzantin ? … » Elle était follement vaniteuse. Elle était peut-être tout simplement flattée d’être aimée par un jeune homme (le neveu Demange).
« Quels sont vos liens avec la politique ? Avec la réalité physique de la politique ? Assistez-vous aux débats de la Chambre des communes ?
- Non, et je n’ai jamais mis les pieds à la Chambre des députés non plus.
- Eh bien, la Chambre, comme vous le savez, est un amphithéâtre : c’est un lieu où il y a toujours quelqu’un qui parle. Si l’on n’est pas éloquent… c’est comme si quelqu’un qui ne sait pas nager allait constamment à des réunions de natation…
- Ce que vous dites là rejoint pour la politique de Barrès ce que dit Montherlant sur l’amour, le sport et les autres activités : Barrès était un voyeur.
- Eh oui, il y a du vrai…
- Pourtant, lorsque je lis Montherlant sur Barrès, je ne suis pas convaincu, j’ai l’impression qu’il y a déformation, dénigrement et déformation d’après les propres défauts de Montherlant : ce dont Montherlant accuse Barrès, ce sont ses propres défauts…
- Oui, c’est vrai. Montherlant se conduit comme un rival de Barrès… on se demande pourquoi… c’est peut-être à cause de ce qu’ils ont de commun avec Chateaubriand.
« Montherlant non plus n’est pas éloquent. Il n’est pas député. Mais ils sont tous les deux romanesques : chez tous les deux on sent un effort pour créer des personnages romanesques qu’ils ne sont pas. »
Je dis un mot de La Guerre Civile, des allusions à de Gaulle qui révèlent une curieuse rivalité avec le chef de l’Etat…
Malraux ne relève pas, il se lance dans des considérations plus générales :
« Remarquez combien les écrivains ont des rapports bizarres avec la politique : prenez le cas de J.- P. Sartre : le parti qu’il a cherché à créer était absurde, ridicule. Ils peuvent écrire sur la politique – ce n’est pas la même chose. Les poètes devraient être éloquents. Ils le sont rarement…
- Il y a eu Lamartine…
- Oui, c’est vrai, mais Lamartine (je l’ai appris très récemment en lisant une étude sur lui) avait une voix de basse et il parlait lentement. D’après son fameux discours sur le drapeau tricolore et sa poésie on imaginerait plutôt un alto. Il n’en est rien. Et on l’imagine jeune. Or il avait soixante ans ! … Si on avait un enregistrement de sa voix, ce serait une voix de basse, alors que Hugo (dont les vers évoquent le violoncelle) avait une voix haute… »
Cette question de l’éloquence des poètes intéresse évidemment Malraux et je songe à la cérémonie Jean Moulin où son discours devant le Panthéon m’avait paru très réussi.
J’essaie de ramener la discussion sur un terrain plus littéraire.
« Alors, vous ne croyez pas que Barrès a créé une forme romanesque du roman politique, que Aragon, par exemple, a exploitée, utilisée ?
… - Mais je suis gêné en lisant Aragon… Ainsi Blanche… Il cherche à faire « nouveau roman », comme les jeunes… alors que l’Aragon des débuts était très aigu. Ainsi Le Libertinage (un livre très barrésien entre parenthèses)… Mais non, Les Voyageurs de l’impériale, c’est du journalisme sentimental… ce n’est pas de la qualité intellectuelle de Barrès, ni du premier Aragon. Je mets à part La Semaine sainte… C’est un tableau. C’est de la peinture.
- Une chose me frappe, plus je lis Barrès et Proust : c’est combien Proust doit à Barrès. Le Culte du moi et surtout Sous l’œil des barbares, c’est déjà un roman circulaire qui se mange la queue, c’est déjà le même idéalisme subjectif… Bien sûr, il y a des différences : c’est le premier roman de Barrès alors que c’est pour Proust la culmination artistique de sa carrière.
- Je n’avais pas pensé à ça… mais vous savez combien de fois Proust a écrit à Barrès ce qu’il lui doit… Mais il y a des différences… Voyez comme Barrès domine son œuvre toujours – alors que Proust est dominé par elle, se découvre et se crée en l’écrivant, en la créant… Et le style de Barrès est un style très écrit alors que Proust a un style parlé… Barrès est très dessiné : dans Le Culte du moi il apporte ses dessins : c’est du Botticelli. Alors que Proust est diffus… il parle.
- Pourrait-on faire un livre sur Barrès en n’étudiant que les romans ?
- C’est à voir, il faudrait le faire pour le savoir mais il me semble qu’il faudrait tenir compte des essais et des Cahiers pour éclairer les romans…
« Et on ne se représente pas assez que Barrès a été surtout un journaliste : il s’est astreint à l’article quotidien : est-ce que vous vous représentez ce que cela peut-être ? Mauriac écrit un article par semaine. Barrès en écrivait un tous les jours. Et il ne devait pas écrire facilement. Ses rapports avec le langage étaient plutôt du genre de ceux de Flaubert : il songe à la page imprimée, écrite.
- Croyez vous qu’il serait intéressant d’étudier l’évolution d’un certain type romanesque dont l’archétype serait le Philippe du Culte du moi et dont un des représentants serait, par exemple, le Claude Vannec de votre Voie royale ?
- Oui, peut-être, on pourrait essayer, mais il est à craindre que vous perdiez Philippe en cours de route… Et puis il ya la tradition du roman européen : Stendhal et Dostoïevski… Le vrai ancêtre, le vrai modèle, c’est Julien Sorel…
« Mais il ne faut pas me demander ça à moi, car les écrivains ne sont pas les meilleurs juges de leur œuvre et il faut vous méfier de ce que je vous en dis car, inconsciemment, je peux chercher à brouiller les traces…
« Ceci dit… Il me semble que le Barrès qui a le plus compté pour moi, c’est le styliste et… le voyageur. Ses impressions d’Italie et d’Orient m’ont frappé… plus que Chateaubriand. Mon admiration a été d’abord pour le Barrès voyageur.
- Il y a tout un aspect de l’œuvre de Barrès que j’ai du mal à accepter, à apprécier… c’est le Barrès décadent du Jardin de Bérénice et surtout d’Un amateur d’âmes.
- Oui, bien sûr, moi aussi j’éprouve la même répugnance, c’est un style d’époque, c’est l’aspect 1900 de Barrès, le style « bouches de métro ». Il n’empêche que dans le même livre, il y a de très belles pages sur Grenade… - Est-ce que le Barrès voyageur, le goût de Barrès pour l’Orient a influencé votre propre intérêt pour l’Orient ?
- Je ne crois pas, parce que l’Orient de Barrès était pour moi un demi-Orient. Son Orient s’arrêtait à la Perse ; pour moi, c’était là qu’il commençait. L’Islam me paraissait proche, accessible ; ce qui me paraissait différent de l’Occident, c’était la Chine et surtout l’Inde.
« Je connaissais très mal l’Islam mais j’avais été en Tunisie et j’avais l’illusion qu’il était proche. Barrès connaissait lui aussi très mal la littérature islamique. Mais à cette époque-là la littérature coranique était inaccessible alors que, pour l’Inde, les travaux de Burnouf avaient permis une connaissance beaucoup plus directe. »
Les dix dernières minutes de l’entretien se sont passées debout : Malraux a été appelé au téléphone et, comme il a répondu « Oui, j’y vais » ou « je vais y passer », je me suis levé de moi-même. Pourtant il continue à répondre à mes questions et c’est ainsi qu’il me reconduit jusqu’à la grande salle contiguë et m’indique la porte par où l’on sort. Il me souhaite bonne chance et je lui dis en prenant congé le plaisir que j’ai eu à le revoir. Quittant la fraîcheur du Palais-Royal, je retrouve la fournaise de ce 1er juillet à Paris que j’avais oubliée.
frédéric grover,
Nouvelle Revue Française, n° 295 - juillet 1977.
 

[1]. Sur l'Orient de Malraux, nous renvoyons nos lecteurs à l'excellent essai de Jean-Claude Perrier, André Malraux et la Reine de Saba (Le Cerf, août 2016), que nous commenterons prochainement.
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la Revue critique des idées et des livres - dans textes
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27 juin 2009 6 27 /06 /juin /2009 00:00
 VICO
 
Etude sur Vico (suite)
 
V.

 

Avant d'aborder l'examen des théories explicatives de la Science nouvelle, il nous faut revenir sur le passage auquel Marx a fait allusion dans le Capital et en préciser le sens.Vico dit que les origines de l'histoire sont plongées dans une nuit profonde, mais qu'on peut jeter quelque lumière sur ces questions en partant de cette vérité incontestable [1] : Le monde social est certainement l'ouvrage des hommes; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en doit trouver les principes dans les modifications même de l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui réfléchit ne s'étonnera-t-il pas que les philosophes entrepris sérieusement de connaitre le monde de la nature, que Dieu a fait et dont il s'est réservé le secret, et qu'ils aient négligé de méditer sur ce monde social, que les hommes peuvent connaître, puisqu'il est leur ouvrage ? »

C'est cette dernière phrase qui avait vivement frappé l'esprit de Marx ; il la commente de la manière suivante [2] : « La technologie met à nu le mode d'action de l'homme vis-à-vis de la nature, le procès de production de sa vie matérielle et, par suite, l'origine des rapports sociaux, et des idées ou conceptions intellectuelles qui en découlent. »

 

Il est évidemment illusoire de demander à Vico de se placer du même point de vue que Marx, ni d'avoir une vision claire du rôle de la technologie. Du moins a-t-il su se garder des thèses intellectuallistes et spitritualistes qui empoisonnent à son époque la pensée européenne. Il fera de Descartes sa tête de turc ; le doute cartésien lui sera toujours suspect.  

 

Cet appel au sentiment individuel, cette prétention de reconstruire par un effort personnel ce que les générations antérieures avaient eu tant de peine à édifier, semblaient à Vico des moyens de détruire toute science ; l'expérience avait montré qu'entre [3] « cartésiens eux-mêmes, l'idée claire et distincte pour l'un est souvent pour l'autre obscure et confuse ».

« Le sceptique, disait-il [4], ne doute pas qu'il pense... mais s'il est certain de penser, il soutient que ce n'est que conscience et non pas science, rien autre chose qu'une connaissance vulgaire qui appartient au plus ignorant... Dans la pratique de la vie, quand il s'agit de choses dont nous ne pouvons donner aucun signe, aucune preuve, nous donnons le témoignage de la conscience ». Nous dirions, aujourd'hui, que ce témoignage de la conscience nous semble d'autant plus fort subjectivement, qu'il est appuyé sur une masse plus considérable de souvenirs subconscients et de tendancess affectives, qu'il est, en un mot, plus aveugle.

Ce qui préoccupe Vico c'est la science : les sceptiques, que l'on rencontre dans la vie s'entendent avec tout le monde sur les choses de l'opinion, de la croyance; mais ils mettent en doute les résultats de la démonstration ; ils entendent les accepter dans les limites où ces résultats leur semblent avantageux. C'est là ce qui parait être au philosophe italien destructif de toute recherche scientifique.

Une chose frappe fortement Vico : la science n'est pas née d'hier : elle a une histoire derrière elle ; c'est en consultant cette histoire, qu'on peut seulement la bien connaître. Elle n'est pas un objet qui réclame la croyance ou l'adhésion personnelle ; elle intéresse la vie de l'homme comme espèce et le développement de l'humanité ; elle n'est pas individuelle, elle est sociale, dirions-nous aujourd'hui [5]. « Le sceptique de l'état de communauté sociale rappelle l'homme à l'état solitaire ». Voilà une belle pensée qui peut entrer telle quelle dans la philosophie moderne.

La science est l'oeuvre d'un immense travail de coopération à laquelle ont participé les géné rations successives ; il n'est donc pas conforme à la raison de négliger l'autorité de la tradition : celle-ci doit être étudiée et discutée [6]. Mais la science n'apparaît pas, tout d'abord, comme science. Plus tard, Hegel devait comparer la philosophie à l'oiseau de Minerve qui se montre au moment où la nuit com-mence ; Vico dit [7] : « Dans les premiers temps, les hommes avaient à trouver, à inventer toutes les choses nécessaires à la vie. Quiconque y réfléchira, trouvera que les choses utiles ou nécessaires à  la vie et même celles qui ne sont que de commodité, d'agrément ou de luxe, avaient déjà été trouvées par les Grecs, avant qu'il y eût des philosophes... Les premiers peuples, qui nous représentent l'enfance du genre humain, fondèrent ainsi le monde des arts ; les philosophes, qui vinrent longtemps après et qui en représentent la vieillesse, fondèrent le monde des sciences, qui compléta le système de la civilisation ». Ce processusn'est pas spécial aux origines de l'humanité, il continue : c'est par l'art, que l'humanité prépare sa connaissance scientifique. Vico dit encore [8] : « Ceux qui ont écrit sur les inventeurs nous apprennent que tous les arts et toutes les commodités de la vie, dont le travail a enrichi le genre humain, ont été trouvés ou par hasard, ou par similitude qu'indiquaient les animaux ou qu'imaginait l'industrie des hommes ».

 

Pour Vico, la topique précède la critique, l'histoire, la tradition, l'autorité jouent un rôle essentiel dans la formation des sciences. Le savant hérite des générations précédentes une matière déjà travaillée ; c'est dans ce milieu fait par l'homme, le milieu artificiel, que nous progressons  par induction, pas dans le milieu cosmique, naturel, irréel.

 

En passant de l'empirisme à la connaissance raisonnée, de la pratique à la science, nous ne faisons que nous mouvoir dans un ordre historique, fondé sur la nature des idées humaines [9]. « La Science nouvelle procède par une analyse sévère des pensées relatives aux nécessités ou utilités de la vie sociale [10], qui sont les deux sources naturelles du droit des gens. Ainsi considérée la Science nouvelle est une histoire des idées humaines, d'après laquelle semble devoir procéder la métaphysique de l'esprit humain. S'il est vrai que les sciences doivent commencer au point même où leur sujet a commencé, la métaphysique commence a l'époque où les hommes se mirent à penser humainement et non point à celle où les philosophes se mirent a réfléchir sur les actions humaines. » Dans l'origine, on trouve une métaphysique de l'imagination, se servant de rapprochements barbares et enfantins ; plus tard apparaissent des formes plus élevées du raisonnement, depuisle syllogisme (qui semble assez pauvre à Vico) jusqu'à l'induction dont « les Anglais tirent les plus grands avantages dans la philosophie expérimentale [11]. » Dans cette opération, nous ne sortons jamais du milieu artificiel ; la connaissance se perfectionne suivant la loi de progression mé taphysique, propre à l'esprit humain ; mais elle reste toujours sociale comme aujoud'hui « l'humanité est son œuvre à elle-même » ; c'est, comme dit Michelet, « le mot de la Science nouvelle [12] ».

 

Ce qui caractérise la pensée de Vico sur la science, c'est qu'il croit qu'elle a besoin, comme l'art, des catégories de l'invention, de la combinaison, de l'action pour progresser. Ainsi pour les mathématiques, « l'esprit humain contient les éléments des vérités qu'il peut ordonner et harmoniser et de l'arrangement desquels sort le vrai qu'il démontre, de sorte que la démonstration est une opération créatices ».

 

Vico dit que Dieu connaît les choses du monde par les causes, - c'est la doctrine traditionnelle. Les physiciens ne peuvent avoir la pré tention de recréer le monde; les éléments sont hors d'eux [13] ; par suite la mé thode déductive de Descates n'est qu'une pseudo-géométrie. On se contente donc d'opinions fondées sur l'observation ; mais pour observer, nous divisons ce qui était uni. [14]« Cet être, cette unité, cette figure, ce mouvement, ce corps, cette intelligence, cette volonté, sont autres en Dieu, où ils ne font qu'un, autres dans l'homme où ils sont divisés. Ils vivent en Dieu et dans l'homme ils sont morts ». La vraie science devrait pouvoir se modeler sur celle de Dieu qui se compose de causes [15]. « Savoir, dit-il encore [16], c'est connaître la manière, laforme dont les choses se font ». Ce savoir existe complètement, dans la mathématique ; mais il manque en physique : nous pouvons cependant en approcher par l'expérimentation, dont Vico se fait une idée assez peu précise et qu'il appelle [17] une imitation de la nature; mais il en reconnaît toute l'importance et la considère comme la base de la supériorité attribuée à certaines doctrines par rapport à d'autres.

 

Aujourd'hui, nous disposons d'une meilleure vision des conditions de la science. Nous savons que, dans tous les cas, il faut partir des données fondées sur l'expérience et obtenues par la voie inductive. Quand nous faisons une expérience, nous n'imitons pas la nature ; l'expérimentation procède de notre monde, le milieu artificiel. Elle est donc une création. Nous ne connaissons jamais vraiment le monde cosmique, nous dit Vico, mais nous pouvons connaître le monde artificiel que nous faisons.

 

VI.

 

Au paragraphe précédent, j'ai rapporté cette formule fondamentale de Vico : « la science nouvelle est une histoire des idées humaines, d'après laquelle semble devoir procéder la métaphysique de l'esprit humain ». Cette proposition était d'une singulière hardiesse à une époque où la psychologie n'avait pas encore été sérieusement cultivée et où l'on croyait avoir fait une grande découverte en lui donnant pour base le sentiment personnel. Il était alors impossible de se faire une idée scientifique des lois objectives que Vico annonçait : notre philosophe, lui-même, devait se tromper à chaque pas dans ses recherches ; mais les grands hommes ont cette bonne fortune que leurs erreurs sont fécondes et méritent d'être étudiées avec le plus grand soin.

Dans la suite de ces recherches, je ferai très souvent usage du principe qui a été énoncé au §iv, sur la formation de la philosophie sousl'influence du spectacle offert par la pratique de la vie politique. L'importance de cette loi est des plus grandes et il y aurait toute une branche de la psychologie à constituer sur cette base ; aussi je propose de lui donner le nom de loi idéogénétique de Vico. Je crois devoir attirer l'attention sur un passage du Capital [18] où se trouve signalé le rôle de cette loi d'une manière : indiscutable : il s'agit de la valeur et K. Marx se demande pourquoi Aristote n'a pu découvrir la relation qui existe entre la valeur et « le travail humain indistinct », c'est, dit-il, que « la société grecque avait pour base naturelle l'inégalité  des hommes...

Le secret de l'expression de la valeur, l'égalité et l'équivalence de tous les travaux, par ce que et en tant qu'ils sont du travail humain, ne peut être déchiffré que lorsque l'idée d'égalité humaine a déjà acquis la ténacité d'un préjugé populaire ». Ce préjugé populaire appartient à l'ordre juridique et n'a pas pu se produire que d'une manière historique, en raison des formes de la justice civile et des théories des professeurs de droit.

 

Si l'intuition de Vico est bonne, il n'est pas toujours fidèle à sa méthode d'observation historique. Sur un certains nombre de concepts clés, comme la naissance du sentiment religieux ou les étapes du développement des sociétés, il se contente d'explications toutes faites issues de la psychologie superficielle qui avait cours à son époque. La principale erreur est de penser, comme d'ailleurs la plupart des philosophes et des historiens du XVIIIe siècle, que les sociétés humaines ont progressé partout de façon identique. Pour Sorel, le matérialisme historique, en reliant le système d'idées des hommes et leurs conditions particulières de vie, ouvre de nouvelles perspectives de déchiffrer l'histoire.

 

Une différence considérable existe entre le point de vue moderne et celui de Vico : celui-ci croyait que l'évolution psychologique se produit d'une masse, dans toute l'étendue de la société et se développe exactement comme l'histoire des peuples elle-même ; une fois achevée, elle ne pourrait se reproduire, si l'histoire elle-même ne se renouvelait. Aujourd'hui, nous voyons la chose tout autrement : les évolutions psychologiques sont des suites ayant leur existence propre, leur autonomie, se produisant à toutes les époques, se mêlant dans la société de la manière la plus confuse. Au lieu d'un bloc homogè ne, nous avons un enchevêtrement d'évolutions, qui ne sont susceptibles d'aucune définition générale, parce qu'à un instant donné on les trouve à tous les moments de leur développement. Mais les conditions économiques, les rapports sociaux, tous les complexus historiques agissent sur ces évolutions pour favoriser certains développements.

Cette analyse de l'histoire est d'une importance capitale pour l'interprétation des faits d'après la doctrine du matérialisme historique. Il semble, en effet, au premier abord, que l'on supprime toute science possible, quand on abandonne les points de vue idéalistes. S'il n'existe que des faits, susceptibles seulement d'une connaissance empirique, on peut se demander quel intérêt ces montagnes d'atomes historiques offrent pour l'esprit; c'est pourquoi Véra [19] regardait l'idéalisme comme une nécessité, dont l'intelligence percevait facilement l'évidence; c'est encore pour cette raison que M. Jaurès [20] affirme que tout le monde est d'accord pour admettre que le mouvement humain a une direction déterminée. Sans doute, par ce procédé on rend l'histoire intelligible ; mais on la falsifie, ce qui a bien son importance.

Vico a très bien vu qu'il était nécessaire de combiner les événements : il a très bien vu qu'il fallait les assembler, par ce qui est concret et vivant, par ce qui est humain, c'est-à -dire par les lois de la psychologie. Qu'il n'ait point réussi dans sa tentative, cela ne nous importe pas ; il suffirait à sa gloire d'avoir reconnu que l'histoire a une identité de substance [21]. Sans doute, il n'entendait pas cette identité de substance exactement comme les modernes ; mais il ne lui était pas possible de franchir, dans la première moitié du xviiie siècle, le chemin que devait indiquer K. Marx au milieu du siècle suivant, chemin qui a été encore peu fréquenté  et délimité aujourd'hui mê me.

Dans sa réponse aux critiques qui lui étaient faites dans les acta eruditorum, Vico disait [22] que l'objet essentiel de ses recherches est la nature commune des nations; mais il ne disait pas ce qui fait cette unité. Au commencement du livre quatrième, il expose la division tripartite qu'il adopte pour l'exposition des mouvements historiques : « Cestrois sortes d'unités d'espèces, avec beaucoup d'autres qui en sont la suite, se rassemblent elles-mêmes dans une unité géné rale, celle de la religion honorant la Providence ; c'est là l'unité d'esprit qui donne la forme et la vie au monde social. » Dans le dernier chapitre du livre cinq, il revient sur ce point et dit [23] : « Les premiers gouvernements, fondés sur la croyance en une Providence, ont eu la religion pour leur forme entière, et elle fut la seule base de l'état de famille. La religion fut encore le fondement principal des gouvernements héroïques... Si la religion se perd parmi les peuples, il ne leur reste plus le moyen de vivre en société ; ils perdent à la fois le lien, le fondement, le rempart de l'état social, la forme même de peuple, sans laquelle ils ne peuvent subsister [24] »

Il était naturel que les idées religieuses fussent placées par Vico au premier rang, car c'est dans la religion que l'existence autonome des causes psychologiques apparaît, peut-être, de la manière la plus claire [25]. Aujourd'hui, nous pouvons nous élever à un point de vue plus gé néral, et comprendre dans cette substance de l'histoire tout l'ensemble des manifestations de l'activité humaine, en tant qu'elles sont rapportées aux lois propres du développement de l'esprit. Entre toutesles choses qui se succèdent, nous trouvons de la sorte, un lien humain qui leur donne leur véritable unité fondamentale, cachée aux yeux de l'observateur superficiel.

Sans doute, nous perdons une fois de plus, l'espoir de faire une unification des choses d'après des formules abstraites, de constituer une science historique ayant une analogie quelconque avec les sciences physiques ; mais ce résultat négatif nous est une garantie de la valeur même des considérations propres au matérialisme historique. A la place d'une unité factice, nous avons trouvé l'unité concrète et vivante del'homme obligé de suivre certaines voies, toujours les mêmes, pour s'élever à la connaissance intellectuelle et rajeunissant toujours son histoire sans jamais pouvoir l'épuiser [26]. Nous savons, maintenant, que les lois historiques ne traduisent pas l'effet d'une cause, mais qu'elles représentent sous un aspect facticement unitaire une complexité infinie de causes : ce qu'elles décrivent ne se reproduira jamais et ne s'est jamais produit, parce que pour trouver la reproduction de combinaisons aussi multiples, dont la coïncidence est si accidentelle, il faut faire une hypothèse n'ayant aucune probabilité. Nous ne cherchons plus l'unité dans les tendances immanentes de l'homme, que l'on imagine pour donner un corps aux apparences de l'histoire, - mais dans les évolutions psychologiques, qui sont cachées sous le manteau des lois historiques.

 

VII.

 

Sorel commence alors à détailler les applications que fait Vico de sa méthode d'observation historique. En commençant par l'évolution des sentiments, qui est un aspect essentiel de l'histoire des peuples.

 

Je commence par l'examen des sentiments : cette partie est, cer-tainement, la plus facile et celle où la psychologie moderne peut fournir le plus de renseignements ; - d'autre part Vico a très bien reconnu que les « principes de l'histoire idéale » consistent dans l'étude des transformations des sentiments. Le philosophe napolitain devait être amené à ce point de vue par les considérations morales si importantes à ses yeux. « Les gouvernements, dit-il [27], doivent être conformes à la nature de ceux qui sont gouvernés. D'où il résulte que l'école des princes, c'est la science des mœurs des peuples ».

L'évolution des sentiments n'est pas examinée par !ui d'une manière purement psychologique; il ne cherche pas comment ils se succèdent dans toutes les conditions normales de dé veloppement, ce qui serait l'objet propre d'une science de l'esprit ; il examine les sentiments telsqu'il les trouve (ou croit les trouver) dans l'histoire typique ; et il ne se propose pas de faire le départ entre les lois psychologiques, qui produisent (ou tendent à produire) des développements uniformes, et les conditions sociales, qui accélèrent, retardent, limitent ou font avorter certains bourgeons trop faibles. Comme on l'a fait remarquer au paragraphe précédent les documents historiques sont souvent falsifiés : cela est surtout vrai pour les sentiments ; si on peut considérer leur évolution comme réglant « les principes de l'histoire idéale », c'est surtout parce qu'ils représentent d'une manière parfaite l'ensemble des mouvements internes, qui restent obscurs et parfois insaisissablespour l'historien, uniquement préoccupé des événements.

M. Caird [28] a fait observer qu'on s'est mépris très souvent sur le rôle de la métaphysique : les métaphysiciens ont moins inventé que mis en forme ; ils ont donné une exposition méthodique des idées qui existaient dans leur milieu. « Ce qui est réellement dû à la métaphysiquece n'est pas l'erreur, c'est plutôt cette clarté et cette détermination dans l'expression de l'erreur, qui en est la réfutation même et qui rend possible pour nous un point de vue plus élevé ». L'idée devient ainsi non le premier mobile, mais le produit ultime d'une civilisation donnée.

On peut dire quelque chose d'analogue pour les sentiments : Ils marquent, avec une délicatesse parfois infinie [29], les états par lesquels passe un peuple ; ils fournissent d'excellentes explications pour les mouvements, les résolutions des individus ; mais ils doivent, à leurtour, être rapprochés des conditions générales de l'existence. Les sentiments ne se décrètent pas ; c'est à peine même si on peut agir sur eux par l'éducation, d'une manière efficace et durable, si les relations sociales ne sont pas favorables à leur épanouissement.

 

Vico aborde ensuite l'examen des principes de l'histoire idéale. Il décrit ainsi la séquence historique qui veut que « les hommes sentent d'abord le nécessaire, puis font attention à l'utile, puis cherchent la commodité » pour à la fin s'abandonner au luxe et venir à tourmenter leurs richesses. Pour Sorel, cet axiome n'est pas pleinement satisfaisant ; ce sont les changements des conditions de production qui ont progressivement introduit la notion de valeur et conduit l'homme à mieux mesurer l'utilité des choses. Les intuitions de Vico en matière d'évolution du caractère des peuples lui paraissent plus pertinentes. Le passage de la cruauté des temps barbares à un climat social plus apaisé forme une suite homogène que l'on constate assez bien partout ; de même le goût de la recherche et la dissolution des mœurs qui caractèrisent les périodes de civilisation avancée.  L'évolution des conditions sociales restant pour Sorel le moteur de ces changements.

 

VIII.

 

Pour Vico, l'adoucissement des mœurs figure parmi les questions les plus importantes et les plus difficiles de la science sociale. Cet adoucissement a, selon lui, de multiples causes, même s'il insiste principalement sur le rôle des superstitions magiques, tribales ou religieuses, qui rendaient les peuples anciens féroces, et qui n'exercent plus aujourd'hui la même influence. Sur la transformation des mœurs familiales, Vico émet des idées originales pour son époque : sur le rôle des testaments dans la division des fortunes, sur l'accession des bâtards au trône ou sur l'affirmation de la tendresse paternelle. Sorel souligne l'intuition de Vico, selon laquelle l'extension des idées démocratiques favorise l'adoucissement des coutumes familiales : c'est que le progrès des mœurs est venu des familles plébéennes, plus libres que l'aristocratie de suivre ou non les traditions. Si actuellement le prolétariat se trouve ballotté entre deux tendances opposées - contrefaire le bourgeois ou s'émanciper des idées de la classe dominante - il va progressivement forger ses propres usages, ses propres valeurs qui formeront demain les bases du droit.

 

Contrairement à une opinion générale reçue, je crois que l'on devrait dire que la constitution de la famille (influencée par la vie politique) est la source principale de nos idées morales : ce serait une seconde loi idéogénétique dont l'importance ne serait pas moins grande que celle que Vico a énoncée. Cette théorie réduirait à néant la prétention des moralistes qui veulent baser la réforme sociale sur l'amélioration morale de l'individu : cette amélioration ne peut venir que de causes générales, de formes constituées dans la pratique journalière. Vico n'est pas sans avoir reconnu l'influence des lois réglant les rapports familiaux ; mais il ne me semble pas avoir une conception assez étendue de leur importance extérieure, de leur reflet sur toute la vie morale.

 

On assiste, de la même façon, à un adoucissement de la justice criminelle. Là encore Vico oppose les temps héroïques de son histoire idéale aux temps humains qui sont les nôtres. Primitivement, la raison d'état était la loi suprème et les chefs de famille, pour maintenir l'ordre, usaient de chatiments cruels. Dans les démocraties ou les monarchies contemporaines, chaque citoyen, appelé à être juge, peut se placer du point de vue de l'accusé, d'où une plus grande indulgence. On constate d'ailleurs que la justice criminelle, qui, dans les pays civilisés, est l'affaire des citoyens, est un des facteurs de changement important de la législation civile. Elle agit, au moyen de faits précis tirés de la vie publique, pour faire naître les théories morales. Pour conclure cette étude sommaire sur l'adoucissement des mœurs, Sorel rappelle que par deux fois - pour l'évolution des coutumes familiales et pour celle de la justice criminelle - c'est la plèbe qui est à l'origine des changements. On ne peut qu'être frappé de cette contagion des sentiments qui opère de bas en haut, alors qu'on dit traditionnellement que l'imitation est ascendante. La psychologie classique est ici en défaut.

 

IX.

 

Le mouvement historique ne consiste pas dans un développement homogène ; on ne peut même pas dire que les causes produisent deseffets immé diats, comme en physique : il y a une grande complexité de changements réagissant les uns sur les autres ; et l'un des objets les plus considérables de la sociologie est l'étude des retards et des accélérations.

Vico a très bien vu l'importance de ces phé nomènes ; et peut-être même sur certains points, a-t-il mieux vu que les modernes sociologistes, trop préoccupé s de relations abstraites. « Chaque état, dit-il [30], se combine avec l'état précédent, mélange fondé sur l'axiome : quand les hommes changent, ils conservent quelque temps l'impression de leurs premières habitudes. Les pères de famille, ayant passé de la vie bestiale à la vie humaine, gardèrent, dans l'état de nature où il n'existait encore d'autre gouvernement que celui des dieux, leur caractère originaire de férocité et de barbarie et conservèrent, à la formation des premières aristocraties, le souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes et leurs enfants dans l'état de nature... Les cités furent dans l'origine des aristocraties mêlées à la monarchie domestique des pères de famille ». Plus tard quand les plébéiens parvinrent à conquérir les droits politiques, ils ne détruisirent pas encore l'aristocratie ; « le peuple souverain, faible encore sous le rapport de la sagesse politique se confiait à son Sénat, comme un roi dans sa minorité à son tuteur. Ainsi les états populaires furent gouvernés par un corps aristocratique ».

Cet exposé nous permet, déjà, de constater que les formes d'État renferment des survivances, que l'État est un être ré trograde ; mais ce n'est pas sur cette question, - si intéressante qu'elle soit, - que jeveux appeler l'attention. La permanence des institutions ne tient pas seulement à l'axiome psychologique énoncé plus haut : on n'aurait qu'une explication insuffisante, qui ne tiendrait pas compte du fait capital, qui domine l'histoire primitive, de la lutte des groupes. Vico ne s'y est pas trompé : il insiste fortement sur les concessions réciproques par lesquelles se fonde l'ordre politique [31]. « Lorsque la réunion des familles forma les premières cités, les nobles, qui sortaient à peine de l'indépendance de la vie sauvage, ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges publiques : voilà les aristocraties où lesnobles sont seigneurs. Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et aguerris, les nobles se soumirent comme les plébéiens aux charges publiques : voilà les nobles dans les démocraties ». L'histoire contemporaine nous montre dans l'ordre du droit économique, des luttes et des transactions qui rappellent, par bien des côtés, l'histoire antique de Rome : quand on propose une réforme quelconque, les classes supérieures protestent contre la tyranie à laquelle on veut les soumettre et réclament au nom de la liberté individuelle que la loi nou-velle va restreindre. Nos industriels sont comme les anciens nobles; ils ne veulent [32] « laisser perdre par leur négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais ne céder qu'à la nécessité ou à l'intérêt et cela peu à peu et le moins qu'ils peuvent. » Il suffit de traduire courage par mérite ou talent, pour transporter l'axiome de Vico dans la politique contemporaine.

 

Pour Vico, l'ordre social se fonde sur les concessions entre classes. Primitivement, le droit est une sorte de propriété des familles patriciennes et c'est à cette propriété que s'attaque la plèbe. A Rome, toute l'histoire n'est qu'une suite de transactions entre patriciens et plébéiens qui fait la continuité et la grandeur de Rome. C'est ce qui fait, qu'aujourd'hui encore, les transactions possédent, aux yeux de tous les hommes, un caractère plus respectable que les décisions imposées. Pour peu que nous ayons le sentiment qu'une transformation s'est faite dans l'ordre naturel de la psychologie, nous n'avons pas d'esprit de la révolte et de volonté de retour en arrière.

 

L'histoire ne montre pas, toujours, des transformations faites parce ce procédé transactionnel ; Vico n'estpas tellement, trompé par le sophisme de l'histoire idéale qu'il ne voie bien que Rome présente, à ce point de vue, un caractère exceptionnel. Bien des fois, on a essayé de franchir les limites de la région douteuse du droit, pour établir un nouveau régime par la force. Cette opération ne peut réussir que si on arrive à faire disparaître le vaincu; et elle a plus d'une fois réussi, comme nous montre l'histoire des persécutions religieuses Les guerres civiles sont si féroces parce qu'elles ont justement pour objet la transformation des institutions par la violence et par la destruction des adversaires. Dans leurs guerres de conquête, les Romains sont arrivés si facilement à imposer leurs mœurs, leurs lois, leur langue, parce que leur grande préoccupation était de faire disparaître les anciennes classes dirigeantes, qui auraient pu garder un souvenir trop vivace de l'ancienne culture.

On a souvent objecté aux socialistes que la révolution prolétarienne sera obligée de subir cette loi, qu'elle devra prendre le caractère féroce d'une guerre d'extermination et qu'elle pourra compromettre la civilisation européenne, acquise par un labeur si patient. Ce reproche serait fondé si le prolétariat était une masse exaltée, affolée par la prédication des idéalistes [33], se ruant à la destruction des choses séculaires et rompait brusquement avec le passé, sous le prétexte fallacieux de réaliser quelque plan merveilleux élaboré dans quelques cervelles. Mais il n'en sera pas ainsi, car la première condition de la révolution future est le développement de la conscience de son rôle historique dans le prolétariat; - la seconde condition est que l'organisation du travail par la grande industrie soit tellement adaptée aux besoins et aux conditions de la production collective que les réalités économiques constituent le pont par lequel le passage d'un état à l'autre devra s'effectuer; - enfin, il faut que les hiérarchies sociales ne soient plus que des ombres.

La continuité juridique ne sera pas même violemment rompue par la révolution prolétarienne, si la civilisation actuelle a élaboré un système de lois réglant d'une manière prudente les rapports des coopérateurs industriel : la partie capitaliste des Codes pourra disparaître, comme a disparu le régime féodal, sans apporter beaucoup de trouble dans les idées juridiques. Il est donc d'une très haute importance pour les socialistes d'accélérer le mouvement des réformes juridiques et d'accepter ce qu'on apporte, alors même que les nouvelles lois laisseraient beaucoup à désirer.

On objecte souvent aux socialistes que leur conception de la révolution totale est en opposition avec les lois de l'histoire, parce que le caractère le plus apparent de toute transformation ayant existé est la transaction. K. Marx connaissait parfaitement cette objection et'il n'apas dissimulé ce qu'avait de nouveau l'idée de la révolution dont il esquissait la théorie : mais il a montré aussi que les forces prolétariennes développées par la grande industrie n'étaient pas insuffisantespour produire le renversement de l'ordre capitaliste. La transaction est le caractère nécessaire d'une lutte entre deux minorités actives se battant pour le partage ; elle assure la continuité en agrégeant les nouveaux venus à la civilisation des anciens possesseurs du droit. Mais si leprolétariat arrive à être, dans l'industrie, la seule organisation vivante; s'il ne reste à cô té de lui qu'une infime minorité impuisante et nuisible ; s'il ne renferme dans son sein aucune forme hiérarchique, susceptible de se séparer de sa masse pour former une faction gouvernante ; si enfin le développement de la législation sociale l'a pénetré de droit: - la continuité économique et juridique sera assurée sans transaction. On peut même ajouter, en se référant à la théorie des guerres civiles exposée plus haut, que la plus grande révolution que l'esprit puisse concevoir sera la plus pacifique, - Puisqu'elle ne trouvera pas devant elle des forces capables de renaître

 

Vico a l'intuition que les institutions primitives ont servi en quelque sorte de prototype aux institions modernes. Il développe à cet égard une théorie intéressante, celle de la préparation. Ainsi, il soutient l'utilité des religions barbares, comme premier échelon de civilisation. De même, il pense que la férocité des premiers gouvernements aristocratiques et la cruauté de leur justice ont préparé l'humanité à obéir aux lois du gouvernement civil. Il traite enfin des personnages décisifs de l'histoire.

 

L'histoire nous montre, toujours, des personnages décisifs, dont le caractère, les tendances, le génie, doivent faire l'objet d'une étude spéciale. Vico a cherché à tracer un tableau géné ral, embrassant tous lestraits essentiels de cette psychologie politique [34]. « Nous voyons d'abord s'élever des caractères grossiers et barbares, comme le Polyphême d'Homère ; puis il en vient d'orgueilleux et de magnanimes telsqu'Achille ; ensuite, de justes et de vaillants, des Aristide, des Scipion ; plus tard nous apparaissent, avec de nobles images de vertus et en même temps de grands vices, ceux qui, au jugement vulgaire, obtiennent la véritable gloire ; plus tard des caractè res sombres, d'une méchanceté réfléchie, des Tibère ; enfin des furieux qui s'abandonnent, en même temps à une dissolution sans pudeur, comme les Caligula, les Néron, les Domitien. La dureté des premiers fut nécessaire afin que l'homme, obéissant à l'homme dans l'état de famille, fût préparé à obé ir aux lois ; - les seconds, incapables de céder à leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les républiques aristocratiques ; les troisièmes, à frayer le chemin à la démocratie ; les quatrièmes à élever les monarchies ; les cinquièmes à les affermir ; les sixièmes à les renverser ».

J'ai cité ce long extrait pour bien montrer combien la considération de l'histoire idéale embrouille les questions : les caractères sont rangés dans un ordre empirique, sans qu'aucun lien apparaisse entre eux ; et leur rôle n'est pas toujours du même ordre dans les événements : la régularité, la connexion uniforme de la cause et de l'effet, tout ce qui pourrait donner une valeur scientifique à cet exposé manque. L'historien ne sait dire la cause qui produit un César à une date donnée ; mais ce qu'il peut chercher ce sont les causes qui rendent un César décisif dans des circonstances données.

Dans un autre passage, Vico cherche à poser des principes d'un ordre tout différent : il examine les buts poursuivis par les parties actives des classes en lutte et la situation du peuple dans chacun des cas considérés [35]. « Les hommes aiment, d'abord, à sortir de la sujétion et désirent l'égalité ; - voilà les plébéiens dans les républiques aristocratiques, qui finissent par devenir des gouvernements populaires. Ils s'efforcent ensuite de surpasser leurs égaux ; - voilà le petit peuple dans les états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils veulent ensuite se mettre au-dessus des lois et il en résulte une démocratie effrénée... Alors le petit peuple cherche un remède en se réfugiant dans la monarchie ». La noblesse accepte aussi cette solution parce qu'elle y trouve une garantie de repos et la possibilité de mener une vie facile [36].

Je ne m'arrête pas à critiquer l'inexactitude de ce tableau un peu trop sommaire; mais je crois utile de signaler ici, très briè vement, une particularité  importante. Les groupes actifs, qui forment l'armée des révolutions, sont mus par des considé rations qui ne sont pas tout à fait les mêmes que celles que l'on trouve au premier rang chez leshommes décisifs. Ceux-ci ont une très forte individualité et leurs sentiments individuels jouent un rôle capital ; mais dans les groupes se développent des sentiments d'un genre différent, ou plus exactement les sentiments individuels se colorent d'une autre manière. Ce sont ces tons affectifs de groupe que l'historien doit surtout s'efforcer de mettre en lumière et que Friedrich Engels signale comme étant susceptibles d'être étudiés d'une manière tout à fait objective.

Ces tons affectifs de groupe s'expriment par des revendications et, à ce titre, ils ont été souvent confondus avec des idéalités juridiques : ainsi la recherche de l'égalité que Vico signale comme un des moteurs révolutionnaires se confondra avec une théorie métaphysique des droits égaux; et ainsi de suite. Nous touchons ici une des causes qui ont tant fait errer les idéalistes dans leur interprétation de l'histoire.

Cette erreur est d'autant plus facile à commettre que rarement les révolutions n'aboutissent pas à quelque transformation profonde des caractéristiques juridiques de la société ; on imagine que les motifs des acteurs du drame étaient tous commandés par la vue claire du résultat obtenu et on juge leur conduite en la comparant à celle qu'aurait tenu un homme théorique cherchant à  atteindre celte fin.

Toutes les révolutions dépendent de deux types bien distincts : la lutte peut avoir pour objet l'exploitation de la force publique, ou bien elle peut avoir pour objet un changement dans la situation des classes. Vico savait parfaitement distinguer les deux cas : le premier lui semblait appartenir à la décadence des états populaires et à l'époque ou se prépare la monarchie; le second était seul fécond. Les luttes du pauvre et du riche dans les républiques grecques représentent bien le premier type; celles des plébéiens contre les patriciens le second. En réalité les deux choses sont presque toujours mélangées dans l'histoire. Une des grandes difficultés qu'éprouve le socialisme contemporain consiste à acquérir la claire idée de la révolution prolétarienne, à bien comprendre ce qui la sépare d'une guerre des pauvres contre les riches et à perdre la superstition de l'Etat.

 

A ces sujets se rattache également la question fort obscure des survivances, sur laquelle Vico apporte un éclairage interessant. Il prend l'exemple des fables hélléniques, qui, de son point de vue, furent à l'origine des histoires vraies. Si les philosophes continuent très largement à les utiliser, sans lien avec leurs histoires d'origine, c'est qu'elles offrent au penseur l'opportunité d'exposer ses idées en se servant du langage des poètes, de l'autorité de la sagesse poétique ou du langage des religions. Ils provoquent ainsi chez l'auditeur ou le lecteur un préjugé favorable, ils éveillent leurs consciences. Vico va encore plus loin. Il a bien compris qu'un penseur éprouve le plus grand mal à faire entendre ce qu'il apporte de nouveau dans sa langue maternelle, forgée par d'autres histoires. Il lui faut former une langue plus riche, combinant formes nouvelles et expressions anciennes, ayant perdu leur signification d'origine. Le premier christianisme, celui de saint Paul, et la Réforme ont largement usé de ce procédé.

[Lire la suite]

 

[1]. Livre I, chap.iii, p. 353. Le plus souvent, Vico parait borner ses recherches à la découverte des origines de la civilisation ; en tout cas, l'étude des origines est la partie la plus développé e de son livre.

[2]. Capital, trad. Franç., p.162, col.1, note.

[3]. Lettre à G. L. Esperti, p. 177.

[4]. De l'antique sagesse de l'Italie; chap. i, § 2; p. 225.

[5]. Lettre de 1729 à D. Francisco Solla; p. 173.

[6]. Réponse à un journal littéraire, p. 168.

[7]. Livre II, chap. iii, §6, p. 569.

[8]. De l'antique sagesse de l'Italie ; chap.vii, §4, p. 272. C'est sans doute à cela que M. Tocco fait allusion quand il dit : « Vico préférait à l'analyse minutieuse la synthèse créatrice, aux idées distinctes le clair-obscur de l'intuition divinatrice » (art. cité, p. 569.)

[9]. Livre I, chap. iv; p. 364.

[10]. A rapprocher de l'idée de K. Marx sur l'infrastructure économique ; le pas franchi par l'auteur du Capital est considérable et en rapport avec l'extraordinaire développement de l'industrie moderne qu'il avait sur les yeux.

[11]. Livre II, chap. iii, § 6; p. 204.

[12]. Avant.propos, p. 3. Il ajoute : « la science sociale date du jour où cette grande idée a été exprimée pour la première fois. Jusque là l'humanité croyait devoir ses progrès aux hasards du génie individuel ».

[13]. De l'antique sagesse de l'Italie ; chap. iii, p. 236.

[14]. De l'antique sagesse de l'Italie ; chap. i, § 1, p. 219. Ici Vico dit que nous partageons l'homme en corps et en âme et l'âme en intelligence et volonté ; c'est à cette analyse psychologique que se rapporte ce qui suit.

[15]. De l'antique sagesse de l'Italie ; chap. i, §2, p. 227.

[16]. De l'antique sagesse de l'Italie ; chap. i, §2, p. 225.

[17]. De l'antique sagesse de l'Italie ; chap. i, §1, p. 229.

[18]. Capital, p. 23, col. 2.

[19]. Philosophie de la religion, de Hegel, traduction : introduction au deuxième volume, p. cv.

[20]. Idéalisme de l'histoire (Jeunesse socialiste, janvier 1895, p. 20).

[21]. Livre V, chap.iii, p. 631.

[22]. Notae in acta eruditorum Lipsiensia, p. 202.

[23]. Livre V, chap. iv, p. 641.

[24]. Vico appelle matériaux des institutions civiles, « les religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et les armes ou emblèmes, enfin les magistratures et les lois »; ces matériaux existaient déjà avant l'organisation politique, comme choses propres à l'individu, (livre II, chap. vi, § 5, p. 467), c'est en considération du passage de l'individuel au social qu'on les considère comme matières.

[25]. On peut même observer aujourd'hui que les religions reproduisent d'une manière particulièrement frappante les évolutions qui font passer l'homme de la vie affective à la vie intellectuelle. On peut dire que tout phénomène psychologique est surtout visible dans le domaine religieux.

[26]. J'ai déjà appelé l'attention sur la position particulière de Vico au sujet du progrès. Michelet dit que, dans la première édition, notre auteur concevait « pour l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée, que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparait plus dans les éditions suivantes » (Discours, p. 18). Cette remarque est importante ; elle montre que Vico avait eu conscience de la nouveauté de la doctrine que devait produire la Science nouvelle.

[27]. Axiome 69.

[28]. Cité par M. Fouillée (Le mouvement positiviste et la conception sociologique du monde, p. 270).

[29]. Cette délicatesse de mesure entraîne à des conséquences d'une haute importance : il n'est pas possible d'attribuer un caractère sentimental uniforme à une longue période, comme le fait Vico ; on dénature ainsi le procédé si précis qu'on avait adopté pour caractériser les phénomènes. L'erreur de Vico est d'autant plus excusable que les historiens ont continué à suivre le même procédé et à parler des sentiments d'une manière vague. Je crois, d'ailleurs, que pour arriver à une véritable précision scientifique, il faut ajouter à la dénomination des sentiments l'exposé des conditions économiques principales.

[30]. Livre IV, chap. vi, § 1, p. 593. Cf. sur la continuité, livre II, chap. vi, § 5, p. 468.

[31]. Axiome 96.

[32]. Axiome 82.

[33]. Je ne dis pas conduite par des idéalistes, car ces messieurs ne conduiront rien : ils se contentent de troubler la raison populaire par leurs illusions, leurs promesses, leurs revendications ; et quand l'enthousiasme a rendu les hommes incapables de raisonner, ils se lavent les mains du sang versé et parlent de la pureté de leurs intentions. Il est difficile qu'une révolution idéaliste ne soit pas sanguinaire : nous autres, nous sommes pour une révolution fondée sur la connaissance du possible, et une pareille transformation ne comporte point de proscriptions.

[34]. Axiome 68.

[35]. Axiome 95.

[36]. Axiome 96.

 
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la revue critique des idées et des livres - dans textes
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26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 23:40
 VICO
 
Sorel, lecteur de Vico
 
Nous publions de larges extraits commentés de la grande étude que Georges Sorel consacra à la philosophie de l'histoire chez Vico. Cette oeuvre, publiée en 1896 sous forme d'articles dans la revue marxiste le Devenir social, marque une étape importante dans la conception que Sorel se fait à la fois de la science, de l'histoire et de l'évolution des nations. En redécouvrant la richesse des intuitions vichiennes, Sorel se forge une nouvelle conception du progrès, fondée non plus sur le matérialisme, mais sur les capacités d'imagination et de création des sociétés humaines. Il ouvre ainsi la voie, en s'affranchissant des visions des Lumières et du déterminisme marxiste, à une synthèse, non encore réalisée aujourd'hui, entre une certaine conception du socialisme, propre à Proudhon, et les idées traditionalistes.
  la revue critique.
 
Etude sur Vico
 

C'est Michelet qui fit connaître en France l'œuvre de Vico, en publiant en 1839 une traduction abrégée de la Science Nouvelle. Il formait l'espoir que l'originalité de la pensée du philosophe napolitain serait bientôt appréciée à sa juste valeur. En réalité, l'œuvre de Vico est restée très longtemps méconnue dans notre pays et ce que l'on en connaît se résume généralement au principe de l'histoire idéale, appellée à se renouveller éternellement. Michelet avait presque complètement supprimée les parties mythologiques développées par Vico, qu'il jugeait particulièrement mauvaises. Pour  Georges Sorel, on doit se montrer tout aussi sévère pour l'histoire idéale qui ne sert plus à rien mais qui a fini par dissimuler d'autres parties de l'oeuvre qui gardent, elles, tout leur intérêt. Celles notamment où Vico livre sa conception de l'histoire.

 

Dans une note du Capital [1], Karl Marx observe de quel puissant intérêt serait une histoire de la technologie et il ajoute : « Darwin a attiré l'attention sur l'histoire de la technologie naturelle, c'est-à-dire sur la formation des organes des plantes et des animaux considérés comme moyens de production pour leur vie. L'histoire des organes productifs de l'homme social ne serait-elle pas digne de semblables recherches ? Et ne serait-il pas plus facile de mener cette entreprise à bonne fin, puisque, comme dit Vico, l'histoire de l'homme se distingue de l'histoire de la nature en ce que nous avons fait celle-là et non celle-ci ?»

C'est cette conception de la construction de l'histoire par l'homme qui constitue la partie originale de l'œuvre de Vico ; c'est cette partie de la Science nouvelle qui mérite d'être encore, aujourd'hui, approfondie et qui peut fournir d'utiles renseignements à l'historien des institutions et des révolutions. [...]

 

I.

 

  Avant d'analyser les thèses les plus actuelles de l'œuvre de Vico, celles auxquelles Marx fait écho, Sorel évoque rapidement la théorie de l'histoire idéale, qui a longtemps fait la renommée du penseur napolitain. Cette conception de l'histoire devait séduire les anciens, par sa ressemblance avec la succession des âges de la vie. Elle rejoint les thèses de Platon, puis de Polybe, pour lesquels l'histoire est une succession univoque de formes politiques qui se répètent, la plus stable étant la monarchie. L'histoire romaine illustre parfaitement cette théorie, les trois formes de gouvernement se succédant dans un ordre parfait : l'aristocratie jusqu'aux lois Publilia et Petilia, la liberté populaire jusqu'à Auguste, puis la monarchie jusqu'à la chute de Rome. Selon Vico, le Moyen-Age aurait ouvert un nouveau cycle de civilisation que le XVIIIème siècle pourrait clore.

 

D'après la théorie de Vico, le Moyen-Age doit reproduire une deuxième fois le cours de l'histoire idéale : cette opinion sembla singulièrement paradoxale aux premiers écrivains qui ont étudié la Science nouvelle, et Michelet [2] approuve Mario Pagano d'avoir pensé que « la seconde barbarie n'a pas été aussi semblable à la première que Vico paraît le croire ». I1 est certain qu'au XVIIIe siècle, on connaissait trop peu la féodalité du Haut-Moyen-Age pour qu'il fût possible d'établir des rapprochements scientifiques entre elle et les anciennes institutions romaines; cette partie de l'oeuvre de Vico manque souvent de solidité. Le philosophe napolitain n'a pas cherché à retrouver dans la période médiévale, la reproduction des événements qui s'étaient produits à Rome, et il n'a pas cherché à appliquer aux légendes les procédés si étranges qu'il avait mis en pratique pour expliquer la mythologie grecque. Il y a un point sur lequel ses idées semblent bien confirmées par les recherches contemporaines; le Moyen-Age a bien débuté par un retour aux mœurs des peuples primitifs jusqu'au XIème siècle, il faut, pour bien comprendre les choses, se reporter aux coutumes des peuples pillards et féroces du centre de l'Afrique ou à celles des Peaux-Rouges. Ce retour à la barbarie devait frapper un Italien plus que les auteurs des pays où la tradition du Moyen-Age a laissé tant de survivances dans les éléments les plus intimes de la vie nationale moderne; en Italie, la féodalité a été une monstruosité sociologique.

Dans la Science nouvelle, Vico ne donne point d'indications relatives à l'avenir de l'Europe; mais on trouve dans une lettre écrite, en 1726, au Père de Vitré (s.j.) de curieuses explications [3]. Le génie de l'Europe semble épuisé; on a abandonné les études classiques si brillantes à l'époque de la Renaissance; on ne fait plus de recherches sur le droit : la méthode expérimentale est méprisée [4]; on ne s'occupe que de rédiger des abrégés et des dictionnaires, pour remplacer les travaux personnels. Le monde semble revenir aux pratiques du Bas-Empire. De là à conclure que le moment d'une grande révolution est proche, il n'y a qu'un pas : mais Vico ne conclut pas.

 

II.

 

Même si le schéma historique proposé par Vico ne correspond plus à la réalité, Sorel en souligne l'ingéniosité pour l'époque. La construction vichienne repose sur deux principes : la loi royale qui veut que tout cycle de l'histoire commence par un gouvernement aristocratique barbare pour finir par un gouvernement monarchique civilisé ; l'action de la Providence qui oriente le cours de l'histoire dans le sens d'un moindre souci pour l'humanité.

 

L'histoire idéale s'applique très imparfaitement à la réalité des choses, surtout pour la seconde évolution; mais il y a dans cette notion des positions d'inégale valeur; ce qui semble surtout essentiel aux yeux de Vico, c'est l'obligation de commencer par un gouvernement aristocratique barbare pour finir par un gouvernement monarchique civilisé, appliquant l'équité naturelle. C'est ce qu'il désigne sous le nom de loi royale, et il reproche aux interprètes modernes du droit romain de ne pas l'avoir reconnue [5].

Il revient, à plusieurs reprises, sur la loi royale et il en donne plusieurs explications. Il dit d'abord : « Voici la formule éternelle dans laquelle l'a conçue la nature : lorsque les ciloyens des démocraties ne considèrent plus que leurs intérêts particuliers et que, pour atteindre ce but, ils tournent les forces nationales à la ruine de leur patrie, alors il s'élève un seul homme, qui, se rendant maître par la force des armes, prend pour lui tous les soins publics et ne laisse à ses sujets que le soin de leurs affaires particulières. Cette révolution fait le salut des peuples... Lorsque les citoyens sont ainsi devenus étrangers à leur propre pays, il est nécessaire que les monarques les dirigent et les représentent. » On ne saisit pas encore bien ici la pensée de l'auteur, qui s'éclaircit, - pour une partie, - dans un autre passage [6] : « La puissance libre d'un Etat, par cela même qu'elle est libre, doit en quelque sorte se réaliser. Ainsi, toute la force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu'à ce qu'il devienne libre ; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit des rois, qui finissent par acquérir le pouvoir monarchique. Le droit naturel du moraliste est celui de la raison; le droit naturel des gens est celui de l'utilité et de la force. »

 [...] Dans le premier passage cité, Vico dit bien que le monarque s'élève par la force des armes; mais on ne voit pas pourquoi cette force est efficace à ce moment précis et non a un autre. Dans le second passage, il ne nous donne que des arguments d'ordre logique.

L'explication détaillée se trouve au chapitre quatrième du livre v : c'est une des parties les plus importantes de l'œuvre, parce qu'elle nous permet de comprendre, d'une manière très complète le rôle que Vico attribue à la Providence. Les citoyens veulent faire servir leurs richesses à obtenir le pouvoir, troublent la paix et font tomber leur pavs dans l'anarchie. « A cette affreuse maladie sociale, la Providence applique les trois grands remèdes dont nous allons parler ». La monarchie s'établit par la force des armes et ce gouvernement « n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point satisfaire ses peuples sous le rapport de la religion et de la liberté naturelle ». Le deuxième procédé est employé quand « la Providence ne trouve point un tel remède au-dedans; elle le fait venir du dehors » ; le peuple devenu esclave de ses passions devient esclave d'un peuple conquérant « par une loi du droit des gens ». Mais les deux méthodes précédentes peuvent être remplacées par un remède extrême [7]. « Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu'à  l'intérêt privé; - Ils vivent dans une profonde solitude d'âme et de volonté. Ils sont devenus plus féroces... par la barbarie réfléchie qu'ils ne l'avaient été par celle de la nature. » Des guerres civiles rongent le pays; « les peuples deviennent comme engourdis et stupides... Le petit nombre d'hommes qui restent à la fin, se trouvant dans l'abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement sociables; l'antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne foi qui sont les bases naturelles de la justice ».

[...] Il résulte, très clairement, de ces citations que le retour de l'histoire idéale est un miracle et que la loi royale est la manifestation d'une volonté providentielle cherchant à corriger les hommes par l'emploi de moyens aussi peu rigoureux que possible.

 

De la même façon, pour expliquer le processus de civilisation, Vico en est souvent réduit à faire appel aux miracles, à l'action de la Providence chrétienne ou aux anciennes croyances païennes. Pour Sorel, peu importe. Le grand mérite du philosophe napolitain, c'est essentiellement d'avoir reconnu la difficulté d'expliquer le processus historique par des causes simples. Il a besoin d'en passer par une raison supérieure et non matérielle, la Providence.

 

Je ne m'arrête point à discuter cette reconstitution du passé, faite par l'imagination de Vico; je veux seulement appeler l'attention sur l'impossibilité de rendre ces processus intelligibles, d'une manière complète, sans l'intervention d'une cause surnaturelle. Le grand mérite de l'auteur de la Science nouvelle me semble avoir été, ici, de reconnaître, d'une manière parfaitement claire, les conditions du problème et de ne pas avoir cherché  à dissimuler l'insuffisance de ses théories.

L'histoire idéale commence et finit par le miracle; mais peut-on même concevoir l'uniformité, plus ou moins apparente, des causes des événements, si on ne fait pas intervenir une cause commune et supérieure ? La réponse ne saurait être douteuse [8]. « La Science nouvelle sera, sous l'un de ses principaux aspects, une théologie civile de la Providence divine... Les philosophes ont ou entièrement méconnu la Providence, comme les stoïciens et les épicuriens, ou l'ont considérée seulement dans l'ordre des choses physiques... La Science nouvelle sera, pour ainsi dire, une démonstration de fait, une démonstration, historique de la Providence [9], puisqu'elle doit être l'histoire des décrets par lesquels cette Providence a gouverné, à l'insu des hommes et souvent malgré eux, la grande cité du genre humain. » La Providence emploie les moyens les plus simples, dispose tout avec harmonie, et « n'ordonne rien qui ne tende à un bien toujours supérieur à celui que les hommes se sont proposé. » Par suite de ces origines divines de l'histoire, « la destinée des nations a dû, doit et devra suivre le cours indiqué par la Science nouvelle, quand même des mondes infinis en nombre naîtraient pendant l'éternité. De cette manière, la Science nouvelle trace le cercle éternel d'une histoire idéale, sur lequel tournent, dans le temps, les histoires de toutes les nations, avec leur naissance, leur progrès, leur décadence et leur fin. »

Il parait donc que Vico a fort bien vu quel est le fondement métaphysique de son histoire idéale; c'est pour lui le principe providentiel.

 

III.

 

Homme de science, Vico ne saurait se satisfaire du hasard. Pour lui, la Providence est « une volonté agissant avec réflexion, suscitée par des motifs et ayant en vue une fin ». Cette vision finaliste, qui le rattache à l'ancienne philosophie, l'empêche, selon Sorel, de comprendre le rôle que les appréciations morales ont pu jouer dans l'histoire humaine. 

 

[...] Lorsque Vico nie le hasard, il affirme l'intelligibilité unilatérale des causes historiqiues et il l'affirme sans ambiguité : « Notre esprit peut-il imaginer des causes plus nombreuses, moins nombreuses, ou autres que celles dont le monde social est résulté ? » I1 ne parlerait pas autrement, s'il traitait une question physique. Quand il rapporte à l'uniformité des idées divines la permanence des lois, il ne fait pas autre chose que reproduire l'ancienne notion du premier moteur inchangeable, qui garantit la stabilité du monde. - Mais, en même temps, il attribue à ce moteur des prévisions, des motifs de sagesse et de bonté : c'est par ce coté  qu'il s'éloigne de la science moderne et reste enfermé dans la sphère du finalisme.

Il faut nous demander pourquoi cet esprit perspicace a fait un tel abus de la Providence dans ses explications. Ce qui a été dit au paragraphe précédent permet, déjà, de se rendre compte, en partie, des motifs de Vico : c'est que les causes scientifiques ne suffisaient pas à démontrer les lois historiques qu'il croyait avoir découvertes; mais l'illusion de Vico est fondée sur des raisons d'une autre nature, qui devaient l'empêcher de voir la vérité et d'exercer sur ces théories une critique rigoureuse.

C'est de nos jours seulement que l'on a commencé à voir, bien clairement, que les appréciations morales n'appartiennent pas à l'étude scientifique des institutions : celles-ci sont des phénomènes ; l'histo-rien s'efforce d'en bien saisir le fonctionnement et d'en suivre les changements; mais il ne pourrait les juger que d'une manière subjective, prenant une mesure qui ne peut être donnée comme scientifique.Les thèses sur le progrès sont épiphénoménales [10]. Jadis, on considérait les choses à un autre point de vue : on s'occupait beaucoup de qualifier les actions et on cherchait, ensuite, la raison de cette succession de phénomènes moraux : cette raison échappait a toute investigation scientifique; et on était ainsi entraîné à imaginer des causes plus ou moins surnaturelles, des tendances immanentes, des lois idéales de l'esprit, etc., c'est-à -dire à forger, à tout instant, de nouvelles chimères idéalistes.

Vico se place sur ce terrain et, de même que l'on avait beaucoup décrit les harmonies de la nature, il donne la formule éthique qui domine tous les états de l'humanité : cette formule est remarquable, parce qu'elle était destinée à avoir un immense succès de nos jours, dans des écoles qui ne connaissaient certainement pas la Science nouvelle. Le dernier chapitre du livre V est consacré à exposer que, depuis l'origine des sociétés, le pouvoir appartient aux meilleurs, formant une aristocratie naturelle.

 

C'est sur cet axiome que Vico fonde sa genèse du pouvoir : les chefs des premières familles s'imposent, par leur prudence et leur courage, aux populations inorganisées qui les entourent et ils leur assurent protection. De cette aristocratie terrienne est issue la noblesse patricienne qui occupe les pouvoirs politique et religieux dans la cité. La plèbe lui dispute peu à peu l'ensemble de ces fonctions. La Providence, en suscitant l'invention du cens, assure la promotion des meilleurs citoyens et préserve l'ordre moral.

 

Les raisons historiques semblent, à Vico, insuffisantes pour produire cet ordre, qu'il regarde comme un postulat accepté par tout philosophe ; nous verrons au § suivant la raison de ce postulat.

Un paradoxe éthique se présente à ses yeux dès le début : l'homme a des vices ; ces vices ne peuvent pas être changés en vertus et cependant la législation tire parti de ces mauvais côtés de la nature humaine [11]. « Ainsi, de trois vices, l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique, dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la sagesse de l'homme d'Etat. Trois vices capables de détruire la race humaine produisent la félicité publique ». Cela lui semble impossible à comprendre sans l'intervention d'une puissance extérieure : « grâce à elle, les passions des hommes, livrés tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces dans la solitude, ces passions ont formé la hiérarchie civile, qui maintient la société humaine ».

La pensée de Vico n'est pas ici complètement développée ; en effet, ces trois vices ne servent pas à constituer la société, mais la hiérarchie civile, dont l'importance historique est énorme, sans aucun doute, mais qui peut être métaphysiquement séparé e de la société, - en attendant que le socialisme expulse l'État et le capitalisme [12].

Nous trouvons un moment plus avancé de la théorie dans le chapitre sur la méthode [13]. « Les hommes toujours tyrannisés par l'égoïsme,ne suivent guère que leur intérêt ; chacun voulant pour soi tout ce qui est utile sans en faire part à son prochain, ils ne peuvent donner à leurs passions la direction salutaire qui les rapprocherait de la justice ». Cependant, on voit l'homme élargir continuellement le cercle de ses préoccupations : il s'occupe d'abord de sa famille, puis de sa ville, puis de son pays, et enfin « il embrasse dans un même désir sa conservation et celle du genre humain. Dans toutes ces circonstances, l'homme est principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut donc que ce soit la Providence elle-mème qui le retienne dans cet ordre des choses et qui lui fasse suivre dans la justice, lasociété de famille, de cité, et enfin, la société humaine. Ainsi conduit par elle, l'homme, incapable d'atteindre toute l'utilité qu'il désire, obtient ce qu'il doit prétendre et c'est ce qu'on appelle le juste. La dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la justice divine, qui, appliquée aux affaires du monde par la Providence, conserve la société humaine ».

Mais Vico va encore plus loin et se pose un grand problème qui préoccupe toujours la pensée philosophique. Les hommes vont très souvent où  ils ne comptaient pas aller [14]. « Sans doute, les hommes ont fait eux-mê mes le monde social,... mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une intelligence qui souvent s'écarte des fins particulières que les hommes s'étaient proposées, qui leur est quelquefois contraire et toujours supérieure. Ces fins bornées sont pour elle des moyens d'atteindre les fins plus nobles, qui assurent le salut de la race humaine sur cette terre. Ainsi, les hommes veulent jouir du plaisir brutal, au risque de perdre les enfants qui naîtront, et il en résulte la sainteté des mariages, première origine des familles. Les pères de famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont étendu sur les clients et la cité prend naissance. Les corps souverains de nobles veulent appesantir leur souveraineté sur les plébéiens et ils subissent la servitude des lois, qui établissent la liberté populaire. Les peuples libres veulent secouer le frein des lois et ils tombent dans dans la sujétion des monarques... Qui put faire tout cela? Ce fut, sans doute, l'esprit, puisque les hommes le firent avec intelligence. Ce ne fut pointla la fatalité, puisqu'ils le firent avec choix. Ce ne fut point le hasard, puisque les mêmes faits se renouvelant produisent réguliè rement les mêmes résultats ». La réponse n'est pas douteuse; cette ordonnance vient de la Providence.

 

IV.

 

L'ordre moral posé par Vico ne procède pas du vulgaire optimisme. Il se rattache en réalité à la notion de droit et la genèse du droit est un sujet encore mal connu à l'époque de Sorel. Vico considère, d'un côté, que « la raison »  de la loi est impérissable et éternelle et que le droit est donc une création divine.

 

D'un autre côté, [Vico] pose un principe extrêmement fécond et difficilement conciliable avec le précédent : il nous apprend à chercher l'origine de nos constructions métaphysiques dans les constructionst plus ou moins empiriques de la vie sociale, - de même que nous trouvons l'origine de nos thèses scientifiques dans les observations faites dans les arts par les techniciens. Bien des fois, il insiste sur la préexistencede la sagesse vulgaire; il dit que [15] « les auteurs des nations sont antérieurs de plus de mille ans aux auteurs des livres » ; il compare la sagesse vulgaire à la connaissance du monde par les sens et la sagesse réfléchie à la connaissance intellectuelle [16]. On peut dire de l'espèce ce qu'Aristote dit de l'individu : « II n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait été  auparavant dans les sens... L'intelligence agit lorsqu'elle tire de ce qu'on a senti quelque chose qui ne tombe point sous les sens ». C'est dans la pratique plus ou moins mal réfléchie ou savante de la vie que les philosophes ont puisé leurs idées : il a fallu une réalisation avant l'idéation, qui nous parait aujourd'hui isolée de sa source.

Sa manière de voir est bien expliquée par le passage suivant [17] : « S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il existât des philosophes, on doit iinférer que le spectacle des habitants d'Athènes, s'unissant par l'acte de la législation, dans l'idée d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les genres intelligibles ou les universaux abstraits, au moyen de l'induction, opération de l'esprit qui recueille les particularités uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur uniformité. Ensuite Platon remarque que, dans ces assemblées, les esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se réunissaient dans l'idée non passionnée de l'utilité commune... Ainsi fut préparée la définition vraiment divine qu'Aristote nous a laissée de la loi : volonté libre de passion...Aristote comprit la justice, reine des vertus qui habite dans le coeur du héros de la philosophie, parce qu'il avait vu la justice légale, qui habite dans l'âme du législateur et de l'homme d'Etat, commander à la prudence dans le Sénat, au couragetempérance dans les fêtes, à la justice particulière, tantôt commutative comme au forum, tantôt distributive comme au trésor public. D'où il resulte que c'est de la place d'Athènes que sortirent les principes de la métaphysique, de la logique et de la morale. La liberté [18] fit la législation et de la législation sortit la philosophie. 

 

C'est en s'inspirant de ces idées que la Science Nouvelle va chercher à déterminer les principes du droit. Selon Vico, le droit ne repose pas sur des croyances métaphysiques, il répond aux conditions même de la vie. Pour l'étudier, il faut s'appuyer sur les contraintes et sur les utilités de la vie sociale. Le fait que le droit  naturel présente une certaine homogéneité d'une nation à l'autre montre qu'il existe une nature commune aux nations. Les conceptions juridiques de Vico se fondent sur plusieurs principes. En premier lieu, il faut que les actes de l'autorité soient conformes au droit, ce qui implique que le gouvernement soit confié aux meilleurs. Il faut également que la science morale présente une certaine uniformité, ce qui revient à considérer qu'il y a une nature commune des peuples, conduisant à un droit naturel des gens. Enfin, il est  essentiel de bien connaître l'ensemble des principes de la morale ; or comme ceux-ci se déduisent de l'étude des sociétés, leur connaissance suppose qu'un mouvement historique a déjà été réalisé, ce qui donne corps à la théorie de Vico des cycles historiques.  Vico considère d'ailleurs que son époque se situe à la fin d'un cycle historique.

 

Presque tous les créateurs de systèmes prennent leur époque pour l'époque où l'humanité a achevé sa progression et leur école pour l'ultime expression de la pensée humaine. Fr. Engels écrit à propos de Hegel [19] : « D'après toutes les conventions, un système philosophique qui se respecte doit se clore par une vérité absolue quelconque. Aussi, tout en affirmant que cette vérité absolue n'est rien autre que le procès logique, le procès historique lui-même, il se voit forcé  de mettre un terme a ce procès, parce qu'il faut bien, à la fin, mettre un terme à son système... Le contenu du système hégélien est proclamé vérité absolue... Ce qui vaut pour la connaissance philosophique, vaut pour la pratique historique. L'humanité qui, dans la personne de Hegel, est parvenue a élaborer l'idée absolue, doit être assez avancée pour réaliser cette idée absolue dans la pratique ». Engels ajoute que, dans la philosophie du droit, Hegel a été ainsi amené à proclamer l'excellence de la monarchie prussienne limitée par les « Etats-Généraux, style ancien régime, que Frédéric-Guillaume III promettait à ses sujets » - et à « démontrer, par voie spéculative, la nécessité d'une aristocratie ».

Vico n'échappe point_à cette nécessité qui pèse sur presque toutesles philosophies ; il constate que [20], de son temps, les grands États d'Europe son! Monarchiques ; il ne voit plus que « cinq aristocraties proprement dites : Venise, Gênes et Lucques en Italie, lRaguse en Dalmatie et Nuremberg en Allemagne ; elles n'ont qu'un territoire peu étendu » ; il estime que la Pologne et l'Angleterre, qui « semblent soumises a un gouvernement aristocratique », ne tarderont pas à devenir « des monarchies pures. » La constitution politique la plus répandue, celle des pays les plus civilisés, lui semble être aussi la plus parfaite [21]. « La monarchie est le gouvernement le plus conforme à la nature humaine, aux époques où la raison est la plus développée ».

 

Enfin, les conceptions juridiques de Vico reflètent très étroitement celles de son siècle et le milieu intellectuel dans lequel s'est formé son esprit. L'Italie méridionale conservait ce goût de l'universalité issu des grecs, cette idée que l'on peut fondre l'ensemble des connaissances sur l'homme dans un vaste système rapprochant philosophie, histoire, science et religion. On y faisait du droit romain et de la jurisprudence le centre des études philosophiques. Selon Michelet «  les maîtres de Vico furent les jurisconsultes romains, le divin Platon et ce Dante, avec lequel il avait lui-même tant de rapports par son caractère mélancolique et ardent ». Il était donc normal que le droit, c'est à dire la question morale occupe une place centrale dans la philosophie de l'histoire de Vico. Si l'histoire idéale de Vico a péri, balayée par le développement des recherches historiques et, selon Sorel, par l'avènement du matérialisme historique, le problème éthique reste entier, grave et pressant. Même si sa solution ne passe plus par le recours à la volonté éclairée de la Providence.

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[1]. Capital, trad. franç. ; p.162, col.1, note.

[2]. Appendice à la vie de Vico, p. 142.

[3]. Page 170.

[4]. L'auteur fait ici allusion aux cartésiens qu'il regardait comme surtout responsables de la décadence des études. Dans une lettre à G. L. Esperli, il apprécie mieux, je crois, le rôle du cartésianisme et dit que son succès tient au caractère d'un « siècle de légèreté dédaigneuse, ou l'on veut paraître éclairé sans étude » (p. 177) : la philosophie cartésienne n'est plus ici considérée comme cause, mais comme effet. Dans le numéro de juillet 1896 de la Revue de métaphysique et de morale, on peut lire d'excellentes observations faites par M. Lanson sur les rapports intimes qui existent entre le cartésianisme et la littérature de second ordre au XVIIe siècle. Le génie personnel de Descartes n'a rien à voir dans cette affaire, comme Vico l'a dit, d'ailleurs (Discours sur le système et la vie de Vico, p. 11 et Réponse à un journal littéraire, p. 168).

[5]. Livre IV, chap. vi, §2, p. 595.

[6]. Livre V, chap. ii p. 626, note.

[7]. On doit observer ici que la Providence peut avoir recours à trois procédés fort ditincts les uns des autres, ce qui enlève beaucoup de la régularité de l'histoire idéale.

[8]. Livre I, chap. iv, p. 361.

[9]. Michelet dit que quelques auteurs ont cru pouvoir rapprocher Vico des philosophes du xviiie siècle et supposer que son christianisme était purement superficiel; il pense que c'est là une erreur grave (Appendice à la vie de Vico, p. 134).

[10]. Il ne faudrait pas conclure que les appréciations morales sont des épiphénomènes ; cela n'est pas plus exact que de dire que la conscience est un épiphénomène en psychologie. Sans entrer dans de longs détails, je ferai observer que les appréciations morales jouent un rôle capital dans la lutte des ordres antiques et dans la lutte des classes modernes. Mais c'est parce que ces appréciations ne sont pas scientifiques et démontrables qu'elles jouent ce rôle : la lutte ne saurait s'engager sur un théorème de mécanique. Les jugements moraux sont donc, à un certain point de vue, la base de tout le mouvement historique.

[11]. Livre I, chap. iv, p. 360.

[12]. Livre V, chap. iv, p. 639.

[13]. Axiome 7.

[14]. Il n'est pas inutile d'observer, en effet, que cette hiérarchie n'est point autre chose que cela dans le passage cité.

[15]. Livre I, chap. iv, p. 364.

[16]. Livre II, chap. i, § 1, p. 376.

[17]. Livre IV, chap. vii, § 2, p. 608, note. Cf. aussi la note de la page 636.

[18]. Ce mot est entendu ici dans le sens d'Etat républicain. Cf. le commentaire des Annales de Tacite : « libertatem et consulatum L. Brutus instituit ». Vico dit ailleurs : « C'est dans les républiques populaires que naquit la philosophie ».

[19]. Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande ; traduit dans l'Ere nouvelle ; avril 1894, p. 144.

[20]. Livre V, chap. iii, p. 629.

[21]. Livre IV, chap. vi, p. 597.

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Vincent Maire - dans textes
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